CHAI*. III.) DE MORO PAR GENEREUX
les tremblements de terre aient été les agents d'aussi grands changements que ceux que Moro leur attribue, comment se fait-il que, depuis les temps historiques, leurs effets aient été si peu considérables? Celle même difficulté s’était, comme on sait, présentée a Ilooke un demi-siècle auparavant, et l’avait obligé de recourir à une ancienne « crise de la nature. » Toutefois, Gencrclli défendit sa position en faisant remarquer combien, dans l’espace de ces six mille dernières années, les récits d’irruptions, de tremblements de terre, d’îles nouvelles, de soulèvements et d’affaissements de terrains avaient été nombreux; et cela, sans compter ceux de ces événements qui étaient restés inattestés et dans l’oubli, et dont le nombre devait être bien plus considérable encore que celui des premiers. Il en appela aussi au témoignage de Vallisneri, pour prouver qu’il n’existait que très-peu de masses, minérales renfermant des coquilles, comparativement au\ roches dépourvues de débris organiques ; et il pensait, en outre, que ces dernières pouvaient avoir été créées, à l’origine , telles qu’on les voit aujourd’hui.
Generelli décrit ensuite la dégradation des montagnes et des continents à laquelle l’action des rivières et des torrents donne lieu incessamment, et finit par les considérations suivantes : « Serait-il possible, » ditil, «que cette dégradation se fût continuée pendant
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six mille ans, et bien plus encore, peut-être, et que les montagnes fussent restées aussi grandes qu’elles le sont à l’époque actuelle, si leurs pertes n’eussent été réparées? Dun autre côté, peut-on raisonnablement supposer que l'auteur de lu Nature ait réglé le monde suivant des lois telles que la partie solide de la terre aille toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’enfin elle se trouve entièrement submergée par les eaux? Et quel est l'esprit rationnel qui consentirait à admettre qu’au milieu de tant d’objets créés , les montagnes seules diminuent journellement de nombre et de volume, sans que leurs pertes soient jamais compensées? Cela serait tellement contraire à l’ordre de la Providence qui règne et se manifeste d’une manière si sensible dans toutes les autres créations, que l’on ne peut vraiment s'empêcher d’attribuer à la même cause qui, dans l’origine des temps, fit sortir les montagnes de l’abîme, la production de celles qui depuis sont venues successivement réparer les pertes que les premières ont pu éprouver, soit par suite d’aiïaissement ou de brisement , soit par l’effet de tout autre genre d’altération. Cela une fois admis, on comprendra aisément pourquoi, sur tant de montagnes, il se trouve un si grand nombre de crustacés et d’autres animaux marins. »
Dans l'extrait que je viens de donner des travaux de Generelli, non-seulement j’ai fait l’énumération la
Cll.vr. in.) IlE MORO PAR GENERELI.I.
plus scrupuleuse des fails et des opinions que l'observation a confirmés récemment, mais de plus, et tout en ayant soin de passer sous silence ce qui, depuis cet auteur, a été reconnu comme étant inexact, j’ai présenté l'analyse fidèle du traité tout entier, à la seule exception de l’hj polhèsedeMoro.quetîenerelli adopta avec tout ce qu’elle a de bon et de défectueux. Maintenant il inc reste à faire remarquer que bien que cet admirable essai embrasse le plus grand nombre des principes fondamentaux de la géologie, il ne fait nullement allusion à l’extinction de certaines classes d’animaux; — sujet sur lequel il est évident que, du temps de Generelli, aucune opinion n’était fermement établie en Italie. On concevra sans peine comment Lister et plusieurs autres naturalistes anglais avaient dû se déclarer depuis longtemps en faveur de la perte des especes, tandis que Scilla et la plupart de ses compatriotes hésitaient encore à admettre cette extinction, si l'on considère que les musées italiens étaient remplis de coquilles fossiles appartenant à des especes dont un très-grand nombre vivait alors dans la Méditerranée, et que les collecteurs anglais, au contraire, ne pouvaient retrouver aucune espèce récente dans les couches qui, à celte époque, étaient explorées chez eux.
Le côté le plus faible du système de Moro consistait dans la supposition que toutes les roches stratifiées
10G EXPOS. DE LA THÉORIE DE MORO, (livre l ,
devaient leur origine à des éjections volcaniques, supposition dont ses adversaires, et Vito Amici particulièrement, prirent soin de Taire ressortir l’absurdité (*). C’est au désir extrême qu’avait Moro de représenter la formation des roches secondaires, comme s’étant accomplie dans une période excessivement courte, et à l’aide seulement d’agents connus dans la Nature, qu’il faut attribuer l’erreur dans laquelle il tomba. L’opinion d'après laquelle on admet que les torrents, les rivières, les courants, les déluges partiels, et tous les divers genres d'action de l’eau courante ont eu jadis une énergie plusieurs milliers de fois plus grande qu’à présent, aurait, au temps de Moro, paru tellement absurde et incroyable , et aurait, en outre , exigé tant d’hypothèses violentes , que c’est pour cela sans doute, qu’il aima mieux faire intervenir les éjections volcaniques comme ayant produit les matières dont les couches se composent , que d’attribuer ces matièresau transport effectué par l’eau courante. Cette préférence, d’ailleurs, s’explique encore par le peu de connaissances que nous possédons à l’égard des véritables causes des convulsions souterraines, — circonstance qui fait que la violence avec laquelle s'exerçaient autrefois ces convulsions peutêtre indéfiniment augmentée en théorie, sans qu’il y ait lieu de taxer
C) Su i Tcslacci «iella Sicilia.
ciiap. ni ) MARSILLI. — DONATI. 107
d'absurdes et de contradictoires toutes les conjectures qu’il est possible de faire à ce sujet.
Marsilli. — Marsilli, le même que celui dont Generelli a mentionné l'ouvrage, se livra à des recherches intéressantes sur le fond de l’Adriatique. Il fut conduit à ce genre d’observations parce qu’il avait remarqué dans le territoire de Parme, que les coquilles fossiles n’étaient pas dispersées au hasard dans les roches, mais qu’elles y étaient, au contraire, disposes avec un ordre parfait, suivant certains genres et certaines espèces. C’est, du reste, ce qu’avaient observé avant lui Spada , près de Vérone, et Schiavo, en Sicile.
Vitaliano Donati, 1750. — Dans la vue de répandre un nouveau jour sur ces questions, Vitaliano Donati entreprit des recherches du même genre , mais plus étendues que celles dont s’était occupé Marsilli. Ces recherches, qui eurent lieu aussi dans l’Adriatique, lui firent découvrir, à l’aide de sondages souvent répétés, que des dépôts de sable, de marne, et des incrustations tuflacées, parfaitement analogues à ceu x des collines Subapennines, étaient en voie de s’accumuler dans cette mer. 11 déclara que certaines régions sous-marines étaient totalement dépourvues de coquilles, tandis que d’autres, au contraire, en pos-
BALDASSARI. — Bl'KFON.
(I.IVRE I
sédaicnt un plus ou moins grand nombre, telles surtout que les genres Area, Pecten, Venus, Murex et quelques autres, qui y vivaient réunies en ramilles. Il affirma aussi avoir trouvé, dans diverses localités, une masse formée de coraux, de coquilles et de diverses espèces de crustacés mêlés confusément avec de la terre, du sable et du gravier. A un pied (trois dé ci mètres environ), ou plus, de profondeur, les substances organiques étaient complètement pétrifiées et réduites à l’état de marbre; à moins d’un pied de la surface, elles approchaient davantage de leur état naturel, et à la surface, enfin, elles étaient vivantes, ou du moins dans un très-bon état de conservation quand elles avaient cessé de vivre.
Baldasmri. — Baldassari, naturaliste contemporain de Buflon et de Ponati, prouva que les déb.ris organiques des marnes tertiaires du territoire de Sienne étaient groupés par familles, d’une manière exactement semblable à celle à laquelle ce dernier'avait fait allusion.
Buffon, 174-9. — Ce fut dans son Histoire Naturelle, publiée en 1749, que Bufion fit connaître pour la première fois ses idées théoriques sur les révolutions anciennes du globe. Tl adopta tout à la fois l’hypothèse d’un noyau primitif igné , et celle de l’océan universel
ciiAf. m.)
BL'FFON.
de Leibnitz. Les plus hautes montagnes, dit-il,, furent jadis recouvertes par cette enveloppe aqueuse; puis,
Jes courants marins, exerçant une action très-violente, creusèrent des vallées sous-marines profondes, et formèrent des couches horizontales, en entraînant de certains lieux des matières solides, pour les déposer ailleurs. La retraited’une partie des eauxde l’Océan, dans des cavernes souterraines, occasionna la dépression de son niveau, et, par suite, la mise à sec de quelques portions de terre. Buffon ne semble pas avoir profité , * comme Leibnitz et Moro, des observations de Sténon ; car, autrement, il n’eût certes jamais émis l’opinion que les couches étaient généralement horizontales, et que celles qui renferment des débris organiques n'avaient subi aucun bouleversement depuis l'époque de leur formation. 11 était tellement convaincu de l'action puissante qu’exercent annuellement les rivières et les courants par le transport des matières terreuses, de niveaux élevés à des niveaux plus bas. qu'il allait jusqu’à entrevoir l'époque à laquelle cette cause occasionnerait la destruction générale des continents actuels. Quoique en géologie il n’eut point fait d'observations par lui-môme, il dut à- son génie de rendre son hypothèse attrayante, et sut, par l’éloquence de son style et la hardiesse de ses idées, éveiller la curiosité de ses compatriotes, et provoquer en eux un ardent désir d’investigation.
BCFFON.
( IJ VltE 1 ,
Peu après la publication de son Histoire Naturelle, dans laquelle était comprise sa « Théorie de la Terre, » il reçut une lettre officielle (en date de janvier, 1751) de la Sorbonne, ou Faculté de Théologie de Paris, qui lui donnait à savoir que quatorze propositions de ses ouvrages « avaient été trouvées répréhensibles et contraires à la foi de l’Église. » Le premier de ces passages incriminés, et le seul qui eût rapport à la géologie . était ainsi conçu : « Ce sont les eaux de la mer qui ont produit les montagnes et les vallées de la terre...; ce sont les eaux du ciel qui, ramenant tout au niveau, rendront un jour cette terre à la mer, qui s’en emparera successivement , en laissant à découvert de nouveaux continents semblables à ceux que nous habitons. » Buflon fut invité par la Faculté, en termes très-courtois, adonner l’explication, ou plutôt à faire la rétractation de ses opinions hétérodoxes; ce à quoi ayant consenti, sa déclaration fut approuvée en assemblée générale , par la Faculté, qui l'engagea à la publier dans le premier ouvrage qu’il donnerait au public. Les premiers mots de ce document curieux étaient ceux-ci : — « Je déclare que je n’ai eu aucune intention de contredire le texte de l’Écriture; que je crois très-fermement tout ce qui y est rapporté sur la Création , soit pour l'ordre des temps , soit pour les circonstances des faits; et que j 'abandonne ce qui, dam mon livre , regarde la formation de la terre, et, en gé-
cn.\p. ni.'
TARGIONI.
néral, tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse (*). «
Le grand principe auquel Bu (Ton fut appelé à renoncer consistait simplement dans cette donnée, savoir. « que les montagnes et les vallées actuelles de la terre sont dus à des causes secondaires; et que, parla suite des temps, ces mêmes causes détruiront tous les continents, collines et vallées, et en reproduiront d'autres semblables. » Or, quelque défectueuses que puissent être certaines idées de BufTon, sa doctrine de l'origine secondaire des corîtinents actuels n'en reste pas moins aujourd’hui aussi fermement établie que la rotation de la terreautourde son axe. D'un autre côté, l'opinion qu’il émit que les parties du globe, maintenant à découvert, pourroïit un jour être envahies par les mers, s’accrédite de plus en plus, à mesure que l’expérience nous fait mieux apprécier les changements actuellement en voie de s'accomplir.
Targioni , 1751. — Dans un très-volumineux ouvrage intitulé « Voyages en Toscane, 1751 et 175V, » Targioni s’appliqua à achever l'esquisse de la géologie de cette région, commencée par Sténon, soixante ans auparavant. Malgré le défaut d’ordre et de concision
C) Ilist. Nat., loin. V, édition de l'Im; limerie Royale, l’aris,
net».
LEHMAN.
(I.IVUF. I ,
(jui règne dans les mémoires de cet auteur, ils ne laissent pas, toutefois, d’offrir beaucoup d'intérêt, par suite du grand nombre d’observations exactes qu'ils renferment. I)'un autre côté, bien que Targioni ne se soit pas beaucoup attaché aux vues générales, il s'est cependant occupé de l’origine des vallées, sujet à l’égard duquel il ne partageait pas l’opinion de Billion, qui attribuait principalement celte origine aux courants sous-marins. Le naturaliste toscan s'efforça de prouver que toutes les vallées des Apennins, tant grandes que petites, avaient été creusées par des rivières cl des inondations dues à la rupture des digues de certains lacs, après la retraite de l’océan. Il soutint aussi que les éléphants et les autres quadrupèdes que l’on rencontre si fréquemment dans les dépôts lacustres et allu viens de l’Italie , avaient habité cette contrée, et n’y avaient été transportés ni par Annibal, ni par les Romains , comme quelques-uns le prétendaient, non plus que parce qu’il plaisait à d’autres d’appeler « une catastrophe de la Nature. »
Lehman , 1756. — En 1750, parut le traité de Lehman, minéralogiste allemand , et directeur des mines de Prusse, à qui on doit aussi une division des montagnes en trois classes. Dans la première il plaça celles qui, formées en môme temps que le monde, étaient antérieures à la création des ani-
CIIAP III.)
G ESN ER.
maux, et ne* contenaient aucun fragment d’autres roches; dans la seconde, il réunit celles qu’il attribuait à la destruction partielle des roches primitives, occasionnée par une révolution générale; et dans la troisième classe, enfin, il rangea les montagnes qui devaient leur origine en partie à des révolutions locales, et en partie, au déluge de Noé.
L’auteur d’une traduction française de cet ouvrage, qui parut en 1759, exposa, dans sa préface, des idées extrêmement judicieuses sur l’action des tremblements de terre, ainsi que sur celle qui résulte des causes aqueuses (*).
Gesner , 1758. — A cette époque, (iesner, botaniste de Zurich-, publia un excellent traité sur les pétrifications et sur les révolutions terrestres dont ces mêmes pétrifications rendent témoignage (**). Après une énumération détaillée des difTérentesclasses de fossiles appartenant aux règnes animal et végétal , et des remarques sur les divers états de pétrification dans lesquels on les trouve, il se livre à des considérations ingénieuses sur les rapports de ccs fossiles avec certains * phénomènes géologiques; observant que les uns, tels que ceux d’OEningen, ressemblent aux testacés, aux
(') Essai d’une Hist. Nat. des Couches de la Terre, 1759.
(**) John Gesner, publié à Lcyde, en latin.
GESNF.R.
i l' ni: l
poissons et aux plantes qui vivent près du lieu de leur . gisement (*); tandis que d’autres, comme les ammonites, les gryphites, les bélemnites, etc., appartiennent soit à des espèces inconnues, soit à des espèces qui ne se trouvent que dans l’océan Indien, ou dans quelque autre mertrès-éloignée. Pour aider ses lecteurs à se faire une idée de la structure de la terre, il leur donne, d’après Varenius, BulTon et plusieurs autres naturalistes, la reproduction de diverses coupes obtenues en creusant des puits; il signale ensuite la différence qui existe entre les strates horizontales et les strates inclinées; et dans une dissertation sur les causes de cette différence, il fait allusion à l’examen du lit de l’Adriatique, auquel Donati s’était livré quelques années auparavant; il mentionne aussi le remblaiement des lacs et des mers par les sédiments; les dépôts de coquilles en voie de se former à l’époque actuelle ; et plusieurs effets connus des tremblements de terre, tels que l’abaissement de certaines régions, ou le soulèvement du lit de la mer, — phénomène capable de donner naissance à des îles nouvelles, et de mettre à sec des couches renfermant des pétrifications. L’Océan, dit-il , abandonne ses rivages dans plusieurs * contrées, comme sur les bords de la Baltique; mais là, par exemple, cette action s’est produite d'une ma-
(*) Part. II, cliap. 9.
CHAI'. III
ARDUI.NO.
nière si lente durant les vingt derniers siècles qui se sont écoulés, qu’en supposant que les Apennins, dont les sommets sont couverts de coquilles marines, eussent été élevés dans la même proportion, il leur aurait fallu 80,000 ans pour atteindre leur hauteur actuelle. Or, dépassant de dix fois, au moins, l’ège du monde, un tel laps de temps nous obligerait à rapporter le phénomène en question à la simple volonté de Dieu , qui, suivant Moïse, ordonna « aux eaux de se réunir toutes en un même endroit, et aux continents de s’élever au-dessus du niveau des iners. » Gesner se servit des idées de Leibnitz pour expliquer la retraite de l’Océan primitif. Son essai annonce beaucoup d’érudition; et ses commentaires sur les auteurs italiens , allemands et anglais qui l’avaient précédé. décèlent autant de bonne foi que de discernement.
Arduino, 1759. — L’année suivante, Arduino (*), dans ses Mémoires sur les montagnes de Padouc , de Vicence et de Vérone, établit , d’après des observations originales, la distinction des diverses roches dont se compose la croûte du globe ; il les divisa en primitives, secondaires et tertiaires, et prouva qu’une suite d’éruptions volcaniques sous-marines
(') Giomale dcl Grisclini, 1759.