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Nous abordons, par rapport au groupement des associations humaines, un principe qui joue un grand rôle dans les considérations du droit des gens de notre siècle (*).

Les populations formées en corps permanents liés par des circonstances, des sympathies et des nécessités communes, ont un nom qui caractérise en quelque sorte leur virilité ; elles s'appellent nations.

(*) M. Reverony Saint-Cyr, auteur de VEœamen critique de Véquilibre social européen (Paris, 1820), expose et commente, p. 208, le plan de républiques générales qui se fonderaient principalement sur les origines des peuples, leurs idiomes, leurs tempéraments analogues et leurs formes géographiques actuelles. Il y englobe TAutriche et la Prusse entière dans la Bépublique ieulonienne.

L'abbé de Pradt, dans son ouvrage sur le Congrès de Vienne, a dit aussi, p. 48 :

a Nationalité, vérité, publicité, voilà les trois drapeaux sur lesquels désormais le monde prétend marcher. »

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ont tenu pendant des siècles dans un état de division un peu en contradiction avec les conséquences de sa constitution ethno^aphique et géo^aphique Q).

Le principe que posait Eomagnosi, et dont il aurait vu pour l'Italie raccomplissement en 1860, si sa vie se fût prolongée jusqu'à cette date, représente jusqu'à un certain point la formule savante de ces aspirations de

exception à celle des enclaves ordinaires d'une' circonscription géographique. Le caractère exceptionnellement délicat de la difficulté romaine vient de ce que le principe favorable de Tagrégation nationale géographique est contre-balancé par le principe d'une plus vaste agrégation religieuse, qui possède à Rome son centre et son assiette gouvernementale, appuyée par des souvenirs historiques, des organisations administratives considérables, et dont Texistence, fondée sur une souveraineté extérieure, se trouve jusqu^à un certain point liée par des concordats avec la constitution de divers grands Etats européens.

Une pareille situation, quoique probablement susceptible de modifications, n*a pas dû être laissée en proie à Tarbitraire exclusif de la puissance qui a le gouvernement du reste de la péninsule italienne.

(*)Dans ses Mémoires^ Napoléon l" écrivait: « L'Italie, isolée dans ses limites naturelles, séparée par la mer et par de trèshautes montagnes du reste de l'Europe, semble être appelée à former une grande et puissante nation ; mais elle a dans sa configuration géographique un vice capital que l'on peut considérer comme la cause des malheurs qu'elle a essuyés, et du morcellement de ce beau pays en plusieurs monarchies ou républiques indépendantes*, sa longueur est sans proportion avec sa largeur. L'Italie toutefois est une seule nation; et l'unité de mœurs, de langage, de littérature doit, dans un avenir plus ou moins éloigné, réunir enfin ses habitants sous un seul gouvernement* »

Les événements ultérieurs ont confirmé cette vue, et si la foicme de la péninsule est un peu moins favorable à son unité gouvernementale que celle de la péninsule ibérique par exemple, l'Italie n'en est pas moins enfermée dans les limites les mieux adaptées à une circonscription séparée du reste des autres nations. L'obstacle que la chaîne des Apennins apporte à la facilité de certaines communications entre les populations italiennes est d'ailleurs un de ceux que les voies ferrées abaissent particulièrement.

nationalité y qui sont anciennes dans notre partie du monde^mais qui sont devenues^surtout dans la deu:^ième moitié du xix® siècle, un des principaux ressorts d'agitation et de difficultés internationales en Europe.

Il parait impossible de ne pas constater déjà l'action de ce principe dans l'énergie des efforts qui ont expulsé les Anglais du sol français, les Maures de l'Espagne, les Suédois du nord de l'Allemagne, et qui ont réduit la monarchie de Charles-Quint en Europe à la domination du sol espagnol proprement dit. « Toute la force, la pompe et la gloire des deux mondes que la grande monarchie espagnole du xvi® siècle réunissait en elle, dit un écrivain allemand, n'ont pu retenir sous la domination espagnole un pied du sol allemand, italien et] français (*). » Ainsi qu'on l'a donc écrit avec raison, «. la tendance générale de l'Europe depuis le commencement de la décadence de la féodalité a été de constituer les nations au détriment des Etats (*). »

L'action plus visible de nos jours de ce principe de nationalité est aisée à expliquer. Ce qui distingue la démocratie de l'aristocratie et de la monarchie, c'est que chaque homme y a sa valeur et son poids , c'est que chaque citoyen s'y représente à certairfs égards

(') Preussische Jahrbûcher, 19* volume (mai 1867), p. 561, 562, 563. — Le même écrivain coastate aillem*s que la France est la nation qui peut ]e plus ouvertement vanter le principe de nationalité, parce que c'est elle qui dans la réalité Pa le moins vicié. Il constate que pour 2 millions au plus de Français parlant les langues allemande ou italienne, il y a en dehors du sol français, particulièrement en Belgique et en Suisse, trois millions d âmes parlant français (p. 574).

(2) Encyclopédie nouvelle^ v® Diplçmatie»

lui-même , et n'est absorbé par le pouvoir d'aucun autre. Les individus y sont agrégés en partie librement, non par la volonté prépondérante d'un ou de plusieurs chefe. Une conséquence directe de ce caractère libre de l'agrégation sociale est la prépondérance des affinités naturelles qui agissent sur les individus, à l'exclusion des combinaisons diplomatiques dont le principe est conventionnel ou coercitif.

Ces affinités naturelles se sont formulées dans notre siècle sous le nom de principe des ncUiotialUéSy et se sont dessinées surtout, comme formant contraste avec les arrangements arbitraires tracés par l'épée des capitaines victorieux ou par la plume des diplomates.

A. l'époque des gouvernements absolus, la diversité des races soumises à un même souverain était plutôt une facilité qu'un obstacle pour la sécurité et la force de Tadministration.

On a cité cette phrase du testament de Saint-Etienne de Hongrie : « Unius Unguœ uniusque moris regnum imbedlle et fragile est Q) : Le gouvernement des peuples parlant la même langue et soumis aux mêmes usages est faible et fragile. » Maxime qui, suivant l'auteur où je la trouve rapportée, a été adoptée avec trop de succès par les premiers successeurs du roi Etienne, comme une raison de conserver avec soin les diversités des peuples soumis à leur direction, et qui fait peser

(*) Die Nationalitâienfrage, von Joseph Freiherr von Eôtvôs. Pesth, 1F6S, p. 24.

Un gouverneur de la Romagne écrivait aussi à Grégoire XII : « Rien n'est difficile à gouverner comme un peuple étroitement uni. » (Ranke, Histoire de la Papauté (traduction), t. Il, p. 200.)

sur les derniers d'entre eux la tâche d'une sorte de métallurgie politique, difficile dans notre époque.

On comprend, en effet, que pour un gouvernement absolu la diversité des races est une garantie contre les ententes de résistance; et quelques traducteurs dans les chancelleries, quelques officiers polyglottes dans les rangs de l'armée, résolvent aisément le problême de faire parvenir, à toutes les parties du royaume le plus divisé, les expressions ordinairement assez simples du commandement central et souverain.

Dès que les institutions représentatives se sont au contraire introduites en Europe, il y a eu de la part des populations parlant la même langue une disposition naturelle à se grouper ensemble, comme entre celles qui parlent des langues différentes, il a surgi des difficultés pour les réunir dans des délibérations

communes.

De là ce mouvement placé sous Tégide presque

néologique du principe de nationalité, mouvement à la fois démocratique et un peu archéologique pétrfois, qui s*est fait ressentir, à divers moments et à divers degrés, de la Grèce à la Flandre, et des bords de TEscaut jusqu'à la Finlande (1), tantôt tendant à désagréger, tantôt tendant à réunir diverses populations.

(*) Diaprés le Moniteur du 18 février 1867, la diète ûnlandaise est remarquable par cette particularité ^u*on y emploie simultanément quatre langues différentes : le russe, le français, le suédois et le finlandais. Ainsi, dans la séance d'ouverture, le gouverneur général a donné lecture du discours du trône en langue russe. Un sénateur a lu ensuite la traduction de ce document en langue suédoise et en langue finlandaise. Le maréchal de la noblesse et l'archevêque se sont exprimés en français, le doyen de la bourgeoisie en suédois, le doyen des paysans en finlandais. »

C'est un mouvement d'opposition locale qui s'est manifesté, par exemple, lorsqu'un esprit de domination, manifesté il y a quelques années (en 1848) dans la Diète hongroise, a voulu faire régner exclusivement en Hongrie l'idiome de la natioûalité prépondérante, celle des Magyares. On a vu alors réagir dans diverses parties du royaume transleithanien l'indépendance des races slavo-roumaines, chacune représentée par la distinction de l'idiome Q).

Et ce qui a été observé dans la Hongrie comme assemblage de races mal agrégées sur un vaste territoire n'a pas été moins frappant dans l'empire d'Autriche lui-même, plus vaste mosaïque encore de nationaUtés diverses, mais mosaïque troublée et agitée dès que ses molécules prennent une vie que l'ancien pouvoir absolu leur refusait (^) .

(*) « Tant que les Magyares se contentèrent de fortifier leur propre nationalité et de la défendre contre les empiétements du germanisme, ils n'excitèrent que les sympathies des autres races, aussi hostiles qu'eux à la centralisation du gouvernement autrichien. Comme le remarque M. Eôtvôs, dans toute l'histoire de Hongrie il n'y a pas trace de rivalités nationales. Toutes les races défendaient la patrie commune; les Hunyadi étaient Roumains, les Zrinyi Croates. Les difficultés surgirent quand on commença de faire usage du hongrois au sein de la diète. Au moyen-âge, la langue ofiicielle était le latin, et elle l'était restée, parce que, en sa qualité de langue morte, elle avait cet avantage de n'humilier aucun des idiomes vivants. Les affaires se traitant en latin, môme dans les comitats, le hongrois, le. croate, le roumain restaient à l'état de patois, sur le pied d'une parfaite égalité ; mais si l'on se servait désormais du magyar, ce dialecte devenait langue dominante, et tout le monde était tenu de l'apprendre, ou n'avait plus qu'à se taire. Les Slaves, les Roumains ne connaissant que leur langue maternelle, étaient frappés d'incapacité politique. » (P. 524, Revue des Deux-Mondes, 15 août 1868: V Allemagne depuis la guerre de 1868. Em. de Laveleye.)

(2) On prétend que M. de Metternich repoussait toute constitution

C*est seulement sous la protection d'un patriotisme ancien et protégé par les siècles que nous voyons en Suisse deux et presque trois races, en réalité distinctes, débattre familièrement et avec unité parfaite de nationalité, malgré la diversité des langues, les affaires communes à une confédération , depuis longtemps isolée par ses institutions politiques et par la forme de son sol de toute action dissolvante provenant de la présence rapprochée des populations allemandes et latines sur son territoire. S'il peut être réservé à Tavenir de voir instituer d'autres parlements polyglottes, le présent en a vu déjà disparaître. Tel était en effet, il y a peu d'années, celui de Turin, où l'usage de la langue française avait été admis dans ^intérêt des députés savoisiens, à côté de la langue italienne, qui règne aujourd'hui exclusivement dans les assemblées siégeant à Florence.

Les nécessités et les convenances de la vie délibérative ne sont pas les seules causes du réveil de ce qu'on

pour rAutriche) plus encore par crainte du réveil des nationalités que par horreur de la liberté : « Mes peuples, disait l'empereur » François II à Tambassadeur français, sont étrangers les uns aux » autres, et c*est tant mieux. Ils ne prennent pas les mêmes mala- V dies en môme temps. En France, quand la lièvre vient, elle » vous prend tous le môme jour. Je mets des Hongrois en Italie » et des Italiens en Hongrie. Chacun garde son voisin, ils ne se » comprennent pas et se détestent. De leurs antipathies naitTor- » dre, et de leur haine réciproque la paix géoérale. » Le système était ingénieux, mais il ne pouvait se pratiquer que dans les ténèbres. La lumière s'est faite à la suite des révolutions et des défaites; la liberté et le régime parlementaire se sont imposés; immédiatement la lutte des nationalités a commencé. » (P. 51C, Revue des Deux-NondeSy 15 avril 1868 : VAllemagm depuis la guerre de 1866. Em. de Laveleye.)

a nommé de notre temps Tesprit de nationalité. La presse, et particulièrement la presse périodique, dans notre époque d'instruction répandue et d'excitation générale des intelligences, peut donner la vie à des langues qui semblaient sans importance comme appartenant à des minorités, ou qui avaient pu paraître ' longtemps reléguées au rang des idiomes. Dans le miroir d'une langue plus cultivée, l'originalité nationale se reconnaît, s'affirme, et attire l'affection de ceux qui parlent et lisent cette langue. L'Université de Kiel a été par exemple, de 1834 à 1864, le foyer du germanisme dans les duchés de Sleswig et de Holstein.

C'est ainsi que, d'un autre côté, dans la Flandre belge, quelques essais de littérature nationale ont été tentés Q) ; c'est ainsi encore que, depuis la proclamation de l'indépendance du royaume de Grèce, l'antique langue d'Homère, conservée dans le romaique ou grec moderne, s'est dégagée, dit-on, de plusieurs mots orientaux ou vénitiens introduits dans son sein par la servitude étrangère.

C'est ainsi encore que, dans la littérature magyare.

(I) Jen^af&rmerai pas que ces essais ont une influence politique supérieure à celle qui est rôsorvée aux efforts de quelques gens d'esprit pour régénérer notre poésie provençale. (V. le Moniteur du 20 mal 1867, au sujet des Félibre.) .

Je trouve à ce sujet la réflexion suivante que je me plais à citer :

« En Belgique, une société de littérature flamande, qui a rendu

de grands services à sa cause, avait pris pour devise : De taal is

gansch het volk^ la langue est toute la nation. Cette maxime si

énergique n'est vraie qu'au début d*un mouvement national : elle

cesse de l'être à mesure qu'un peuple avance.» (P. 637, Bévue des

DeuX'MondeSj 13 août 1868: V Allemagne depuis la guerre de 1S66.

Km. de Laveleye.)

des compositions dignes d'attention, en prose et en vers, ont joint leur influence à celle qu'exerçaient divers journaux (au nombre de cinquante à soixante en 1865) publiés dans cette langue, pour entretenir le culte d'une nationalité jadis voilée sous la pratique officielle d'une langue morte (le latin) dans laquelle, on le sait, les nobles hongrois du xviii® siècle se déclaraient prêts à mourir pour leur roi Marie-Thérèse : Moriamur pro rege nostro Maria Theresa.

C'est ainsi enfin que, probablement, la question d'Orient se résoudra un jour par les vœux des populations de la Péninsule au sud du Danube, interprétés par une presse ou plutôt par des presses libres dont il n'existe encore que de faibles germes.

L'instruction publique et la littérature concourent avec l'imprimerie et les institutions représentatives à arrêter la décadence et la fusion des races subordonnées.

L'instruction est en effet tutélaire des faibles ; elle fortifie leur infirmité plus qu^elle n'ajoute à l'ascendant des supériorités acquises . Des idiomes de minorité qui seraient devenus à la longue des patois peuvent ainsi devenir les langues de populations indépendantes. La littérature magyare, dont je viens de parler, n'est pas considérable encore ; mais elle pourra le devenir dans la proportion des populations qui l'écriront et du mérite des talents qui lui apporteront leur élaboration et

en feront l'instrument de leurs pensées. Aussi une Académie constituée à Pesth, et dont l'architecture extérieure n'est point à dédaigner , a-t-elle été une des premières manifestations, à la fois intellectuelle et

lapîdaire, par laquelle les Hongrois de nos jours ont affirmé la continuité de* leur autonomie nationale (*). C'est sous le même point de vue jusqu'à certain point qu'on peut considérer la conduite de ce peuple de l'antiquité qui, revendiquant l'honneur d'avoir donné naissance à Homère , avait placé sur ses monnaies l'effigie du poëte immortel (j).

En résumé , on peut supprimer adminîstrativement à la longue une langue parlée. . On ne réussit pas ainsi avec une langue écrite : et sous l'influence de l'instruction publique généralisée, toutes les langues s'écrivent et peuvent même avec le temps s'illustrer littérairement.

La langue est donc l'une des bases principales de la nationalité , et de même que nous avons tiré de l'idiome les bases anciennes de notre langue à'oyl et de notre langue d'oc, Dante a pu nommer l'Italie il bel paese dove il si suono. Chez les peuples jeunes, ce sont les bardes qui sont dépositaires des souvenirs les plus précieux de la vie nationale Q) : plus tard ce sont des livres qui en deviennent les monuments durables.

(») a Pour donner un centre à l'évolution littéraire, une Académie fût fondée en 1827 par Tinitiative privée, et les magnats y apportèrent leur souscription avec cette générosité toute anglosaxonne qui ne connaît point de bornes quand il s*agit de Tintérôt public. Esterhazy donna 80.006 fr., Karolyi, 126,000, Batthiany, 150,000, Széchenyi, 160.000. » (P. 524, Revtie des Deux-Mondes, 15 août 1866: VAlUinagne depuis la guerre de 1866. Em. de Laveleye.)

(2) Smyrne, d'après M. de Choiseul, cité par Chateaubriand dans Vltinéraire de Paris à Jérusalem. {Voyage de V Archipel de VAccololie, etc.)

(3) Hegewisch, [febersicht der îrlândischen GeschichlCy p. 47.

Mais la langue, et même la langue littéraire, ne suffit pas pour constituer une nationalité , ni surtout pour assurer sa vitalité .

Si le nombre de ses représentants est trop minime, si elle n'est pas protégée par une frontière ou par des obstacles respectables, une nationalité est exposée à périr. Il faut que la géographie protège et circonscrive en quelque sorte la spécialité de la langue . Pour la bonne formation d'un territoire national, il faut qu'il existe entre les diverses parties de ce territoire les rapports convenables pour que ses habitants puissent vivre en commun, sous les mêmes lois , avec garantie suffisante d'indépendance , et former une société plus avantageuse à leur propre bien-être et à celui de leurs voisins qu'elle ne le serait si le cercle de leurs frontières était plus étroit ou plus étendu Q).

Un écrivain italien de nos jours, M. Luigi-Palma, a cité des vers de Manzoni dans lesquels ces deux conditions sont heureusement rapprochées (^), et il a fait observer que malgré l'identité de la race et du langage, les colonies disjointes de la mère- patrie par les

(*) Encyclopédie nouvelle ^ v° Diplomatie, — Après avoir exclu des convenances d'une formation nationale les territoires qui renfermeraient des diversités de climats engendrant trop de diversité dans les mœurs, les auteurs de VEncyclopédie ajoutent : « Qui voudrait regarder comme normale Texistence d'une nation scindée en deux parties par le Caucase ou par les Alpes? Autant vaudrait mettre le climat de l'équateur sur une moitié du territoire et le climat des pôles sur l'autre; ou couper le territoire en deux pour en placer une moitié au delà de TAtlantique, et Tautre en deçà. »

(2) Di una terra son tutti, un linguaggio Parlan tutti, fratelll 11 dice Lo straniero, il commune linguaggio A ognun di essi sul volto traspar (Caruagnols.)

obstacles du sol sont rarement réunies aux métropoles par des liens de nationalité proprement dite Q),

Ces conditions ethnographiques et géographiques réunies produisent au contraire ordinairement un troisième élément moral qui, sortant des traditions et résultant de Tunion des sentiments des hommes réunis par certains éléments communs , est en quelque sorte le sceau de la nationalité, et en a été appelé la conscience,

La solidarité des générations et rattachement que met entre les fils la mémoire des choses exécutées en commun par les pères, constituent, comme on Ta dit, un élément de premier ordre pour le classement des populations, « La gloire des temps écoulés est une base sur laquelle les nations demeurent aussi solidement acquises que sur le plus inexpugnable territoire, et ce serait assurément une vaine et téméraire entreprise de la part de la politique que de chercher à diviser à jamais des hommes dont l'enthousiasme s'allume au récit des mêmes événements , dont la fierté s'indigne au souvenir des mêmes injures, dans l'esprit desquels la religion de l'histoire est la même . Des populations qui ont soutenu les mêmes luttes , enduré les mômes

(*) Del principio di nazionalitaypet Luigi Palma (p. 16, 23, 24). Sur ce qui constitue la meilleure limite des nationalités, on a écrit de nos jours des choses intéressantes et ingénieuses, et on a surtout fait ressortir combien les montagnes constituent des barrières internationales plus efficaces que les fleuves. Je renvoie à des développements curieux sur ce sujet, renfermés dans une brochure publiée chez Amyot, en 1861, sous ce titre : Le Rhin et la Vistule, Plusieurs passages en ont été cités dans la Revue Conlempvrctin,i du 31 octobre 1867.

souffrances, partagé les mêmes destinées, sont liées ensemble par des liens indissolubles Q. »

Ces trois causes en partie réunies séparent profondément la nationalité du Danemark ou de la Hollande, de celle des Basques , des Bas-Bretons , des Flamands , parlant encore eux aussi des idiomes propres, mais moins isolés géographiquement, moins protégés par ce sentiment moral qui est souvent un legs des souvenirs de rhistoire. Elles destituent de tout fondement certaines prétentions relatives aux provinces qui partagent depuis le règne de Louis XIV nos destinées.

Ces conditions des nationalités sont jusqu'à un certain point constituées en Pologne par une population considérable, mais placée dans des conditions géographiques médiacrement tutélaires pour son indépendance, et comprimée par une souveraineté voisine gigantesque. La religion aide d'ailleurs la langue et les souvenirs historiques à maintenir en Pologne Toriginalité nationale , comme elle a contribué à affranchir la Belgique en 1830 du gouvernement de la maison de Nassau.

Il est vrai d'ajouter, tant certaines préoccupations ^ont spéciales à tel ou tel peuple, que l'idée religieuse, après avoir contribué à l'isolement indépendant de la Belgique, est devenue la principale occasion de ses divisions intérieures.

(*) Encyclopédie nouvelle^ V Diplomatie. — Del principio di nazionalita, per Luigi Palma, p. 56. — M. Dupont- White, dans û Revue Contemporaine du 31 janvier 18Q7, a dit aussi avec raison : « La grandeur du passé est r&me des nations. *

En résumé, deux bases physiques des nationalités, la géographie et la langue, et une troisième base spécialement morale, composée de sentiments divers: religieux, historiques, traditionnels, consolants ou fortifiants pour les citoyens, liant en quelque sorte leurs âmes comme les autres bases lient leurs habitations et la manifestation extérieure de leurs pensées.

Cette base morale à laquelle se rattachent les traditions de l'histoire et la communauté d'idées religieuses a donné un ressort particulier à la nationalité espagnole dans sa lutte contre Napoléon I«^ De même qu'une pression considérable de force matérielle fut déployée dans cette lutte mémorable par les armées de notre premier empire, on peut dire que les forces exaltées du sentiment national atteignirent en quelque sorte leur apogée dans la résistance. Il était difficile au reste de trouver sur le continent de l'Europe un autre point sur lequel les conditions et les barrières naturelles d'une nationalité fussent plus étroitement unies et cimentées. C'est au regard du Portugal seul que l'Espagne a pour ainsi dire certaines brèches Q) dans les murailles géographiques de sa vieille circonscription territoriale, dont la langue assez riche en monuments peut s!enorgueillir aussi de l'influence qu'elle a exercée sur d'autres qui l'ont dépassée depuis, comme

(*) Cependant, d'après Tobse^vation d'un écrivain allemand, « la limite des deux Etats n'a point été altérée depuis plus de 600 ans, à Pezception du petit district d'Olivenza, sur la rive gauche du Guadiaua (8 milles carrés), que l'Espagne acquit par la paix d« Badajozen 1801» et qu'elle a conservé contre la décision du premier traité de Paris de 1814. » {Preuss, Jahrb.yt. XIX, p. 661.) ,

des territoires transatlantiques qu'elle a conquis , et où elle règne encore à côté de formes politiques indépendantes et nouvelles.

Dans rintérieur de la Péninsule ibérique, ce sont les souvenirs nationaux plus que la différence légère de ridiome qui maintiennent de nos jours l'isolement du Portugal au regard de l'Espagne elle-même, alors qu'il n'y a entre ces deux peuples ni l'obstacle trèssérieux des montagnes, ni celui des cours d'eau, limites plus contestables que les montagnes, comme on l'a fait observer (J) des circonscriptions nationales.

La vitalité considérable qu'une nation retire de sa langue, et surtout de la littérature qui en est le signe, plus encore que de tout autre élément (?) a été bien comprise des Anglais lorsqu'ils ont extirpé la langue

(<) V. Luigi Palma, p. 12 à 15.

(2) « Le lien de la race et de la religion est donc médiocre pour créer des nations. Tout autre est Tunité de langage ; pas absolument nécessaire, mais fort utile, par exemple, pour fonder un gouvernement représentatif, pour donner aux hommes un lien tel que la liberté, dont la jouissance commune est le plus grand principe d'union et de fusion qu'on puisse rêver parmi eux. Des gens, auxquels il plaît de se gouverner eux-mômoF, ne relèvent que d'eux-mêmes, et n'appartiennent pas plus à un pouvoir étranger qu'à un pouvoir domestique et despotique. Ils sont indépendants du même fonds qu'ils sont libres : ils ont au plus haut point la substance et l'organe d'une vie nationale. Mais pour cela il faut s'entendre, ce qui donne un véritable prix à l'unité de langage. Si j'étais philologue, j'aimerais à rechercher tout ce que Tunité de langage signifie d'unité intellectuelle et pensante; car il n'y a pas de nation sans cette unité des esprits : celle des langues, celle même des ipécanismes politiques et administratifs n'en est que le signe et le très-humble instrument. » (Dupont- Whitte, Revue Contemporaine du 31 janvier 18«7, p. 282.)

irlandaise de l'enseignement de Tlle, celtique, placée à l'ouest de leur pays. Aujourd'hui, ainsi que le raconte un voyageur récent (*), la langue irlandaise n'existe guère que comme langue orale. Sous la forme écrite, des hymnes, des livres de prières, et tout au plus quelques traductions composent tout son patrimoine. La langue irlandaise a été soigneusement proscrite de l'enseignement primaire, et l'aristocratie orangiste paraît y avoir veillé avec autant d'insistance qu'aurait pu le faire le monarque le plus despotique. On m'a assuré (lorsque je visitais l'Irlande en 1866), qu'un dixième tout au plus de la population de l'île se servait de l'idiome irlandais. Un statisticien allemand évalue à 4,88 p. O/Ola population irlandaise qui parle sa langue primitive exclusivement, et à 18,38 p, 0/0 celle qui la parle en même temps que la langue anglaise (^). Cette nationalité est donc beaucoup plus absorbée, malgré le ferment religieux qui la soutient, que les nationalités slaves, roumaines et magyares, comprises sous l'empire sub-allemand à quelques égards de la maison de Hapsbourg.

Il est facile de voir par ces courtes observations combien les questions de nationalités sont complexes. Il faut y rattacher l'étude de la langue, des traditions, de la religion, de l'influence politique plus ou moins grande d'une race dominante, et il est aisé de voir sous ce dernier aspect combien la ténacité de l'aristo-

(*) Jules Rodenberg : Vile des Saints, Voyage en Irlande, traduit de Talleroand. Londres, 1861, p. 4 et 196.

(2) Voir l'article de M. Rudolphe Wagner dans es Preussische Jahrbiicher, i&* vol., p. 562.

cratîe anglaise, Tinfluence centralisatrice du gouvernement français, Texclusivisme absolutiste et religieux de l'Espagne , ont contribué à fondre sur de vastes espaces des races différentes, dans une nation uni^^ue et compacte.

Balbo, que cite à ce «ujet un écrivain récent, a dit que la civilisation non-seulement conserve, mais encore tend à compléter la nationalité : « Cela explique, ajoute récrivain de nos jours, la fusion des Italiens cous la domination de Eome, et aussi celle des Espagnols, des peuples britanniques, des Daces, enfin la formation des nationalités italienne, française, espagnole, anglaise, roumaine ; la germanisation de la partie de TAllemagne occupée par les Slaves, la facilitéj)lus grande dans la germanisation de la Prusse proprement dite que dans les provinces de Prusse et de Gallicie, Timpossibilité de russifier la Pologne et la Finlande, la coexistence en Hongrie des Magyars, des Slaves, des Saxons et des Roumains. Ces invasions ont été plus modernes, plus destituées de prépondérance en nombre et en civilisation Q). »

C'est qu'en effet la langue et tous les éléments intellectuels qui s'y rattachent donnent, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, aux populations modernes une conscience de leur existence séparée, que l'ancien état social leur refusait, et tendent à convertir en élément sympathique vivace le fait de la communauté de langage. L'imprimerie est la tutrice des nationalités, qui doivent cependant se procurer un autre appui quand

(*) Del Principio di Nazionaliia, per LuigiPaîma, p. 22.

FôïlMATIÔN DES NATIONS 318

elles le peuvent, pour lutter contre un courant d'agglomération, dont la force semble parfois grandir avec celle de la résistance (^).

(*) « La diffusion des lumières et de Paisance, la culture des lettres ont fortifié, généralisé le sentiment que la prociamation des droits naturels et les recherches scientiûqaes avaitnt fait naître. Tant que les hommes vivent dans IMgnorance et dans la misère, attachés au sillon qu'ils fécondent pour autrui, nul ne sUnquiète du patois qu'ils parlent. Eux-mêmes ne portent pas les yeux au delà de leur canton, et ignorent si d'autres populations ont même langue, même origine, mêmes mœurs et mêmes grief)3. De sentiment national, il n'y a nulle trace -, ils paraissent même incapables de l'éprouver jamais. Que le bœuf qui pâture dans mes prairies soit né dans le Durham, dans le Cotentin ou dans la Frise, à coup sûr il n'en sait rien, et je ne m'en inquiète que pour savoir s'il engraisse vite et se vendra bien. Mais voilà que des écoles se fondent, les gens des campagnes et des ateliers apprennent à lire, à compter, à connaître même les limites des Etats et la répartition des populations. A côté d'eux, quelque enthousiaste s'éprend de leur patois dédaigné, en recherche les origines, le polit, le cultive, et s'en sert pour écrire des vers ou publier un journal. Le journal se lit, la chanson ailée pénètre partout, le peuple ravi l'écoute avec transport, car elle sort de ses entrailles, et ce n'est plus l'idiome détesté de ces maîtres ; elle lui parle de ses souffrances, de son passé, de la gloire des aïeux, de sa puissance d'autrefois, des grandeurs que l'avenir lui réserve. Il apprend qu'il appartient à une race qui compte 10, 20, 30 millions d'âmes. Unis, ils seraient forts, libres, riches, redoutables; pourquoi eux aussi n'auraient- ils pas leur place au soleil et leur territoire indépendant? Le littérateur, le prêtre, sortis de la foule, entretiennent, attisent ces aspirations, et voilà une nationalité debout, qu'il faut satisfaire ou exterminer, il n'y a point de milieu. Dans une province habitée par des brutes, fondez des écoles, établissez un chemin de fer et tolérez une impriai erié, vingt ans après le sentiment national est né ; au bout de deux générations, il fait explosion, si on tente de le comprimer. C'est en s'éclairant que l'homme prend conscience de lui-même et arrive à vouloir se diriger librement. Il en est de même pour les peuples. Sont-ils plongés dans l'ignorance, ils se laissent conduire même par des étrangers. Acquièrent-ils des lumières, ils ne supportent plus ces maîtres et prétendent marcher affranchis de toute tutelle vers l'accomplissement de leurs destinées. C'est ainsi que la question

De nos jours, si Tin dépendance de la Belgique et celle de la Grèce ont montré le ressort d'anciennes nationalités, dans le cas où Ton croirait pouvoir pour la Belgique donner ce nom à une distinction de provinces séparées depuis peu et encore sœurs au xv® siècle ; si en Turquie d'autre part la Servie, le Monténégro et la Roumanie marchent à Taffranchissement (*), les événements d'Italie après la guerre de 1859, comparés à ceux du Sleswig-Holstein en 1865 et à la nouvelle constitution de l'Allemagne du nord, ont en effet plutôt manifesté en définitive la puissance d'agrégation du principe des nationalités étendues que la puissance de vitalité est le ressort des nationalités humbles et restreintes. Ce sens prépondérant du principe des nationalités, qui est à remarquer surtout dans l'histoire de l'Allemagne et de l'Italie (*), est au point de vue

des nationalités naît du progrès même de la civilisation. » (P. 51 7, Revue des Deux-Mondes^ V août 1868: U Allemagne depuis la guerre de 1868. Em. de Laveleye.)

(f ) Je ne saurais parler qu*avec grande réserve de la nature et de riniluence du principe de nationalité, là où des îlots de populations diverses sont entrecroisés et pour ainsi dire entrelacés, comme on en a signalé le cas fréquent dans la zone européenne qui s'étend de la Baltique à la Méditerranée, autour du 20* degré de longitude. Là le principe de nationalité aboutirait souvent à un morcellement irrationnel qui rendrait la vie politique impossible à ces peuplades isolées . Il est probable que Tabsorption par les races plus énergiques du voisinage ou la fédération donneront la solution de ces situations anormales. (Voir dans les Preussische Jahrhûcher de juillet 1867, p. 19, le tableau et les proportions numériques des 22 races groupées autour du 40* méridien de Pile de Fer.)

(*) Il y avait en Allemagne, en f^92, trois cent quatre petits Etats, trois grands et onze moyens (total trois cent dix-huit). Ce nombre, réduit à trente- neuf en 1816, Test aujourd'hui à vingt

social et dans les cas douteux digne de quelque faveur, puisque Taplanissement graduel des barrières qui séparent les peuples semble plus désirable que l'érection de barrières nouvelles.

L'agrandissement des cercles dans lesquels Thumanité s'élève est favorable à ses progrès. Les nationalités trop petites écrasent le citoyen sous l'obligation d'emprunts continuels aux nationalités voisines, elles rétrécissent l'esprit dans une atmosphère que ces emprunts n'élargissent que péniblement (*) ; elles augmentent pour les populations les frais généraux du gouvernement et de la représentation extérieure. Elles privent, / lorsqu'elles correspondent à l'indépendance de l'idiome, comme en Hollande et en Danemark, le reste de l'humanité de l'influence bienfaisante des hommes de génie que la Providence pourrait leur départir.

Qui pourrait ne pas estimer hautement le passé de cette nation hollandaise qui a tenu tête à Louis XIV comme aux Anglais dans le dix-septième siècle ? J'ai

huit. En Italie, de 1818 à nos jours, la réduction a été de dix à quatre, tandis que dans le sud- est de TEurope on peut tout au plus constater un accroissement d'un à cinq, si l'on considère comme Etats nouveaux la Roumanie, la Servie, le Monténégro. (V. à cet égard Tarticle de M. Wagner dans les Preussische Jahrhûcher^ t. XIX, p. 651.)

(*) Sans oser formuler avec M. Vacherot {La Démocratie^ p. 86), «comme une loi de la nature humaine, la merveilleuse vertu du nombrej je n*ai pu m'empécher souvent de constater parfois Tesprit d'isolement rétrograde des petites nationalités. C'est comme •éléments séparatifs des grands Etats que les petites souverainetés ont le plus souvent été regardées comme utiles à la paix générale.

Cependant Mirabeau {Monarchie prussienne, t. V, p. 377) a mis aussi en lumière quelques avantages des petits Etats, réunis il est vrai dans une fédération.

consulté pour ma part dans leur langue originale plu- . sieurs documents de son héroïque histoire ; mais nos descendants peut-être se diront cependant : « Est-il sûr que si Corneille ou Goethe étaient nés à la Haye, ils n'eussent pas été perdus pour Tunivers , comme Vondel ou Bilderdyk, qui pourraient être leurs égaux sans que TEurope en sût rien jamais ? On se demande si le sort fatal des talents nés dans les pays trop petits ne sera pas de chercher ailleurs un auditoire plus étendu.

On s'est déjà demandé si les deux grands poëtes de l'Allemagne moderne, ces deux hommes illustres dont les statues rapprochées à Francfort semblent figurer les deux véritables chefs de la nationalité allemande, n'ont pas été bornés dans certaines conceptions de leur génie par la malfaisante influence d'une Allemagne divisée sous le rapport administratif et politique (*), et qui, malgré le ciment d'un idiome que Frédéric II avait paru répudier, était loin de la force d'unité qu'elle a acquise depuis.

Le siècle prochain répondra peut-être : que les cercles nationaux trop étroits, les langues parlées par trop peu d'habitants constituent des conditions défavorables h l'intelligence parquée dans leurs limites ; et si cette in* fluence a été signalée dans les Pays-Bas , si l'esprit d'ironie reprochant aux Hollandais quelques routines, a poussé ses exagérations jusqu'à les nommer les

(*) « Pourquoi Gœthe aurail-il rêvé la réforme de si peu de chose que Weimar? Et comment aurait-il rôvé celle de rAllemagne quand elle n'existait pas encore comme cité, comme patrie? (Dapont-White, loco citato, p. 269.)

Chinois de l'Europe (*), que serait-ce si, dans les Pays-Bas le passé était moins grand, la position géographique moins favorable à la vie maritime, Tinstruction à tous ses degrés moins répandue ?

Que si Ton considère l'histoire générale du monde^ le spectacle de l'absorption des nationalités inférieures par les nationalités supérieures y est du reste déjà bien plus habituel que celui de l'émancipation des nationalités opprimées.

Rares sont les points sur lesquels les nationalités

^ voisines sont restées mutuellement en équiUbre comme

entre la Gaule et la Germanie, où depuis vingt siècles

les limites ont peu changé en définitive (^). Les grandes

(1) C'est à, une publication hollandaise que j'emprunte ce sarcasme forcé. (V. Le Conservateur^ revue de droit international, Utrecht, mars et avril 1868, p. lOd.)

(2) Le maintien de l'indépendance des Germains contre l'invasion romaine est un sujet d'orgueil pour les Allemands, qui ont eu en présence de Napoléon la môme destinée. Klopstock, après avoir rappelé les fers donnés par Rome au Rhône et à l'Ebre, et par les Normands à la Grande-Bretagne, s'écrie dans une de ses poésies héroïques : « La race du Bomulus n'a pu étendre ainsi sa domination sur le Rhin ; nous répondîmes aux décrets et aux représailles par un cri de vengeance appuyé par la parole et par î'épée des Allemands ; la chaîne de l'oppression cessa de résonner dans le sang de Varus . » Les lieux de la défaite de Yarus ne sont pas loin de ceux où en 1813 s'affaissa l'empire de Napoléon.» — Je trouve une réflexion du même genre sur la persistance de certaines circonscriptions dans l'observation suivante d'un écrivain allemand de nos jours. Après avoir constaté que certaines parties des populations wallonnes sont restées étrangères à la France de nos jours pour un chiffre de population un peu supérieur à celui des Allemands de la Lorraine et de l'Alsace, il termine en disant : « Tous les efforts qui ont été faits pour violer le principe de nationalité en faveur de la France au détriment d'autres peuples ont conduit seulement à ajouter quelques centaines de milles carrés du sol étranger au territoire français des premiers Capétiens, environ

nations européennes doivent même leur origine à des fusions de races qui semblent avoir fortifié et enrichi leur génie, comme dans la métallurgie certains alliages ont des qualités étrangères aux métaux purs qui les composent.

En constatant à diverses époques les succès de la conquête et de l'absorption des races, je n'entends pas tout justifier dans les faits qui réalisent ces révolutions. Je crois seulement que Tintelligence et le besoin du progrès y ont souvent leur part très-distincte de celle de la force purement matérielle (*).

Ces questions ne doivent pas être envisagées au jour d'amours-propres nationaux surexcités. Il est impos-

2 1/2 à 3 p. 100 (le la France actuelle. » {Preussische Jàhrhûcher de mai 1867, p. 575, article de M. Wagner.)

(* ) Un écrivain préoccupé des agrégations projetées plutôt qu'effectuées sous le nom de panslavisme voit avec inquiétude dans le mouvement modemo des nationalités un principe analogue à celui de la force brutale. (M. Julian Klaczko, Revuedes Deux-Mondes du !•' septembre 1867.)

Je ne voudrais pas dédaigner les inquiétudes du spirituel écrivain. Cependant je crois devoir remarquer que la civilisation seule constitue des organismes intelligents et solides, et qu'en second Ueu la puissance extérieure des nationalités devra toujours être une raison composée non-seulement du nombre de leurs représentants, mais encore de Fintelligence, de Tinstruction, de la civilisation enûn de ces mêmes masses. {Sur le Caractère peu compact de la Nationalité slave en Russie , V. M. Deloche : Du Principe des Nationalités j p. 76.)

Ce qui me porte à croire que le panslavisme est moins redoutable qu'il ne le paraît au premier abord, c'est que les populations qu'il prétend relier parlent des idiomes au fond réciproquement peu intelligibles, malgré une parenté primitive *, c'est en second lieu que presque toutes les populations de cette origine sont séparées par d'autres éléments doués d'une puissance civilisatrice généralement égale ou supérieure, comme les Allemands, les Magyares, les Roumains et en fin les Turcs.

Bible de ne pas voir entre les grandes nations de TEurope des compensations d'avantages^ au milieu desquelles la part de la France, peu susceptible d'extension par de pures raisons ethnologiques, mais grande sous le rapport de la situation géographique, de la fécondité du sol et des dépôts accumulés de richesse et de civilisation, peut être encore accrue par les perfectionnements moraux, intellectuels et matériels qui sont laissés comme une juste récompense à l'Amulation des peuples.

Ce serait un tort d*ailleurs que de ne tenir aucun compte des changements assimilateurs, qui ont transféré certaines parcelles d'une nation à la domination d'une autre . Il y a sous ce rapport des annexions qui ont pu contribuer à des fusions ou alliances ultérieures.

Ainsi l'annexion de la Corse à la France a contribué à rapprocher sous le sceptre de Napoléon 1®' la France et l'Italie , unies sous un chef appartenant pour ainsi dire aux deux nations, et qui avait réalisé l'étonnant pressentiment de Jean -Jacques Rousseau sur ce que pouvait produire cette petite île. Ainsi encore, au jour où la France et l'Allemagne trouveraient bon de rapprocher leurs affections et leurs tendances pour le profit de la civilisation, il n'est pas douteux que l'Alsace à jamais française ne pût fournir des instruments utiles à cette féconde et pacifique alliance.

En résumé, l'achèvement et la constitution indépendante des nations dans les circonscriptions dessinées à la fois par les langues , les données géographiques et le sentiment des populations, est la première des préoccupations imposées aux hommes qui sont appelés à la

direction des affaires ext^eures des Etats. Ils ne doi-

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vent ni^ forcer les conséquences des faits qu'ils ont à juger, ni devancer là où elle est nécessaire Tnction des temps. Ils doivent cependant savoir discerner les probabilités de l'avenir comme les besoins du présent, et réserver avec sollicitude tout ce qui intéresse la conservation ou Tacoompiissement de la formation nationale, dont leur pays est, suivant les cas, le territoire ou le centre d'agrégation salutaire. C'est là une mission ca-» pitale pour la politique de certains Etats (*).

Mais cette mission n'est pas exclusive, et nous nous efercerons de montrer qu'U y a d'autres combinaisons utiles aux nations achevées, nécessaires particulièrement à celles d'entre elles que leur petitesse tend à isoler, et à afifaiblir de plus en plus dans le nombre des sociétés modernes.

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