CHAPITRE DEUXIÈME
DE Lk MONÂBCHIB
La monarchie^ objet de notre première étude, est, à nos yeux, le gouvernement dans lequel la volonté d'un souverain, investi d'un pouvoir, au moins viager, est
prépondérante.
Définir ainsi la monarchie, c'est exclure ces monarchies fortement mélangées d'aristocratie ou de démocratie dans lesquelles les volontés des représentants du pays exercent une grande part de Tempire, C'est annoncer que nous voulons traiter d'abord du principe monarchique fonctionnant isolément et en quelque sorte à l'état pur, avant de nous occuper de ce principe mitigé par des combinaisons dont nous aurous à apprécier les conditions et les résultats.
En fait, la monarchie a généralement abouti à la forme de l'hérédité. C'est l'hérédité qui constitue tout h la fois et son rayonnement complet et la plus puissante compensation de ses inconvénients*(*).
(*) Raisons pour laquelle lo gouvernement monorchiquo est lo meilleur d'après Bossuet : « La première, c'est qu'il est le plus naturel et qu'il se perpèlue lui-môme. Rien n'est plus durable ']u'un Etat qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font
Une condition nécessaire de la prépondéranc3 du monarque, c'est un certain degré d'irresponsabilité pratique, pour lui et pour ses agents. Le chef de l'Etat et ses ministres sont naturellement placés dans une sphère supérieure aux attaques. Ils ne subissent de responsabilité que dans Tordre moral, et encore à des degrés inégaux, d'après l'antique recommandation faite aux souverains d'avoir auprès d'eux des agents supportant l'odieux de certaines mesures, détournant d'euxmêmes certaines responsabilités^ et leur servant enfin de boucliers contre la haine^ suivant le langage de la science des cours Q).
La définition que nous avons donnée de la monarchie met immédiatement sur la voie de bien comprendre les avantages et les dangers d'une forme de gouvernement, dans laquelle le sort de la nation est lié aux divers mobiles qui déterminent une volonté individuelle.
Lorsque le naturel et l'éducation du souverain sont heureux, lorsque son esprit est juste et sa vertu ferme, lorsqu'il échappe aux pièges dont sa grandeur est
durer Tunivers et qui perpôtuenl le genre humain. La seconde raison qui favorise ce gouvernement , cVst que c'est celui qui inti'resse le plus à la conservation de TEtat les ]missances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son Etat travaille pour ses enfants, et Tamour qu'il a pour son royaume, confondu avec celui quMi a pour sa famille, lui devient naturel. La troisième raison est tirée de la dignité des maisons, où les royaumes sont héréditaires... Au reste, le peuple de Dieu n'admettait pas à la succession le sexe qui est né pour obéir... Où les filles succèdent, les royaumes ne sortent pas seulement des maisons régnantes, mais de toute la nation. » Politique de Uossuetf par Nourrisson, p. 177.
(') V. Gracian, Maximes ^ U9 et 152.
DE LA MONAHGHIE
entourée, et qu'il est de cette premiàre classe d'hommes dont parle Machiavel, comprenant par eux-mêmes, ou même quelquefois de cette seconde classe qui, suivant les expressions du politique italien , comprennent ce qui leur est montré (*), il a de grandes chances de conduire à bien les affaires de son paysv, et d'entourer son pouvoir de considération et de confiance.
Le souverain pourra alors réaliser l'idéal de La Bruyère , lorsqu'il a dit : « Nommer un roi père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom ou faire sa définition. » Le souverain s'ap*pellera, suivant les temps, Trajan, Marc Aurèle, Saint Louis; et si de pareils gouvernements ne peuvent toujours grandir sûrement l'humanité qui leur obéit, ils honorent l'homme qui les personnifie, et qui a pu transporter un instant sur le trône un reflet de la bonté ou de la sagesse divine.
Si au contraire Tintelligence du souverain est défectueuse, s'il succombe aux pièges tendus par la flatterie, le charlatanisme, le faux mérite, s'il cède à l'esprit de faste ou de conquête, ou même à ces sentiments d'envie qu'un des écrivains de l'antiquité prêtait au deppotisme oriental, et qu'on a quelquefois signalée dans les cours modernes (^) , l'utilité de son pouvoir décroîtra en
{«) Ch. XXII du Livre du Prince.
(3) Sudre, p. 221, J)e la Souverainté. -* Rappelons le mot de Tacite sur Tibère : « Neque emineiites virtutes seciabatvr. . .. ex optimis periculum sibi. »
Saint-Simon ne nous a<t-il pas sigDalé sous l'ancienne royauté le goût d'abaisser lout et les gr&ces spéciales de l'obscurité et du néant aux yeux du maitre? » Montalembert, Correspondant du 25 mai 1865.
raison de la difficulté des questions qn'il aura à résoudre, et du degré d'intelligence des sujets qui seront . appelés à subir son gouvernement et à le juger.
Je ne veux pas parler des cas où la perversité du souverain serait déclarée, et où son caractère moral ne lui permettrait pas dès lors d'avoir de bons ministres, suivant la remarque de Sydney, dont le livre, pour le dire en passant, n*a pas valu le martyre. Dans ces cas la monarchie mettant le pays en péril, 'serait aussi elle-même en danger et appellerait de violents remèdes.
En un mot, Texpression suprême du gouvernement monarchique pur étant la personnification du peuple dans le souverain, toutes les qualités et les faiblesses de ce dernier ont leur contre-coup dans la destinée de la nation (*) et souvent aussi dans celle de la forme politique à laquelle ses destinées sont confiées. Montesquieu a dit : a Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres (^). »
Il y a d'ailleurs dans le seul fait de la marche de la civilisation, de ses progrès, de la complication croitsante des questions gouvernementales , un élément difficile h concilier avec le maintien de la monarchie
« Pour devenir grand en Pers»i, il faut être un homme très mé<liocre, ou s'avilir jusqu'à cacher ses talens. » Entretiens de Phocion, t. 2, p. 44.
(•) Quand Auguste avait bo, la Pologne était ivre, a dit FpiritueUemenile poëte.
(2) Cité par l'abbé de Pradt, congrès de Vienne, p. 53.
absolue, comme personnification complète, et comme résumé des affaires et de la civilisation d'un grand pays.
En présence du gouvernement de Philippe IV en Espagne, un de ses sujets écrivait : « Il faut aujourd'hui plus de savoir pour faire un sage qu'autrefois pour en faire sept, et il est plus difficile de traiter avec un seul homme qu'autrefois avec une nation entière (*). »
Que dirait aujourd'hui cet écrivain, en face de nos intérêts gouvernementaux si variés et si développés, alors que les problèmes du droit, de l'économie politique, et d'une science législative et administrative étendue sont venus se mêler dans le gouvernement à ceux de la diplomatie , de la guerre, et de toutes les autres branches anciennes de l'art de régner ? «
Quand on considère les gouvernements simples de certains Etats des xvi®, xvii^ et xviii*' siècles, on peut comprendre qu'un pays grandisse, pour ainsi dire, suivant la taille d'un souverain qui s'appelle Louis XIV, Pierre-le-Grand, Frédéric II, ou d'un ministre comme Richelieu. On a remarqué encore au commencement de notre siècle l'impulsion merveilleuse donnée par Napoléon P*" à l'administration française. Aujourd'hui un seul homme ne peut plus dominer au même degré l'ensemble des affaires, et tout pays romprait par cent côtés ce lit de Procuste, si l'on essayait de l'y enfermer. Il n'appartiendrait qu'au génie de prolonger l'illusion quelques instants. Richelieu parlait déjà en son temps avec une sorte d'effroi de tout ce qui était
(') Oraculo Manual y Arte de Prudencia, Max. l'".
renfermé dans quelques piedç du cabinet d'un souverain. Comment établir aujourd'hui, plus évidemment encore, quelque proportion intelligible et complètement rassurante, entre le vaste monde des aflfaires politiques et quelques décimètres cubes du cerveau d'un mortel couronné ? Pour se rassurer un peu, il faut compter tout ce que la hauteur de la situation et le talent des auxiliaires attirés par les plus brillantes récompenses peuvent ajouter au domaine naturel de Tintelligence des monarques. Et cependant, je n'oserais pas fonder autant d'espérances qu'on l'a fait en quelques occasions, sur la hauteur du point de vue qu'ils occupent (*).
La responsabilité morale extrême qui dérive de la concentration du pouvoir dans les monarchies rend en quelque sorte sacrées les avenues de la conscience du souverain. Ce devrait être une obligation stricte de n'y laisser pénétrer que la vérité. La flatterie en est cependant l'inévitable satellite, avec des formes diverses, suivant le caractère des peuples. ^1 y a des observateurs qui ont prétendu que certaines nations étaient plus que d'autres prédisposées à cet art redoutable des cours Q).
Une fois cette atmosphère corrompue de la vérité de
(*) « Inforlund'S siyliies^ les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas, mais en revanche ils voient jjIus loin. Ils ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. » Du Pape y livre III, ch. v.
(*-*) D'après Chateaubriand , le Français est né courlison . et suivant P. L. Courrier, V Anglais navigue ^ V Arabe pille ^ le Grec se bal povr la liberlé, le Français fait la révérence.
convention ou de Terreur complaisante formée autour d'un trône, la vérité pure n'a d'autres chances de succès que celles qui lui sont réservées par la nature intellectuelle du souverain , aux prises avec des passions de tout genre auxquelles son pouvoir sert de provocation et d'aliment (*).
Pour peu qu'il soit présomptueux, il est assuré de ne plus trouver un seul flambeau autour de lui , mais plutôt, dans tous les hommes qui l'approchent, des miroirs de ses propres idées. Ce serait un danger relatif de penser autrement que lui, mais surtout d'exprimer sa pensée avec quelque liberté, quelque force, quelque succès.
Escusar las vidorias delpadron^ éviter de vaincre son maître , telle était une des principales maximes de la sagesse de cour espagnole (*) , et Fontenelle s'y rapportait sans doute lorsqu'il disait : « Si j'avais la main
(f ) Plus un roi est absolu moins il est son propre maître et plus ses sujets sont malheureux. » Spinosa cité par Bluntsc-bli, p. 107 de son Histoire du Droit public universel»
(2) Il faut préférer à cette formule espagnole l'autre ' maxime donnée aussi dans le livre de Gracian et ainsi conçue, sans que je cherche à améliorer, ce qui serait possible, la traduction d' Amelot de la Houssaye.
« Savoir jouer de la vérité. Elle est dangereuse, mais pourtant Phomme de«bien ne peut pas laisser de la dire, et c'est là qu'il est besoin d'artillce. Les habiles médecins de r&me ont essayé tous les moyens de l'adoucir; car lorsqu'elle touche au vif, c'est la quiniescence de Tamertume. La discrétion développe là toute son adresse ; avec une même vérité elle flatte l'un et assomme l'autre. Il faut parler à ceux qui sont présents sous les revues des absents et des morts. A un b n entendeur il ne lui faut qu'un signe, et quand cela ne sufQt pas, le meilleur expédient est de se taire. Quando nada basiare^ entra il caso de emundecer. Les prince^ no se guérissent pas avec des remèdes amers ; il est de la prudence de leur durer la pilule. »
pleine de vérités, ce que je croirais avoir de mieux à faire serait de la tenir fermée. » Les souverains les plus résolus ont tremblé devant le& difficultés pour pour eux d'arriver à la connaissance de la vérité.
Si vous constatez dans un règne une faute caractérisée, cherchez bien et vous trouverez souvent qu'elle a eu l'adhésion d'adulations éclatantes et peut-être profitables à leurs auteurs .
Dioclétien disait : « Il n'y a rien de plus difficile que de bien gouverner : quatre ou cinq hommes s'unissent et se concertent pour tromper l'Empereur. Lui qui est enfermé dans ses cabinets ne sait pas la vérité. II ne peut savoir que ce que lui disent ces quatre ou cinq hommes qui l'approchent. Il met dans les charges des hommes incapables. Il en éloigne les gens de mérite. C'est ainsi, disait ce prince, qu'un bon empereur, un empereur vigilant et qui prend garde à lui , est vendu. Bonus fCautuSyOptimuSfVenditusimperator (*). » Mais je n'ai garde de trop appuyer sur les dangers de l'entourage le plus habituel des souverains, et je renvoie le lecteur aux nobles doléances de cet empereur qui a donné au monde la consolation de voir la vraie philosophie assise quelque temps sur le trône des Césars O.
(*) V. la Politique de Bossuet, par Nourrisson, p. 205. Thomas, dans V Eloge de Marc-Âurèle n'est pas moins expresftif. On lit { 3;i du Règlement de vie <lu roi Stanislas : « Je ne me contenterai pas de laisser aux gens de bien la liberté de me découvrir toute sorte de vérités utiles, Je les y engagerai, je le leur enjoindrai; eh ! que verrions-nous sans Paide des gens de bien. »
(3) Je rappelle ici quelqueft-unes des pensées de Matt: Âurèle ; eh. VII, on lit :
Des cours aux ministres dans le système des monarchies absolues il n'y a qu'un pas. Quelquefois le véritable critérium, de cette forme de gouvernement^ est moins la personne du souverain que celle de rhomme qui gouverne en son nom, avec des circonstances peutêtre redoutables .
Le souverain est élevé dans une sphère qui le détache de certaines passions. Le ministre peut subir toutes celles de Thomme privé.
• Soit qu'il s'agisse d'un vizir barbare ou d'un premier ministre civilisé, rien n'est plus commode pour le souverain absolu que l'intermédiaire d'un agent principal de ses commandements. Il y a cependant à cette règle habituelle des exceptions fréquentes.
Philippe II aimait , dit-on , à conserver dans son conseil comme des partis divers. Louis XIV, Napoléon P^ Frédéric II tenaient leurs premiers agents sous une dépendance sévère. Le premier de ces monarques se laissait dire par Boileau qu'il n'avait point de ministres Q), et à un personnage nppelé à l'administration de la justice qui s'excusait sur Timperfec-
tt Si lu avais en môma temps une marâtre et une mère, tu te contenterais d'honorer Tune et tu te tiendrais toujours auprès do r-aulre. Ta marâtre c'csb^ la cour, et ta mère c'est la philosophie. Tiens- toi donc toujours auprès de celle-ci, repose dans son sein. Elle te rendra supportable & la cour, et te fera trouver la cour supportable. »
Et ch. XXVII. Prends garde de te croire supérieur à la loi comme les mauvais empereurs.
{*) Jeune et vaillant héros dont la haute sagesse N'est point le fruit lardif d'une lente vieillesse, Et qui seul sans ministre^ à l'exemple des dieux. Soutiens tout par toi-même et vois par tes yeux...
Discours au Roi,
tîon de ses connaissances, Frédéric répondît, à ce qu'on assure : « Sais-tu obSîr, cela suffit, »
Mais les souverains qu'anime la défiance laborieuse et inquiète, ou la confiance impérieuse des princes que je viens de nommer, sont assez rares . Il y a eu dee monarques absolus, réduits aux risques de leurs sujets et aux leurs propres, à être les instruments de ministres ceux qu'ils considéraient probablement comme les commis de leur toute puissance.
Sous Louis XIV lui-même, il n'est pas bûr que le dévouement direct à ce maître impérieux ait été aussi utile aux ambitieux que la déférence envers ses principaux agents. On sait le mot du comte de Coligny, mot souvent répété dans les Mémoires rédigés pour sa famille {*) : « Je commencerai, mes parents et enfants, à vous donner pour première maxime de ne jamais servir que le roi, et pourtant de ne vous attacher jamais au roi,., mais à ses ministres. »
Lorsque les fonctionnaires sont ainsi placés entre leur intérêt et l'obligation de renoncer à une certaine partie de leur dignité, en servant les serviteurs, peutêtre parfois en flattant les flatteurs de leurs souverains, il est difficile que l'élévation des mœurs politiques n'en ressente pas quelque atteinte.
Cependant, malgré ces inconvénients sérieux et fréquents de la forme monarchique, qui résultent des diverses circonstances que nous venons d'indiquer, ce gouvernement, image du commandement militaire
(<) V. rédilion qu'a donnée de ces Mémoires la Société de PHistoire de France.
primitif, ou, aux yeux de certains publicistes, de la paternité, a des racines très-puissantes et difficiles à arracher des pays dans lesquels il a été implanté surtout dans Torigine (*). « Tout le monde, a dit Bossuet, commence par des monarchies, et presque tout le monde s'y est conservé comme dans Fétat le plus naturel • Aussi cet état a-t-il son fondement et son modèle dans Tempire paternel, c'est-à-dire dans la nature même. Les hommes naissent tous sujets, et l'empire paternel, qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef (^). »
La monarchie crée autour d'elle un ensemble de faits brillants auxquels les peuples s'habituent, et qui deviennent les cadres presque inséparables du pouvoir dans les pays qui y sont accoutumés.
Des châteaux somptueux, des domaines vastes et opulents, les représentations d'une cour élégante deviennent comme les ornements naturels d'une constitution monarchique. Les peuples qui en ont accepté le prestige y renoncent difficilement, et conçoivent avec peine le pouvoir souverain sous une autre forme. « Au prince seul appartient le commandement légitime ; à lui seul appartient la force coercitive. Au prince seul appartient le soin général du peuple ; c'est là le premier article et le fondement de tous les autres ; à lui seul les ouvrages publics, à lui les places et les armes, à lui les décrets et les ordonnances, à lui les marques
{*) « Il n'est pas douteux, a dit M. Baudrillart, que la royauté ne plonge ses racines dans le passé du genre humain plus avant que nulle autre forme de gouvernement. » Dictionnaire de la politique^ au mot Monarchie,
(2) Politique d$ Bossuet, par Nourrisson, p. 177.
de dîstînction ; nulle puissance que dépendante de la sienne, nulle assemblée que par son autorité. C'est ainsi que pour le bien d'un Etat, on en réunit en un toute la force. Mettre la force hors de là, c'est diviser TEtat, c'est ruiner la paix publique, c'est faire deux maîtres (*) . »
Les hommes s'habituent à se laisser gouverner, et si cet abandon ne doit pas leur être conseillé, il est probable que la douceur de la vie et le culte des arts ont parfois profité, surtout chez des populations peu actives, de la concentration de la vie politique dans une sphère spéciale et restreinte ? Si d'ailleurs les peuples habitués à ce système ressentent trop vivement à un moment donné certains inconvéiiients de la monarchie, s'ils se dégoûtent du caractère ou de l'esprit de leur souverain, ils s'abandonnent plutôt à des révolutions sans but déterminé, tendant au changement de la personne du monarque, ou apposant à son pouvoir certains freins, 4u'à la recherche nettement décidée et réfléchie d'une forme de gouvernement diflFérente.
La monarchie a été dans sa splendeur tellement disproportionnée à toutes les existences dont elle est environnée qu'il paraît difficile, surtout dans le voisinage de pays encore soumis à son majestueux prestige, de mettre à sa place l'influence d'un simple citoyen Q) .
Mais des causes encore plus profondes peut-être s'opposent à un pareil changement, et ont constitué le point de départ des habitudes dont nous venons de retracer la puissance.
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(*) Politique de Bossuet, par Nourrisson, p. 193.
(3) Desfaitsextérieurs, despalais disproportionnés aux besoins d'un
Il faut à chaque Etat un représentant de, son unité, surtout dans les actes de cette vie de luttes qui a rempli presque tout le passé de Texistence des peuples. La monarchie, nous l'avons dit, est le commandement militaire, c'est-à-dire le commandement le plus énergique, pour ainsi dire en permanence.
Mettre en discussion la constitution du principe d'unité sociale, ne serait-ce pas souvent mettre la société elle-même en péril ? Une nation renferme parfois des populations de races différentes, de croyances diverses, et dont les intérêts matériels ou moraux peuvent être opposés. Il arrive, surtout dans les temps modernes, que des classes sociales différentes représentent des doctrines et des intérêts politiques très-distincts. Ici, la conservation, la propriété, le respect du passé ; là, l'esprit d'innovation, l'existence purement personnelle, l'avide recherche du progrès.
Quel est entre ces intérêts divers celui qui prédominera dans les chances incertaines et mystérieuses de l'élection? Devant une si redoutahle question, les nations habituées à la stabilité monarchique tremblent, et elles raffermissent avec un empressement craintif
gouvernement plus simple, des insignes royaux vénérés sont comme des témoins protecteurs pour les souvenirs monarchiques dans qjielques Etats. Le dictateur Kossuth, n'osant ni ceindre sur sa tête ni détruire la couronne de saint Etienne, la fit enterrer au momenl de sa fuite dans un lieu caché sur les confins de la Hongrie, près d'Orsowa. Le gouvernement autrichien n'est parvenu qu'au bout de plusieurs années à la retrouver. Cette couronne a été exhibée au couronnement de l'empereur François Joseph comme étant tou jonrs en Hongrie l'objet d'une vénération particulière. Elle y est qualifiée àt) sacra, angelica, aposiolica. (V. A/om7e«r du 13 juin 1867.)
rédifice politique, surtout s*il se trouve ébranlé par des révolutions récentes et redoublées.
« Plus les éléments entrés dans la formation d'un Etat tendent à se désunir, a dit M. H. Passy (*), plus l'autorité centrale a besoin de force et d'action pour en maintenir l'assemblage, et plus s'accroît la mesure de puissance souveraine qui devient son partage. »
Mais plus aussi, ajouterons-nous, cette puissance est grande, plus sa transmission par voie d'élection soulève d'inquiétudes et dans certains cas d'impossibilités. C'est ce que le marquis d'Argenson a exprimé en disant : « Le droit successif des couronnes n'est qu'une méthode adoptée universellement pour éviter les horribles inconvénients du droit d'élection (*). »
Dans le passé, ces inconvénients, ainsi qualifiés horribles^ étaient même des impossibilités matérielles pour des populations mal assemblées, communiquant peu entre elles, et au milieu desquelles la division du pouvoir et de la propriété n'était pas intervenue pour créer à la longue des concurrences possibles h la direction des affaires publiques. De là cet aphorisme grave, sur lequel tant de publicistes, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, se sont trouvés d'accord, et dont nous avons déjà plus haut montré l'autorité sous certaines restrictions, c'est-à-dire que la propriété naturelle des grands Etats est d'être soumis
(^) Séances et travaux de VAcadé)nie des scit^nces morales^ l. XIII, p. 17.
.(-) Considérations sur le gouvernement^ p. 108.
au pouvoir d'un seul, a II a suffi, dit M. Passy (*), de la réunion des couronnes de la Castille et d* Aragon sur la même tête pour conduire TEspagne au régime de la monarchie absolue. »
Appuyée sur Tinfluence des idées et sur les circonstances extérieures que nous venons dlndiquer, la monarchie disparaît difficilement des pays dans lesquels elle a été implantée. Mais il est vrai d'ajouter que si elle est introduite sur un sol imprégné de vestiges républicains, dans un peuple aux mœurs envieuses ou fîères, et roidies contre le prestige d'une souveraineté individuelle, elle ne s'y enracine pas moins péniblement.
Examinez l'histoire de l'empire romain. La constitution de cet empire trouva dans les souvenirs de la République des éléments de contradiction, qui Tempêchèrent d'acquérir jamais une forme monarchique régulière.
Le pouvoir impérial des Césars ne fut que le cumul des diverses charges républicaines.
Uimperator des soldats recevait les charges de censeur et de tribun du peuple (*) qu'il conservait d'une manière permanente, et il ne dédaignait pas d'y joindre de temps en temps celle de consul ; celle-ci restait en théorie, quoique parfois avilie ('), la première charge
(*) Séances et travaux de t' Académie des sciences morales et poliliquest i^Xnifp, Z6B,
(2) [feber die fur die Menschheit glûcklichste Epoche, Hambourg, 1800, par Hegewisch.
(3) Galigula déclarait vouloir élever son cheval Indiatus à la dignité de consul.
de l'Etat, tandis que celle à'Imperator n'était en droit que la seconde.
Ajoutons, il est vrai, que l'empereur romain était aussi pontife et juge suprême.
Dans les commencements de l'empire, il connaissait en appel des décisions du Sénat li^î-même, et s'entourait en pareil cas d'assesseurs pris parmi les jurisconsultes les plus distingués, au nombre desquels certains empereurs tels que Adrien, Antonin, Marc- Aurèle, avaient du reste le droit d'être comptés (*).
Au milieu toutefois de ce cumul étendu des charges de la République, le souvenir de Tancienne forme de l'Etat, souvenir attesté par l'esprit des historiens et des satiriques du temps, restait assez vivace pour paralyser l'établissement d'une dynastie véritable. Si quelques écrivains considèrent la dignité d'imperator comme ayant été héréditaire, ils ne l'admettent point pareillement des charges importantes qui complétaient les pouvoirs des Césars (').
De pareilles circonstances imposaient naturellement aux empereurs l'obligation de compter avec les mœurs républicaines, avec l'armée, et aussi avec le Sénat, qui restait investi, en droit, de la puissance législative. -
Les bons empereurs se montraient en général les plus respectueux de ces freins naturels de leur pouvoir ; ils conservaient à leur autorité sa physionomie légale de magistrature républicaine, et ils accordèrent
(<) P. 54. Hegewisch.
(2) Jbid,, et. p. 10 et 142.
souvent des garanties au Sénat (*) que tout au contraire les empereurs pervers décimaient et asservissaient par des proscriptions (^).
Trajan, succédant à Nerva, ne se rendit à Rome qu'une année après la mort de son prédécesseur. Il y fit son entrée sans pompe et presque inaperçu. Son palais était ouvert à toute heure à quiconque, voulait l'entretenir. Souvent Thôte des citoyens, il assistait au Sénat pour l'élection au consulat et embrassait comme un collègue Télu de l'assemblée .
Antonin et Marc-Aurèle se rendaient aussi fréquemment aux réunions du Sénat sojus la présidence d'un consul. Ils n'en sortaient que lorsque la séance était levée, quand le consul avait prononcé à cet effet la formule du temps : « Nihil vos moramur, patres con^ scripti Q. »
Un érudit allemand, auquel nous avons emprunté plusieurs des traits que nous venons de rappeler, a comparé cette constitution demi-républicaine de l'empire romain à ce qu'était en Hollande, avant 1793, la constitution statlioudérale (*). L'origine des situations n'était pas du reste exempte d'analogie. Dans les deux ,cas c'était une monarchie prenant lentement racine sur un sol républicain.
(<) Hegewisch, p. 25 et 96, et passiin. — Filon, Histoire du Sénat, p. 79.
(2) V. cependant sur les égards de Tibère pour le Sénat, Filon, dans Topuscule d(^jk cité, et Léo Joubert dans la Bévue Contemporaine du 31 octobre 1862, p. 643.
(3) Ibid.,^. 122.
(*) Jbid., p. 142.
Aux limitations légales résultant du pouvoir du Sénat, à Tinfluence des mœurs imprégnées de souvenirs de la constitution ancienne, s'ajoutaient dans Tempire romain les tristes influences de ce qu'on pourrait appeler la démagogie militaire •
Les premiers temps de Tempire romain en avaient déjà subi la .pression. Claude, Néron, Othon, Vitellius, furent proclamés par les prétoriens. Le sage Nerva ne dut son élévation qu'au meurtre de Domitien, et ne put empêcher la réaction violente contre les auteurs d'un acte dont il avait approuvé l'exécution et recueilli le profit.
A partir de Septime Sévère, le despotisme prétorien fut fondé et eut l'anarchie militaire pour corollaire. Dans les 120 années qui ont séparé le règne de Marc- Aurèle de celui de Constantin, 30 Césars montèrent sur le trône, et sur ce nombre 20 y parvinrent par des révolutions violentes et des séditions prétoriennes, 16 périrent assassinés. La dictature renaissait sans cesse de ses propres cendres pour conserver l'unité d'un gouvernement appliqué à 120 millions d'hommes différents de races et de traditions Q). Le Sénat, après avoir ressaisi par instants une ombre de considération et de pouvoir, ne fut plus enfin qu'un conseil municipal sans influence politique f).
De même que les nécessités de la défense nationale,
(*) « Le monde romain a supporté la tyrannie des Césars, parce » qu'il souffrait moins de leurs crimes qu'il ne profitait de Punilé » et de la stabilité du pouvoir, » a dit M. Léo Joubert dans la » Jievue Contemporaine du 31 octobre 18G3, p. 66?.
(2) Filon^ p. 94et97.
le commandemeDt des grandes armées, et Tascendant exceptionnel des services qu'elles rendent dans certains moments, ont pu faciliter, même à rencontre des mœurs nationales,' rétablissement des ^pouvoirs monarchiques, elles ont été quelquefois aussi les causes de leur restauration. L'histoire en offre de nombreuses preuves (*), et il est remarquable que le prestige du commandement militaire a servi même à la fondation de la grande république de TAmérique du Nord, en désignant aux suffrages publics un chef dont le désintéressement fut nécessaire pour déjouer les tentatives de monarchie qui cherchaient à s'appuyer sur sa noble renommée. Cette influence militaire est encore plus marquée, si la force armée ^ert à l'accroissement du territoire national. « En fait de conquête, dit Ferguson, on dit que ceux qui sont subjugués ont perdu leur liberté ; mais si on consulte l'histoire, on trouve qu'en effet, conquérir ou être conquis sont une même chose •(*). »
(f) Parlant des tribus juives. M. Passy s'exprime ainsi : « Vain- » eus sous la direction des enfants de Samuel, dominés par la » crainte de retomber sous le joug de leurs voisins, se rappelant » les victoires remportées sous la conduite de Gédéon, elles de- » mandèrent un chef aux mains duquel se concentrât le gouvern nement, et au faible gouvernement des Juges succéda celui des » Rois. »
Et au sujet de PétabMssement du stathoudérat en Hollande et de sa constitution héréditaire, il ajoute : « Ni le patriotisme éclairé » des de Witt, ni la sagesse éprouvée du grand pensionnaire » Heinsius, ne suffirent pour vaincre la défiance qu'inspirait aux » soldats et matelots la direction imprimée aux affaires par des » magistrats civils.
(^) Essai sut Vhùioire de la Société civile^ traduit par Bergier, p. 391.
M. Troplong, dans un fragment intéressant sur les causes des
Sous ce rapport, il est permis de dire que, s'il a été l'expression primitive des grandes unités politiques agglomérées, le pouvoir monarchique a été aussi l'agent historique le plus ordinaire de leur développement.
L'affinité entre l'autorité monarchique et l'esprit militaire est si naturelle que les souverains les plus pacifiques revêtent de temps en temps l'uniforme des armées. L'habit bourgeoiSj imposé exclusivement au chef d'un Etat, lui imprimerait un caractère républicain plus tranché peut-être que n'a pu le faire l'outrageux bonnet rouge placé sur la tête d'un de nos anciens rois, dans un jour de désordre Q).
réformes proi^osées par les Gracques {Revue Contemporaine du 15 mai 1863, p. 6), a écrit ce qui suit :
a Gicéron a très-bien dit que, pendant la guerre, le peuple obéit, » tandis qu*il commande pendant la paix ; c^est ce qui fit la fortune » et la force des patriciens. D'un autre côté, cependant, il est rare » que les conquêtes n*altôrent pas les conditions d'existence d'un » Etat : elles mettent dans la cité des idées étrangères ; elles font » naître des nouveautés ; elles précipitent les intérêts matériels e( » moraux dans des courants jadis inconnus*, puis viennent les n élévations des plus chers favoris de la victoire. Un Etat qui » s'agrandit est un Etat qui se métamorphose. »
' (*) L'élément du prestige inhérent à la monarchie y a fait établir à côté, et pour ainsi dire à l'exemple de la hiérarchie brillante d|5S grades militaires, celles des ordres honoriliques ou décorations qui sont en général d'autant plus variés dans une monarchie que le gouvernement y est absolu. Les décorations sont en général «abolies dans les républiques, et le maintien de la Légion-d'Honneur par la République de 1848 était un symptôme du manque de foi en son existence. Cependant certaines républiques de T Amérique du Sud ont des décorations, tandis que la Constitution donnée en 1848 au âchlewig-Holsteln n'en admettait point.
En vertu des mêmes principes, les commandements militaires sont des sujets d'ombrage pour les républiques. Les Vénitiens mettaient leurs armées de terre sous les ordres de capitaines étran-
On aperçoit par ces considérations le véritable caractère des ressorts sur lesquels repose la monarchie. Montesquieu, nous l'avons déjà observé, a eu le tort, dans ce qu'il a, dit du principe ou du ressort des divers gouvernements, de ne pas asâe25 rapprocher, et de spécialiser pour ainsi dire un peu trop ce qu'il a appelé le ressort ou le principe fondamental dans chaque espèce de gouvernement : à savoir, la vertu dans les démocraties, la modération dans les aristocraties, l'honneur dans les monarchies, la crainte dans les Etats despotiques. Il a bien reconnu qu'il faut aussi de la vertu dans les aristocraties par exemple, mais ne faut-il pas pareillement de l'honneur dans les républiques, et delà modération dans les Etats monarchiques et despotiques? Plusieurs de ces ressorts, comparés par Montesquieu, sont constatés d'ailleurs par lui sous des aspects différents ; les uns sont tirés de l'âme des gouvernants, les autres des dispositions des gouvernés ; et sans doute aussi le grand publiciste a un peu trop tenu, sous l'influence de son temps et de son. pays, à considérer une vertu essentiellement française, l'honneur ou l'attachement aux distinctions (*), comme ressort principal du gouvernement sous lequel il vivait. Il a été, on le sait, déjà critiqué à cet égard.
gers, ne réservant à leurs nobles que le commandement des flottes. Le prestige de la guerre maritime s'affaiblit rapidement, puisque le chef no peut ramener dans sa patrie des troupes nombreuses ayant servi sous ses ordres. Les intérêts engagés dans ces luttes lointaines sont d'ailleurs Souvent moins populaires que ceux des guerres continentales.
{*) Liv. IIL ch. VII. Cet honneur est souvent en réalité Tespérance des récompenses honorifiques.
« Montesquieu, a dit un publiciste étranger, s'est laissé trop dominer par Texpérience de son pays, lorsqu'il a fait de l'honneur perverti et faussé le principe de la monarchie et donné à celle-ci un rapport aussi indéfini et aussi oblique avec la vertu politique et morale. » Et plus loin il ajoute : « Si Ton admet que dans la monarchie principalement Thonneur est un principe dominant, ce principe de Vhonneur devrait, avant toute chose, être saisi dans son sens moral et dans sa signification sociale (*). »
Je crois qu'il faut considérer en général la crainte et le prestige, souvent accompagnés de l'affection pour le souverain, comme les ressorts principaux de tout gouvernement monarchique.
Au sujet de cet élément de prestige, sur lequel j'insiste un peu parce que Montesquieu n'en a pas parlé, son influence me semble incontestable , et il a pris quelquefois la forme d'une sorte de consécration religieuse comme celle de l'éclat militaire.
Thomas Buckle a cité des exemples de la première
► forme dans l'Espagne moderne. On y tendait, malgré
le christianisme, à mettre au-dessus de tout la majesté
du souverain, et la vie humaine n'était rien devant ses
désirs et ses volontés (^).
(*) Voriander, Histoire de la doctrine philosophique morale^ juridique et politique des Anglais et des Français, Marbourg, 1855, p. 43.
{}) Mas pesa el rey que la sangre : « Le roi pèse plus que le sang, disait un vieux proverbe espagnol. » — « Le cheval et la maîtresse du roi, dit Buckle, ne pouvaient servir à un autre mortel. » Au dernier siècle encore on s^agenouillait à Madrid devant le souverain et Ton mettait chapeau bas devant Pécuyer conduisant son
C'est bien autre chose quand on lit Thistoire de l'antiquité. La mouarchie romaine primitive, celle des grands états de l'Orient et l'empire àes Césars ojit fait usage des relations supposées du souverain avec la divinité (*), ou du merveilleux des apothéoses.
On ne saurait méconnaître un reste de ce prestige particulier dans les monarchies modernes, surtout lorsque, comme en Angleterre et en Russie, l'Eglise et l'Etat sont entièrement unis, et que le souverain paraît aux yeux de ses sujets, animés particulièrement du sentiment religieux orthodoxe, un représentant de la divinité, associé en quelque sorte à la hiérarchie ecclésiastique, si bien qu'ob a pu dire dans la Grande- Bretagne : « Point d'évêque, point de roi (^). »
Les peuples, surtout dans un état de civilisation peu avancée, aiment le grand et le merveilleux, et ils le conçoivent surtout sous des formes personnelles. Interrogez nos anciennes traditions populaires. Qui a construit ces voûtes souterraines, ces vieilles murailles, ces restes.de constructions ou de camps en ruines, sur plusieurs points de notre territoire ?*La tradition popu-^ laire répond presque toujours: César, et par dépareilles réponses, elle vous montre que peu de noms nouveaux parviennent à se graver dans la mémoire des popula-
3heval {Mémoires de Malouet, t. I", p. 21). Voltaire a défini Paveuglement que peut entraiaer le prestige :
Ebloui d*un ëclat quMl respecte et quMl aime Le Tolgaire applaudit jusqu'à nos Cautes même.
BruiuSf acte II, scène ii* **) Brougbam, Political philosophy, 1. 1, p. 41. (3) Brougham, Holiiical philosophy, Ibid^ p«61 , No BUkop, no King.
tions attachées aux rudes labeurs du soi, et aux travaux absorbants, nécessaires pour le soutien de Texistence physique. Peu d'effigies nouvelles se gravent sur la monnaie des légendes et des conversations populaires. Il en est de même du pouvoir que les peuples aiment à personnifier sous un prénom, que Tinstinct des familles monarchiques continue et reproduit même souvent d'une manière identique, sans jouir complètement à cei: égard de la liberté des familles privées : les CésarSy les JntoninSy les ioww, les Frédérics^ les Napoléons ('). Les esprits en apparence les plus hardis subissent à cet égard Tempire d'un préjugé dont le principe a quelque chose d'honorable. Ils obéissent à un homme parce qu'il lui attribuent volontiers quelque chose de supérieur à l'humanité, et ils lui attribuent cette supériorité parce qu'elle justifie à leurs yeux leur déférence. Il y avait quelque chose de ce sentiment dans le mot de Voltaire lui-même, disant : « J'aime mieux être gouverné par un lion de bonne maison que par deux cents rats de mon espèce. »
(*) Un des grands exemples de la persistance des idées monarchiques, comme point de départ des constitutions actuelles de TEurope, résulte de ce qui s*est passé à la fin du siècle dernier. A cette époque, la Révolution française à posé des principes politiques qui ne le cédaient pas en radicalisme à ceux de la révolution américaine contemporaine. Mais les mœurs ont réagi contre la législation révolutionnaire. Le premier consul ne paraît pas avoir eu Tidée d'être un Washington ; s'il Peut eu, il n*est pas certain qu'il n'en eût point été dupe, et qu'il eût suffi de quelques . années d'un pouvoir désintéressé pour créer en Franco des mœurs républicaines durables.
Au lieu de cela, l'Amérique du Nord, qui n*avait subi le prestige monarchique qu'en peinture, si je puis m'exprimer ainsi, a déroulé paisiblement dans l'ordre do la démocratie pur« ses destinées politiques.
On reprochera peut-être à ces observations de confondre ou du moins de rapprocher beaucoup le despotisme oriental de la monarchie absolue, et cependant tempérée par les mœurs, dont on pourrait trouver le type dans rétablissement des Bourbons en France avant 1789, ou dans ce qu'on appelle la monarchie administrative en divers Etats.
J'admets la valeur de l'objection, et je reconnais que ^ si l'on voulait retracer toutes les nuances du pouvoh* monarchique, il y aurait lieu d'en marquer avec soin les degrés successifs, en prenant pour point de départ de cette minutieuse recherche le despotisme pur, et en marchant de cette extrémité et par degrés vers la monarchie entourée de quelques garanties d'une importance variable. Les nuances sont nombreuses dans les dénominations comme dans les réalités.
Bossuet distinguait déjà le gouvernement arbitraire et le gouvernement absolu. Suivant lui :
« Quatre conditions accompagnent le gouvernement que l'on nomme arbitraire. Premièrement, les peuples sujets sont nés esclaves, c'est-à-dire vraiment serfs ;^ et parmi eux il n'y a pas de personnes libres. Secondement, on n'y possède rien en propriété ; tout le fonds appartient au prince ; et il n'y a point de succession, pas même de fils à père. Troisièmement, le prince a droit de disposer à son gré non- seulement des biens, mais encore de la vie des sujets, comme on ferait des esclaves. Et en quatrième lieu, il n'y a de loi que sa volonté. Voilà ce qu'on appelle puissance arbitraire. Je ne veux pas examiner, continue Bossuet, si elle est licite ou illicite. Il y h des
peuples et de grands empires qui s'en contentent ; et nous n'avons point h les inquiéter sur la forme de leur gouvernement. 11 nous suffit de dire que celle-ci est barbare et odieuse. Ces quatre conditions sont bien éloignées de nos mœurs, et ainsi le gouvernement arbitraire n'y a point de lien. C'est autre chose que le gouvernement soit absolu , autre chose qu'il soit arbi • traire. Il est absolu par rapport à la contrainte ; n'y ayant aucune puissance capable de forcer le souverain qui, en ce sens, est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne s'en suit pas de là que le gouvernement soit arbitraire, parce que outre que tout est soumis au jugement de Dieu, ce qui convient aussi au gouvernement arbitraire, c'est qu'il y a des lois dans les empires contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit; et il y a toujours ouverture à revenir contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres t«mps. . . Q)»
Sans faire un résumé historique, et sans préciser en détail toutes les nuances qui sont réunies sous la forme générale de la monarchie pure, relevons au moins les principales, telles que l'histoire les manifeste.
Il n'y a peut-être nulle part de despotisme sans frein (^). Toutefois, où trouver des barrières régulières
(<) Politique de Bossuet^ par Nourrisson, p. 181.
(3) Voici ce qui a élô dit sous ce rapport avec raison du gouvernement despotique (Passy, loco citalo, p. 9) :
« Ni les grands, ni-les ministrea de la religion, ni les soldais ne
sont d'humeur à tout endurer de sa part. II y a des croyances, des
intérêts, des usoges dont ils ne souffrent pas le mépris, et pour
peu qu'il l'oublie, des rébellions viennent lui apprendre que sa
souveraineté a des bornes, et qu'ou-dessus d'elle il en est une
autre qui a ses heures do réveil et ne saurait être réduite au
néant. *•
10Ts(iU3 la vie, la propriété et la conscience des sujets sont en quelque sorte possédés par le souverain?
L'esprit des lois qui caractérisent la monarchie pure, c'est rirra^^ponsabilité dans le pouvoir et dans ses moindres agents, et la concentration dans sa main souveraine du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif, même du pouvoir judiciaire, altéré^ soit par le défaut de reconnaissance des droits privés, soit par l'institutiaâ de commissions arbitrairement constituées* L^Orient a subi toutes ces exagérations quoique rarement réunies. Encore de nos jours le Schah de Perse a un bourreau parmi les officiers qui raccompagnent (').
Je ne parle pas de l'esprit qui préside à l'administration du revenu public. La splendeur de l'existence souveraine y domine et absorbe tout autre intérêt (^).
C'est déjà un commencement de garantie que l'indépendance des ministres de la religion. Le faisceau du pouvoir absolu subit par là un premier affaiblissement. En Turquie, les ulémas ont une certaine influence sur x'opinion populaire. Les descendants du prophète ont des immunités financières et juridiques. Le mufd, ou chef des ulémas, est exempt de la peine capitale, et ses biens ne peuvent être confisqués (*).
C'eat là certes une très-faible garantie ; c'est cependant autre chose que la force du sabre ; c'est quelque
(<) Depping, Revite germaniqrie dn !•' juillet 1867.
(3) Ne suis-Je pas bien informé si je dis que le sultan accroît le nombre des vingt ou vingt-cinq palais qu'il possède à Gonstanttnople, tandis que la solde de ses troupes est arriérée et qu*il n'y a pas de service postal régulier dans son empire?
(») Brougbam, Polilical Philoiophy, t. !•% p. 104.
06 LA MONARGHIfi Bl
chose qui ne dépend pas de la force brutale . D'ail* leurs, l'indépendance respective de la religion et de l'Etat renferme ordinairement le germe ultérieur de la liberté de conscience, pour les sujets qui se séparent du culte dominant*
Après Tindépendance du pouvoir religieux, le principe dont le développement est le plus naturel dans l'ordre des limitations du pouvoir absolu e^t l'indépendance du pouvoir judiciaire. C'est là, comme on l'a fait observer, une garantie importante, conj^acrant cette monarchie légitime dont parlait Bodin (demeurant^ dit-il, lu Uberii naturelle et la propriété des biens auœ sujets). Toutefois cette garantie, qui exclura si l'on veut le gouvernement arbitraire dont parlait Bossuet, est à nos yeux insuffisante pour constituer un gouvernement vraiment mixte.
« Si le souverain, a dit lord Brougham (*,), fait tout ce qui lui plaît sous cette exception que les juges constitués par lui sont nommés à vie , en d'autres ter« mes, si la seule chose qui lui soit interdite est la faculté de juger en personne, s'il est indépendant de tout autre contrôle dans ses fonctions législatives et executives, et seulement astreint à juger par des magistrats de son choix, quoique à vie, nous nommons cela une monarchie absolue et non une monarchie mixte. »
Telle était au fond la principale limitation de la monarchie française sous l'ancien régime Q. La
(M Poliliçal philosophy^ l. !•% n"7«.
i}^ D'après M. de Maistre, parlaut de ki Turquie : « Ce dcBpo
Constitution de l'époque en était venue à refuser au souverain le droit de juger ; les souvenirs de Saint Louis aux pieds du Chêne de Vincennes n'avaient pu protéger ce droit patriarcal, constUvtionnellemeni détestable, comme Benjamin Constant l'a fait observer; mais, outre le droit de suspendre la liberté par des lettres de cachet et par des emprisonnements arbitraires, le souverain avait celui de disposer par les taxes d'une partie de la fortune de ses sujets, sans compter cette faculté de donner à son gré, non-seulement les emplois, mais encore des pensions h la charge du trésor public, sans compter non plus de ces distinctions de toute nature que la monarchie regarde trop souvent comme des faveurs sans contrôle.
Je ne disconviens pas que Montesquieu, s'efforçant de séparer complètement la monarchie française de son temps d'avec le pouvoir absolu, ne se soit livré à des considérations très-curieuses et très-spécieuses dans un des chapitre^ de V Esprit des Lois Q
Etudiant les lois politiques dans leur rapport avec la nature du gouvernement monarchique, il isole ce gouvernement du despotisme, par la considération des pouvoirs intermédiaires et du dépôt des lois dans un corps politique. Les juridictions seigneuriales et ecclésiastiques et le Parlement étaient à ses yeux des barrières importantes dont il eût regretté la destruction.
tisme se réduit au pouvoir de punir directement, c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien. » Du Pape, livre III, cIk iv.
{*) Livre II, ch. iv-
J'applaudis rétrospectivenoisnt à cet effort ingénieux de Tancien président au Parlement de Bordeaux pour mettre en relief les distinctions qu'il établissait entre notre ancienne constitution et le despotisme. Mais en réalité, les juridictions seigneuriales et ecclésiastiques de l'ancien régime n'étaient pas des obstacles au pouvoir royal ; le Parlement n'était pas un véritable corps politique ; et un dépôt des lois qui pouvait être aisément forcé ne représentait pas la plus petite immixtion du pays dans la confection de la loi elle-même.
Aussi, plus sévère que Montesquieu, d'Argenson disait-il, après avoir constaté la désuétude de la convocation des Etats Généraux : « A cette assemblée tumultueuse a succédé l'aigreur importune des Parlements sédentaires, qui montrent seulement aux peuples qu'ils sont esclaves, sans diminuer en rien le poids de leurs chaînes. »
La puissance des mœurs, celle de l'honneur français, enfin la vivacité d'une opinion publique intelligente prêtaient, il est vrai, certaine force aux garanties imparfaites de notre constitution politique antérieure à 1789. Mais au fond ces pouvoirs intermédiaires et ce Parlement, inve&ti d'un droit équivoque, n'étaient que les vaines images de l'ancien pouvoir des Etats Généraux représentant le pays. Au retour de cette dernière puissance, les ombres s'évanouissant ne devaient laisser que le regret du vide qu'elles avaient paru remplir, et de l'immensité des aspirations qu'elles laissaient à satisfaire.
Je n'entends pas dire, en résumé, que Montesquieu n'ait été à un certain degré fondé, comme Bofesuet, h
distinguer le despotisme de la monarchie de son temps. Je croîs seulement qu'il a mis un peu de diplomatie, d'amour-propre ou, si Ton veut, de patriotisme à accentuer la différence. Dans un pays et dans un siècle de monarchie représentative, je demande donc à être absous d'avoir compris et étudié sous Je même titre toutes les monarchies qui n'ont pas de conire-poids légaux efficaces.
La limitation sérieuse de la monarchie commence, en effet, seulement avec l'isolement du pouvoir législatif, et avec sa constitution dans un corps indépendant des conseils du souverain. C'est ce que nous nommons la Monarchie représentative^ gouvernement dont nous étudierons plus loin les conditions et les formes essentielles.
Le domaine de la monarchie proprement dite ainsi délimité, il me reste peu de chose k dire des causes de destruction qui la menacent.
La monarchie absolue a deux sortes d'ennemis. Il en est qui troublent son existence ; ce sont les conspirations d'intérieur, les révoltes de prétoriens, les empiétements des maires du palais et des ministres Q) qui surprennent ou exploitent la confiance de leurs maîtres. Comme la force établie est le principal ressort de la monarchie absolue, les déplacements accidentels de 'la force peuvent l'ébranler ou la faire changer de mains.
(*) Le ministre (peiswah) du roi des Mahrattes, autrefois nation puisisaiile dans Tlnde, s^est rendu, dit lord Broughani, souverain Iif'nMlitaii'ti en tenant le roi dans un état civil d'esclavage. Poliiical Philosophyy I, p. 78.
DE LA MONAHGHIE
Mais le pouvoir monarchique absolu, dans les temps modernes, a un autre ennemi plus persévérant, plus constant dans sa marche, et plus assuré de son succès définitif, c'est la civilisation qui tend sans cesse nonseulement à le tempérer et à Tadoucir dans son exercice, mais encore à constituer autour de lui des garanties qui deviennent des contrepoids, et qui font enfin remplacer tôt ou tard la monarchie pure par la monarchie représentative, formule la plus commune des gouvernements mixtes, au moins dans le monde moderne*