DES RAPPORTS ENTRE LES INSTITUTIONS RELIGIEUSES ET LES
Les institutions religieuses peuvent être, avec les institutions politiques, dans trois espèces de relations différentes : caractérisées, soit par Tunion intime, soit par une assistance réciproque déterminée, soit par la séparation et rindépendance absolue.
Il y a eu plusieurs exemples du premier mode de rapport entre les Religions et les Etats. On peut dire que telle a été la loi de l'histoire dans l'antiquité.
Dans les anciennes monarcliies de TOrient, de même qu'aujourd'hui dans les pays mahométanseten Russie, le pouvoir religieux était presque inséparable dans son ^ action du pouvoir politique.
L'aristocratie romaine sous la République , et plus tard les Césars, associaient les droits du pontificat à ceux de la puissance politique.
Dans l'Angleterre et la Prusse modernes, on ne saurait nier la connexité à peu près complète de l'élément ecclésiastique et de l'élément politique, «auf les garanties qui résultent de l'esprit général de la société, et qui ne permettent pas une immixtion trop active et trop dominante de l'Etat dans le domaine de la conscience.
270 DES institutions: RELIGIEUSES
Dans les divers modes d'union plus ou moins intime entre la religion et la politique, il est iijcontestable que les deux pouvoirs se prêtent une assez grande- force, soit de coaction, soit de respect, et même qu'il ne saurait y avoir de despotisme véritable avec son caractère surhumainy sans cette fusion du pouvoir religieux et du pouvoir politique, fusion dont le dernier résultat, lorsque les mœurs n'y apportent pas d'obstacle, serait la né|§fation de la liberté de conscience. Habituellement, dans ces situations, il arrive que la religion est en quelqlie sorte la création du pouvoir , et qu'elle a pour ainsi dire des commandements à son usage.
En sens inverse, il y a cependant quelques points du globe sur lesquels, cette union intime existant, le pouvoir civil est subordonné au pouvoir religieux, dans le régime assez fréquent dans l'antiquité (*), qu'on nomme
(*) La théocratie est, d'après le Dictionnaire général de la Poli* tique j la forme sociale qui se présente la première dans Phistoire des sociétés humaines, comme présidant à la civilisation des peuples nomades. La théocratie juive a été Tune des plus remarquables, tantôt s'exerçant absolument comme sous Moïse, puis fonctionnant comme contrôle de la royauté et inspirant ce qu*on pourrait appeler le tribunat des prophètes, sur les fluctuations de la théocratie alternant avec Taristocratie et la monarchie en Judée. (Vr» VsiSioTet^ Histoire de la Législation^ t. III.)
« Absolu sous Moïse, dit- il, le gouvernement sembla prendre une forme aristocratique sous Josué, et plus encore sous les juges; il la conserva jusqu'à Saùl. Le trône devint héréditaire sous les successeurs de David, mais la monarchie qui s'affermissait par le pouvoir, d'abord divisé par une insurrection, vacilla ensuite dans sa marche et dans ses effets, suivant que les efforts des prêtres pour en rivaliser la puissance étaient plus ou moins heureux ; et les Juifs, tour à tour protégés et vaincus par Babylone et par l'Egypte, et tour à tour infidèles aux rois de ces deux empires, finirent par être esclaves d'un peuple étranger, eux qui avaient toujours redouté d'être vassaux et tributaires. » (/6id., t. III, p. 170.)
ihéocratique , et qu'on pourrait appeler d'un nom plus exact, puisqu'il s'agit au moins habituellement de gouyemements sacerdotaux, empruntant quelque force au prestige religieux, mais ne pouvant prétendre représenter absolument la divinité dans tous leurs actes Q).
Malgré le caractère fortement autocratique des souverainetés musulmanes, il paraît y avoir quelque influence théocratique dans leur organisation, au moins considérée dans le droit abstrait, sinon dans la pratique habituelle du gouvernement (^).
A côté de ces formes diverses et presque opposées d'union intime entre les deux pouvoirs, il y a aussi entre eux des modes de vivre, des accords, et pour
(f) Bluntschli, dans son Allgemeines Staatsrecht, t. I, p. 294 et suiv., appelle la théocratie idéocratie.
Il en signale l'existence sous la forme absolue, chez les Éthiopiens de Méroëy et sous la forme mélangée en Egypte et dans rinde.
Voltaire a dit de la théocratie romaine :
Le trftne est anr Tautel, et Vabaoln ponyoli
Met dans les mèmea mains le trône et Tencensoir.
(2) « Le sultan, dit M. de Maistre, peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des moUas et des ulémas réunis; il ne peut se dispenser^ d'aller à la mosquée le vendredi; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s*y rendant. » (Du Pape^ livre III, ch. iv.) Il est copséquent à ce point de vue que le grand chérif de la Mecque soit revêtu d'une certaine autorité temporelle sur tout le pays sacré qui compose son domaine. « Dans le Kalifat, forme la plus idéale du système de gouvernement musulman, les pouvoirs du grand prêtre et du roi sont réunis. Le Kalife est pape et empereur en même temps. La religion et le droit, la théologie et la jurisprudence ne sont pas suffisamment distingués. Les docteurs de la religion sont aussi les docteurs de la loi. L'islam se rapproche beaucoup plus de la théocratie que le christianisme. » (Bluntschli, p. 304.) .
employer un mot spécial européen et moderne, des concordats très-divers Q).
Diverses combinaisons font intervenir le pouvoir politique dans le choix d'une partie du personnel ecclésiastique ; d'autres bornent l'assistance politique envers les cultes à certains secours budgétaires , le tout sauf des devoirs réciproques également gradués , et dans certains cas presque annulés, pour ce qui concerne les obligations des ministres du culte, comme en Belgique par exemple.
Enfin dans certains Etals, comme en Irlande, pour ce qui regarde la majorité de la population qui est catholique, et dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord pour tous les cultes, le pouvoir politique et le pouvoir religieux s'ignorent pour ainsi dire, et vivent réciproquement dans l'indépendance la plus absolue.
Entre ces trois modes divers de relations, le choix ne s'opère pas au hasard. Il est la conséquence de la double nature de la Religion et de l'Etat en présence.
Dans l'antiquité, le principe religieux dépourvu de généralité, et manquant d'une élévation suffisante dans sa doctrine et sa morale, avait été presque constamment attiré et subordonné par le principe politique. Il ne pouvait en être de même en face de dogmes épurés et de croyances imposées par la prédication courageuse et même par le martyre, aux résistances prolongées de la société officielle.
(*) Le premier concordat a été celui de Worms, qui en 1122 termina la querelle des inrestitures. (André, Cours de droit canon.<, vol.II, p. 327.)
Une grande religion moderne a donc cela de particulier que , sauf le territoire restreint où son chef exerce une sorte de pouvoir h la fois religieux et politique, elle exclut le système de T union intime, sous la forme qui constituerait ses ministres les subordonnés absolus du pouvoir civil (*).
En présence du christianisme et surtout du catholicisme , la seconde et la troisième base des rapports entre la Religion et l'Etat, que nous avons définis, se trouvent seules possibles .
En même temps que la Religion a pris un esprit nouveau et des formes nouvelles, l'esprit de la société politique a eu des exigences variées et logiques dans leurs divers principes.
Aucune monarchie fortement organisée par exemple n'a admis, h notre connaissance, l'isolement à son égard du pouvoir religieux. La situation de ht Belgique sous ce rapport correspond à une sorte de minimum dans l'intensité du pou voh* monarchique, dont d'autres parties de la constitution de ce petit Etat montrent aussi la réalisation : de même qu'en Angleterre, les liens de l'Eglise et de l'Etat ont pour ainsi dire acquis h certaine époque le maximum d'intensité compatible avec les exigences de la liberté civile.
De même que les monarchies fortes n'acceptent pas l'isolement absolu des organisations religieuses, elles ne peuvent se dispenser de les protéger et de les soute-
(*) Ranke a dit : a Dans cette séparation de rËglise avec TÉtat
consiste peut-être le caractère le plus élevé, la grandeur et la plus
énergique influence des siècles chrétiens. » {Histoire de ta Papauté^
traduite par M. Haiber, t. I*',p. 28.)
nir, dans une certaine mesure , en associant les principes de la tolérance civile aux devoirs [de Tassistance exercée pour le maintien des croyances. Les dotations budgétaires, les dispenses du service militaire pour les ministres des cultes sont des manifestations de cette protection.
La délégation considérable de pouvoir qui appartient aux monarques fait que les peuples attendent d'eux, non-seulement la satisfaction de leurs besoins matériels, mais encore celle de certains instincts de leur conscience; et c'est dans l'accomplissement quelquefois délicat Q) de ce dernier devoir que les gouvernements puisent même une partie de leur force morale. Ils en retirent d'ailleurs le double avantage de voir contenues les exagérations du zèle clérical et [du mysticisme, tout en préservant la société civile des réactions outrées de l'esprit laïque ou de la tendance à un matérialisme économique exclusif (^).
En sens inverse, les démocraties avancées répugnent
(*) « Il est inadmissible qu'an pareil traité (le concordat) et de tels rapports subsistent entre l'État d'une part et un pape de l'autre, si ce pape devient soit le sujet d'un prince étranger, soit une sorte d'apôtre enseignant de territoire en territoire. Il serait téméraire de rien préjuger sur la durée indéfinie ou sur la fin plus ou moins prochaine du pouvoir temporel établi à Rome; mais ce qui est évident, c'est que le concordat suppose la perpétuité de ce pouvoir et n'est nullement fait pour une situation différente. » (Prévost-Paradol, La France nouvelle, p. 239.)
(2) L'état actuel de notre législation est considéré comme ayant produit des effets favorables au catholicisme, par M. Charles Dupin, qui, dans son discours au Sénat du 29 novembre 1867, a cru trouver un accroissement relatif considérable de la population catholique de la France par rapport à la population protestante, en prenant les années 1800 et 1865 comme points de comparaison.
ET DES INSTITUTIONS POLITIQUES m
souvent à contracter des liens trop étroits avec les in- • térêts religieux, soit par souci jaloux de la liberté et de l'égalité qui souffriraient de toute ombre de préférence pour une confession particulière ; soit parce que rinamovibilité des fonctions religieuses est dans une sorte de contradiction avec la mobilité des éléments qui régissent la société politique.
D'autre part, dans ces sociétés, le principe d'association a des ressources qui remplacent dans l'intérêt des cultes les interventions officielles qui s'exercent ailleurs. Aussi plusieurs publicistes de nos jours tendent-ils à demander dans notre pays comme dans l'Amérique du Nord, la séparation de l'Eglise et de] l'Etat. D'après l'un d'eux : « l'Eglise catholique accepte cette situation en Angleterre et aux Etats-Unis, et elle a pu se convaincre par expérience qu'elle pouvait l'endurer sans dommage... Cette recherche de l'alliance du pouvoir temporel avec l'espoir de la domination n'est donc chez l'Eglise catholique qu'une mauvaise habitude enracinée par les siècles ; mais on ne trouve rien dans ses doctrines qui l'oblige à ce rôle (*). » Toutefois la suite des développements, auxquels se livre l'écrivain que nous venons de citer, démontre les difficultés extraordinaires du changement qu'il paraît appeler de ses vœux. On a dit quelquefois au sujet des rapports de la Religion et de l'Etat en France que la loi devait y être athée. Sous le rapport de l'organisation des cultes, il est plus vrai de dire que la loi est théiste avec éclectisme^ en salariant les ministres des divers cultes reconnus.
(<) Prévost-Paradol, La France nouvelle^ p. 240 et 244.
Nous ne trouvons pas sans valeur deux pensées de Benjamin Constant sur ce grave sujet :
« Il n'est pas bon, a-t-il écrit, de mettre la reUgion aux prises avec l'intérêt pécuniaire. »
« Il en est de la religion comme des grandes routes; j'aime que l'Etat les entretienne, et encore qu'il aisse à chacun le droit de préférer les sentiers (*). »
Y a-t-il entre les institutions religieuses et les institutions politiques d'autres rapports d'influence que ceux dont nous venons de tracer l'analyse, et qui se rattachent surtout aux relations en quelque sorte extérieures des pouvoirs religieux et des pouvoirs politiques ?
Y a-t-il des religions qui repoussent ou engendrent dans la société des formes politiques déterminées , et des états politiques qui éloignent ou favorisent telle ou telle forme religieuse ?
Hors cette situation d'union intime entre l'Eglise et l'Etat qui, créée habituellement par le despotisme, tend de plus en plus h s'affaiblir dans ses conséquences, et où la Religion et l'Etat sont en quelque sorte appropriés l'un à l'autre, comme dans le mahométîsme, quelquefois môme bornés dans leur empire et leur territoire en quelque sorte l'un par l'autre, l'histoire montre en général l'indépendance réciproque des religions et des forces politiques.
Il peut se manifester accidentellement des tendances au rapprochement entre telle ou telle croyance, et telle ou telle organisation politique. Mais le spirituel et le temporel conservent toujours en définitive leurs droits,
(•) Principes de politique^ ch, 17.
La religion s'adresse à rame et à Tavenir de Thoinme ; la politique a ses intérêts terrestres et présents.
Celle-ci sent que son iatérêt est de ne pas soutenir de luttes avec les ^nsciences. Les religions comprennent qu'elles n'ont rien h gagner en risquant des conflits avec le fond des intérêts politiques d'une nation.
On se querelle sur les rapports extérieurs dans l'ordre social ; avec le temps on se résigne à se respecter, pour tout ce qui touche au fond même des choses. Les hommes sages reconnaissent une incompétence réciproque des ministres de l'ordre spirituel pour apprécier pratiquement les besoins mobiles des sociétés, et du pouvoir politique pour s'immiscer dans les questions religieuses.
Il y a bien certaines tendances à rapprocher l'organisation ecclésiastique de l'organisation civile, et par exemple l'esprit conservateur de l'Angleterre paraît avoir aussi fortement agi sur la forme de son organisation religieuse que sur sa constitution politique. L'église anglicane semble par rapport au catholicisme quelque chose d'analogue à ce qu'est la famille régnante dans la Grande-Bretagne depuis 1688, une véritable branche cadette de la dynastie précédente (*). Mais divers faits manifestent cependant d'une manière éclatante l'indépendance fondamentale, si je puis m'ex-
(* ) As the mistress of a monarch's bed,
Her front erect with majesty she borç, The crosier wielded and the mitre wore : Shew'd affectatioa of an ancient iine; And falhers' councils And çhurches' head Were on her rev'rend Phy lacté ries read.
Dryden.
primer ainsi, dans le monde chrétien, des constitutions religieuses et des organisations politiques.
n y a non loin de nous une Eglise qui ne reconnaît dans son clergé aucune hiérarchie, et qui semble faite à Timage d'une république démocratique. Les presbytériens d'Ecosse, après avoir, par quelques-unes de leurs sectes, favorisé d'abord le républicanisme, ne sont-ils pas cependant depuis longtemps aussi soumis aux souverains du Royaume-Uni que les épiscopaùx anglais ?
Il y a d'autre part une grande Eglise, qui a pour ainsi dire un monarque électif et viager, nommé par une sorte d'aristocratie également viagère, mais recrutée dans les masses sacerdotales.
Les sectateurs de cette Eglise vivent dispersés en groupes plus on moins compactes sous presque toutes les constitutions du monde civilisé, et on peut le dire, si Ton fait abstraction de faits accidentels et de manifestations rares, en paix avec les représentants de ces formes politiques et diverses.
La flexibilité nécessaireet juste, qu'on peut constater au fond, en dépit de certains incidents et de certains malentendus, dans les rapports des religions, et de la grande Eglise catholique en particulier, avec les diverses formes que revêtent les intérêts politiques, n'est pas le résultat d'un abandon de principes, et ne s'exerce nullement aux dépens des dogmes religieux.
Il ne faut pas y regarder beaucoup pour constater que les diverses églises chrétiennes tracent des devoirs à toutes les situations, à tous les rangs, à toutes les
fonctions (*). « Dans notre pays même, a-t-on dit avec justesse, tout déchiré qu'il est par le funeste antagonisme de l'Eglise catholique et de la révolution française, combien la religion ne produit-elle pas encore de fruits excellents et ne simplifie-t-elle pas par son action constante l'œuvre si épineuse du gouvernement des hommes ? Combien de mauvais instincts réprimés, de mauvaises actions prévenues, de désordres empêchés, de soumissions obtenues au profit des lois et de l'ordre général par le moyen de la religion ? Et ce bienfait de tous les jours s'opère sans faire grand bruit, sans attirer même notre attention, émoussée par l'habitude, car les sociétés finissent par profiter de ce miracle continuel de la civilisation comme d'un phénomène régulier de la nature (^). »
C'est cette coïncidence habituelle avec la saine morale, c'est cette généralité des conseils utiles, qui émanent de la source religieuse, dont résulte l'influence habituellement bienfaisante de la religion dans les sociétés.
(*) Si, dans plusieurs passages de livres religieux et dans saint Paul par exemple, on voit le principe d'autorité spécialement appuyé sur ridée rerligieuse, c'est d'une part, suivant moi, qu'il faut peut-être plus de violence morale pour la soumission que pour la revendication de l'indépendance, et ensuite que les livres en question ont été écrits sous des constitutions très- favorables au principe d'autorité. Les paroles de saint Paul dans le chapitre xiii de PEpître aux Romains, dans le chap. ni de l'Epître à Tite, et celui de saint Pierre dans le chap. ii delà première Épi tre, peuvent être appréciés jusqu'à certain point, comme le seraient à cette époque des textes de jurisconsultes de l'Empire romain.
(2) Prévost- Paradol, La France nouvelle^ p. 353. (Voyez aussi V Esprit des Lois^ liv. XXIV, ch. vi.)
Le catholicisme et le cbristianisme reconnaissent les droits de l'autoritë dans la famille de TStat, mais en suivant les' formes constituées dans chaque pays (*). Ils reconnaissent d'autre part les droits de la liberté et de la fraternité humaines.
« Les nations chrétiennes, a dit un contemporain f ), n'ont pas reçu Vesprit de servitude (*). L'égalité où elles sont parvenues' a aboli l'esclavage^ et ne se soumet qu'à certaines conditions écrites ou non écrites. L'Ëvangile, en proclamant la fraternité humaine, a établi que tous les hommes ont droit h la justice. La véritable justice, dit saint Augustin, n'existe que dans ' la République dont le Christ est le fondateur. Je puis en effet lui donner le nom de République, puisqu'elle est incontestablement la chose du peuple (*). »
Un des effets les plus incontestables des maximes religieuses est d'accroître chez les hommes le sentiment de leur responsabilité, et de modérer leurs désirs par la perspective d'un avenir plus éloigné, dont l'attente opère dans leur esprit une diversion utile aux entraînements qui compromettent la moralité humaine.
(0 L'esprit de la société politique rejaillit sur les formes du culte. Le Turc soumis au despotisme multiplie ses génuflexions et ses prosternations sur la natte de ses mosquées, et les catholiques môme des contrées orientales ont aussi dans les églises ime tenue plus inclinée que celle des peuples occidentaux.
(2) De Barante, Études littéraires, p.' 350.
(') Saint Paul . Je pense que c'est le verset !•' du chap. v de TËpltre aux Galates que M. de Barante a eu en vue : • State et nolite iterumjugo servitutis coniineri, » ou Je verset 13 du même chapitre : « Vos enim in Hbertatem vocati estis fratres, »
{^) Cité de Dieu.
Les religions contribuent à Thygiène morale de notre espèce. Elles fortifient et protègent ses développements ; mais elles ne Tenchaînent pas à un état particulier d'organisation politique (*). Elles excluent ou circonscrivent certains ressorts violents, mais sans sacrifier aucun des droits de Thumanité.
Si les religions et les formes politiques sont en général susceptibles de coexister dans des combinaisons très-diverses, il y a cependant des luttes assez fréquentes où les représentants de Tesprit religieux se trouvent engagés, non pour le fond des doctrines, mais à raison surtout des rapports extérieurs et en quelque sorte officiel?, qui unissent les pouvoirs spirituel et temporel.
L'attraction puissante que les constitutions monarchiques concentrées exercent sur l'organisation religieuse, qu'elles tendent à plier, et en quelque sorte à discipliner sous leur influence, s'est manifestée hautement dans l'Europe n^oderne, à l'époque où des pouvoirs politiques forts y ont remplacé l'organisation moins concentrée du moyen-âge.
Alors, à l'indépendance souvent dominatrice du Pontife romain, on a vu succéder une tendance des Etats catholiques à se détacher de Rome, tantôt en poussant jusqu'au schisme, tantôt en organisant un système nouveau de relations entre l'Eglise et l'Etat. De là est né en
(<) Si lo Saint-Siège romain avait jamais, par exemple, aucune velléité de rédiger un Code politique général, comment pourraitil trouver des formules qui convinssent également aux Etats- Romains, à l'Italie, à U France, à l'Irlande, à la Pologne, à TAmérique ?
France ce qu'on a appelé le gallicanisme, quiconsti- * tuait à la fois à Tégard du siège romain certaine indépendance du clergé, comme par une sorte de sentiment aristocratique ou même démocratique (*), mais qui entraînait aussi, à raison de la forme du pouvoir politique régnant, une grande sujétion de ce même clergé à l'égard du pouvoir civil Q).
Sous l'influence de cet ordre d'idées, certains droits d'élection aux dignités ecclésiastiques ont fait place à une organisation qui a soumis plus étroitement le clergé à l'action de l'Etat, et les fractions de la grande Eglise catholique ont semblé prendre un caractère plus national dans certains pays. C'est ce qui s'est produit tout au moins en France, pour cette célèbre Eglise gallicane, placée, suivant l'expression de Gibbon, entre les uUramontains et les protestants.
Dans cet état de rapprochement avec le pouvoir civil, on a vu l'affaiblissement du pouvoir central catholique se coml)iner avec des immixtions parfois choquantes du pouvoir laïque dans les affaires ecclésiastiques (^). L'intolérance a même pu sortir de ces
(*) En employant avec une extrême réserve réxpressipn de démocratie, par rapport à l'espèce de subordination prononcée en 1682 du pouvoir du Pape à celui des Conciles universels et des Canons et au consentement de l'Eglise, je tiens à indiquer que M. de Maistre a vu la démocratie religieuse dans l'esprit qui conduisait Port- Royal à traduire les officias divins et l'Ecriture Sahitc. [De V Église gallicane ^ p. 62.)
(3) Fénelon a dit : « Les libertés de TEglise gallicane sont de véritables servitudes... Le roi, dans la pratique, est plus chef de l'Eglise que le pape en France. Nos libertés à l'égard du pape sont des servitudes à l'égard du roi.« (P. 2^6, lettre du 3 mai 17 lo.)
(') Voyez ce que dit le spirituel ultramontain de Maistre des
rapprochements; et il n'est pas sans intérêt pour un historien de mesurer la courte distance qui sépare par exemple la déclaration du clergé de France en 1682 de la révocation de Tédit de Nantes en 1685.
De là, entre l'organisation politique de l'ancienne société et la hiérarchie catholique, des solidarités dont les causes et les effets ne sont pas, en divers pays, complètement effacés.
Aussi, lorsque les idées démocratiques ont surgi en France à la fin du siècle dernier, elles se sont trouvées momentanément en opposition avec les intérêts temporels, Téducation, les affections, et la manière de voir du clergé catholique, non par suite d'une incompatibilité radicale de la doctrine religieuse avec telle ou telle forme politique, mais à raison de ces liens nombreux de tradition-, d'assistance mutuelle et de sympathie, qui sont toujours si puissants dans les affaires conduites par des hommes.
Ceux qui ne croient pas à la possibilité d'antagonismes permanent^, entre les religions et les formes politiques, pourraient faire remarquer l'influence que les changements politiques de l'Europe ont eue à certain degré sur là constitution de l'Église catholique elle-même.
L'organisation du pouvoir central de la hiérarchie catholique semble s'être fortifiée à Tépoque où le prin-
Parlements qui « Unirent par violer les tabernacles et en arracher » l'Eucharistie pour l'envoyer au milieu de quatre baïonnettes chez » le malade obstiné qui, ne pouvant la recevoir, avait la coupable » audace de se la ftiire adjuger. *» (De VÉglise gaîîicane, p. 16.)
cipe monarchique héréditaire commençait à s'étahlir en Europe. C'est au xi® siècle que l'élection des papes a pris un caractère plus exclusivement religieux, et que l'organisation du clergé catholique, agrandie par des pensées d'influence européenne, s'est considérablement concentrée et hiérarchisée.
Avant cette époque, le Souverain Pontife était choisi surtout comme évêque local de Eome (*).
Il a été depuis lors élu dans un collège dans lequel ont été appelées plusieurs sommités ecclésiastiques de l'Église entière.
Un effet inverse s'est produit après quelques siècles, et l'époque des monarchies absolues opéra une sorte de décentralisation passagère dans l'organisation politique du catholicisnie. La centralisation y a repris plus tard son cours sous le nom à'uUramontanisme ; mais ce
(<) Un auteur récent rapporte que Serge II (844) fut élu par l'assemblée des proceres^ des opiimates et de tout le peuple romain. {The history oftlie Papal States^ par Miley, t. II, p. 60.)
En 1048, suivant le même écrivain, on voit Bruno élu pape dans un synode allemand, et accepté par le sacré collège et le peuple romain assemblés à Saint-Pierre (Miley, p. 444). Le concile de Latran, en 10ô9, pour éviter les influences simoniaques, aurait décidé que les cardinaux devaient avoir la principale autorité dans l'élection des papes, ce qui aurait été confirmé en UCO par Alexandre III. Le concile n'aurait pas supprimé entièrement le droit de confirmation de l'Empereur et certain droit accessoire d'approbation par les laïques (Miley, p. 451 et 4G4, et TEncyclopédie du xix' siècle, tome 6.) —En 1174, dans le concile île Latran, Alexandre III aurait ordonné que le suffrage des deux tiers des cardinaux serait suffisant pour l'élection des papes.
Ce serait une histoire curieuse que celle des divers modes d'élection des papes et du développement successif de l'institution el des attributions du sacré collège.
changement, dont Texagération aurait ses dangers, s'est opéré en entraînant une moindre intimité dans les Kens entre TEglise et TEtat, ce dernier en général étant constitué d'une manière plus libérale ; de sorte que la centralisation catholique a eu pour point de départ au moyen-âge une sorte d'empire, et semble devoir aboutir comme résultat final au relâchement successif
des liens^e l'Eglise avec les pouvoirs temporels. Le sort de ce dernier mouvement est lié probablement, dans certaine proportion, à la destinée du principe monarchique en Europe.
A mesure que les liens de l'Eglise et de l'Etat se distendront, sans se rompre encore de longtemps, est-il impossible de supposer que le caractère représentatif, attribué au Sacré Collège par rapport aux diverses parties du monde catholique pourra être mieux affirmé par une répartition du nombre des cardinaux, proportionnelle à l'importance des populations des divers pays spirituellement soumis au Saint-Siège , et désormais plus rapprochés de lui par les moyens de communication et par l'assimilation des relations communes ? Est-il chimérique de supposer que l'ultramontanisme lui-même, avec une papauté moins exclusivement italienne et plus universelle et humaine (*), pourrait ainsi avoir en quelque sorte sa transformation libérale? Ce serait d'autant plus rationnel que les grandes assemblées délibérantes de l'Eglise catholique, interrompues avec les assemblées politiques du moyen-âge, semblent se réveiller dans une époque caractérisée depuis 1789
(0 Correspondant du 10 octobre 1869, page 25.
comme une époque de discussion publique, et qu'ainsi, par une dix-neuvième convocation, les conciles œcuméniques semblent prendre à peu près le pas des siècles (*).
Il n'est donc pas absurde d'imaginer que la constitution de TEglise catholique pourra recevoir quelques modifications dans Tavenir, comme elle en a subies dans le passé, et que certaines des causes qui ont favorisé à la fois la centralisation administrative, et aussi les délibérations générales dans la société politique, se feront sentir avec quelques l'ésultats particuliers dans Torganisation de cette grande église (*) .
En présence de ces réactions éloignées mais perceptibles, entre les phases de la vie politique des nations chrétiennes et celles de leur vie religieuse, nous croyons nécessaire de distinguer en ces matières délicates les luttes accidentelles et transitoires, et les malentendus dictés par les situations locales, d'avec l'esprit profond et vivace des institutions religieuses, qui est, suivant nous, d'accompagner les nations dans toutes les
(*} Le prochain concile n*est le dix-neuvième général qu*autant qu^on ne compte point comme tels les conciles de Bâle et de Constance , que quelques auteurs considèrent cependant comme devant être compris au nombre des conciles œcuméniques généraux; auquel cas le prochain concile général serait le vingt et unième.
(2) On peut se demander si plusieurs des passages du Syllabus du 8 octobre 1864, qui ont choqué un grand nombre d'oreilles françaises et dont l'ensemble n*a pas été reçu en France, ne sont pas dictés par les traditions de la papauté temporelle. Telles sont les propositions n» 24, revendiquant pour l'Eglise le droit d^employer la force, et n" 78, condamnant l'exercice des cultes dissidents dans les pays catholiques. Un très-grand nombre d'autres propositions du Syllabus se rapportent à la société civile considérée dans ses rapports avec TEglise, et sont la revendication des droits les plus étendus pour PEglise.
phases de leur existence, et d'assurer aux constitutions politiques les plus diverses Tassistance indirecte, dont les gouvernements qui s'adressent le plus exclusivement à la liberté et à la responsabilité de l'homme doivent, moins que tous les autres, dédçiigner l'utile et salutaire concours (*).
Lorsque le fondateur du christianisme a posé, dans la hiérarchie de ses sectateurs, le principe du service substitué à l'antique et égoïste principe de la domination Q, il a presque fondé, sinon une politique nouvelle, du moins un esprit politique nouveau, à côté d'une religion nouvelle aussi ; et il a institué une règle dont dérivent le. perfectionnement de toutes les formes de pouvoir, l'exclusion de tous les absolutismes malfaisants, et pour ainsi dire certaine moralisation assimilatrice des divers types de gouvernement.
(') Ces lignes étaient écrites lorsque j'ai rencontré danslSL Lettre (l'un prélat, parlant de l'Eglise catholique, les observations suivantes : tt Telle est la profondeur et la fécondité de ses dogmes et tel aussi le caractère expansif de sa constitution, qu'elle ne sera jamais dépassée par aucun progrès de la société humaine, et qu'elle peut vivre sous tous les régimes politiques sans rien altérer de son symbole; elle tire de son trésor, comme dit Notre-Seigneur, de siècle en siècle et selon les besoins des temps, des choses anciennes et des choses nouvelles, Dethesauro suo profert nova et vetera; et vous la trouverez toujours prête à s'adapter à toutes les grandes transformations sociales, et à suivre l'humanité dans toutes les phases de son existence. » (Lettre sur le futur concile œcuménique^ par Mgr l'évêque d'Orléans. Paris, 1868, p. 38.)
M. de Pradt avait moins de foi dans la vitalité et aussi dans la souplesse de l'organisation catholique, quand il écrivait dansl'avantpropos des Quatre Concordats : « Si Rome se met en harmonie avec son temps, elle durera autant que le temps ; si elle se place en dehors, elle y restera. »
(*) Voyez l'Evangile de saint Matthieu, ch.xx, versets 25, 26 et 27.