XV| INTRODUCTION
dans le Christ, c'est ce qu'on nomme TÉglise, à qui Dieu Ta confiée, l'Église, société spirituelle, communion des âmes, où la formule ne doit jamais être niée, parce qu'elle est la formule de Dieu ou le Verbe divin luimême, cachée derrière une parole d'homme, et qui nous attire sans cesse vers lui, vers lui qui exclut toute négation, toute limite.
Ici, l'homme, au lieu de procéder par négations, doit procéder par affirmations incessantes, progressives sans cesser d'être immuables, et se dilatant toujours, toujours plus, sans cesser d'être les mêmes. En efiFet , cette formule, comme la vérité elle-même, étant indéfinie, c'est à- dire sans fin, sans limites possibles, l'immobiliser, c'est lui marquer un terme, une borne où elle doit s arrêter, c'est lui dire : Tu viendras jusqu'ici, mais tu n'iras pas plus loin ; ta vérité s'arrêtera où s'arrêteront mes propres conceptions. Ce caractère sublime d'indéfini est ce qui seul implique nécessairement la foi, car une vérité qui s'arrêterait où s'arrête notre connaissance actuelle ne serait qu'un moment de la vérité et non la vérité éternelle. Ainsi, bien loin que la foi suppose la négation du progrès, elle. en. est, au contraire, l'élément et la condition rigoureusement indispensable, car c'est précisément parce que la vérité, indéfinie et sans bornes, ne s'arrête jamais là où s'arrête notre connaissance actuelle, qu'elle développe sans fia l'intelligence, qui ne l'accepte incessamment par la foi que pour la comprend
INTRODUCTION. xvil
dre de plus en plus par la science, comme l'expliquent Yincént de Lérins et les Pères. Cette dilatation incessante de rimmuable vérité toujours une, c'est la vie même de rÉglise, rœuvre de ses conciles et son action sans fin dans le temps et dans l'éternité.
Mais si la formule de la vérité dans TÉglise est en dilatation incessante, par cela même qu'elle est indéfinie, et que l'immobiliser c*est y introduire la négation, la li* mite, elle n*en est pas moins toujours immuable dans son invariable unité. Nier en quoi que ce soit cette expression de rétemelle vérité, ce serait dire qu'en Dieu ou dans son Verbe la vérité change, et que l'individu qui n'était pas hier, qui ne sera pas demain, vient lui apporter la durée qui demeinre, que l'immortalité natt de ce qui passe, l'immutabilité de ce qui change. Suppo* ser qu une suite de termes finis qui se limitent et s'excluent l'un par l'autre peuvent exprimer l'indéfini, c'est dire que le continu résulte de la discontinuité, le plein du vide^le sans fin de la limite partout finie. Aussi l'immuable invariabilité de la formule du Verbe ou de l'Église est la condition rigoureusement indispensable de Tunité, de la communion universelle qui relie les hommes d'un pôle à l'autre, comme les générations présentes à toutes celles du passé et de l'avenir.
Avant d aller plus loin, il est donc inutile de répéter que. tout ce que nous dirons de la négation incessante des formules s'applique uniquement aux formules mortes
de rhdmûlej pure œutire dil fini, et nôâ p^iat à Ift for* mule tiVfttite du Verbôj dont rÉglisê est la dépôeitaiM immof telle, et qui eBt Tëipiressiôti indéfinie de Tinfinié vérité. Noui» tenons â'eiE|)liquer &8se2 la raieoil de cette différence fondamentale.
Lorsque le SaUVeUf laisgait tomber de seë lèvrea dîvineê dette parole u Tout royaume divisé contre lui«méme périra, n il l'appliquait à l'humanité dadis son double rapport avec le monde inviisibli et le inonde visible. An« tinomie libre et vivante, qui se nomme esprit-corps^ rhofnme touche à Dieu par l'esprit, à la création par le éorpâ. S'il oublie lé côté de sa fiattirè antinomique qui i^egardë à Dieu, il descend pëU à peu tous les degrés dé la décadence ifltèllectuellë et morale* Si, oubliant le côté de sa natUfeamiUômlqUè, qui régarde à la création, il nHncarne paë ëa doctrine dans ses actes et dans la pratique de sa vie, il isUbstitué bieUtôt le vidé de Tab^ stractiôn à la plénitude des réalités, la fictloti ffiorte 4 la vérité vivante. &*il oublié qUe rantinorbié est sa na-»* ture même constitutive, il sépare entre elles chacune de ses ftlCultés, scindant ainsi la vie daUs sa source. Or, de cette triple scisèidU naissent toutes les objections, toutes les révoltes coutrè le Christ et son Église.
Isolant la raison du cœur, son moteur vivant, et de l'activité, sa réalisation pratique , l'homme coupe â la pensée ses ailes, l'arrêté dâtis le principe même de sdU essor, lui étilève avec le fflOUVéWént, la réalité et la vie;
lïWflÔDliJÛÏÏON, xit
6t rintêiligêflOé privée dU sens de l^ndéflni û'aboutlt plus qu'à une formule vide de toute pensée, slcâple limité! purement négative, qui n'est qu'un zéro qu elle décore du nom pompeux d'abstraction^ Ainsi l'homme passant de zéros en zéros, de vide en vide, s'avance uniquement dans le néant, en croyant s'avaDcer dans la science» De son c6té le cœur, séparé de l'intelligence qui l'illumine et de la volonté qui réaliserobjet de sa vision, n'est plus que cette vague et nébuleuse sentimentalité qui^ comme les soupirs de la brise qu'elle écoute et Tazur du ciel bleu qu'elle contemple, se perd, semblable au nuage, dans la fumée d'un rêve qu'apportent et dissipent tous les vents de l'horizon. Ne pensez pas que ce cœur aime, ni même qu'il sente; il rêve, voilà tout. Isolée du cœur qui aime et de l'intelligence qui pense, que voulez-^vous que fasse l'activité que les ailes de l'amour divin n'enlèvent plus vers Dieu, et que ne ravit plus vers le ciel la radieuse pensée de ses destinées immortelles? Elle s'attache à la terre, seule réalité qui lui reste, elle s'y cramponne comme à la viê^ y cherchant, sans relâche^ la satisfaction de cette soifetde cette faim de l'indéfini qui la dévorent. Dans cette fange où elle s'enfonce peu à peu et va bientôt s'engloutir, elle creusera l'ignominie jusqu'à l'impossible, jusqu'au délire, se créant, à défaut de l'indéfini vers Dieu, un indéfini vers l'abime. Elle aura son rôle de perfection progressive dans le mal, comme elle l'aurait eu dans le bien, si, fécondant en Dieu sa volonté par son intelligence et par son cœur, elle s'était
éleTée pore et nàievat aux' grandes a^pîndioiis de sa innde destinée.
Naofirage eomplei dans le fini oa la limite, abetraetion et sensoaliane, tels sont done les tro^ termes de cette seission des denx &ces de Fantinomie^ comme le pan* théisme est la consé<{i]enee de la confodon, de l'identification de ces deux aspects distincts mais inséparables de la Tie. C^est en rappelant Thomme à la conscience de Findéfini, an sentiment de la perfection illimitée que nous Tenons essayer de Farracher à cet qmarantable naufrage, dans le fini. C'est en lui rappelant la pratique comme loi constitutire et fondamentale de la Tenté et de la Tie, qne noos TOions essayer de Farracher à Fabstraction. C'est en remettant dcTant les yenx de son cœnr et de son esprit la grande loi de Famonr ou du sacrifice, que noos Tenons essayer de Farracher à ce sensualisme grossier qui le fait redescendre au rang des brutes, en épuisant le sens diTin de sa Tie. Enfin, c'est en replaçant Dieu partout, dans la création, dans Fbomme, dans le sentiment, dans la science, dans la Tie , c'est en remettant l'homme sans cesse en sa présence, que nous Tenons essayer de Farracher à la terre pour FélcTer Ters le ciel. N'est-ce pas là une œuTre bénie, non dans la faiblesse de son exécution qui Tient de nous, mais dans Fesprit Tirant de sa tendance, qui Tient de Dieu?
INTRODUCTION. xxi
Nous n'avons point voulu faire un livre, mais un acte. Entre ceux qui, niant l'avenir, prétendent immobiliser la vie dans les formules mortes du passé, et ceux qui, reniant le passé de leurs pères, rêvent un idéal absolu dans je ne sais quelle forme impossible de l'avenir; entre ces deux camps opposés, occupant chacun une des deux rives delà pensée, nous avons essayé de jeter un pont qui relie le passé et l'avenir dans un présent toujours ancien et toujours nouveau. Ce point de jonction n'est pas luimême une formule immobile et morte, vain système d'un caprice humain , éclos sous un effort de la veille pour aller mourir sous le souffle du lendemain. C'est l'esprit vivant du Christ, sens profond de la perfection ou de l'indéfini au cœur de l'homme, sens divin de la création tout entière au sein de Dieu, esprit de vie sans limites et sans rives qui, débordant sans cesse du vase trop étroit des formes qui l'enserrent, s'élève d'un essor toujours plus large et plus sublime des régions de la terre aux profondeurs des cieux.
En vous élevant au principe de toute vérité, donnez vous-même à l'esprit vivant de ce livre une formule nouvelle, afin qu'à notre tour nous puissions, en la brisant, nous élever avec vous d'un degré de plus dans la vie. Pourquoi la société tout entière ne viendrait-elle pas à ce rendez-vous de l'indéfini, Christ invisible de nos âmes?
j^vi mf^QWioaw.
De grâce donc, cher lecteur, hâtez-vous de déchirer dansTOtre esprit les pages de ce livre, à mesure que vous les aurez lues; brisez-en les formes sous rélaji de votre cœur, et allez puiser la vie à sa §ource, l'inspiration à $9 sève, en incarnant en vous tous les nobles enthousiasmes de ce sens divin de Tindéfini, qui n'est que le Christ lui-même en nous. Non que le voyageur e^it l'ingratitude de briser le vase placé auprès de la source , et qui a servi aie désaltérer. Au contraire, il bénira, sans doute, la Providence qui l'a placé au bord du chemin pour quelque pèlerin encore plus fatigué que lui. Mais, prendra-t-il ce vase pour la source elle-même? ira-t-il dire, des mains humaines qui l'ont pétri, que ce sont elleg qui l'ont désaltéré? Non, car il sait que l'eau pure de la source est tombée du ciel, et que, si le sable du rocher Ta filtrée avec amour, c'est qu'il a vu en elle un don de la main de Dieu. L!esprit de notre cœur aura-t-il moins d'intelligence que le sable du rocher ? Pèlerins de la vie pour qui ce livre a pu être le faible ruisseau oii vos lèvres ont puisé quelques gouttes d'eau pure, unissez-vous à nous pour bénir le Dieu qui, seul, désaltère à jamais les âmes !
« Parce que tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui, à lui gloire dans les siècles I Âmen ^. »
^ Rom., c. II, Y. 36.