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SOCIALISME

révolution; INTERJNATIONAUSME <"

Socialisme, révolution, internationalisme, tels sont les trois points sur lesquels je vous demande la permission de dire ce que, sans avoir la moindre prétention à être infaillible, je crois étic la vérité. Au risque de ne vous rien dire de neuf, je ne chercherai qu'à être vrai. Ceux qui reprochent aux socialistes de répéter toujours la même chose, ont sans doute l'habitude d'accommoder la vérité à leur goût du changement. D'un autre côté, parler du socialisme c'est faire comme tout le monde à cette heure, mais je vous en parlerai en socialiste et — malheureusement — ce n'est pas encore aussi commun.

Ce qni caractérise par- dessus tout le socialisme moderne, c'est qu'il sort directement des faits. Loin de reposer sur des jugements imaginaires, d'être une aperception plus ou moins utopique d'une société idéale, le socialisme n'est aujourd'hui que l'expression théorique de la phase économique actuelle dé l'évolution humaine.

(i) Conférenco faite à Paris, à l'Hôtel des Sociétés savantes, le 27 novembre iSgS.

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Dès maintenant nous nous heurtons à deux objections.

D'une part, parce que nous disons que le socialisme sort des faits, on nous a accusés de nier l'influence de l'idée et de généreux défenseurs de l'idée se sontle\és; ils peuvent se rasseoir. Comment pourrions-nous nier l'influence de l'idée, alors que le socialisme lui-même n'est encore, je viens de l'indiquer, qu'une expression théorique, c'est-à-dire une idée, et que nous lui croyons cependant une certaine influence?

Nous prétendons seulement qu'une vérité dont la généralité est désormais établie par la science, ne cesse pas d'hêtre une vérité quand il s'agit de l'histoire humaine et du socialisme. Cette vérité, c'est l'action du milieu : tous les êtres vivants sont le produit du milieu dans lequel ils vivent ; au milieu, en fin de compte, aux rapports nécessairement créés par les multiples contacts, actions et réactions du contenant et du contenu (i), sont dues toutes les transformations de tous les organismes et, par suite, tous les phénomènes qui émanent d'eux ; la pensée egt un de ces phénomènes et, de même que tous les autres^ elle trouve sa source dans les faits réels (a). Dire que

(i) Voir sur l'analyse 4a milieu Tarticle de M. G. Sorel dans le Devenir social, mai 1895, p. i48 et suiv.

(2) '< La. grande question fondamentale de toute philosophie, et particulièrement de la philosophie moderne, est

le socialisme sort des faits, c'est donc mettre simplement l'idée socialiste au même niveau que les autres idées. En socialisme comme en toutes matières, l'idée est la réflexion dans le cerveau des relations de l'homme avec ce qui l'entoure, et l'aptitude plus ou moins grande du cerveau à acquérir, conserver et combiner des idées, constitue l'intelligence. Celfe-ci, dans ses combinaisons des éléments fournis par le milieu, peut évidemment perdre de vue la réalité qui lui sert de

celle du rapport de la pensée et de la réalité, autrement dit de la pensée et de la matière. » ,v

Après s'être naturellement prononcé contre « la priniordialité de l'esprit », Engels ajoute :

« La question du rapport de la pensée et de la réalité présente encore un autre côté : Quelle relation y a-t-il entre nos pensées sur le monde qui nous entoure et ce monde lui-même? Notre raison est-elle capable de connaître le monde? Pouvons-nous, dans nos perceptions et nos idées du monde réel, reproduire une image fidèle de l3 réalité ?

(c ... Il existe beaucoup de philosophes qui contestent la possibilité d'une connaissance du monde, ou du moins d'une connaissance adéquate du monde... La plus éclatante réfutation de cette lubie, aussi bien que de toute autre marotte philosophique, est la pratique, c'est-à-dire Texpérience et l'industrie. Si nous parvenons à faire l'épreuve de la justesse de notre conception d'un procès naturel, si nous réussissons à le reproduire nous-mêmes en réalisant les conditions qui lo font 'naître, si en outre nous l'assujettissons à notre volonté en le faisant servir à l'accomplissement de nos buts, c'en est fait de l'insaisissable « chose en soi » de Kant. » {Ere nouvelle, avril 1894, p. 45o, 4'^»i et 452, étude d'Engels sur Ludwig Feuerbach, traduite par M™* Laura Lafargue).

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base, mais notre socialisme vise à ne pas s'écarter des données qu'imposent les faits observés sans parti pris.

On nous a accusés, d'autre part, parce que nous croyons que la question économique contient tout le socialisme, de nier le facteur intellectuel, le facteur sentimental, le^facteur psychologique, le facteur moral, le facteur je ne sais plus quoi, enfin toute une collection de facteurs. Or, comme je vais essayer de vous le démontrer, notre seul tort, si tort il y a, est de vouloir mettre le char derrière les bœufs, et nous reprocher de supprimer le char parce que nous nous refusons à le mettre devant les bœufs ou parallèlement à ceuxci, prouve, en même temps que l'envie incontestable de nous trouver en faute, la difficulté de satisfaire cette envie.

L'homme, je l'ai rappelé tout à l'heure, est le produit du milieu. Mais, à l'influence du milieu cosmique, qui s^étend à tous les êtres, n'a pas tardé à se joindre pour lui Tinfluence de ce milieu spécial créé par lui et résultant des moyens d'action acquis, du matériel d'outils employés, des conditions de vie par lui ajoutées ou substituées à celles que lui fournit la nature, l'influence, en un mot, du milieu économique, in fluence qui est peu à peu devenue prépondérante parce que les conditions de vie, déterminant en tous ordres la manière d'être de l'homme, ont fini par dépendre de moins en moins des ras-

sources purement naturelles du milieu cosmique et de plus en plus des moyens d'action réalisés par l'homme, des ressources artificielles du milieuéconomique, delà matérialisation de la pensée humaine en innovations du erses.

Nous trouvons à la base de tout ce qui concerne l'homme, l'influence des milieux naturel et économique, et, s'il est parfaitement exact que nous reconnaissons la prédominance du milieu économique, on est mal venu à nous accuser de ne pas reconnaître l'action de l'intelligence humaine, puisque nous proclamons qu'elle est la créatrice de ce milieu. Seulement nous n'oublions pas que, à n'importe quel degré de développement, l'intelligence ne fait, par ses créations, qu'élaborer les éléments préalablement puisés dans le milieu.

Donc, l'intelligence peut, en travaillant sur les éléments quepi*ocure le milieu existant, produire dans ce milieu un changement; celui-ci à son tour réagira sur l'intelligence pour laquelle, compris dorénavant dans l'ensemble des matériaux acquis, il devient un élément du milieu qui la détermine. Vous voyez que, loin de rabaisser le rôle de l'intelligence, nous lui attribuons une importance considérable ; nous nous refusons uniquement à voir en elle un phénomène spontané.

Ayant répondu au reproche de ne pas tenir compte de ce qui s'appelle l'intelligence et de ce qu'on habille en tacteur intellectuel, je n'ai

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guère besoin de gratifier d'une réponse particulière les autres facteurs mobilisés contre nous, qui ne sont tous que des produits de l'intelligence. Je ferai remarquer toutefois que, sll est vrai que nous ne déduisons pas notre théorie de cette association de facteurs, on n'est pas autorisé à conclure que morale, droit, justice, psychologie, sentiment, sont pour nous des mots vides de sens. Refuser de les ériger en preuves scientifiques, ainsi que nous nous contentons de le faire, ce n'est pas les nier, c'est seulement éviter de les employer à un usage auquel ils ne sont pas, ni ne sauraient être destinés. Parce que, pour étayer une théorie, nous préférons recourir à l'observation des faits et de leurs tendances, nous n'avons jamais proscrit l'esprit de justice, ni le sentiment, comme motifs d'adhésion à cette même théorie, et nous n'hésitons pas à déclarer que ce qui est impropre à servir de preuve scientifique, peut être utilisé comme mobile d'action.

D'ailleurs, même ei^ attribuant au syndicat des facteurs un pouvoir prépondérant sur la marche de l'histoire, on n'attribue pas à l'intelligence une influence plus grande que celle que nous lui reconnaissons. En réalité le débat ne porte pas ici sur l'influence des idées, mais sur le point de savoir quelles sont les idées qui sont influentes. De part et d'autre il y a simplement choix parmi les produits de l'intelligence : nos contradicteurs mettent en avant les facteurs réunis an lieu d'y

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mettre, à notre exemple, les idées qui s'extériorisent en actes, inventions ou autres, aboutissant à la modification du milieu économique et, par suite, croyons-nous, de l'homme lui-même, dans sa façon de vivre d'abord, dans sa façon de penser ensuite.

Dès l'instant que la transformation des conditions économiques, des conditions de vie, est la transformation fondamentale, celle de laquelle toutes les autres dépendent plus ou moins, dire que le socialisme n'est que l'expression de la phase économique en cours, ce n'est pas rétrécir, si peu que ce soit, son champ d'action, mais seulement préciser son but immédiat ; la constatation qu'il comporte, d'une évolution du milieu économique, implique nécessairement la constatation correspondante d'une action plus ou moins directe sur les diverses branches des connaissances humaines, toutes influencées par ce milieu, de même que le pommier implique la pomme sans qu'il soit besoin de parler de pommier intégral. Si le socialisme est contenu « dans une formule purement économique », c'est comme le pommier dans le pépin ; veillons à ce que « formule écono mique » et pépin ne soient pas contrariés dans leur développement normal et nous aurons, sans adjonction d'épithètes, tous les fruits désirés.

On a cru trouver un argument contre cette prédominance du milieu économique et de la questioi^ économique, dani^ ç^ fait (juç des évé-

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netnents qui ne sont pas de nature économique — et on a cité, notamment, l'invention de la poudre (i) et la révocation de Tédit de Nantes — ont eu une grande influence sur l'histoire humaine. On oublie que si tel ou tel événement important n'est pas directement par lui-même un phénomène économique, c'est surtout par les conséquences qu'il a eues au point de vue économique qu'il a été important ; comme, à un degré quelconque, toutes les découvertes humaines, tous les événements historiques, il est devenu un élément modificateur de ce milieu.

En résumé, si nous aflirmons l'influence des milieux et, en particulier, l'influence prépondé-

(i) L'inventio&dela poudre est, en tout cas, un exemple bien mal choisi ; pour en être convaincu, il suffit de lire ce qu^a écrit, à ce sujet, Engels : « L'introduction de la poudre à tirer et des armes à feu ne fut en aucune façon un acte de force, mais ce fut un progrès industriel, donc économique. L'industrie est toujours Tindustrie, qu'elle se propose la production ou la destruction d'objets. Et l'introduction des armes à feu transforma non seulement la conduite même de la guerre, mais aussi les rapports politiques de souveraineté et de servitude. Pour avoir de la poudre et des armes à feu, il fallait industrie et argent, et les habitants des villes possédaient Tun et l'autre. C'est ainsi que, dès l'origine, les armes à feu furent les armes des villes et de la monarchie grandissante, s'appuyant sur les villes pour combattre la noblesse féodale. » (Af . Eugène Duehnng et sa i^évolulion de la science, 3« éd., 2° seclion, chap. 3, p. 170, extrait d'une traduction partielle d'Edouard Vaillant, le Républicain socialiste. 19 avril .881.)

Tante du milieu économique création deThomme, on n'est pas fondé à traduire que nous attribuons au milieu économique une influence exclusive et que, d'après nous, ce milieu même n'est créé, n'est influencé que par des faits d'ordre économique (i).

(i) Déjà dans Je Socialiste du 11 juin 1887, je protestais contre « l'idée d'action exclusive » du milieu économique, attribuée à tort à Marx et aux marxistes, comme le prouvent notamment ce qui a été dit plus' haut et les citations suivantes :

« La structure économique de la société est la base réelle sur laquelle s'élève ensuite l'édifice juridique et politique, de telle sorte que le mode de production de la vie matérielle domine « en général » le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. » (Karl Marx, le Capital , i**" vol., éd. fran^^aise, page 32, col. 2, note.)

« D'après la conception matérialiste de l'histoire, la production et la reproduction de la vie réelle sont les « moments » décisifs en dernière instance dans l'histoire. Ni Marx, ni moi-même, n'avons jamais rien voulu dire de plus. Quand on fausse noire doctrine et qu'on nous fait dire que le « moment » économique est le seul décisif, on nous prête par là une opinion « absurde » et 2ibstraite.

« La situation économique est la hase ; mais les dififérçnts « moments » de la structure supérieure, formes politiques de la lutte de classe et ses résultats, constitutions ét^jblies par la classe conquérante après la victoire, lois, et même les réflexes de tous ces combats réels dans le cerveau de ceux qui y prenaient part, théories politiques, religieuses, juridiques, etc., tout cela exerce son action sur le cours des mouvements historiques et agit parfois d'une manière prédominante lur leur forme. » (Extraits d'une lettre d'Engels, écrite

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J'en reviens donc à mon aiïirmation première : le socialisme doit avoir et a pour base le milieu économique, les faits économiques. Quels sont ces faits ?

en 1890 et publiée l'an dernier par le Soiialistische Akademiker, reproduits d'après le Socialisle du 17 novembre 1895.)

« Il ne s'agit pas, en somme, d'étendre le soi-disant acteur économique, isolé d'une façon abstraite, à tout le reste, comme se l'imaginent nos adversaires, mais il s'agit, avant tout, de concevoir historiquement l'économie et d'expliquer les autres changements au moyen de ses changements. » (Antonio Labriola — « En mémoire du Manifeste du parti communiste », le Devenir social, juillet 1895, p. 341.)

Pour que 1 homme, qui ne peut vivre qu'à la coudition de travailler, puisse entreprendre un travail quelconque, il faut qu'il ait à sa disposition les instruments et la matière de travail. Or, ces instruments et cette matière, en un mot les moyens de travailler, deviennent de plus en plus la propriété*des capitalistes. Ceux qui sont dépourvus des moyens de mettre eh œuvre leur force de travail sont, dès lors, obligés, n'ayant pas la possibilité de vivre autrement, de vendre l'usage de cette force aux capitalistes qui détiennent les choses indispensables au travail. Par leur |)ossession des choses indispensables au fonctionnement de la force de travail, les capitalistes sont, en fait, maîtres de qui ne peut utiliser sa force soi-même, ni vivre sans l'utiliser. De cette subordination économique résulte l'exis* tence de classes distinctes, en dépit de l'égalité civile et politique de leurs membres ; et, comme le régime capitalisle exproprie de plus en plus la classe moyenne, il tend à accentuer la division de la société en deux classes principales : d'un

côté, ceux qui disposent des moyens de travail; de Fautre, ceux pour qui la mise en œuvre de ces moyens est Tunique possibilité de vie(i).

Je vous ferai remarquer que je parle de classes et non d'ordres ou d'élals, parce que ces dernières expressions supposent une démarcation légale entre les catégories de personnes qu'elles indiquent; tandis que le mot classe vise seulement, écoutez Littré, les « rangs établis parmi les hommes par la diversité et l'inégalité de leurs conditions ». C'est pour cette raison que quelques-uns d'entre nous se- refusent à employer l'expression de « quatrième état ». Il n'y a plus d'états, c'est vrai, mais il est non moins vrai qu'il y a encore des classes. Personne n'osant

( I ) « Il est bien vrai que l'égaUtè aes citoyens est inscrite dans nos lois, qu'il n'y a plus de castes et que, en théorie, tout est devenu accessible à tous. Mais, en fait, s'il n'y a plus de classes politiques, il y a toujours des classes ou des compartiments sociaux, et les riches et les pauvres sont peut-être plus profondément séparés aujourd'hui par les mœurs qu'ils ne l'étaient autrefois par les institutions. » (M. Jules Lemaître, discours prononcé en qualité de président de la distribution des prix du lycée (;;harlemagne. Le Temps y i" août 1894.)

« 11 y a dans chaque ville, une ville des riches et une ville des pauvres, qui s'ignorent et ne peuvent plus se connaître. C'est ainsi que dans une société qui avait prétendu détruire les classes (voyez les édits de Turgot, et les discours à la Constituante), les classes se sont reconstituées, plus nombreuses, plus impénétrables et plus géparées que par le passé. » (M. Joseph Chailley-Bert, r^^urml desDébatSi édition rose, 10 décembre V895.)

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plus chez nous approuver leur existence, la nier est Tunique moyen de n'avoir pas à la combattre (i). Aussi est-ce à cette négation qu'ont recours ces adversaires du socialisme dont les seules armes sont le mensonge et Thypocrisie (2), Les socialistes ne sont pas cause que les classes existent parce qu ils en reconnaissent lexistence, et ils n'en sont pas partisans parce qu'elles existent. Ils se bornent à constater ce qui a été, ce qui est et ce qui doit être : iorigine des classes, leur persistance actuelle et leur prochaine disparition.

Dès que, grâce au développement des facultés de l'homme et à ses découvertes industrielles, la productivité du travail a été telle qu'un individu a pu produire plus que ce qui était indispensable à son entretien, la scission de la société en deux grandes classés, les exploiteurs et les exploités.

(i) Le Temps du 18 avril 1894, dans sou article de fond, non content de nier les classes, proteste môme contre l'emploi du mot : « l'expression de « classes », écrit-il, a toujours quelque chose de fâcheux ».

(2) Voir sur ce point le feuilleton de M. Joseph Chailley-Bert dans le Journal des Débals , édition rose, du 24 mai 1894 où se trouve développé le « bienfait social de rh>-pocrisie » ; on y lit notamment : « Tout ce qui peut avoir pour effet de faire voir le peu de solidité des conventions sur lesquelles la société repose est dangereux et doit être combattu, et combattu par tous les moyens, même par les pires », et un peu plus loin : « L'hypocrisie est» pour un temps, un agent de préiiervation so^ eUle »•

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s'est eftectuée. Et cette scission a eu sa raison d'être, tant que la production n'a pas été suffisante pour assurer la possibilité du bien-être à tous. Mais, grâce au machinisme et aux applications scientifiques qui facilitent le travail tout en multipliant les moyens de consommation dans des proportions énormes, le travail absorbant de la masse et l'accaparement du bien-être par une minorité peuvent désormais faire place, doivent faire place dès lors, et feront place dans un avenir qui ne semble plus éloigné, à l'universalisation du travail et à l'universalisation, que celleci peut et doit déterminer, du bien-être et des loisirs, c'est-à-dire à des conditions sociales où il n'y aura plus de classes, parce qu'il n'y a plus dès maintenant aucune utilité — nous verrons même tout à l'heure que notre classe dominante, loin d'être utile, devient nuisible — ^ à ce qu'il y en ait.

Aujourd'hui, si l'existence de classes distinctes a, en apparence, perdu tout caractère légal, elle n'en est pas moins aussi réelle que jamais. Pour le nier, il faut vraiment avoir — passez-moi l'expression, mais je n'en trouve pas d'autre qui précise aussi exactement cet état d'esprit — enyie de faire la bête, ou intérêt à la faire. Il est impossible de contester sérieusement qu'une partie de la population est mise, en fait, par le mode de relations économiques, par l'intérêt matériel, par le besoin de manger, sous la dépendance d'une au-

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tco, et qu'il y a antagonisme entre ceux qui doivent s'efforcer de vivre en travaillant et ceux qui peuvent leur en marchander les moyens (i).

En proclamant l'existence des classes et leur antagonisme, en affichant cet antagonisme qui n'est pas leur œuvre, sur le terrain politique, les socialistes ne créent pas des distinctions factices ils ne ressuscitent et ne songent à ressusciter au cun des cadres sociaux si heureusement et si énergiquement brisés par la Révolution française, ils ne font que s'adapter à la situation telle qu'elle se présente.

En effet, par la compréhension, que la grande industrie développe tous les jours davantage chez les travailleurs, de la nécessité du groupement dans leurs débats avec les détenteurs des moyens de travailler, les intérêts à défendi'e ont de moins en moins pour les travailleurs le faux air d'intérêts individuels ; ils leur apparaissent ce qu'ils sont en réalité ; intérêts de classe. Née des grèves, des coalitions de toute espèce à eux imposées par la manière d'être de la société capitaliste, leur action comme classe ne tarde pas à prendre un caractère politique. De là proviennent alors les agitations ouvrières aboutissant à la re-

(i) « En réalité, les différentes classes se pénètrent réciproquement, et il y a toujours entre deux classes une foule û'intermédiaires. » (Karl Kautsky, « le socialisme et les carrières libérales » le Devenir social^ mai 1895, p. ii5-ii6i)

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connaissance de l'égalité politique et à rétablissement du suffrage universel. En possession des droits politiques, les travailleurs sont évidemment conduits à utiliser ces droits en faveur dû leurs intérêts propres. Forcément, dès lors, hi lutte politique devient de plus en plus lutte do classe^ ne pouvant avoir son terme que lorsque le pouvoir politique, aux mains des travailleurs, aura enfin mis TEtat au service des intérêts de tous les exploités en situation, par cela même, d<3 procéder aux réformes économiques dont la disparition des classes sera la conséquence dl* rede.

Donc, la lutte des classes n*est pas une inveri tion des socialistes, mais le fond même du mou^ vement historique qui se déroule sous leurs yeux.

Nous savons que ceux dont l'activité est subordonnée dans son exercice à un capital qui leur manque — et ceux-là composent la classe ouvrière — sont obligés de vendre leur force de travail à certains des détenteurs de ce capital qui forment, eux, la classe bourgeoise.

Ce que vend celui qui a besoin de travailler pour vivre et qui n'a pas les moyens de travailler, à celui qui possède ces moyens, c'est seulement le travail à l'état de puissance, ce sont les facultés musculaires ou intellectuelles à mettre en action pour produire des choses utiles. En effet, d'une part, avant la mise en action de ces facultés, le travail n'existe pas et ne peut être vendu ; or, le contrat est passé entre acheteur et vendeur avant toute action et a pour origine, de la part du vendeur, l'impossibilité où il se trouve de faire lui-même entrer en mouvement sa faculté de travail. D'autre part, dès que l'action commence, dès que le travail se manifeste, il ne peut être la propriété du travailleur, car il ne consiste que dans l'incorporation d'une chose

que le travailleur vient d'aliéner, de la puissance de travail, à des choses qui ne sont pas à lui, aux moyens de production.

En définitive, quand le travail n'existe pas, le travailleur ne -peut vendre ce qu'il ne possède pas et ce qu'il n'a pas les moyens de réaliser ; quand le travail existe, il ne peut être vendu par le travailleur à qui il n'appartient pas. La seule chose que le travailleur peut vendre, c'est sa force de travail, force se distinguant de sa fonction, le travail, comme le pouvoir de marcher se distingue de -la marche, comme une machine quelconque se distingue de ses opérations.

Ce que paye, sous forme de salaire, le possesseur des moyens de travail, l'acheteur de la force de travail, au possesseur de cette force, ce ne peut donc être et ce n'est pas le prix du travail fourni, c'est le prix de la force utilisée, prix que l'offre et la demande font osciller autour et surtout au-dessous de sa valeur déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa production, autrement dit en la circonstance, par la somme permettant normalement au travailleur d'entretenir et de perpétuer sa force dans les conditions nécessaires à une production donnée.

Mais, alors même que le travailleur touche une valeur égale à celle de sa force, il fournit une valeur plus grande que celle qu'il reçoit : la durée du trc^vail exigé pour un sc^lai^*e déterminé, 4é-

passe régulièrement le temps nécessaire au travailleur pour ajouter, à la valeur des moyens de production consommés, une valeur égale à ce salaire ; et le travail fourni de la sorte, en sus de celui qui représente l'équivalent de ce que touche le travailleur, constitue le surtravail. Le sur travail est donc du travail non payé.

Et ici, qu'on nous comprenne bien. Quand nous parlons de travail non payé, nous constatons un simple fait et n'entendons nullement dire que les capitalistes, dans l'état actuel des choses, sont personnellement coupables de soutirer aux travailleurs un travail qu'ils ne leur payent pas. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que cr les causes du mal dont nous souffrons viennent moins des institutions que des * hommes », ainsi que l'affirmait M. Glasson, devant les membres de l'école Le Play (i). Nous disons justement le contraire ; pour nous, le mal vient moins des hommes que des institutions et, dans la société actuelle, les choses ne peuvent pas se passer autrement qu'elles ne se passent.

Du côté de l'ouvrier, ce qui est vendu, comme 'e l'ai établi, ce qui est payé, ce ne peut être son travail, c'est le prix de sa force de travail, prix qui, vu le nombre des candidats au travail, ne peut que bien exceptionnellement être égal à sa

(1) Discours d'ouverture du Congrès de la« Société internationale d'économie sociale », p.9 mai i8^3.

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valeur ; mais, même en ce cas, la condition sine quâ non de son salaire est de fournir plus qu'il ne reçoit. Ce n'est pas parce que le salaire est divisé en salaire et en supplément de rétribution sous forme de participation aux bénéfices ou sous une autre forme, que l'ouvrier fournit moins de surtravail, moins de travail non payé; au contraire, peut-on dire, car le résultat le plus clair de ce supplément de rétribution n'est, pour l'on * vrier, qu'un supplément d'illusion. Tout ce que l'ouvrier peut chercher, étant donnée, je le répète, l'organisation sociale existante, c'est à raccourcir son surtravail, et c'est là la raison d'être de la lutte pour la réduction de la journée de travail, du mouvement des huit heures.

Du côté du capitaliste, vu la concurrence à coups de bas prix qui régit la production, il y a impossibilité, sous peine de ruine, d'extraire dcr ses ouvriers moins de travail non payé que ne le font ses compétiteurs ; et c'est pourquoi il faui chercher à obtenir la réduction de la journée par la loi. J'ajoute que tant que le patron, que tan?: que le capitaliste s'en tient à ce qu'on peut appeler les conditions normales d'exploitation, il na saurait être raisonnablement rendu responsable de la structure économique qui lui profite, mais que les meilleures intentions individuelles seraient impuissantes à modifier. D'ailleurs, si les capitalistes sont personnellement impuissants à améliorer l'état des choses, il serait imprudent

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de conclure qu'ils sont capitalistes dans l'intérêt des travailleurs : il ne faut exagérer ni dans un sens ni dans l'autre.

Le surtravail n'a pas été inventé par les capitalistes. Depuis que les sociétés humaines sont sorties du communisme primitif, le surtravail a toujours existé ; et c'est la façon dont il est imposé et soutiré aux producteurs immédiats, qui distingue les différentes formes économiques.

Avant que l'homme ait pu produire plus qu'il ne lui fallait, une partie de la société n'a pu vivre du travail d'une autre partie. Gomment aurait-il le moyen de travailler gratuitement pour d'autres, celui à qui tout son temps suffit à peine pour se procurer ses propres moyens d'existence ? Quand, par suite des progrès de l'homme, son travail eut acquis une productivité telle qu'un individu a été à même de produire au delà de ce qui était strictement nécessaire à ses besoins, les uns pouvaient subsister du travail des autres et l'esclavage a pu s'établir.

Qu'il se soit établi par la force, ce n'est pas douteux ; mais on doit avouer que son établissement a favorisé l'évolution humaine. Tant que la productivité du travail, suffisante pour permettre le surtravail, ne l'a pas été pour rendre la participation au travail directement utile compatible avec d'autres occupations, le pénible labeur des uns et leur exploitation ont été la condition du loisir des autres et, par là, du développement de

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tous. Car, sans le loisir de certains, les sciences, les arts, Tensemble des connaissances dont nous bénéficions tous à un degré quelconque, n'auraient pu progresser. Et le fait que les penseurs de l'antiquité et le plus grand d'entre eux, Aristote, ont excusé l'esclavage, est une preuve que la façon de penser est déterminée par les exigences économiques de l'ordre social. Reprocher à Aristote, en particulier, de n'avoir pas envisagé l'esclavage et la propriété comme il est naturel que nous les envisagions, équivaut à lui reprocher de n'avoir pas appliqué les procédés de notre production moderne.

L'esclavage n'a paru un non-sens et n'a commencé à disparaître que lorsque les conditions extérieures, profondément transformées, ont rendi un autre genre de travail et de surtravail plus en rapport avec les nécessités matérielles. Au milieu économique où l'esclavage était la règle, a succédé alors le milieu économique où le servage a prédominé, et celui-ci, à son tour, a été remplacé par le milieu économique où le salariat est devenu un fait général. A chacun de ces mi lieux a correspondu une manière de penser qui peut être en contradiction avec la nôtre, mais qui provenait de la manière de vivre du moment.

Si on examine l'aspect du surtravail dans ces trois milieux, on constate qu'il a l'air d'être tout le travail dans le premier, ime fraction plus ou moins grande du travail entier dans le second, et

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réduit à rien dans le troisième. En effet, dans l'esclavage, pendant une partie de la journée, Tesclave se borne à remplacer la valeur de ce qu'il consomme et travaille, en fait, pour luimême ; cependant, même alors, son travail paraît être du travail pour son propriétaire : tout son travail a l'apparence de surtravail, de travail pour autrui. Dans le serv^age, le travail du corvéable pour lui et son travail gratuit pour le seigneur sôlit complètement distincts l'un de l'autre ; parla façon même dont le travail s'exécute, le corvéable discerne ie temps pendant lequel il travaille à son profit du temps i[u'il est forcé de consacrer à la satisfaction des besoins seigneuriaux. Dans le salariat, la forme salaire, qui se présente comme payement direct du travail, eiSace toute démarcation entre le travail payé et le travail non payé ; en touchant son salaire, l'ouvrier semble toucher toute la valeur due à son travail, de sorte que tout son travail revêt la forme de travail payé. Tandis que, dans l'esclavage, le rapport de propriété cache le travail de l'esclave pour lui-même, dans le salariat le rapport d'argent cache le travail gratuit du salarié pour le capitaliste. On aperçoit aisément l'importance pratique de cette dissimulation du rapport réel entre travail et capital : celui-ci est censé fructifier par sa vertu propre, et celui-là recevoir tonte sa rétribution.

La forme salaire du travail existait avant la véritable apparition du capital industriel, ce capital ne datant réellement que du jour où s'est généralisée la production à laide du travail salarié. Le capital, en effet, n'est pas une qualité dont les moyens de production sont doués naturellement, qu'ils ont toujours eue et qu'ils doivent toujours avoir : c'est un caractère qu'ils possèdent seulement dans de* conditions sociales définies. Pas plus qu'un nègre n'est naturellement esclave, les moyens de production ne sont naturellement capital. Et lorsque les socialistes parlent de supprimer capital et capitalistes, ceux qui ne veulent pas faire une confusion ridicule, doivent se souvenir qu'il n'est question que d'enlever aux moyens de production et à leurs détenteurs un caractère qu'ils ont aujourd'hui sans détruire un atome de leur substance matérielle, de même que, en supprimant l'esclavage, on enlève au nègre son caractère d'esclave sans pour cela le tuer lui-même.

On n'a connu longtemps le capital que sous la

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forme commerciale et usuraire; car ce n'était guère que sous ces deux formes que l'argent faisait des petits, et c'est la possibilité pour l'argent de faire des petits qui constitue le capital. Cette possibilité ne pouvait exister, autrement que comme, fait exceptionnel, pour l'argent employé en moyens de production, tant que Tindustrie restait en quelque sorte domestique. Pour que le capital apparût en dehors du commerce des choses et de l'argent, dans la sphère même de la production, il fallait que les richesses accumulées par la voie du commerce et de l'usure, pussent, d'une manière assez générale, arracher à leur éparpillement les petits producteurs et leurs petits instruments de travail individuels, transformer le petit atelier en atelier agrandi, rassembler un grand nombre d'ouvriers travaillant en même temps, dans le même lieu, sous les ordres du même entrepreneur, afin de produire sur une large échelle la même espèce de marchandise, et trouver pour l'écoulement de celleci un marché suffisamment étendu.

L'argent avancé dans la production ne peut, en effet, réaliser par la vente des objets produits un profil appréciable, que lorsque son possesseur peut réaliser une certaine quantité de sur travail; or pour celc il lui faut un certain nombre d'ouvriers. Car c'est le surtravail réalisé, nous le savons, qui forme l'excédent de la valeur produite sur l'îirgent dépensé pour la produire, autrement dit la

plus-value, laquelle vient accroître sans ôesse le capital et le met toujours davantage à même de dominer le travail.

Le mode de production capitaliste, le mode de production dans lequel les moyens de travailler fonctionnent en qualité de capital, tire du capital son caractère spécifique qui est de faire pondre de l'argent à Targènt, d'enfanter de la plus-value. Le capitaliste -acheteur de la force ouvrière n'a qu'un but, s'enrichir en faisant valoir son argent, en fabriquant des marchandises contenant plus de travail qu'il n'en paye, et dont la vente réalise, dès lors, une valeur plus grande que celle des diverses avances faites.

Si, depuis que la productivité du travail l'a permis, une partie de la société a été, sous des formes diverses, obligée d'ajouter au temps de travail commandé par son propre entretien, un surplus pour lequel elle ne reçoit aucun équivalent et dont profite une autre partie de la société, tant que la production tendait à l'appropriation par les privilégiés de moyens de consommation et de jouissance, le surtravail des producteurs immédiats rencontrait une limite dans la satisfaction des besoins, si étendus fussentils, qui était le but de cette appropriation. Mais, dès qu'il s'agit d'obtenir, à la place d'une certaine masse de produits, la production quand même de plus-value, la multiplication incessante de l'argent, le possesseur des moyens de produc-

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tion s'efforce sans relâche de faire absor}>cr par ces moyens le plus de surtravail possime.

Si cette chasse insatiable à la plus-value a été pour les travailleurs et leur famille la cause d'une exploitation, encore inconnue, de leur force, il faut reconnaître qu'elle a contribué au développement des moyens de production. Il en est du capital comme de l'esclavage : sources de souffrances pour leurs victimes, ils ont été, en somme, pour l'humanité sources de progrès. L'histoire du progrès humain est loin d'être une idylle ; c'est d'une longue série de tourments et de misères pour la foule anonyme, que sort notre trop oublieuse et trop orgueilleuse civilisation.

Donc le capital a eu son utilité, et l'ère de production capitaliste constitue une des grandes étapes de révolution des forces productives.

Partie de l'agrandissement du petit atelier corporatif, passant par l'action en commun, la coopération, d'un grand nombre d'ouvriers dans l'atelier agrandi, par la manufacture, par la division du travail dans l'atelier, par l'extension de la machine-oulil, par l'emploi de la vapeur comme force motrice, la production capitaliste est arrivée à la grande industrie qui a plus révolutionné le mode de production qu'il ne l'avait jamais été. ^C'est son bouleversement continuel des procédés techniques qui distingue la période capitaliste de toutes lespériodes précédentes et l'empêche d'avoir le caractère longuement conservateur de celles-ci /

Quels sont les résultats de ces révolutions, quelles en sont les tendances ?

Le machinisme s'empare de plus en plus de toutes les industries et, au lieu de se servir de Toutil, l'ouvrier sert la machine. La facilité de ce travail permet de substituer, à l'ouvrier habile, le manoeuvre, à l'homme, la femme et l'enfant ; par ces déplacements, l'instrument de travail avilit les salaires et exproprie l'ouNrier de ses moyens d'existence; ce machinisme, grâce auquel Aristote avait génialement entrevu la possibilité d'émancipation de Tesclave, n'a encore été que cause d'asservissement et, de même que l'homme est modelé par le milieu économique qui est son œuvre, il est ici asservi par son propre produit.

Avec l'extension de l'industrie mécanique, le produit est de moins en moins une œuvre individuelle, l'individu ne faisant plus à lui seul un produit, mais une fraction de produit, et la mise, en œuvre de l'instrument de travail, autrement dit Tusage de sa propriété, échappe au propriétaire pour être dévolu k un certain nombre d'oi;-

vriers, à une collectivité de salariés. Ainsi, quand le possesseur de la scie à main la fait mouvoir, le propriétaire a Tusage de sa propriété ; avec la scie mécanique, cet usage passe du propriétaire aux ouvriers que, nécessairement, il emploie pour la faire fonctionner. En même temps que le maniement des moyens de production si considérablement accrus réclame le concours d'une masse ouvrière, les entreprises croissent tellement que les capitaux indispensables à leur marche ne se rencontrent pas dans les mains d un seul capitaliste ; trop élevée pour un seul, la propriété nominale de ces moyens de production, et avec elle le profit, passe du capitaliste individuel à une association de capitaux, à une collectivité d'actionnaires. Cette collectivité a bien, en tant que collectivité, une propriété particulière tangible ; mais que représente la propriété pour chacun des actionnaires? Une fiction.

Tandis que les moyens de production se soustraient de la sorte à l'appropriation strictement privée, et veulent, pour entrer en exercice, une collectivité de travailleurs, tandis que le produit devient œuvre collective, les propriétaires, sous forme d'actions, des moyens de production et des produits, perdent tout rôle utile. De l'activité, de l'habileté du propriétaire, dépendait autrefois, comme aujourd'hui encore quelquefois dans la petite industrie et dans le petit commerce, la prospérité de sa petite entreprise. Avec la

3o PRINCIPES SOCIALISTES

propriété par actions, l'organisme producteur ne subit plus l'influence des qualités particulières du propriétaire ; il ne connaît pas plus le détenteur d'actions, le propriétaire multiple actuel, que celui-ci ne connaît sa propriété ; il fonctionne en dehors de lui et ne se ressent pas, ne s'aperçoit pas de son changement. Ce sont des salariés, ingénieurs ou directeurs plus ou moins bien rétribués, mais en définitive des salariés, qui remplissent à l'heure présente les anciennes fonctions du propriétaire. Au lieu du propriétaire dirigeant, nous avons donc un salarié directeur, et directeur d'autant meilleur qu'il n'est que salarié, ainsi que l'avoue M. de Molinari lorsqu'il écrit ; « 11 lui suffit de posséder la capa* cité, les connaissances et la moralité requises pour ses fonctions, toutes qualités qui se rencontrent plus aisément et à moins de frais sur le marché, séparées du capital qu'unies à lui » (i). Non seulement la classe propriétaire se dépouille de toute utilité sociale, mais, en outre, elle devient nuisible par sa préoccupation exclusive du profit personnel. Nuisible, elle l'est désormais pour l'ensemble de la production sociale, que la chasse désordonnée au bénéfice rend en butte à des perturbations désastreuses, à des crises périodiques engorgeant le marché et durant, an milieu des faillites et du chômage,

(i) L* Evolution économujuc, u. oo.

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tant que les débouchés ne se rouvrent pas; pour l'ensemble des travailleurs, exténués en période d'activité et tout à fait misérables en période de crise, pendant laquelle ils manquent de tout, parce qu'il y a, relativement aux possibilités d'achat, trop de tout — entre parenthèses, nous voyons de nouveau ici se réaliser ce que nous avons dit de l'intelligence humaine et du milieu économique, de la machine et du travailleur, l'homme est dominé par sa création ; pour l'ensemble des consommateurs, victimes de l'exclusive préoccupation du gain par la falsification des produits que cette préoccupation suscite ; pour les petits propriétaires de moyens de production, à chaque instant menacés de ruine par Fintensité de la guerre de la concurrence qui donne la victoire aux gros capitaux.

En résumé, notre mouvement économique tend vers une mise en œuvre collective, puisque la mise en œuvre des moyens de production passe du propriétaire à une collectivité d'ouvriers, vers l'élimination du mode d'appropriation privée, puisque la propriété nominale passe du propriétaire individuel à une collectivité d'actionnaires, vers la disparition de tout rôle utile du propriétaire devenant, non seulement superflu, mais nuisible.

En même temps que l'organisation du travail adaptée à la manière d'être actuelle des forces productives, écarte la classe propriétaire et est le

signal de sa fin historique, • elle généralise la mise en commun des hommes parallèlement à celle des choses ; elle agglomère les travailleurs, les amène, par Tidentité de position et d'intérêts, à se grouper, les constitue en une classe de plus en plus consciente de sa situation, discipline leurs masses méthodiquement agencées dans chaque établissement industriel, façonne parmi eux une élite intellectuelle, à laquelle incombent la surveillance et la direction des entreprises.

Et alors que la forme individuelle de leur petit instrument de travail et leur mode de production qui les isole, engendrent chez les ouvriers de la petite industrie des idées trop individualistes et égoïstes, là où la grande industrie a déjà arraché son outil à Touvrier et Ta transformé en un appareil mécanique effaçant l'individualité du travail, là où le travail individuel se confond dans le travail collectif, là où les procédés techniques sont tels que la tâche de chacun ne vaut' que par la participation de tous et est la condition de Texécution de la tâche collective, les tendances strictement individualistes des producteurs' de la petite industrie font place à Tesprit de solidarité qui, avec le progrès industriel, pousse chaque jour davantage la classe ouvrière vers les idées socialistes : celles-ci surgissent des nécessités matérielles qui se répercutent et s'implantent dans les intelligences.

Ge sont là des faits contre lesquels nos préfé-

rences personnelles ne peuvent rien. Les éléments matériels et intellectuels de la forme collective de la production, élaborés par le régime capitaliste, progressent ainsi tous les jours et le socialisme, vous le voyez, sort des conditions existantes. Ce n'est ni un article d'importation étranger à notre mouvement social, ni un article d'exportation bon pour n'importe quel milieu économique, c'est la conséquence rigoureuse d'ur certain ordre de faits, la conclusion d'une évolu tion donnée dont il s'est rendu compte, mais qui s'opère indépendamment de lui ; il ne la crée pas parce qu'il en a conscience.

Ainsi que le reconnaît M. Paul Leroy-Beaulieu : « le champ de la grande industrie s'étend de plus en plus et l'on ne voit trop quelles limites on pourrait lui assigner » (i). Or, c'est la grande industrie qui met à nu les antagonismes de le production capitaliste et, simultanément, elle fournit la possibilité de les détruire. Le rôle historique du capital a été le développement des for* ces productives et, en les développant, il a Créé les armes qui doivent le tuer. Nécessaire dans une certaine situation économique, il voit sa fin marquée par une autre manière d'être des moyens de production.

(i) Essai sur la répartition des richesses^ p. 307-008.

La préparation et l'éducation de la classe ouvrière par les pouvoirs productifs, la consécration graduellement obligée des tendances collectives de ceux-ci, la répulsion croissante de leur mode d'appropriation privée, aboutissent à un nouveau régime économique où leur appropriation et leur contrôle seront collectifs comme leur aclion, où ils seront mis en mouvement par la société et pour la société. Et tout le socialisme consiste à vouloir consacrer le caractère social actuel des conditions matérielles de vie.

Je dis le socialisme des socialistes, parce que notre époque a vu éclore un socialisme particulier, le socialisme de ces braves cœurs qui tiennent à effacer les inconvénients de notre état social, mais qui tiennent encore un peu plus à garder la cause de ces inconvénients, qui veulent à la fois supprimer le prolétariat et conserver la forme capital. Le socialisme peut parfaitement avoir, lui aussi, ses ralliés et même ses résignés; il demande à ses adhérents non d'où ils viennent, mais d'aller où il va, ou, tout au moins, de se résigner h lui laisser suivre sa route sans chercher à l'en détour

ner. Comme un de nos adversaires déclarés, nous pouvons dire à notre toui' : « d'un côté les socialistes, de Tautre ceux qui ne le sont pas » et, parmi ces derniers, se rangent ceux qui acceptent le nom en repoussant la chose.

En dehors de la socialisation des moyens de travailler ayant déjà revêtu une forme collective, il peut y avoir et il y a souvent charlatanisme, il n'y a pas de possibilité sérieuse d'émancipation, il n'y a pas de socialisme.

Tant que moyens de travailler et travail ne seront pas réiùiis dans les mêmes mains, les moyens de travailler conserveront le caractère de capital, c 3lui-ci exploitera inévitablement le travailleur et lui soutirera du travail qu'il ne lui payera pas. La cause du mal pour la classe ouvrière se trouve dans son expropriation des moyens de travailler; or, plus elle travaille sur la base d'expropriation établie, plus elle met la classe capitaliste à même de s'enrichir et d'exproprier ceux qui ne le sont pas encore. Etant donnée la forme que revêt l'instrument de travail, moyens de travailler collectifs et travail ne peuvent être réunis dans les mêmes mains, que par la transformation de la propriété capitaliste de ces moyens en propriété sociale, de la production capitaliste en production sociale. Préparée par les faits matériels du milieu existant, cette transformation, la socialisation des moyens de production à tendances collectives, est possible, et elle apparaît comme la seule façon

pratique d'affranchir les travailleurs et la société entière.

Affranchis, les travailleurs le seront, puisque leur vie ne dépendra plus des moyens de travailler accaparés par d'autres et sera ce qu'ils la feront. En effet, ils choisiront librement leur genre de travail productif (i), et tous les travaux étant, suivant l'offre et la demande, ramenés dans des proportions diverses à des quantités

(i) « On assurera l'exécution des travaux tout particulièrement dangereux ou répugnants, grâce à une majoration du prix de l'heure de travail ordinaire. On établira que quatre heures, par exemple, consacrées à une de ces spéci^ilités ingrates équivaudront à six ou sept heures de travail simple. 11 n'y aura pas là, du reste, de détermination arbitraire ; la différence, pour un mémo gain, entre le temps employé à dt- s travaux pénibles, variera d'après l'offre et la demande de ces derniers travaux. On n'aura pas à condamner une catégorie de travailleurs à les exécuter. Il n'existera pour personne en cette matière, ni obligation directe émanant d'une législation spéciale, ni obligation indirecte conséquence de l'impossibilité de trouver à vivre en faisant autre chose. Ceux qui accompliront ces besognes seraient absolument libres de se livrer à d'autres travaux. On ne spéculera donc point comme aujourd'hui sur leur misère, mais sur ce désir très réel chez beaucoup, soit d'un gain plus fort pour un même temps de travail, soit d'un loisir plus grand avec un même gain. Mentionnons que l'esprit de dévouement qui existe chez l'homme comme chez le chien par exemple, pourra aussi s'exercer et s'exercera d'autant plus que l'entraînement, l'émulation, comprimés aujourd'hui chez ceux qui savent qu'ils travaillent pour d'autres, prendront enfin leur essor. » (G. Deville, Le Capital de Karl Marx résumé et accompagné dhm Aperçai sur le socialisme scientifique. Paris, i885, p. 55.)

déterminées de travail ordinaire, une fois déduite sur le produit du travail de chacun une partie qui tiendra 'lieu des impôts actuels, la partie nécessaire au remplacement des moyens de travailler usés, à l'extension de la production, à Tassurance éventuelle contre les accidents, météorologiques par exemple, à l'entretien des incapables de travail, aux frais généraux d'administration et de satisfaction des besoins communs d'hygiène, d'instruction, etc., les producteurs des deux sexes se distribueront le reste, proportionnellement à la quantité de travail ordinaire fournie par eux. Le droit de chaque travailleur sera égal, en ce sens que pour tous, sans distinction, le travail fourni sera la mesure égale, et ce droit égal pourra aboutir à une répartition inégale, selon qu'il sera fourni plus ou moins de travail. Le droit en vigueur dans un milieu économique, ne saurait être d'une qualité supérieure à ce milieu, mais il ira se perfectionnant avec ce milieu, de façon à atténuer, à mesure que les ressources matérielles le permettront, les inégalités d'origine naturelle.

L'important est que, dès le début de la production sociale, il n'y aura plus de surtravail, plus de classes et, partant, plus d'exploitation, comme c'est inévitable avec la production capitaliste. Chaque adulte apte au travail recevra, sous une forme ou sous une autre, partie en consommation personnelle, partie en garanties sociales,

en services publics de toute espèce, la même quantité de travail qu'il aura donnée à la société. Si on est rationné, on le sera sans être e^i^ploité : le rationnement ne pouvant provenir que d'un défaut de production personnelle ou sociale, et non de la spoliation qu'implique le régime du salariat, sous lequel l'excès même de production, loin défavoriser la consommation delà classé ouvrière, n'amène pour elle, avec le chômage, qu'un excès de rationnement.

En période capitaliste, il suffit au socialisme d'établir la ' possibilité d'émancipation de la classe ouvrière et de travailler à cette émancipation, il n'y a pas à perdre son temps à régler les détails d'organisation de la société future (i).

(i) A la question : qu*arrivera-t-il après ? si fréquemment posée aux socialistes, comme si on pouvait citer un seul, exemple d'une forme sociale qui ait été décrite à l'avance dans ses dispositions particulières, on peut faire, d'une façon générale, la réponse d'Kngels, à propos du mariage et de son avenir :

« Cela se décidera quand aura grandi une nouvelle génération, une génération d'hommes qui jamais de leur vie n'auront été dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à l'aide de toute autre puissance sociale,, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant par crainte des suites économiques de cet abandon . Et quand ces gens-là seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils devraient faire. » {U Origine de la famille ^ de la propriété

PRINCIPES SOCIALISTES 3g\

A chaque époque sa tâche ; n'ayons pas la présomption de réglementer Favenir et contentons-, nous de nous occuper du présent. Ce que vise, à l'heure présente, le socialisme, tout en reconnais-i sant l'utilité qu'elle a eue, c'est la forme capital ; mais n'oublions pas que ce qui est sous cette} forme sera intégralement conservé. Lorsqu'on! enlève à un fonctionnaire sa fonction, il reste uUj individu quelconque sans un cheveu de moins ;i de même, en dépouillant les moyens de produc-* tion de leur fonction de capital, il restera tout cç( qui fonctionne aujourd'hui sous cette forme. Le socialisme s'attaque donc à la forme capital, ij cette forme seule, et il ne s'attaque à elle quQ dans la mesure où les phénomènes économiques l'y autorisent. Tout ce qui constitue le fond même du capital sera gardé, la forme capital seule dis paraîtra et, avec elle, le pouvoir qu'elle renferme d'exploiter le travail des autres.

Quel sera le sort des capitalistes ?

privée et de VEtat^ traduction française de Henri Rave, Carré, éditeur, p. no.)

« Nous ne pouvons dire ce que sera la société collectiviste pas plus que nous ne pouvons dire ce que sera la machine à vapeur dans un siècle : tâchons de comprendre et de juger ce que nous faisons. » (G. Sorel, VEre nouvelle, mars 1894, p. 34a).

Pour le moment, bornons-nous à étudier, à bien connaître les conditions matérielles déjà existantes ou en train de se constituer, qui élaborent une nouvelle forme, sociale, et à nous adapter à, ces conditions.

Le capital apparaît force collective, par son origine puisqu'il p>rovient du surtravail accumulé d'une collectivité de travailleurs, par son fonctionnement puisqu'il lui faut aussi une collectivité de travailleurs pour entrer en exercice, par son mode d'appropriation puisque, s'il est propriété privée, il tend de plus en plus à être la propriété privée, non d'un individu, mais d'une collectivité, d'une société. En devenant propriété de la société entière, la propriété des moyens de production, qui sont capital quand ils peuvent exploiter le travail d'autrui et qui ne le sont qu'a lors, ne ferait donc que généraliser le caractère collectif ou social qu'elle a déjà.

Est-ce qu'un actionnaire de mines, de chemins de fer, d'une société quelconque, est fondé à parier de « sa » propriété ? Où est-elle sa propriété, en quoi consiste-t-elle, que peut-il montrer si on lui demande à la voir ? Une machine ? Un immeuble ? Non, un ou plusieurs chiffons de papier qui ne représentent qu'une fraction infinitésimale d'un ensemble indivis. Est-ce que cet actionnaire serait beaucoup moins pro^)riétaire parce que cet ensemble indivis entrerait dans la propriété nalionale ? Est-ce qu'il y aurait une si grande différence entre « sa » propriété telle qu'elle est, et sa quote-part dans la propriété nationale ? De même que les capitalistes savent parfaitement aujourd'hui se servir des forêts nationales, par exemple, pour l'air, pour la promenade, pour le loisir, ils

se serviraient pour le travail, après la socialisation des capitaux actuels, de ces autres objets de propriété nationalisés.

C'est alors qu'il y aurait réellement démocratisation de la propriété. Ce qu'on a appelé ainsi, réparpillement des actions et obligations, n'est que le procédé dit légitime d'extraire les espèces sonnantes de toutes les bourses, même les moins remplies, de les centraliser, d'en accaparer la possession réelle en échange d'un certificat de propriété nominale, de les faire valoir, en n'en laissant tomber que les miettes, jusqu'au jour où on ne laisse plus rien tomber du tout. Cette prétendue démocratisation de la propriété n'aboutit qu'à la fabrication d une aristocratie financière élevant ses scandaleuses fortunes avec les bonnes pièces qui, lorsque le papier accepté à la place ne vaut plus rien, si elles sont perdues pour leurs anciens possesseurs, ne le sont pas pour tout le monde.

Que les titres représentatifs de sa part de propriété, perdent toute valeur — c'est là un accident que les actionnaires et obligataires du canal de Panama, par exemple, pourront vous affirmer n'être pas inconnu dans notre société bourgeoise — et lactionnaire se voit, en ce cas, initié au charme d'une expropriation sans aucune indemnité ; parfois même, il en a été question pour la Société de dépôts et comptes courants, on a la délicate attention de Tinviter à verser quelque

4j principes socialistes

chose en sus de ce qu il perd ; or, franchement, nos porteurs de titres ne prennent encore pas trop mal la chose. Pourquoi se fàcheraient-ils davantage le jour ou il n'y aura, peut-on dire, qu une substitution de titres, où ils deviendront tous actionnaires et obligataires de la grande société au lieu de Tôtre d une ou de plusieurs petites?

A cette transformation, ils gagneront de ne plus risquer de perdre, comme c'est arrivé, après la réalité de la propriété passée aux financiers, le revenu d'une propriété nominale tombée à zéro ou à peu près, et les moyens d'existence ou de jouissance que ce revenu comporte. Ils n'y perdront qu'une chose : le pouvoir de dominer le travail d'autrui et de se l'approprier (i), tout en gardant l'usage du fonds social et les avantages de la mise en œuvre sociale de celui-ci.

Adultes valides, ils s'approprieront, à la condition de travailler, leur part des produits sociaux. S'ils ont déjà l'habitude d'un travail quelconque, ils ne trouveront rien de pénible à cette obligation du travail utile ; s'ils n'ont pas cette habitude, ils la prendront et leur santé s'en trouvera fort bien sous tous les rapports. Agés ou infir-

(i) M Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier sa part des produits sociaux, il note que le pouvoir d'assujettir, à l'aide de cette appropriation, le travail d'autrui. » (Manifeste du Parti communiste, publié en 1848 par Marx et Engels, traduction française de Mme Laura Lafargue, éditée par VEre nouvelle, p. 18-19).

mes, ils vivront en rentiers, largement entretenus par la société de même que tous les vieillards et tous les infirmes, ils toucheront des arrérages comme à présent.

Ce à quoi ils peuvent raisonnablement tenir, c'est aux moyens de vie, ces moyens ils les auront, vous le voyez, de toute manière. La socialisation des forces collectives de production n'aboutit ]>as, elle, au changement de poche quVxécutent les émissions financières des panamistes et Gie, mais à l'extension à tous, y compris les actionnaires, des avantages dont une minorité seule jouit aujourd'hui, et k la suppression pour tous, les actionnaires en tête, des risques que l'exploitation capitaliste fait courir k tous.

Tandis que nos adversaires affectent pour l'instant (i) de dire que leur « boussole, c'est l'œuvre de la Révolution » (2), ce sont les socialistes

(1) Cette restriction était justifiée ; voici, en effet, comment certains d'entre eux ont envisagé depuis ce respect absolu qu'ils nous reprochaient de ne point professer :

« Nous avons l'audace de croire que cette exécution de Lavoisier ne fait point partie du fameux « bloc » révolutionnaire, devant lequel il nous est ordonné d'abdiquer tout discernement et de nous prosterner, tous les matins, comme des musulmans s'inclinant vers la Mecque, ou des fétichistes adorant, surtout dans ses laideurs, leur idole au regard imbécile. » (Le Temps, II mai 1894, i'® page, article « pour Lavoisier ».)

(2) Discours de M. Gélestin Jonnart, député du Pasde-Calais. — Journal des Débats^ éd. rose, 10 juin 1893.

seuls qui cherchent véritablement, en s'adaptant aux conditions de possibilité actuelles, à faire une réalité pour tous de l'article 2 de la Déclaration des droits de Thomine et du citoyen, article conçu en ces termes :

(( Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de rhomme. Ces droits sont la liberté, la pro priété, la sûreté et la résistance à l'oppression »

Hé ! hé ! on peut aller loin avec cet article Sans me croire très malin, je me ferais fort, si nous n'avions pas une base plus solide, d'en tirer toute notre théorie collectiviste.

Ici, comme toujours, ces messieurs ont bien soin de ne pas mettre leurs actes d'accord avec leurs paroles. Les phrases en faveur de la liberté et de la propriété ne leur coûtent rien ; mais ils ne combattent rien tant que le socialisme qui, seul, veut assurer et peut assurer à tous cette liberté et cette propriété. Ils se vantent de défendre l'œuvre de la Révolution et savez-vous ce qu'ils ont réclamé de nouveau tout récemment, c'est Tabrogation de la loi du 19 juillet 1791 par laquelle la Constituante, l'assemblée qui a voté la Déclaration des droits, a autorisé la taxe sur le pain et la viande de boucherie. Ils sont les partisans passionnés de l'Ordre des avocats, or c'est encore la Constituante qui, par les décrets du a septembre et du i5 décembre 1790, a supprimé cet ordre et ses privilèges . Et combien de faits de

cette nature pourrait-on s'amuser à découvrir ! Ou les adversaires du socialisme prônent sincèrement l'observation intégrale des principes de la Révolution, et alors qu'ils commencent par prêcher d'exemple. Ou ils reconnaissent que des modifications s'imposent, et alors de quel droit les modifications permises aux uns seraient-elles interdites aux autres? La vérité est que, seuls, les socialistes sont véritablement dans les traditions de la Révolution, si on considère non ce que les révolutionnaires du siècle dernier ont fait, admirablement fait, et ce qu'ils pouvaient seulement faire, mais ce qu'ils prétendaient faire, loin de se présenter en sauveurs d'une classe et d'un pays, se posant, en effet, en sauveurs de l'humanité entière, en défenseurs de grands principes généraux (i).

En définitive, le socialisme ne dépouillera personne. A qui prétendrait le contraire, je demanderais comment devraient alors être qualifiées les opérations sur les biens de la noblesse, du clergé (2) et surtout des communes, conduites par

( I ) (• Cosmopolite en ses tendances, la Révolution a vraiment travaillé, même dans ses entreprises les plus techniques, au profit du genre humain. On lui a fait assez souvent le reproche d'avoir cherché à étendre au delà des frontières, par une propagande indiscrète, un principe politique, pour lui donner au moins le bénéfice d'avoir propagé les grandes vues civilisatrices. » {Le Temps, 20 décembre 1895, article sur « l'xAngleterre ot le système métrique ».)

(2) M. de Baudry d'Asson ayant parlé des biens « vo-

nos grands bourgeois révolutionnaires, par ceux dont l'œuvre est passée à Tétat de « boussole ». Dès rinstant qu'il n y aura pas simple substitution d'une classe à une autre, dès Finstant que tous sans exception jouiront des mêmes avantages, personne ne sera dépouillé ; il y aura seulement un privilège de moins. Oui, les capitalistes verront disparaître, avec le privilège spécial qu'ils ont sur les moyens de production, leur qualité de capitalistes ; mais, je le répète, ils auront sur ces moyens, dorénavant sociaux et inaliénables, exactement les mêmes droits que tous Le capital détrôné, la République s'étendra enfin au domaine économique comme au domaine politique (i).

lés » au clergé par la Hévoluiion, fut interrompu en ces termes par le président, M. Brisson, aux applaudissements de la gauche et du centre : a Vous ne pouvez pas appeler biens volés, des biens qui ont été rendus à la nation par des lois régulières. » (Séance de la Chambre, 16 février 1895.)

L'identité est complète, le socialisme devant procéder lui aussi « par des lois régulières ».

« La confiscation des fortunes des trente mille milliardaires et millionnaires, qui possèdent les trois cinquièmes de la propriété immobilière et mobilière des Etats-Unis, n'aurait, après tout, rien d'extraordinaire ni même de plus scandaleux que ne l'a été, dans notre vieille Europe, celle des biens relativement moins considérables et provenant d'une source peut-être plus pure, de la noblesse et du clergé. » {Les Bourses du Travail, par G. de Molinari, Paris, i8y5, préface, page ÏX).

( i) « Le capital 1 J'ai prononcé là un mot qui est devenu

PRINCIPKS SOCIALISTES 47

Il y a cependant des gens qui affirment que nous préconisons « la destruction de la société par la spoliation et le meurtre » (i) ; c'est ainsi qu'ont parlé il y a six mois les fondateurs d'une soi-disant ce association républicaine réformiste », et à leur tête se trouve le sénateur Bernard Lavergne qui a senti la nécessité de faire un peu de réclame à son élucubration sur « l'évolution sociale ». Dans ce volume figurait déjà l'allégation que je relève ; après avoir déclaré (p. 80) que nous étions décidés à nous « débarrasser du bourgeois » — ce sont les termes mômes de M . Bernard Lavergne — il ajoutait pour toute preuve : « son sang, comme dit M. Deville, sera une rosée féconde », et il mettait soigneusement les deux mots « rosée féconde » entre guillemets . Or cette phrase, cette expression, que M. Bernard Lavergne m'a attribuée, je ne l'ai jamais émise et, pas plus que la forme, le fond n'est de moi.

comme une cible. Il faudrait cependant montrer qu'il n*est pas autre chose que la somme des efforts accumulés par le peuple le plus laborieux peut-être qui soit à rheure actuelle. Ce capital sans cesse dénoncé, sans cesse menacé, n'est pas autre chose que le fruit d'un labeur quotidien dans lequel notre peuple français s'est montré le premier de tous les peuples ». (Discours de M.Waldeck-RousseauàRoanne ; Le Temps, lynov. 1895.)

Pourquoi M. Waldeck-Rousseau s'étonne-t-il que les cîocialistes veuillent précisément rendre au « peuple » ce qui n'est d'après lui-même, « autre chose que la somme des efforts accumulés par le peuple » ?

(i) Le Temps, post-scriptum du 26 mai 1895

Dès que j'eus connaissance de cette citation fausse, j'écrivis à M. Bernard Lavergne, m'étonnant qu'il m'eût prêté une opinion que je n'ai énoncée nulle part, alors qu'il avait lu et cité plusieurs fois une étude où j'ai précisément exposé l'opinion contraire. Je faisais appel à sa loyauté, personne ne m'a répondu, et trois mois après, dans le manifeste [de son association, il a reproduit la même allégation mensongère, sans aucun semblant de preuve, il est vrai, éette fois.

Cette obstination dans l'erreur, rapprochée de la précaution impolie de s'abstenir de tout accusé de réception, me donne le droit de dire que ce sénateur, qui se permet de traiter les socialistes d'ambitieux sans sincérité, pourrait bien, lui, n'être qu'un malhonnête adversaire (i).

Les procédés de Norton sont, du reste, semblet-il, obligatoires pour la domesticité de la classe capitaliste.

Dans sa dernière spéculation de librairie, d'unt argumentation très économique, M. Yves Guyot, non content d'avoir transformé la démonstration par l'absurde en démonstration faite par un êtn absurde, invente (p. 196) que j'ai publié « tranquillement dans un volume cette phrase méditée à loisir : « La dynamite et autres moyens de per-

(i) Accusé « d'avoir donné entre guillemets une citation fausse )>, Le Temps déclare lui-môme : « C'est là un procédé de polémique si malhonnête... » (18 avril 1894,

i"*" pago.)

stiasion semblables sont les engins indispensables pour amener la société contemporaine récalcitrante à la solution communiste ». Et il a soin de mettre en note ; « Aperçu sur le socialisme scientifique, 1884. » Pourquoi, pendant qu'il y était, n'avoir pas indiqué la page ? Son mensonge n'en aurait pas souffert ; car cette phrase — la vérification est à la portée de tous — ne se rencontre nulle part dans le volume cité.Bien mieux, cette phrase, si elle a été méditée « à loisir », Ta été non par moi qui, jusqu'ici, ne l'avais jamais écrite, mais par lui, Guyot, désireux sans doute de faire dire à son tour: il falsifie en vieillissant. Quels ignobles gredins, n'est-ce pas, que les gens qui, k bout d'arguments, ne reculent pas devant un faux !

Loin d'être un bouleversement matériel, l'avènement du socialisme ne sera que le couronnement de révolution économique en cours. Né, dans sa forme contemporaine, de l'étude des faits, le socialisme voit dans les faits les éléments directeurs des modifications à opérer. Il n'a pas la prétention de précéder les phénomènes économiques, il se borne k les suivre, à s'adapter à des conditions qu'il ne crée pas et n'a pas à créer. Or, si, partout où est déjà effectuée l'appropriation collective des moyens de production entre les mains de sociétés particulières ou leur concentration entre les mains d'un seul, ces moyens ne peuvent être mis a la disposition de tous que par la substitution de la société entière aux détenteurs capitalistes, là où des moyens de travail se trouvent encore sous la forme d'appropriation réellement individuelle, c'est-à-dire entre les mains de qui les met directement en œuvre, la société n''a pas à prendre la place des propriétaires actuels. Si la société intervient, en effet, c'est pour donner, sous la seule forme possible aujourd'hui, les moyens de production aux tra-

PRINCIPES SOCIALISTES 5l

vailleurs qui ne les ont pas, c'est pour remettre en possession de leur instrument et de la matière de travail ceux qui en sont dépossédés ; elle n'a donc pas à intervenir là où des travailleurs ont encore cet instrument et cette matière. Aussi le paysan conservera le lopin de terre qu'il possède et qu'il cultive, son petit instrument de travail continuera à appartenir au petit industriel qui le met lui-même en mouvement, tant que les faits ne les auront pas conduits à renoncer volontairement à une ingrate appropriation privée, pour jouir des bénéfices autrement rémunérateurs de l'appropriation et de la production collectives.

En outre, de même que, en période capitaliste, les modifications apportées par le développement du machinisme ont réagi même sur les branches de production que le machinisme n'envahissait pas, en développant, par exemple, dans toutes, l'exploitation des femmes et des enfants, de même, les avantages delà socialisation des moyens de production centralisés par les capitalistes, se répercuteront sur les petits propriétaires des moyens de production qui ne seront pas socialisés. Le petit producteur resté maître de son moyen de travail, trouvera près de la collectivité l'aide . dont il a besoin, et sera notamment délivré des intermédiaires financiers do ut il est à cette heure la victime ; son travail, libéré de leur exploitalion, sera à son tour afiranchi comme le sera également, quoique sous une autre lorme, le tra-

5a PRINCIPES SOCIALISTES

vail de ceux qui, exploités parce qu'ils n'ont pas les moyens de travail, verront mettre socialement ces moyens à leur disposition. On aboutira ainsi pour tous à Taffranchissement du travail en livrant socialement ou en laissant individuellement, suivant les cas, son moyen de travail à chaque travailleur (i).

Et, n'en déplaise à nos adversaires, cette façon de procéder est très logique, bieu qu'elle ne soit pas conforme à la logique telle qu'ils affectent de la comprendre. La logique des socialistes ne consiste pas, parce que certains faits réclament une solution, à imposer la même solution aux faits qui ne la réclament pas encore, à faire vivre les poissons hors de l'eau parce que ce régime convient aux hommes. Elle consiste à s'adapter partout au milieu, aux faits, à agir toujours d'après les faits, au lieu d'exiger l'identité d'action en face de faits différents. A ceux qui viendront, à ce propos, vous opposer le « pur dogme de Téglise socialiste », vous n'avez qu'à répondre qu'il n'y a ni église socialiste, ni dogme socialiste, mais qu'il y a beaucoup trop de bourgeois imbéciles travestissant en dogmes du socialisme des idées de leur cru.

(i) A ce propos M. Ed. Aynard ose parler de « contradictions effrontées » (Journal des Débals, 21 janvier 1896, 3«» page). Il n'y a en cela d'effronté que lui-môme ; et peut-être pousse-t-il reffronterie jusqu'à trouver extraordinaire que des socialistes, mal traités par lui, répondent sur le même ton

Depuis juste seize années que notre théorie socialiste est développée en France, elle n'a jamais varié au sujet des petits producteurs. Ceux qui prétendent le contraire, parlent d'après ce qu'ils imaginent et non d'après ce qui est. Je les mets au défi d'établir que nous n'avons pas toujours parlé de même à propos, par exemple, de la petite propriété paysanne (i). Ils accusent

(i)Je me permettrai de i appeler, par exemple, un article que j'ai publié le 7 octobre 1881, dans le Citoyen^ sous le titre « Socialisme et paysan », et où je disais exactement ce que je dis a\ijourd'hui, sans avoir changé dans l'intervalle.

Mais tandis que, pendant longtemps, personne, à ma . connaissance, dans le parti socialiste, ne trouva à redire à cette thèse, celle-ci a eu, depuis bientôt deux ans, à subir de rudes assauts. Contre elle, Engels a mobilisé toutes les ressources de son puissant esprit et jeté dans la balance le poids de son autorité. Et ceux qui, d'habitude, reprochent aux marxistes français l'origine allemande de Marx et d'Engels, leur ont, en la circonstance, reproché de ne pas penser comme Engels ; à mon avis cependant, au moins sur la marche à suivre en cette matière, Engels s'est trompé et se trompent avec lui Kautsky et ses partisans. C'est ce que je vais essayer d'établir en me servant de l'article de Kautsky, « le congrès de Breslau et la question agraire », traduit dans le numéro de décembre dernier de la Jeunesse socialiste, et on l'approuvant lorsqu'il écrit : « notre unité sur les questions essentielles doit nous éloigner de toute âpreté dans nos divergences sur des points de détail ».

11 est entendu, n'est-ce pas, que notre communisme n'est pas un communisme apriorique. Comme l'a dit Antonio Labriola (En mémoire du manifeste du parti communiste, le Devenir social f^nin 1896, p. 240), «le communisme

maintenant notre opinion en cette matière d'opportunisme dans le sens politique du mot ; ils pourraient, à plus juste raison, nous accuser d'avoir toujours professé l'opportunisme, mais en prenant cette fois ce mot dans le sens que sa dérivation implique. Vous savez combien il faut éviter la confusion — opportune il est vrai pour certains —

n'est pas Tétat naturel et nécessaire de la vie humaine dans tous les temps et dans tous les lieux, d'après lequel tout le cours des formations historiques peut être considéré comme une série de déviations et d'aberrations. On ne va pas au communisme ou on n'y retourne pas par abnégation Spartiate ou par résignation chrétienne », ni, ajouterai-je, par goût préconçu, isolé des phénomènes qui le légitiment.

Il est entendu que « lors même qu'une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement, elle ne peut ni dépasser d'un saut, ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement. » (Marx, Le Capiialf 1^' vol. édition française, préface, page n.)

il est entendu enfin que « en France aucune transformation durable n*est possible sans le paysan » (article d'Engels, Neue Zeitj 1894-95, i^^ vol., n** 10, p. 5oi).

« En France, les socialistes — a écrit Engels en les approuvant — comprennent de plus en plus qu'aucune victoire durable n'est possible à moins de gagner auparavant la grande masse du peuple, c'est-à-dire ici les paysans. >/ (Préface de « la Lutte des classes eq France, 1848-1850 » par Karl Marx, p. 16 ; traduction fraOÇdl^o publiée i^àrldi Jeunesse socialiste j septembre 1895, priant)

Dans ces conditions Kautsky écrit : « La résolutlcin clé Breslau n'exclut qu'une tactique : celle qui consiste à s'opposer ^ la prolétarisation des petits paysans, mais elle n'exclut nuUemeat toutes lesmesures qui améliorent

du sens politique d un mol avec le sens propre. Les radicaux politiques sont loin d'ctre radicaux dans le sens ordinaire, et leurs frères ennemis les opportunistes, au lieu de vouloir ce qui est opportun, ne trouvent opportuns que la satisfaction de leurs appétits et rajournement de tout le reste. Dans le sens propre — c'est le cas de le

leur état misérable. Prolétarisation et misère ne sont pas nécessairement deux choses identiques, bien qu'elles se rencontrent souvent ensemble » ; puis : « mettre obstacle à là misère du paysan, mais non à sa prolétarisation, tel est donc notre rôle » ; et plus loin : « l'expropriation, la prolétarisation, est la méthode capitaliste de progrès de la grande exploitation. Une société communiste aurait à sa disposition des méthodes de développement plus humaines ».

Quelle est la tâche immédiate et importante du parti socialiste ? C'est, Kautsky le dit lui-même dans l'article qui m'occupe, « de rendre le prolétariat capable de conquérir la puissance politique » ; car, une fois le pouvoir politique conquis, on pourra réellement favoriser révolution économique en cours, et la favoriser sans devenir l'artisan de la ruine et de la souffrance de ceux qu'elle atteindra, en employant les méthodes « plus humaines » inconciliables avec le milieu capitaliste.

Quel est le moyen le plus rapide de conquérir le pouvoû*? C'est évidemment de rallier le plus tôt possible la masse au socialisme.

Quelle est la meilleure voie pour amener la masse au socialisme? C'est, en toutes occasions, de prouver par les faits à cette masse que le parti socialiste consacre sincèrement tous ses efforts à la défendre, à la protéger et que, si ses tentatives échouent, c'est parce qu'il est encore en minorité. Ce n'est pas en poussant à la roue pour hâter l'expropriation, la prolétarisation des paysans, sans lesquels on ne peut rien, lorsque, à tort ou à raison

dire — du mot, il ne peut y avoir de parti plus foncièrement opportuniste que le parti socialiste qui doit se borner, je ne cesserai pas de le répéter, à s'adapter aux faits et qui n'a d'autre guide que les faits pour la transformation de la propriété.

Là où nous disons : transformation de cette propriété qui n'est autre chose, on est obligé de

— mais pas tout à fait à tort entre nous — ils la redoutent par-dessus tout dans l'état actuel, qu'on les gagnera à notre cause ; c'est, au contraire, en leur démontrant, ce qui est la stricte vérité et ce que déjà ils soupçonnent, qu'au régime capitaliste seul, à ce régime dont les socialistes poursuivent la disparition, ils doivent cette prolétarisation et ses conséquences désastreuses qui les épouvantent à juste titre; car, quoi que semble en penser Kautsky, le paysan n'est guère en situation, lui, de voir sa prolétarisation aboutir à autre chose qu'à la misère la plus déprimante et la plus pénible, malgré l'intention, condamnée à rester platonique, do lui épargner celle-ci tout en facilitant celle-là.

Avec la tactique préconisée par Kautsky, sous prétexte de favoriser la transformation économique —satisfaction qui serait fortcritiquable puisqu'il faudrait, pour l'obtenir, accommoder la réalité à des vues théoriques qui la devanceraient, créer les faits au lieu de nous borner à nous adapter à eux — nous nous mettrions à dos la grande masse paysanne, indispensable, je le répète, nous retarderions ainsi l'arrivée au pouvoir du prolétariat, finalement nous réaliserions beaucoup plus tard ce que, par le procédé opposé, nous pouvons hâter. En outre, nous endosserions, aux yeux de la masse, la responsabilité trop directe des suites, fâcheuses pour elle, de l'évolution économique dont, loin d'y contribuer ou de paraître y contribuer, nous devons seulement tendre à lui adoucir, dans la mesure du possible, les maux présents.

le confesser, qu' « une institution sociale » (i), nos adversaires, avec leur étrange manière de nous rendre justice, disent : suppression de la propriété, a Les socialistes de toutes les écoles ont décrété la suppression de la propriété » (a), affirment notamment « un certain nombre d'hommes jeunes, étrangers jusqu'ici à la politique ))(3) — cette partie de la phrase n'est pas de moi, elle est l'œuvre, peut-être la moins critiquable, des hommes jeunes en question, qui ont éprouvé le besoin de parler de ce à quoi ils avouent être étrangers. Leur aveu est superflu, nous nous serions bien aperçus tout seuls qu'ils parlent du socialisme en gens qui n'y entendent rien.

Ces hommes jeunes, en fondant le « comité d'action de la gauche libérale », ont écrit : « Nous sommes partisans de la liberté individuelle et de la propriété individuelle » (4). Je suppose, jusqu'à preuve prochaine du contraire, qu'ils n'en sont pas partisans seulement pour eux et leurs amis. S'ils en sont partisans pour tout le monde, je les prierai de dire ce qu'ils pensent de la liberté de celui qui ne possède pour vivre que sa force de travail sans les moyens de l'exercer (5).

(i) Discours de M. CélestiQ Jonnart. — Journal des Lébats, éd. rose, lojuin 1893.

(2) Déclaration du « Comité d'action de la gauche libérale » — Jowmal des Débais, éd. rose, 22 mai 1895.

(5) Idem.

(4) Idem.

(5) Suivant l'expression de Marx {Critique de la philo '

Ou ils reconnaissent que tout homme doit avoir les moyens de travail à sa disposition, et Je leur demanderai comment, avec Tindustrie mécanique, ils espèrent mettre à la disposition de tous, ces moyens nécessaires à la liberté de tous.

Ou ils ne reconnaissent pas que tout homme, pour être libre, doit disposer de l'instrument et de la matière de travail, et alors je leur demanderai ce que devient la liberté de celui à ((ui le patron peut dire : si vous faites telle ou telle chose, si vous n'acceptez pas telle ou telle chose, vous n'aurez pas de travail, c'est-à-dire vous n'aurez pas la possibilité de manger. Et pour qu'ils ne me reprochent pas de me lancer dans des hypothèses plus noires que nature, je soumettrai à leurs méditations le fait suivant raconté par le Temps^ lors de la grève de Rive-dç- Gier(i).

« Un chauffeur de machine des Etaings tombe malade. Il est remplacé, pendant toute la durée de sa maladie, par un simple manœuvre à 2 fr. 5o la journée. Le titulaire du poste, guéri, vient reprendre son service. 11 est tout surpris, à la fin

Sophie du droit de Hegel y parue en i844 dans les « Annales franco-allemandes », publiées à Paris, traduction d'Ed. Fortin, le Devenir social ^ sept. 1895, p. 5o5), les libéraux se trouvent « une seule fois dans la compagnie de la liberté : le jour de son enterrement >*.

(i) N° du 8 mars 1893, 2« page.

de la quinzaine, de ne recevoir que 2 fr. 5o par journée, alors qu'on le payait, avant sa maladie, 4fr. Il réclame. « C'est à prendre ou à laisser, lui dit-on ; nous avons constaté qu'un manœuvre à 2 fr. 5o s'acquittait aussi bien que vous de ces fonctions ; nous vous remettons à 2 fr. 5o. Partez ou acceptez. » L'homme avait de la famille et le choix lui était interdit. 11 accepta. »

Devant de tels faits, M. Célestin Jonnart a l'aplomb que je qualifierai, en lui renvoyant une de ses épithètes a notre adresse, de « scélérat », de prétendre que les socialistes « préparent des générations qui ne sauront que courber la tête et seront prêtes pour toutes les défaillances » (i). Ces générations-là, monsieur, ne sont pas à faire ; elles sont •à relever, et c'est à quoi travaille le socialisme.

Si je n'ai cité qu'un fait, ce n'est pas que les faits de ce genre soient rares, c'est que celui que j'ai cité a l'avantage de venir du Temps qui peut être soupçonné de tout ce qu'on voudra, excepté de socialisme. Puis, outre qu'il prouve combien l'ouvrier est libre dans son choix, ce fait montre comment se conclut le libre contrat entre capitaliste et ouvrier : lorsque ce chauffeur reprend sa place, il s'imagine naturellement la reprendre aux conditions anciennes, et personne ne le détrompe. Le jour de la paye, une quinzaixie après

(1) Journal des Débats, éd. rose, 10 juin 1895.

seulement, il s'aperçoit qu'il lui faut conclure un contrat libre autre que celui qu'il était en droit de croire en vigueur, et accepter a fr, 5o au lieu des 4 fr. attendus et convenus.

Sont-ce des hommes libres, ce chauffeur et ses pareils? J'aimerais assez à avoir là-dessus, Topinion de M. Léon Say qui, il n'y a pas longtemps se posait contre les socialistes, en champion de « la liberté et la dignité humaines » (i). La vérité est que le travailleur n'est libre que si, au droit d'être libre, il joint le pouvoir effectif de l'être, que s'il a à sa disposition les choses nécessaires à la réalisation de son travail, que s'il n'a pas, autrement dit, à se mettre à la merci des possesseurs de ces choses. N'est pas libre, quoi qu'en dise la loi, celui qui dépend d'autrui pour, sa subsistance. Ce qu'il faut, c'est munir des moyens de travail les travailleurs qui ne les ont pas ; or, étant donnée la manière d'être de ces moyens, la société ne peut en assurer la possession à tous que lorsque ces moyens auront été socialisés, seront devenus propriété sociale. Quant aux travailleurs qui possèdent encore leurs moyens de travail, ils les garderont comme je l'ai expliqué tout à l'heure. En fait, seul le socialisme veut ce qui est nécessaire pour que la liberté individuelle soit une réalité pour tous.

De même en ce qui concerne la propriété indi-

(i) Journal des D(^hats. éd. blanche, i" juin i^o".

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viduelle. De tout ce que je viens d'exposer, il ressort que la seule propriété que le socialisme veuille transformer, est la propriété dont l'usage n'est déjà plus individuel ; c'est la propriété qui se constitue à l'aide des malheureux lambeaux de propriété arrachés à l'immense majorité, c'est celle qui n'existe qu'au détriment de cette même majorité (i). Et encore, eh ce cas, il n'y aura pjas suppression, puisque les détenteurs actuels seront admis à l'usage de leur propriété transformée, au même titre que les autres .

Quelle est donc la propriété de « ces masses silencieuse» qui travaillent et luttent si péniblement pour l'existence et qui sont vi*aiment les artisans de notre grandeur ? » (2) Ne sont-elles pas tous les jours dépossédées davantage par votre société capitaliste, de moyens de travail et d'une demeure leur appartenant, et réduites à ne plus s'approprier individuellement que les choses indispensables au strict entretien de la vie ? C'est le régime capitaliste qui, en accroissant démesu-

(1) « L'économie politique cherche, en principe, à entretreteuir une confusion des plus commodes entre deux genres de propriété privée bien distincts, la propriété privée fondée sur le travail personnel et la propriété capitaliste fondée sur le travail d'autrui, oubliant, à dessein, que celle-ci non seulement forme l'antithèse do celle-là, mais qu'elle ne croît que sur sa tombe. » (Marx i"voLdu Capital, éd. franc., p. 545.)

(2) Discours de M. Célestin Jonnart. — Journal des Débals, éd. blanche, 10 juin 1895.

rément la propriété de quelques-uns, restreint pour les autres la possibilité d'appropriation personnelle. C'est le régime socialiste qui accroîtra cette possibilité d'appropriation personnelle, en assurant à chacun la part acquise par son travail. Ce n'est qu'en régime socialiste que la propriété individuelle sera une réalité pour tous, ce régime seul supprimant, mais ne supprimant que la possibilité d'exploitation du travail d'autrui à l'aide de cette propriété.

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