CHAPITRE TROISIÈME
<v DE l'aristocratie.
Si rétymologie d'un nom politique pouvait faire la fortune de l'élément auquel ce nom s'attache, l'aristocratie eût été incontestablement le gouvernement le plus parfait et aussi le plus répandu du monde. Interprêtée dans le sens de la domination des meilleurs, elle eût semblé le gouvernement par excellence.
Muis l'aristocratie a toujours, en fait, désigné le gouvernement des plus puissants plutôt que celui des plus vertueux ; et elle n'a de rapport avec la vertu qu'autant que celle-ci, par un lien certain dans son principe, mais fort élastique, fort indirect et fort varia- * ble dans ses applications, compliquées d'autres éléments, peut conduire à la richesse et à la puissance (*) .
L'aristocratie se présente assez naturellement à l'esprit comme le gouvernement des supériorités sociales ;
(*) Le gouvernement des plus puissants ne peut guère subsister longtemps sUls ne sont aussi les meilleurs. La vertu seule peut inscrire solidement sur les porti«{ues d'une aristocratie la ûère maxime rappelée par Burke :
Statforluna domus el avi numeranlur avorum !
ce serait sa définition à Tétat pur. Mais comme une des principales propriétés de l'aristocratie a été de se combiner à diverses époques avec le gouvernement monarchique, elle n'a habituelleitient constitué à l'égard de celui-ci qu'une puissance inférieure: de telle sorte que la situation de l'aristocratie doit très* souvent être considérée sous un double aspect différent, suivant qu'on envisage ce qui la domine ou ce qui est placé au-dessous d'elle.
Comme ressort d'un gouvernement monarchique, l'aristocratie a une attitude en quelque sorte double. Elle agit à Tégard des classes inférieures comme une réunion de petites souverainetés, et elle eu a souvent emprunté le prestige, les airs et les vanités ('). Dans ses rapports avec le pouvoir monarchique supérieur, l'aristocratie agit au contraire comme une petite démocratie Q et en reflète souvent les passions (^). Elle
(*) L'aristocratie a souvent imité le faste relatif des titres de la royauté, et si elle ii*a pu jamais prétendre aux expressions de Sire et de Majesté, elle a cherché à s'en rapprocher. Les lords d'Angleterre sont coitsins du Roi. Récemment le 14" comte de Derby s'est couché dans la tombe.
Karl Morell, dans son volume intéressant sur Bonstetten (p. 119), parlant de la souveraineté de l'aristocratie bernoise dans le canton de Vaud, dit que « Ton se tournait avec humilité vers les gracieux, hauts, puissants et élevés seigneurs, on se courbait profondément devant leurs trônes, on élevait leur gloire beaucoup plus que les Romains ne le firent jamais de celle do César. »
Sur l'organisation de Taristocratie bernoise on peut consulter Vllistoire du peuple Bernois, par Herzog, t. II.
L'aristocratie vise à être une monarchie à plusieurs têtes. Si en Angleterre elle a peu développé les distinctions honorifiques des décorations, c'est probablement parce qu'elle préfère les distinctions héréditaires aux honneurs nécessairement viagers.
(2) Revue contemporaine du 15 décembre 1861, p. 418.
(^) L'ostracisme à l'égard des hommes supériourà a été souvent
peut, d'après Bluntschlî, être considérée comme tin degré mitoyen entre la démocratie et la monarchie (*).
On peut signaler le môme double caractère dans l'origine de l'aristocratie ; «ne partie de sa puissance dans les Etats monarchiques provient des dons, des titrer, des emplois octroyés par la faveur et la confiance des souverains : une autre naît de la série des générations que Tesprit de conduite, le travail, la prospérité héréditaires élèvent au-dessus des autres familles prises dans un même corps populaire.
Double est encore l'avantage éventuel du ressort aristocratique, ressemblant sous quelques rapports à la monarchie, s'il s'agît de rechercher le secret et la vigueur dans l'action : et sous d'autres à la démocratie, s'il faut tempérer par la délibération les passions d'une personnalité isolée, et constituer des contrôles et des organes multiples, à côté et au-dessus des inspirations individuelles d'un seul chef
reproché aux démocraties, et il est possible qu'il y soit plus fréquent que dans les autres formes de gouvernement ; on la reproche pareillement aux monarchies absolues et aux cours, comme nous l'avons rappelé dans la chapitre précédent ; il y en a des exemples aussi dans les gouvernements aristocratiques. On Ta signalé à Venise. Albert de Haller ne put jamais être membre du petit conseil de Berne. Bonstetten rapporte dans ses Souvenirs (petit volume publié en 1831 en langue française) qu*un membre de la famille du grand naturaliste, membre avec qui on se sentait pltts.à son aise, y fiit appelé aprôs sa mort Le fait est que Penvie produite par les supériorités n'est contrebalancée que dans les cas où leur intervention les rend nécessaires ou les fait juger telles. Zschokke écrivait lui-même à Bonstelten : «> L'aristocratie ne peut subf istor que par la médiocrité des têtes : ce qui s'élève la menace de dfstruction. » Karl von Bonstetten, par MorelU p. 363.
{^) AUgemeines Staaisrechiy l"vol. p. 289.
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Doubles sont enfin, qu'on nous permette de rajouter, les pressions que Varistoeratie doit supporter, les luttes qu'elle doit soutenir, les dangers auxquels elle doit faire face et habituellement succomber. Au-dessus d'elle on l'attire souvent vers une servilité brillante et inerte. Elle peut trouver dans les luttes, soutenues pour la patrie, le principe de son accroissement, il est vrai, si elle est seule dominante ('), mais aussi celui de son abaissement complet si elle est sujette : car les guerres par exemple augmentent fréquemment le pouvoir des monarques qui les dirigent. Au-dessous d'elle, d'un autre côté, l'aristocratie rencontre naturellement l'envie qui gêne son développement, relève et exploite ses fautes, constate l'appauvrissement ou 4es déchéances qui l'avilissent et la font rentrer dans le milieu dont elle a paru sortir. Entre les séductions, les pressions, les antagonismes qu'elle rencontre audessus et au-dessous d'elle, il ne faut pas s'étonner que le rôle de l'aristocratie ait été plus brillant que vraiment étendu y surtout dans les temps modernes, partout enfin où une civilisation condensée a fait disparaître les existences patriarcales des temps primitifs, et la vie simple et à demi-sauvage des clans isolés dans des pays fermés aux communications extérieures. On comprend aussi la pensée des écrivains politiques qui ont
(*) Bans les* aristocraties comme dans les monarchies, le développement du principe d'autorité a été souvent puissamment aidé par les conquêtes ei les extensions de territoire. Ainsi c'est après la conquête du pays de Vaud sur les ducs de Bavoie, en 1536, que la République de Berne vit le pouvoir aristocratique se dégager dans son sein de l'élément démocratique qui Tavait jusqu'alors comprimé.
considéré les dangers de tout genre, contre lesquels un gouvernement aristooratique doit lutter, comme lui conseillant quelquefois naturellement la prévoyance la plus arbitraire et la plus jalouse (*). On s'explique enfin le rôle restreint que Taristocratie joue dans les gouvernements de notre siècle; et l'écrivain qui en décrit les conditions doit s'attendre à paraître aux regards de l'avenir, s'il les atteint, avoir conservé le souvenir d'existences qui seront probablement, pour nos descendants, analogues à ce que sont pour les naturalistes de nos jours les vestiges d'organisations étrangères aux formes et aux conditions d'existence de la vie actuelle^
Les gouvernements mixtes dans lesquels comme dans la République romaine et dans la monarchie britannique, l'aristocratie a eu une grande part d'influence sont peu nombreux, et ceux dans lesquels elle a été vraiment prédominante sont excessivement rares. On cite seulement sous ce dernier rapport Sparte dans l'antiquité, Venise, malgré son apparence de souverain viager et irresponsable, mais sans pouvoir (*),
(*) Poliiicalphilosophy, partie II, p. 278.
(3) A certaines égards on pourrait considérer le dogat comme ayant été une monarchie élective. Ce qui faisait la dilTérence était non-seulement un nom et des honneurs plus restreints : le doge (duc) n'avait pas gardé le titre de Monseigneur qui avait été remplacé sous le dogat de Benier pur celui de Messire : mais c'était surtout la nature de son pouvoir assujetti à toutes sortes d'entraves. Une loi défendait aux doges d'ouvrir hors de la présence de leurs conseillers Us lettres des princes étrangers et des ambassadeurs. Il y en eut de déposés par Taristocratie vénitienne. V.Daru, Histoire de Venise^ t. ir, p. 210 et p. 535. Le doge était encore as&ujetti aux restrictions financières les plus étroites soit qu'il s'agît
Berne et quelques autres moindres cités, isolées, dans rhistoire moderne. Ces aristocraties pures n'ont jamais pu trouver d'assiette logique et durable entre l'extension démocratique et la restriction oligarchique, et elle? ont en général exprimé moins les gouvernements d'Etats homogènes que la domination de certaines villes sur des dépendances ou des colonies plus ou moins importantes.
« Excepté le gouvernement de Sparte (*), a dit lord Brougham, dans l'antiquité, et celui de Venise dans les temps modernes, il pas n'y a d'exemple d'une aristocratie qui ne se soit tôt ou tard transformée soit en démocratie comme dans Rome ancienne, soit en petite monarchie comme celle des Etats italiens Q. »
Avant que le mécanisme de la forme représentative f&t inventé, les formes polysynodiques ou délibéra tives des gouvernements étaient rigoureusement rendes réparations du palais ducal ou de la réception dos étrangers (le marque. Dam, 2* édition, t. II, p. 42. Son revenu n*était pas, d'après lord Brougham, supérieur à 3,&00 liv. st., et sa situation avait été définie par la formule latine suivante : u Hex in purpwra, in urhe captivus^ extra vrbem privalus. o — Polilical philosophy, partie II, p. 275. Enfin il y avait une responsabilité pécuniaire contre les héritiers du doge.
(*} Le môme écrivain a résumé ailleurs toutes les conclusions diverses auxquelles avait donné lieu dans l'antiquité l'étude du gouvernement de cette singulière République. -^ Polilical philosophy^ partie II, p. 197.
(*) Polilical philosophyt partie I'*, p. 18. « Dans toutes les républiques de Pltalie moderne, & Texception de Venise, raristocratio qui usurpa le gouvernement fut graduellement obligée à restreindre son propre pouvoir, mais bientôt elle mit fin à tout conflit avec le peuple en plaçant des souverains de son ordre à la télo des affaires, et en changeant raristocratie on monarchie constitutionnelle. » — ]bid,,20. ,
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fermées dans les cités , où, soit une municipalité entière, soit une caste dominante au milieu d'une population urbaine» pouvaient mettre leurs membres en présence, à même de s'entendre et de régir d'accord les affaires publiques^.
On a vu, avec le temps, absorber ces gouvernements locaux dans le territoire d'Efats monarchiques plus vastes ; et lorsque l'esprit de discussion a pénétré ces monarchies elles-mêmes, il s'est plutôt produit sous des inspirations démocratiques qu'avec l'esprit aristocratique de certains gouvernements municipaux du moyen-âge.
Il était, en effet, arrivé que la marche de la civilisation et les tendances politiques des monarchies avaient, en général, fait grandir les classes inférieures dans l'époque intermédiaire. Enfin le système électoral, qui est le rouage nécessaire pour l'organisation des représentations et pour le rapprochement des diverses p€uiies d'un vaste territoire, oflfre des particularités et des circonstances plus favorables en beaucoup de cas aux développements Je la démocratie qu'aux progrès ou même au maiutien de l'aristocratie.
Il est donc permis de le dire, les aristocraties sont des créations artificielles et exceptionnelles, prouvant à certains égards l'instinct politique des sociétés qui les produisent; car elles ne peuvent exister sans lutter contre de nombreux périls et sans la diffusion dans un certain nombre de familles de ces qualités de prudence, de modération, de persévérance, de prévoyance, d'esprit politique enfin dont les nations exclusivement
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monarchiques laisseot à leu^s seuls chefs Tambition et le devoir.
Quand on pèse les périls dont les véritables aristocraties (celles qui influent sur les affaires de leurs pays et que je ne confonds pas avec des noblesses de cour ou de simple apparat) sont de toutes parts entourées, les obstacles qu'ttUes ont à surmonter pour se développer et même pour se maintenir, on éprouve une sorte de respect pour ces plantes vigoureuses que certains sols légers semblent impuissants à nourrir, et dont le rétablissement, quand elles ont été déracinées, semble complètement impossible (^).
Essayons, malgré la difficulté particulière que présente à réservation le champ si restreint des constitutions vraiment aristocratiques, de résumer les moyens par lesquels ces constitutions luttent contre les chances de destruction qui les environnent, moyens dont le faisceau complet constitue en quelque sorte les bases normales de leur organisation.
La condition fondamentale de l'existence d'une aristocratie est de réunir dans son sein la richesse matérielle, le pouvoir politique et la considération publique.
Ce que Ton a quelquefois nommé une ploutocratie n'est pas une aristocratie : elle peut réunir autour
{*) Dans la Démocratie en Amérique, ch. xvixi, on lit ce qui suit : « On a vu des sociétés qui, par suite d'événements antérieurs à leur existence, sont pour ainsi dire nées aristocratiques et que chaque siècle ramenait ensuite vers la démocratie. Tel fut le sort des Romains et celui des barbares qui s'établirent après eux. Mais nu peuple qui, parti de la civilisation et de la démocratie, se rapprocherait par de^ de l'inégalité des conditions, et finirait par établir dans son sein des privilèges inviolables et des catégories exclusives, voilà ce qui serait nouveau dans le mondo. »
d'elle beaucoup d'éclat et de jouissances; elle peut arriver bientôt par Tesprit de conduite h l'acquisition de certain prestige : mais si à ces deux choses réunies manque, soit le pouvoir personnel et direct résultant de certains privilèges, soit celui dont la source provient de la faveur des souverains ou de la confiance publique, on a une classe éminente et distinguée, non une aristocratie, un patriciat véritable. Aristote, dans la définition de l'Eugeneia ou noblesse, l'asseoit sur une base plus large que celle de la richesse, en l'appelant : V Ancienneté de la richesse et de la vertu
Je n'ai pas parlé encore des titres honorifiques et d'origine féodale qui sont en général admis dans les monarchies, et repoussés dans les républiques (^), que Venise ignorait aussi bien que l'ancienne Rome ('), mais
(*) V. Quarierly Review de janvier 1858, p. 29. Adam Smilh appelait l'aristocralio de naissance : VancienneU de ricfiesse^ d'après Dupont "White : La Centralisation ^ p. 334.
(3) H y avait des titres à Gênes, au moins dans les derniers temps de la République. Il n*y en a point en Grèce.
(3) Il en était de même en Pologne au moins dans le xvi* siècle. On lit dans la Description de VUkraine, par le sieur de Beauplan (Rouen ISGO) *. u La noblesse polonaise est tout égale, n'y ayant entre eux aucune supériorité comme en France, Allemagne, Italie, Espagne, etc., où il y a des ducs, marquis, comtes, barons, car ils n'ont d'autre titre jc]ue de Tarosta, qui sont gouvernements et terres du domaine que le roi donne à la noblesse, p. 05. » ,
Si Rome ancienne n'avait pas de titres, les patriciens s'y distinguaient cependant des plébéiens par un plus grand nombre de noms. Tandis que les plébéiens avaient seulement X^pranonien et le 9iomen, les patriciens y joignaient le cognomen. Par exemple le cognomen Scipio s'ajoutait aux nom et prénoms de Publivs Cornélius^ pour une branche de la Gens Cornelia, Ducange a dit à cet égard : « Cognomen Romanis erat unius cujusque noîncn pro]>rium quod nominibus geniilitiis subjungebatur. i»
quî se sont développés et multipliés dans presque toutes les aristocraties modernes. Ils ne sont pas essentiels à l'aristocratie proprement dite; quoiqu'ils soient en quelque sorte de la nature des aristocraties subordonnées h un protectorat monarchique, et qu'ils constituent un des éléments extérieurs de prestige, un de ces ressorts de distinction et de considération que j'ai définis comme l'un des trois appuis nécessaires de l'aristocratie (*), sans qu'ils puissent donner cependant toujours par eux-mêmes l'estime véritable.
Hors cette combinaison de richesses, de considération et de pouvoir, rarement effectuée dans une symémétrie convenable au sein de la plupart des sociétés de •l'Europe moderne, les titres nobiliaires regardés par quelques observateurs vulgaires comme ime pierre de touche de l'aristocratie, n'en sont que des débris complètement impuissants, malgré l'hérédité qui leur appartient, et qui est d'autant plus mal réglée et définie, en général, dans les pays divers, d'autant plus exposée aussi aux irritations de l'envie, qu'aucun véritable pouvoir ne s'y attache (*). « On se trompe beaucoup,
(') Uaristocralie, vivant en partie de prestige, cherche naturellement à se distinguer par des titres qui la séparent du reste des citoyens. Ce n*est pas seulement par les titres de duc, marquis, comte, baron, passés dans les usages de TEurope, que les aristocraties aiment à se relever extérieurement. Elles se décorent souvent de noms différents de ceux des plébéiens. En Angleterre, le titre donné à un nouveau lord forme un nom nouveau, souvent tiré d'une terre ou d'une localité, quelquefois décoré de l'illustration d*uae famille éteinte. Â Berne, toutes les familles patriciennes prenaient le particule von (Herzog, t. II).
(2) II est difQcile, par exemple, d'imaginer un plus grand chaos législatif que celui qui existe dans le continent européen relative-
/'crivait Fiévée, en pensant que la noblesse doit cesser d'inspirer de la jalousie dès qu'elle n'est plus qu'une distinction personnelle ; c'est positivement quand elle n'est plus que cela qu'une société avancée, où les avantages de fortune et d'éducation appartiennent à tout e monde, ne peut plus la supporter (*). »
Si l'aristocratie véritable, considérée dans sa synthèse vivante et féconde, a naturellement des conditions d'existence délicates et artificielles, combien est plus fragile encore l'existence d'une simple noblesse, fragment d une aristocratie décomposée, et dépositaire moins d'un pouvoir quelconque que d'un certain éclat
ment à la succession des titres. 11 y a des personnes qui admettent en quelque sorte, sous ce rapport, dans notre pays plusieurs genres de noblesse dont la transmission est pour chacune d'elles réglée par une loi particulière résultant de l'usage.
La noblesse, principe d'inégalité, doit-elle se transmettre conform<^ment aux règles de Pégalité. Un baron doté de six enfants a-t-il pu en France comme en certaines parties de TAllemagne et en Autriche créer six nouveaux barons? Oui, d'après les règles de l'égalité successorale, dit-on, en l'invoquant pour la muUiplica- Uon ou peut-être en réalité pour la division des titres. Oui encore, d'après une prétendue distinction mystique du sang et d'après les règles hautaines et exclusives de l'esprit de caste. Non, si l'aristocratie distinguée avec soin de la possession de hochets héraldiques n'est autre chose qu'une vocation spéciale à certaine influence politique et à certain service public. Le finies du !•' février 1858 rapportait que le roi de Prusse avait anobli et créé baron M. de Bunsen, * en limitant la succession du titre à son fils aine et ainsi par ordre de primogéniture. Il ajoutait que c'était le premier pas d'une révolution très-désirée dans la constitution de la noblesse prussienne, où jusqu'à présent les treize fils d'un baron avaient été, suivant la feuille anglaise, également barons, ce qui réduit entièrement le prestige du titre, si ce n'est dans les familles oîi existent des substitutions. Je n'ai pas entendu dire que cette révolution ainsi désirée par le journal anglais se soit accomplie.
(0 Histoire de la 5fmonde 1815. p. 19.
DE fARÎSTOCRATÎE 6?
cotnmémoratif d*une puissance perdue. 11 ftufRt sans doute de certaine ténacité chez ses représentants pour conserver leur existence et leur esprit, séparés du reste de la nation. Mais des distinctions qui provoquent l'en vie sans l'influence qui la balance, creusent souvent de jour en jour plus profondément l'abîme qui sépare ces organisations débiles du patriciat des vieux temps.
Lorsque des aristocraties sérieuses, reposant sur la triple et indispensable base que j'ai rappelée, se sont cependant constituées, par quels mécanismes favorables à leur conservation ont-elles combattu les causes dç destruction qui les entouraient de toutes parts? Il importe de l'examiner»
On ne peut considérer comme une institution de ce genre l'hérédité des dons qui ont pu élever les fondateurs des familles :
Sic juxia posita^ recens filii veierem pcUris remyoavH memoriam.
Ces paroles par lesquelles Cornélius Nepos rappelle la statue de Timothée rapprochée de celle de son père, indiquent bien un élément de durée pour les familles aristocratiques ; mais la gloire, suite des dons de l'esprit et du cœur, n'est pas une institution, malgré l'incontestable valeur de la solidarité de famille, et de certaines transmissions parfois constatées des qualités morales par le sang (*). L'inégalité fréquente qui
(<) a Les transmissibilités héréditaires, a Jit M. Baudrillârt, ne sont-elles pas un fait à la fois physiologique , moral et social ? Toutes les religions eti ont cherché et en donnent l'explication. La solidarité dans la chute et dans la rédemption, la réversibilité des
sépare, les générations diverses dans raristocratîe a toujours donné lieu à des comparaisons redoutables entre les héritiers des noms anciens et les porteurs de noms nouveaux (*).
J*énumérerai donc seulement quatre principaux
moyens conservateurs des forces de Thérédité ellemême :
1® L'exploitation exclusive de certains services publics ou de certaines situations, soit dans le pays où le gouvernement aristocratique est installé, soit dans ses dépendances. Tout le monde connaît les profits du commerce dirigé par les patriciens de Venise, ceux qu'ils paraissent avoir tiré du gouvernement des possessions extérieures de la république (^), et les mômes
mérites et dos prières sont des dogmes enseignés par le christianisme, qui ne rencontreraient point une adliésion si facile, en dépit de toutes les objections, s'ils ne reposaient sur quelque réalité. • DicUonnaire général de la polilique. » Au mot Àrislocralie.
(*) V. en ce sens Etienne Pasquier, Becherches de la France ch. XII ; Recherches sur V esprit des Lois, par Sclopis. Turin, 1857, p. 37 ; Le Courtisan désabusé, Paris, 1688. Chapilre sur la no* blesse^ p. 115 et suivantes.
(S) Dans ïHistoire de Tenue de M. Daru, les renseignements ne manquent pas absolument sur ce point : « Malgré une loi primitive qui interdisait le commerce aux patriciens, la noblesse vénitienne, dit le savant auteur, ne cessa pas dé partager les bénéfices du négoce (t. II, 2* édition, p. 19). » Ailleurs, il compte la facilité d*acquérir des richesses comme Tune des causes qui attirèrent les nobles vénitiens à Chypre (t. II, p. 628). « Beaucoup de ses vaisseaux, est-il dit ailleurs (p. 100, t. III), appartenaient aux patriciens. Les jeunes nobles étaient obligés de faire quelques voyages sur les vaisseaux de commerce où, quand ils étaient pauvres, ils étaient reçus gratuitement : on leur fournissait môme, s'ils en avaient besoin, les moyens de faire une pacotille, tant il était dans les vues de Tadministration de les porter vers cette profession. » Suivant une dernière observation de Thistorien (t, V, p. 546)
circonstances caractérisent depuis longtemps l'organisation intérieure et extérieure de l'empire britannique. Berne elle-même soutenait son petit patricîat par les émoluments des bailliages dans les pays soumis, et des grades privilégiés dans les troupes capitulées. 2^ Les privilèges honorifiques qui ont été rappelés tout à l'heure comme l'apanage ordinaire des classes aristocratiques, quoique ne leur étant pas essentiels, comptent cependant au nombre des moyens dont l'em ploi discret appuie l'aristocratie, au moins là où elle a pour soutien un noyau monarchique. L'aristocratie vénitienne n'avait pas de titres. Dans la Grande-Bretagne les titres sont rares, mais d'autant plus précieux ; car, il n'y a en dehors de la Chambre des lords que des titres de courtoisie. Plus au contraire en certains pays l'aristocratie véritable s'efface, plus les titres honorifiques se propagent et se vulgarisent
les patricioDS ne contribuaient aux impôts qu'en temps de guerre : les nobles qui s'étaient réservés les magistratures « retiraient en appointements le monopole de ce qu'ils payaient à l'Etat. » Malgré ces diverses occasions de profil, il arriva qu'un grand nombre do nobles vénitiens, à mesure qu'ils se multiplièrent, ne purent soutenir leurrangpar une fortune suffisante. «Aiusi, d'après lord Brougfi&m {Political philosophy^ partiel!, p. 290) le nombre des nobles s'ètant élevé à environ treize cents, plusieurs d'entre eux, investis des privilèges complets de leur ordre, furent réduits à la plus infime pauvreté, et menèrent une vie misérable et dépendante, pensionnés par la charité de l'Etat ou servant presque à titre de domestique leurs frères plus riches. Il fut constaté que cinq cents au moins recevaient des secours publics et plusieurs autres centaines ne jouissaient pas véritablement d'une fortune indépendante... Il n'y avait pas plus de soixante familles environ possédant réellement une iofluence suffisante pour être toujours choisies comme niembres du gouvernement, d'après leur richesse et leur rang. »
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entre tous les héritiers riches ou non, influents ou non, des titulaires primitife, mais au milieu d'usurpations qui dénotent l'abaissement de valeur politique pour des distinctions dépourvues de sanction.
3° Un recrutement large et intelligent, dégagé des faiblesses vaniteuses de l'esprit de caste, faisant monter et accueillant avec empressement dans le sein de la classe privilégiée les éléments les plus considérables des classes placées au-dessous d'elle, tandis que les branches avilies sont éliminées, est encore une des conditions les plus nécessaires de la durée d'une classe dominante (*).
4P Un levier tout particulier de Varistocratîe subordonné à lat monarchie, leader inconnu aux patriciats de l'antiquité, a été inventé dans les temps modernes: je veux parler des privilèges dans la succession des biens, privilèges qui retranchent, pour ainsi dire, à chaque génération les éléments accessoires de la mai-
Ci) On a dit de raristocratie britanDîque, dans la Revue Contemporaine du 15 août 1863, p. 423 :
« Si l'aristocratie anglaise n'est «pas un corps fermé, si elle se recrute de fils et de petit-fils de barbiers, tels que lord Tintenden, de marchands tailleurs, comme le comte de Gravon, de merciers, comme les comtes de Goventry, le mouvement de rotation se complète par la ruine et la décadence de plus d'une ancienne et puissante famille. »
V. ibid.i p. 44n, les exemples de plusieurs titulaires de raristocratie dégradés à cause de leur pauvreté. V. encore M. Chevalier, Hevue des Deux-Mondes du !•' décembre 1867, p. 547.
En Allemagne Tesprit de casle paraît avoir été aussi développé qu'il a été comprimé en Angleterre. Le code civil prussien renferme ou du moins renfermait naguère des dispositions contraires à la liberté du mariage des nobles avec des femmes d'une classe inférieure. V. le Monileur universel du 2 décembre 1868.
son, et qai constituent dans chaque famille une sorte de loi dynastique appelant un seul des enfants à porter r héritage de la grandeur commencée par ses pères, et à résumer en lui les éléments du pouvoir des siens (*). Ces privilèges légaux et coutumiers donnent au principe aristocratique une base plus que politique et pour ainsi dire sociale, d'une valeur considérable , quoique son influence ait été contestée par quelques écrivains (^. Peut-être y aurait-il lieu de remarquer qde Téducation a dû ou aurait dû être aussi un ressort puissant
(*) La loi écossaise qui, en constituant le droit de primogéniture ab intestat sur la sucoession immobilière, écarte le fils privilégié de la succession mobilière est peut-être encore politiquement plus expressive en réalité que la loi anglaise qui donne au fils aîné une part des meubles. L'immeuble est en effet la base de rinfluence politique.
(3) a Toutes les aristocraties, dit Bismondi {Nouveaux principes d'Economie politique^ liv. III, ch. i), qui se sont maintenues dans l'univers, en Grèce, à Rume, à Florence, à Venise, dans toutes les républiques du moyen-&ge en Italie, en Suisse et en Allemagne, ont été régies par la loi du partage égal entre les enfants. Des fortunes colossales s*y sont maintenues pendant plusieurs siècles, même lorsqu'»)lle;i étaient engagées dans le commerce, comme celles des Strozzi et des Médicis à Florence, ou des Fugger à Augsbourg. L'on a rarement vu dans ces familles un grand nombre de frères, et elles ne s'en sont pas éteintes plus rapidement. » Ce que nous rappelons plus haut de Venise, d'après lord Broiigham, ne confirme pas l'assertion de Sismondi s'occupaut surtout d'aristocraties vivant dans des Etats commerciaux et dépourvus d'une base territoriale considérable. Mais Montesquieu parait avoir été plus loin et avoir pensé que si les privilèges de succession sont utiles à l'aristocratie subordonnée à une monarchie, ils ne peuvent convenir aux aristocraties pures. M. Baudrillart, qui cite l'opinion du grand publiciste à cet égard, pense que cette différence de privilèges, réalisée dans certains Etats, n'a pas été une inconséquence, mais une précaution contre les accroissements excessifs de l'arist cratie. Je trouve, quant à moi, la distinction de Montesquieu d'une logique contestable.
72 DE L'ARISTOCRATIB
de la conservation des aristocraties, snrtout dans les siècles où elle était plus dispendieuse et plus susceptible d'inégalités que dans le nAtre.
S'il est aisé de constater que les soins à cet égard n'ont pas été étrangers à la conservation de l'aristocratie anglaise, soumise avec profit à une certaine éducation politique précoce, on constate cependant en général assez peu d'efforts en ce sens Q) ; et on assure que le patriciat bernois ne songea à se soutenir par ce moyen que lorsque la ruine de son institution était imminente (*).
Si elles ne développent pas une éducation toujours tournée vers le progrès, les lois de succession iGavorables & l'aristocratie ont pour résultat de constituer l'autorité paternelle sous une forme qu'on a appelée quelquefois patriarcale, et dont le propre est de survivre à certain degré à la majorité des descendants. La langue, anglaise qui applique au père le nom de Sire (*), manifeste la profondeur du sentiment possible de l'au-
(0 Lord Brougham» Political philosophy (t. II p. bb), pense que rédocation de raristocratie est en général aussi mauvaise que celle des monarques.
(*; Karl Morell sur Bonstetten, p. 31, 59, 74, etc. — V. aussi notre Rapport sur le Concours relatif à V enseignement administratif et politique dans les séances et travaux de TÂcadémie des sciences morales et politiques pour Tannée 18G1. Il est question de cette institution pédagogique bernoise, dans récrit de Rousseau, sur le gouvernement de la Pologne.
(3) A ce sujet je ne puis oublier ce passage d'un de nos vieux livres de droit : « Il n*y a presque gentilhomme de la France qui ne pensoit avoir fait tort à sa noblesse s'il n'estoit appelé par ses ent^nis Monsieur au lieu de ce doux nom de père. » Bibliothèque ou Trésor du droit français, Paris, 1629, t. Il, p. 846.
torité appliqué à la famille. Sénèque a même dit (*) qu'à l'égard des enfants le devoir de la reconnaissance due aux parents n'a pas ce caractère de liberté qui accompagne en général la vertu de la reconnais^ sance.
Ce devoir spécial et impérieux de reconnaissance, ce respect permanent, que certaines exagérations ont pu quelquefois tourner en servage, sont particulièrement étayés dans la terre classique de l'aristocratie moderne, l'Angleterre, par l'omnipotence testamentaire des ascendants, qui en constitue la sanction matérielle •
Cette influence, à la fois douce et pesante, du principe patriarcal, est Tune des bases principales de toute influence aristocratique dans un pays. Sans elle, il ne saurait exister de classe conservant ses traditions propres, dépositaire tenace d'une autorité de résistance et exécutrice systématique d'une mission politique.
Il y a une lutte implicite entre les traditions du passé et les émotions du présent. Un entraînement naturel sacrifie presque constamment chez les jeunes générations le premier élément au second. C'est à l'ascendant seul des générations plus âgées qu'il peut appartenir de modérer cette tendance ; et si le pouvoir des vieillards est destiné à décroître avec leur force et avec la maturité de ceux qui les suivent, la durée de
(*) Cité par André Nougarède, Traité de la puissance paternelle.
74 DE L'ARlèTOÛRATIE
son exercice semble cependant indispensable, dans certaine mesure, à l'unité d'une classe aristocratique (*).
Le même principe est nécessaire jusqu'à un certain point à l'acceptation par la société entière de l'influence de la classe patricienne dont nous supposons Texistence.
C'est un effet inévitable du principe patriarcal de nourrir chez les peuples qui en ressentent l'action un certain souvenir vivace du passé, un respect des choses anciennes, toujours représentées sous un jour pieux par leur relation avec la vie, les goûts, les affections des générations passées, dont ces choses étaient contemporaipes.
Hors de cette influence, toute idée d'hérédité s'atténue et s'affaiblit ; f individualité et V actualité ^ deux choses que nos pères ne nommaient pas, deviennent les pivots des affaires humaines, et si l'humanité trouve des ressources particulières, une vie active et ardente dans ces conditions nouvelles, il est permis, cependant, de considérer avec respect la grandeur et l'élévation morale des combinaisons plus stables des âges passes.
L'influence des éléments anciens dans une ^ociéié,s'associe ordinairement à un grand déploiement de la prévoyance dans les institutions.
(*) Ainsi que i'a fait observer M. Baudrillarl {Dictionnaire gênerai de la politique, V. Arialocralie), le mot de Sénat (Seniores er celui de Gérontes attesleiit la part de respect acconlife par les peiiples aux hommes qui ont parcouru une longue carrière. Et le nom de Sénat est en généial attaché aux éléments aristocratique^ des constitutions modernes.
Le rôle de la prévoyance dans une coDsititution aristocratique est évident. Cette constitution repose ^uv rhypothèse, la réalité ou le vœu d'une continuation héréditaire dans les emplois supérieurs comme cela a lieu dans les monarchies pour la dignité fondamentale et souveraine de TÉtat.
Quelle prévoyance dans la direction des carrières et dans la disposition des biens de famille n'exige pas une pareille ambition? Aussi, voyez dans les mœurs anglaises le caractère politique de Téducation, les substitutions (*), les assurances sur la vie, les emphytéoses (fées) qui reportent sur des générations éloignées le profit des accroissements de capital et qui gênent les aliénations. Voyez même ces legs d'accumulation qu'à la suite du procès Thélusson la loi anglaise a borné à une durée de vingt et un ans après le décès du testateur (^). Ce sont là autant de preuves de la prévoyance souvent outrée, qui porte le citoyen de l'Angleterre à assurer à l'un de ses descendants, et par là, jusqu'à nn certain point, à sa famille, une position égale ou même supérieure à la sienne (').
(<) Oa assure que ces substiluiions embrassent souvent des objets mobiliers, et à ce sujet on peut remarquer que la science des métaux précieux a constaté des accumulations spéciales d'objets en or et en argent dans la Grande-Bretagne. Le chiffre de 62 millions de francs ou valeur employés annuellement par nos voisins dans ces objets de luxe n'est représenté en France que par un eh fïre correspondant de 25 millions, V. p. 39, Die. frage der inkmalionalen Mùnzeinigung^ par Xeller. Stuttgardt, 1868.
(') Times du mois de juin 1859.
(^) L'entière liberté dont jouit le père de famille anglais sous ce rapport Taffranchit même des entraves du droit de primogéuiture, ei il n'est pas au moins légalement assujetti devant un puîné
Si la prévoyance à long terme est une disposition intellectuelle des peuples aristocratiques, la patience est leur vertu morale. On s'habitue à voir chez ces peuples les grands rôles de TÉtat occupés par les représentants de plusieurs générations formées progressivement à ces hautes situations. L'opinion y accepte dès lors cette idée souvent confirmée par l'expérience, que la vie d'un seul individu est, dans beaucoup de cas, insuffisante pour former de toutes pièces des hommes politiques. Par là, les ambitions sont réglées sans être éteintes, et l'hérédité, dont le poids arrête quelque temps le parvenu, devient aussi pour lui et pour ses descendants la cause de son espérance. De là, ces habitudes de respect et de calme qui font préférer, dans l'intérieur du pays, des progrès obtenus avec le temps et l'eflFbrt, aux révolutions, fruit des passions et de la violence.
Si la démocratie dicte à ses citoyens des ambitions plus immédiates et plus ardentes, comme il s'agit d'un but plus rapproché, dès qu'un obstacle s'interpose, le découragement est plus facile, et les revirements de l'opinion plus brusques et plus rapides.
Les qualités de patience et de prévoyance du gouvernement aristocratique éclatent surtout dans les relations extérieures de l'État, et elles développent souvent
espoir de sa famille aux regrets du père de Sully, lui disant : « Maximilien, puisque la coutume ne me permet pas de vous faire le principal héritier de mes biens, je veux on récompense essayer de vous enrichir de vertus î » Mémoires de Sully ^ édition de Londres, 1767, t. I,p. 4.
dans la diplomatie des qualités qui balancent les impulsions les plus vives, parties d'autres sociétés.
A la prévoyance patiente le gouvernement aristocratique peut joindre souvent la fermeté des résolutions (*), la prudence à Tégard des innovations, le culte de l'honneur personnel, l'influence de respect et de subordination répandue dans le corps social, le goût de la paix extérieure : je crois qu'on a ajouté avec moins de raison à cette énumération le culte ainsi que l'encouragement des arts (*), à moins qu'on ne tienne compte de quelques faits particuliers à l'honneur de tel ou tel grand, dans les pays où l'aristocratie a accumulé de puissantes richesses.
Il est une particularité de gouvernement aristocratique que je tiens à noter, parce qu'on y a souvent fait allusion depuis que les idées de liberté politique ont été importées d'Angleterre sur le continent européen.
Les personnages officiels sont dans les gouvernements aristocratiques à peu près identifiés avec le pouvoir dont ils sont les mandataires. Ils appartiennent généralement à la classe dominante, et ils administrent à la fois dans son intérêt et dans le leur.
Le ministre d'un pouvoir absolu ou d'une démocratie peut avoir parfois des instincts et des intérêts personnels contraires aux actes du gouvernement auquel il est associé. Il lui arrive d'être placé par sa position
(<) Oof a remarqué, dit Daru, en parlant du patriotisme vénitien dans la guerre de Ghiozza, que cette constance inébranlable dans l'adversité aj^partient plus particulièrement à l 'aristocratie qu'à toute autre espèce de gouvernement, t. II, p. 15.
(2) Lord Brougham. Polilical philosophy^ t. II, p. 48 et «?.
78 DE L'ARISTOCftATIE
officielle en contradiction avec ses intérêts de classe et ses affections de naissance.
Dans les gouvernements aristocratiques, Tîntérêt de la caste gouvernante et celui du fonctionnaire sont au contraire intimement unis.
Il en résulte chez les principaux agents du pouvoir une grande dignité, et cette situation indépendante, dont les ministres anglais en particulier ont aiîné sou- Vent à se targuer, et que complète presque toujours une fortune au niveau des plus riches récompenses du pouvoir.
Les ministres d'une aristocratie n'ont pas à suhîr, autant que ceux des pouvoirs absolus et des démocraties, la concurrence de tous ceux à qui leur emploi peut plaire. Ils sont désignés en partie par leur naissance et leurs relations. Ils n'ont à se plier ni devant un maître, ni devant une masse d'hommes, la plupart individuellement inférieurs à eux sous certains rapports. Ils comptent presque exclusivement avec leurs parents, leurs amis, leurs pairs ; et ce sentiment ef^t souvent fièrement exprimé par les écrivains des pays aristocratiques (*).
(M Après avoir rappelé les conditions de caractère et de capacité qui doivent constituer des hommes d*Etat indépendants, fermes et désintéressés de toute manière, Pécrivain d*une Revue anglaise a rendu ces idées avec force U y a cpielques années :
tt Peut-être, disait-il, la plus belle distinction et Ha circonstance hi plus heureuse dan» rddminiatraiion de ce pays est-elle que pendant longtemps ses ministres et hommes officiels ont appartenu à une classe qui dans l'ensemble remplit ces conditions.
>• Ce résultat n*est pas obtenu dans les monarchies absolues parce que le service de TEtat entraîne un tel sacrifice d'indépendance et quelquefois de caractère que les plus purs et les plu» fiers reculeot devant le joug. .« 11 n\st pa» obtenu dans tes dômocra-
DE Î/ARI8T0CRATIE 79
La situation même dont nous venons de parler, et par laquelle nous avons terminé le tableau des beaux aspects du gouvernement aristocratique, nous met cependant sur la voie de comprendre les inconvénients d'un gouvernement dans lequel la chose publique se distingue peu des intérêts naturels des personnages influents.
Les défauts du gouvernement aristocratique dérivent surtout de Végoïsme d'une classe gouvernante, séparant trop aisément ses intérêts de ceux de la masse du peuple. C'est la destruction ou la limitation de ce défaut que Montesquieu me paraît avoir eu surtout en vue, lorsqu'il a parlé de la modération ai nécessaire aux aristocraties (*)? « Un corps pareil, dit-il avec quelque affectation, ne peut se réprimer que de deux manières : ou par une grande vertu qui fait que les nobles se trouvent en quelque façon égaux à leur peuple, ce qui peut former une grande république ; ou par une vertu moindre, qui est une certaine modération qui rend les nobles au moins égaux à eux* mêmes, ce qui fait leur conservation . »
Montesquieu ajoute : « La modération est donc l'âme de ces gouvernements, » ce que nous traduisons en c^ sens qu'elle doit l'être.
« Une certaine inégalité, dit La Bruyère, entretient
ties. Les hommes les meilleurs et les plus capables dans TUnion américaine se tiennent au large de la politique, et les plus nobles devoirs de la vie sociale sont abandonnés à des aventuriers de passions basses et d'opinions étroites* » {Revue d^ Edimbourg de 18&8, n* 319).
(M Esprit des Lois, liv. III, ch. iv.
aO DE L'ABISTOGRATIE
l'ordre et la subordination : elle est l'ouvrage de Dieu et suppose une loi divine ; une trop grande disproportion peut naître de l'abus de la force, et elle est l'ouvrage des bommes. » Comment toutefois les bommes se modéreront-ils s'ils ^nt tout-puissants? Ils ne le pourront guère que si des contre-poids considérables réduisent en réalité leur puissance, et obligent comme en Angleterre la classe aristocratique à se confondre et s'identifier avec le reste de la nation par la largeur de sa base et le libéralisme de ses idées et de ses mœurs (*).
Le principe d'égoïsme, si dangereux aux aristocraties, étend ses conséquences sous plusieurs rapports chez les peuples dont l'organisation est dominée par cet élément politique.
Certaine dureté a été remarquée chez les nations qui, comme les Spartiates et les Anglais, ont été considérés comme présentant le type des gouvernements aristocratiques, La rigidité du pouvoir de famille est l*une des bases habituelles de l'aristocratie et s'étend de là sur l'ensemble des mœurs.
Il y a une branche de la législation dans laquelle ce
(*) « Une véritable aristocratie naturelle, a dit à cet égard avec ér>errique originalité un écrivain anglais, n*est point dans l'Etat un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le peuple; mais si vous séparez Tespéce viilgaire des bommes de leurs chefs naturels, pour les ranger en bataille contre leurs chefs naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds. >» (Burke, cité par M. Taine dans la Revtie des Deux-Mondes du 1 ' décembre 1864, p. &64.)
caractère semble se manifester d'une manière particulière.
Les aristocraties, prévoyant peu pour leurs membres Tapplication des lois criminelles, sont disposées à la dureté sous ce rapport. C'est ainsi que s'explique la sévérité, souvent remarquée de la législation pénale anglaise (*).
L'irresponsabilité est fréquemment l'écueil des pouvoirs sans contre-poids. Ce défaut est porté au maximum pour l'aristocratie. Un corps, en effet, peut éviter, par le secret de ses délibérations même, la responsabilité morale ou la crainte de la vengeance qui atteint un souverain isolé. Il se soustrait par la permanence aux contrôles qui pèsent sur les magistratures électives dans les démocraties.
Lord Brougham met au pa*ssif de l'aristocratie l'avarice et la rapacité que la nécessité d'un rang exceptionnel explique. Il est certain que le principe aristocratique faisant rechercher la richesse non-seulement pour elle-même, mais encore pour le pouvoir dont elle est une condition fondamentale, tend à faire du désir de s'enrichir l'esprit général de la société. Aussi, bien
(*) Y. dans la Didaskalia^ journal allemand, du 21 septembre 1866, la statistique des individus au nombre de 600 fouettés ou marqués dans Parmée anglaise (aux lettres D, déserteur, et B G, mauvais caractère). Cette sévérité de la loi anglaise a inspiré à M. Auguste Barbier un de ses Ïambes,
Le génie de la race n*est-il non plus pour rien dans ce"^ énormes conGscations qui ont énervé et irrité l'Irlande à deux reprises sous Gromwell et sous Guillaume III, et dans cette attitude de la propriété agraire constatée par divers renseignements dans le Royaume Uni?
que Taristonratie anglaise ait fait accompagner par six de ses hauts dignitaires (*) le cercueil de Newton, quoique les travaux historiques de Macaulay lui aient valu dans notre époque le titre de lord, le pays que le patriciat britannique a gouverné depuis plusieurs siècles nous semble avoir développé, de nos jours dans son sein, les arts utiles et Tindustrie un peu plus que les spéculatiops de la science et les hautes ambitions de Térudition et de la pensée.
Suivant Técrivain que nous veuons de citer, l'impopularité habituelle des aristocraties n'a trouvé d'exception qu'à Venise .
C'est toutefois un des historiens de cette dernière République elle-même qui a le plus insisté sur le caractère intolérable aux masses du gouvernement aristocratique.
« De toutes les conditions réservées à la nature humaine, a dit M. Daru, le pire, après l'esclavage, c'est d'être obligé de courber la tête sous la domination de plusieurs. » Suivant la pensée du même écrivain dont je ne veux rien retrancher : « L'orgueil des hommes ne se console qu'en tâchant d'agrandir ce qui les domine. Or, l'imagination n'a pas beaucoup à faire pour placer hors de la nature un être unique, invisible, tout-puissant, impartial, qui ne commimique point immédiatement avec nous, dont tout rappelle le nom, l'autorité, tandis que son origine, ses passions, ses infirmités échappent à la vue et qui, en même temps
(*) Bluntschlii Geschichie des allgemeinen Staatsrechts und der Politik, p. 142.
qu'iVest notre maître, est aussi notre providence. Mais comment se faire la même illusion quand on a une multitude dé maîtres dont quelques-uns nécessairement choquent nos yeux et blessent nos intérêts? Leurs passions, leur orgueil, leur jalousie, leurs faiblesses, leur partialité, nous révèlent à chaque instant qu'ils ne sont que des hommes comme, nous. Dans l'impossibilité de les agrandir, il faut que nous travaillions à nous rapetisser nous-mêmes,, et cet effort est trop fatiguant pour que nous puissions nous obstiner à vouloir expliquer notre servitude aux dépens de notre amour-propre. Les Romains divinisaient leurs empereiirs ; ce mot divin rend raison de tout ; mais les titres de magnifiques seigneurSy illustrissimes seigneurs ne suffisent point ; on ne peut légitimer la tyrannie à si peu de frais (*). »
On sent la nf^cessité de faire quelques réserves sur les considérations qui viennent d'être citées textuellement, et qui d'ailleurs, ingénieuses et fines, renferment certaine vérité. Elles paraissent exagérer un peu la différence entre la monarchie et l'aristocratie. Au fond, un empereur ou roi divinisé n'est pas plus facile à accréditer que des seigneurs transformés en anges ; et le mot divin est une explication moins claire pour moi que pour le savant ministre de Napoléon P*", dxh prestige monarchique , même sous les Césars. Je remarque même que toutes les faiWesses de l'aristocratie se retrouvent dans la hiérarchie des serviteurs de l'être divin supposé, et, en admettant l'inviolabi-
(« Histoire de Venise, t. II, p. 853. (Voyez aussi t. TV, p. 160.)
lité de son prestige personnel, évidemment les mortels qui l'entourent pourraient le compromettre. Aussi faut-il faire à cet égard la part des traditions de chaque peuple et de l'influence des mœurs et des prépondérances politiques différentes. La nation française a été spécialement amenée par la marche de son histoire à préférer le prestige monarchique au prestige aristocratique. Il suf&t, ou du moins il suffisait naguère de passer la Manche pour trouver dans les masses une manière de sentir très-différente.
Après avoir étudié analytiquement les mérites et les défauts du principe aristocratique, je voudrais préciser et résumer dans leur ensemble les résultats que ce principe semble comporter avec lui par rapport aux progrès de la civilisation et de la destinée des peuples, résultats qui sont le critérium de son avenir. Je traiterai en peu de mots cette question souvent résolue en des sens opposés par la partialité complai* santé ou par un sentiment tout contraire (*).
Le propre de l'humanité est de subir diverses inégalités dans les dons naturels de ses membres. Est-il dans la destinée de notre espèce de développer, de maintenir ou d'atténuer ces différences? La question, ainsi posée, est tellement abstraite et théorique que j'aime mieux demander à l'observation morale directe le ju-
(*) M. Passy, dans son écrit piA)lié en 1826, sur raristocralle considérée dans ses rapports avec les progrès de la civilisation, a dit avec raison : « Parmi les questions dont la solution importe le plus au bien-être des sociélés européennes, il n'en est pas de plus féconde en animosités et en contradictions que celle de Texistence et du maintien de l'aristocratie. » Iniroducli&nj p. 1.
gement du principe aristocratique à l'état dominant, étudié dans les apparitions historiques qui Tout manifesté, apparitions assez rares, même en ajoutant aux exemples passés de gouvernements aristocratiques purs l'exemple plus considérable et même encore vivant d'une aristocratie combinée avec le principe monarchique, encore puissante dans un Etat qui nous avoîsine.
Il nous paraît nécessaire de distinguer avant tout dans nos conclusions l'ordre politique et l'ordre social dans un sens plus étendu.
La continuation de certaines traditions, parfois de certaines facultés héréditaires (*) et l'influence de certaine éducation supérieure semblent devoir être dans l'ordre politique des moyens de constituer quelques personnalités plus distinguées que celles qui se dégagent par le jet viager d'organisations tirant tout de leur propre fonds, et de l'expérience directe des luttes de la vie.
Lorsqu'on pèse des exemples comme celui de William Pitt, formé jeune par son père aux idées politiques, jeté de bonne heure dans des relations pouvant guider, appuyer et provoquer ses succès, il est malaisé de ne pas voir dans une éducation ainsi dirigée une force considérable s'ajoutant aux fruits éventuels de l'organisation de celui qui ei^ profitait.
Pascal a dit : « C'est un grand avantage que la qualité qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme
(*) Dans le discours préliminaire, du livre sur le Pape, M. de Maislre émet cependant Popinion que « la science s'oppose en général à la propagation des familles et des noms. » Edition de mi, p. 30.
en passe, connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante : c'est trente ans gagnés sans peine (*). »
Non-seulement il y a ici le profit intellectuel de certaines leçons, mais encore l'action morale des solidarités et des ambitions, quelquefois dés legs passionnés qui grandissent les jeunes âmes ; il y a enfin les leçons du malheur comme les bénéfices directs de la prospérité. Les échecs d'un père peuvent être le pavé solide des succès d'un fils; et ces expériences intimes des familles adonnées à la carrière politique ont sur leurs rejetons une influence plus précoce et plus vivace que celles qui sont révélées par le spectacle du monde vu à distance, ou par l'étude froide de Thistoire.
Le principe exprimé dans la formule : Noblesse oblige, n'est pas absolument stérile, surtout si l'éducation le cultive ; et les corps d'élite dans la politique semblent à la rigueur pouvoir participer aux grandes impulsions qu'on leur attribue dans les armées. Il est permis avec quelque effort de voir même, dans une société active comme la nation anglaise, la réserve de la fonction politique pour l'aristocratie représenter quelques uns des résultats de la spécialisation du trayail dans l'industrie.
Mais à ces avantages éventuels et parfois réalisés du principe aristocratique sagement cidtivé, il faut toujours opposer les déviations 'dangereuses qui l'accom-
(♦) Pensées, Fragments et Lellres de Pascal, publiées par M. Faugère, t. 1, p. 184.
pagnent trop aisément et par une loi de probabilité puissante .
Un orgueil précoce détourne envers ce qui Tentoure cette obligation que le principe : Noblesse oblige^ doit faire entendre dans le sens réfléchi , et comme un stimulant de Vopinion et de la conscience.
S'il n'est pas excité par la lutte et par des concurrences démocratiques, l'héritier d'une situation privilégiée se contente des miettes frivoles d'un honneur paternel rejetées naturellement à ses lèvres. Les distinctions personnelles d'un ancêtre deviendront, s'il le faut, pour son ingénieuse paresse, le motif de déserter une carrière dans laquelle il assure ne pouvoir égaler ceux dont le nom lui semble un poids qui l'écrase. Dans la société anglaise elle-même les puînés, assujettis au travail par le besoin, ont été souvent les véritables fondateurs de la grandeur de la famille.
En présence de la vanité frivole et énervante de descendants enivrés de leur origine, les moralistes regarderont aisément les avantages éventuels du principe aristocratique comme largement compensés par ses inconvénients. Il y a longtemps que notre illustre satirique a dit :
Mais Je ne puis souffrir qu'un fat dont la mollesse N'a rien pour 8*appuyer qu'une vaine noblesse. Se pare insolemment du mérite d'autrui, Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui*
FrankKn a été plus loin et a combattu avec force le principe de la noblesse transmissible, dans sa lettre sur l'ordre de Cincinnatus et le projet de le rendre héré-
ditaire (*). Dans cette lettre Franklia raille Vhonneur descendant auquel il préfère Vfionneur ascendant des Chinois. On nous a dernièrement appris qu'il y a, en Réalité, dans TEmpire soi-disant Céleste, un autre principe plus rationnel et plus stimulant pour les hommes distingués que celui de Thonneur ascendant pour leurs pères ; c'est celui de la noblesse décroissante pour leurs descendants (^).
Le balancement des effets utiles et des effets nuisibles du principe aristocratique dépend de circonstances très-variables, puisque la direction de l'éducation chez les classes influentes peut en changer le résultat. Il faut constater en fait, et devant l'histoire, que presque partout les causes de destruction de l'aristocratie fonc-
er) Mélanges de morale et d'économie politique, traduits par Cai. Reaouard.
Franklin, termine son écrit en regrettant que le dindon n'ait pas été préféré & l'aigle pour Tefligie de Vordre de Cincinnatus, Il a dépassé peut-être un peu ainsi la réaction légitime contre l'ascendant des souvenirs classiques de l'histoire, et en abdiquant d'autre part toute idée d'extension pour son pays, il a méconnu en tout cas le tempérament futur de ses concitoyens et l'élan qui les a portés à occuper Mexico et à menacer Cuba.
(2) « Outre la famille royale, il y a en Chine une classe de nobles héréditaires, dont les titres sont transmissibles, mais qui, baissant de degré à chaque génération, finissent par s'éteindre à la 2*, 3*, 4* ou 6* génération, suivant le degré de noblesse. Au surplus, la noblesse en Chine n'est qu'un litre qui ne constitue en fave'jr de celui qui s'en est rendu digne aucun privilège, aucun douaire. Toutes les plus hautes charges de l'Etat sont remplies par des personnages qui sortent de la dernière classe du peuple, et qui ne sont arrivés du dernier rang au premier que par le travail et l'intelligence. Je ne veux pas dire que le favoritisme n'exerce pas son pouvoir en Chine comme partout ailleurs , je constate seulement l'élément populaire dans les rouages du gouvernement chinois. » Moniteur du 9 décembre 1860.
tionnent dans Tordre moral et politique avçc beaucoup plus d'efficacité que les ressorts de sa formation ou de sa résistance. Die fFeUgeschichte ist das Weltgericht : l'histoire du monde en est le jugement, a dit Schiller.
L'opinion et l'état des mœurs ont aussi une action distincte, sous ce rapport, de celle du mérite et de$ fautes des représentants de l'aristocratie. Là où règne le prestige du passé et le goût des institutions anciennes, le lustre d'une jeune aristocratie brillante atténuera les défauts de son orgueil bien plus que dans une société laborieuse et active, comme celle au milieu de laquelle Franklin frayait sa pénible et noble carrière.
Combien était plus aisée qu'aujourd'hui l'acceptation des défauts habituels de l'aristocratie dans un temps où La Bruyère pouvait écrire : « La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle et l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières, si général, que s'ils s'avisaient d'être bons, cela irait à l'idolâtrie (*) ? »
Bacon Q) disait aussi dans le siècle précédent : « La nouvelle noblesse est le fait du pouvoir, l'ancienne est le fait du temps. »
Vauban, plus moderne et plus antique à la fois, Vauban, que Fontenelle a comparé à un Romain des meilleurs temps de la République, paraissait vouloir remédier à cette disposition d'esprit trop favorable au
(0 Ch. IX.
(2) Cité par Brougham. Polilical philosophy, t. Il, p. 26 : « Les rois de France, a dit Diderot, guérissent la roture comme les écroueiles. Il en reste toujours quelque chose. »
lustre de 1 antiquité; mais il conservait un respect considérable pour le prestige aristocratique lorsqu'il réclamait pour le maréchalat et pour les hautes dignités l'équivalent d'un certain nombre de degrés de noblesse (*).
Un abîme profond nous sépare de ces idées. Une opinion démocratique, préparée chez nous par les déchéances de l'aristocratie, ne comprend plus de pareilles distinctions, et, ne voyant dans le pouvoir qu'une fonction sociale, redoute presque pour ses dépositaires le principe d'une dignité même viagère.
A certains égards, ce qu'il y a d'accidentel dans le mérite de l'aristocratie la rapproche, dans l'ordre politique, de la monarchie dans laquelle nous avons vu le sort très-opposé d'établissements dirigés avec une dose de sagesse différente.
Seulement, il y a, dans les. aristocraties fortement et sagement constituées, une loterie moins effrayante par la rapidité et l'influence de ses chances que dans les monarchies où une tête faible et un cœur avili peuvent presque subitement tout compromettre et tout gâter pour longtemps ; tandis que dans les aristocraties la pluralité des éléments associés dans une influence commune remédie à ces brusques accidents, dans certaine mesure.
Tocqueville a comparé l'aristocratie à un homme qui ne meurt jamais. C'est auspi un homme moins susceptible d'aliénation mentale et d'imbécillité, et à l'é-
(*) Mémoire lu par M. BaudriUart, le 27 juillet 1867, à l'Académie des sciences morales et politiques.
gard dat^uel les causes morales d6 succès et d'abaissé^ ment fonctionnent suivant des lois plus graduelles et plus lentes qu'à l'égard d'une individualité véritable.
D'un autre côté, l'aristocratie contient des principes de division qui ne lui ont permis, suivant la remarque • de Brougham , le gouvernement de territoires trèsétendus, qu'avec l'aide de la dictature accidentelle d'un magistrat unique comme à Rome, ou d'un Conseil des Dix comme à Venise.
En résumé :
Le principe aristocratique à l'état dominant a produit le plus souvent, et en fait dans l'ordre politique, des résultats stationilaires ou rétrogrades, et il a été renversé comme tel par le progrès des nations. Il a les conséquences que nous venons d'indiquer, surtout lorsque l'aristocratie s'est crue à la fois dispensée de tout effort, fondée à exclure les talents des hommes sortis d'une position inférieure, et est ainsi devenue négligente des intérêts et de la liberté du pays.
Dans des conditions opposées, assujettie à certaines lois d'émulation et d'extension, l'aristocratie peut exceptionnellement renfermer un vrai principe de progrès, surtout lorsqu'elle s'associe à d'autres principes politiques préexistants. Elle n'existe plus alors à l'état prépondérant et elle forme une corporation d'hommes habitués à regarder avec soin et à utiliser cette succession des générations qui est l'un des plus puissants éléments du vrai perfectionnement de l'humanité. La grandeur de la famille est en effet considérable si elle additionne religieusement les couches des œuvres successives de ses enfants, et si chaque génération profite
des succès comme des échecs de la précédente (*) ; elle est très-restrelnte si chaque génération ne croit qu'à ses poj)res forces, et borne à elle-même la jouissance de ses efforts et de ses perfectionnements.
Si les résultats de Tactîon du gouvernement aristocratique sont dans Tordre politique très-subordonnés aux circonstances, quoique dans la plupart des cas défectueux, j'avoue que dans Tordre social Tinfluence aristocratique me paraît aussi comporter des dangers assez sérieux, lors même qu'un esprit de conduite habile nurait guidé la direction politique d'une classe prépondérante.
Les privilèges de l'aristocratie, principalement dans Tordre successoral, ne peuvent exister sur une grande échelle sans un degré de malaise et de froissement assez considérable, ressenti tôt ou tard par une grande partie de ceux qui les subissent. Le prolétariat Q) et l'émigration quelquefois forcée, suivie un jour de réactions vengeresses C^), peuvent en devenir à la longue les conséquences nécessaires. Préoccupés de combler par
(*) On a dit de Tenvie qu*amante des morts elle haïssait les vivants. Dans les pays aristocratiques, le second de ces sentiments peut être balancé par le premier, au profit de générations solidarisées devant le public par le nom et l'hérédité des situations.
(^) « Comparé au rebut de la population britannique, le rebut des autres nations est relativement infime sous le rapport du nombre, et honnête sous le rapport des mœurs ; nulle part, en effet, il ne forme des légions innombrables et foncièrement malfaisantes comme en Angleterre. » Constitutionnel du 6 septembre 18G7.
(3) Ne faut-il pas considérer ainsi le fénianisme de nos jours, hostilité combinée d'éléments irlandais et américains, dont une sorte de prélude s'était manifesté au siècle dernier dès la guerre d'Amérique? (V. Hegewisch, IHs taire d'Irlande ^ ch. v.)
un travail fiévreux Tabîme qui les sépare des classes supérieures, les déshérités des pays aristocratiques connaissent difficilement ces sentiments de félicité tranquille qui favorisent la méditation ou le culte du beau. Une sombre activité les domine et les absorbe. La nation ainsi gouvernée peut étendre au loin son pouvoir ; elle pourra rejeter sur des plag'es lointaines des essaims colonisateurs puissants ; elle écrira sur ses monuments le cachet d'une austère grandeur. Malgré la libéralité de tel ou tel de ses grands, je craindrai toujours pour elle qu'elle ne cueille point aisément les palmes de Tart et, chose plus grave, n'assure pas à un nombre suffisant de ses enfants les conditions permanentes du bonheur.
Les idées qui soutiennent l'aristocratie dans un pays y favorisent aussi les influences ecclésiastiques, qui ont leur racine naturelle dans le respect des traditions du passé. Cette affinité est peut-être plus caractérisée que celle qui peut relier la puissance religieuse au prestige monarchique. Il y a certains faits politiques qui donnent à ce lien un relief particulier (*). Mais
(*) On lit dans l'ouvrage de M. de Beaumont sur VIrlande sociale, politique et religieme, t. I, p. 320 : « Voici une aristocratie cherchant son appui dans une église qui ne sert qu'à elle et dont le fardeau pèse sur le peuple. Telle est cependant Tinstitution à laquelle est lié le sort de Taristocratie irlandaise ! Et le nœud. q\û les attache Tune & l'autre n'est pas seulement moral, religieux et politique ; les ministres protestants n'ont pas seulement le même culte, les mômes intérêts, les mêmes passions que les grands propriétaires du pays ; mais ils remplissent encore les mémos fonctions administratives et judiciaires. Un grand nombre de ministres anglicans d'Irlande sont juges de paix, c'est-à dire, en d'autres termes, que les catholiques sont placés sous la juridiction
l'aristocratie ecclésiastique, si je puis parler ainsi, ne peut compter au nombre des forces politiques durables. La force qui dégage le pouvoir politique du pouvoir religieux, avec lequel il était uni au moyen-âge, n'est pas moins intense que celle qui a émancipé les sciences et les lettres de leur intimité ancienne et presque exclusive avec le sacerdoce (*) .
Dans la généralité du point de vue, sous lequel je considère lés formes du gouvernement et la valeur des principes politiques, il n'entre pas dans mon plan de décrire les nuances très - diverses de l'organisation aristocratique. Si l'histoire des constitutions empreintes de ce caractère est moins étendue que celle des
civile des hommes d*égUse, dont ils repoussent la juridiction religieuse. »
Lord Brougham, dans sa Philosophie politique, t. I'% p. 76, a considéré le pouvoir clérical comme étant en lui-même une sorte d'aristocratie : « L'existence d'un sacerdoce apporte, dit-il, des limites au pouvoir souverain, et en réalité fait du despotisme le plus pur une sorte de gouvernement un pbii mêlé, participant de la nature aristocratique et oligarchique, quoique non appelé ainsi usuellement. »
(^ ) Le genre de vie des personnes engagées dans le sacerdoce, la spécialité de leurs occupations et de leurs études, l'âge auquel elles quittent souvent le monde civil, ne leur permettent guère d'en apprécier les affaires'avec une complète sûreté, surtout à mesure que ce gouvernement se complique. Aussi, malgré quelques brillantes exceptions produites dans le passé au milieu de sociétés difféi^entes de la nôtre, telles qu'un Richelieu ou un Mazarin, peut-on admettre avec Clarendon qu'il manque habituellement beaucoup aux ecclésiastiqups du côté de la connaissance des choses temporelles. Dans notre siècle, le gouvernement de l'évéque Monrad à Copenhague pendant l'année 1865 ne paraît pas devoir protester contre la désuétude actuelle en Europe du rôle actif des gens d'église dans la direction de lu politique générale et sauf leur intervention dans certaines fonctions isolées, comme celles de l'enseignement. •
constitutions monarchiques, elle comporte cependant une variété extrême, suivant les degrés d'intensité différents du privilège dans ses diverses organisations (*). Mais ce, que j'ai dit de la décroissance du principe aristocratique , considéré fous son aspect le plus général, ne me permet d'indiquer que pour mémoire les formes diverses de l'aristocratie dans l'histoîre. Je rappelle d'ailleurs que le monde moderne ne connaît que deux grandes manifestations de ce principe : pour Taristocratie monarchique la Grande- Bretagne, et pour l'aristocratie pure cette mystérieuse Venise, dont la constitution a séduit jadis tant d'esprits puissants, et n'était ni moins originale ni moins étonnante que les monuments de la cité matérielle, dont l'aspect grandiose et inanimé nous frappe encore sur les rivages de l'Adriatique Fon ancienne sujette, par un mélange de charme et de stupeur.
J'ai tour à, tour examiné les éléments constituants du pouvoir aristocratique, ses moyens de conservation, ' ses qualités et ses défauts, son action générale sur le corps social. Ce n'est pas la froide pondération de ces avantages qui a déterminé l'interdiction ou le rejet de ce principe politique par les divers peuples.
(*) Horn, commentateur de Boxhorn, a énuméré trois espèces d'aristocraties d'après leur caractère plus ou moins tranché. (V. p. 332.)
* Il y a, suivant lui : {' Taristocratie qui n'est subordonnée à aucune condilioif d'origine ni de famille. Telle est disait-il, la forme du gouvernement batave qui diffère cependant de la démocratie en ce qu'on ne peut appeler au peuple de la décision des magistrats; 2* celle qui est héréditaire comme à Nuremberg et à Francfort; 3" celle qui reconnaît un chef unique comme à Venise, à Lucques, àRaguse, en Hollande, sous les princes d'Orange.
C'est un instinct particulier, c'est un esprit de conduite différent, ce sont des circonstances générales opposées qui ont amené ces destinées diverses : et rien n'est plus remarquable que de voir (c'est par ces considérations que nous allons terminer ce chapitre) comment, par exemple, en s' éloignant de points de départ presque identiques, l'élément aristocratique a trouvé en Angleterre et en France un sort profondément différent.
Après un aperçu des faits, nous résumerons les causes de la différence.
La féodalité exerçait au moyen-âge son empire par un réseau d'influences héréditaires et organisées, enfin par une aristocratie constituée solidement autour d'un centre monarchique. Il n'y avait point en elle de pouvoir sans distinction ni de distiction sans pouvoir. Le Dac et le Marquis étaient comme l'étymologie de ces mots l'indique, des chefs militaires. Les Comtes ou compagnons des souverains étaient dans l'origine des fonctionnaires militaires ou civils; le pouvoir judiciaire n'était pas isolé des autres.
En Angleterre, lorsque la féodalité s'est affaissée, les dépositaires de son pouvoir ont changé de rôle. Ils se sont faits les guides du pouvoir délibératif introduit dans l'ordre nouveau ; et cette nouvelle activité leur a permis de conserver la haute main sur le gouvernement. D'un autre côté, ils n'ont pas dédaigné d'exploiter les intérêts commerciaux du pays, de se solidariser avec eux, d^appeler au secours de leurs familles les combinaisons d'une loi de succession privilégiaire et la pratique des substitutions dégagée des vices économi-
ques qu'elles ont entraînés dans d'autres climats et au milieu d'autres mœurs; d'alimenter et de soutenir enfin par la richesse les sources de leur influence.
Ce même esprit qui leur a fait sentir la nécessité de soutenir le rang par la fortune, leur a fait comprendre aussi qu'ils devaient attirer dans leur sein toutes les forces vives du pays ; et ils ont organisé l'aristocratie sous la tutelle de la Royauté, sur la double base d'une représentation distincte et héréditaire, et d'un renouvellement perpétuel des éléments traditionnels, par l'adjonction des représentants les plus distingués de l'intelligence, de la fortune et du talent. Ce recrutement, qui n'est pas une nécessité pour une noblesse sans caractère et sanction politiques, et dont la caste peut se conserver plus ou moins par la seule fécondité matérielle des familles qui la composent, est indispensable pour une aristocratie. Car l'aristocratie suppose un corps cC élite ^ chargé à ce titre d'influer sur les destinées du pays. Or, si la transmission naturelle de certaines aptitudes dans les familles politiques, si les privilèges de l'éducation qui se rattachent à la naissance peuvent faire admettre dans certains états sociaux une présomption de mérite pour les descendants des serviteurs illustres de la patrie, il est impossible de ne point placer à côté de ces présomptions bienveillantes le titre encore plus puissant du mérite réel lorsqu'il a été manifesté avec évidence.
L'histoire montre, en effet, que là même où les avantages de l'hérédité sont le mieux sentis et exploités, la nature ou l'éducation produisent en dehors de la classe privilégiée des hommes qui franchissent toutes
les barrières, placées autour de leur berceau, et qui sont nés avec ce que Fontenelle n'a pas craint d'appeler des qualités insurmontables.
Toute aristocratie qui n'attirerait pas dans son sein ces natures d'élite déjientirait donc son principe et sa raison d'être. Sous ce rapport, toutes les aristocraties intelligentes se continuent, ainsi que nous l'avons dit plus haut, autant par l'adoption que par l'hérédité naturelle. Et chacune d'elles doit reconnaître, suivant la remarque d'un écrivain peu démocratique, M. de Maistre .
Des enfants qu'en son sein elle n'a point portés.
Aussi at-on observé souvent que l'aristocratie politique de la Grande-Bretag'ne, celle qui est réunie dans la Chambre des Lords, est principalement composée de familles récentes sorties de la démocratie, pour venir se grouper autour d'un noyau ancien représenté par des éléments très-peu nombreux. La liste du peerage présente en majorité des familles qui ne remontent pas au delà du xviii* siècle (*).
Mais l'esprit de l'aristocratie est d'autant plus vivace chez nos voisins qu'il semble s'y rajeunir sans cesse. Il
(*) Outre les détails que j*ai donnés sur Porganisation de Taristocratie britannique, je renvoie le lecteur à deux articles Tun de la Revue Contemporaine du 31 mars l «60, par M. Herbert Hore, et l'autre delà Revue des Deux 'Mondes du 1" décembre 1867, par M'. Michel Chevalier. On rappelle dans le premier de ces articles cette phrase expressive de Macaulay : « L'aristocratie anglaise est un corps héréditaire puissant, mais de tous, le moins insolent et le moins exclusif, n'ayant nullement cet esprit jaloux et envieux des classes privilégiées, et se recrutant sans cesse dans le peuple où il fait redescendre des membres sortis de son sein. » p. 349.
DE L'ARISTOCRATIE fe9
y est enraciné dans l'organisation sociale font autant qtie dans la constitution politique. La possession du sol aliéné le plus souvent à titre d'emphytéose seulement, avec droit de réversion aux landlords, les primogénitures, les substitutions, qui lient les possesseurs du sol successivement: tout cela constitue une sorte de digue plus puissante contre les influences démocratiques que la plus haute énergie du pouvoir d'un seul. En retour de l'accession à la propriété et à l'influence qu'elle dispute aux classe inférieures, l'aristocratie anglaise leur donne des libertés individuelles, le service militaire purement volontaire, enfin certains droits politiques débattus avec mesure; c'est par ces concessions habiles que l'aristocratie britannique a fait accepter par une Admirable modération son empire, qui jusqu'ici a fléchi sans s'affaisser et qui aurait probablement plus de chances de durée, si la distance qui sépare la grande île britannique de la France et de l'Allemagne était plus étendue. Car il y a des situations géographiques qui sont plus favorables que d'autres au maintien des formes politiques préexistantes (*).
En France, lorsque la féodalité a été terrassée, diverses causes l'ont empêchée de se transformer, comme chez nos voisins, en aristocratie intelligente et progressive, et de conserver ainsi sa place politique dans le pays.
Le pouvoir royal a successivement attiré à lui toute les forces gouvernementales et il s'est laissé entraîner à
Ml Telles sont les contrées montagneuses et surtout insulaires, soumises h un rayoïiniment faible des idées des peuples voisins.
mettre sa principale confiance dans les serviteurs qui lui devaient exclusivement leur élévation. Les représentants de l'ancienne aristocratie ont souvent été dégoûtés ainsi du service public, réduits à l'oisiveté, appelés à la cour, enversaillés enfin, comme disait le marquis de Mirabeau.
D'un autre côté, les préjugés d'un faux honneur se sont glissés, à l'aide de l'oisiveté même, dans l'esprit •de l'ancienne noblesse. Attachant toute supériorité au privilège de la naissance, elle a souvent perdu .de vue les conditions de service public qui sont la base de l'aristocratie, et elle a négligé de se retremper dans son principe, en s'appauvrissant d'un autre côté par l'abstention des professions dérogeantes, ou par les dépenses de la vanité. Si nos souverains tenaient peu, en effet, à choisir leurs serviteurs dans les rangs de la noblesse, ils ne dédaignaient pas de l'attirer et de l'annuler dans les cours.
Henri IV avait déclaré aux nobles, après être monté sur le trône, suivant Péréfixe : « qu'il vcoilait qu'ils s'accoutumassent à vivre chacun dans son bien, et pour cet effet qu'il serait bien aise, puisqu'on était en paix, qu'ils allassent voir leurs maisons et donner ordre ^ à faire valoir leurs terres. »
Mais Louis XIV suivit une marche toute différente. « La politique du despotisme, dit M. de Barante (*), avait conseillé la destruction de la noblesse; le penchant et l'habitude entraînèrent à flatter sa vanité et
(0 Des Communes et de V Aristocratie, p. 40-
à lui donner sans cesse le présent le plus funeste : la faveur sans le pouvoir.
a C'est là ce que la noblesse se mit à convoiter avec ardeur. Les grands seigneurs devinrent les domestiques du palais, et toute la noblesse de France fut condamnée à servir de pépinière pour recruter des courtisans (*). »
Richelieu lui-même, malgré son idée superbe de la distinction des rangs, ne voulait qu'une noblesse d'éclat, subordonnée dans Tordre politique et conservant seulement dans Tordre militaire une prééminence, dont le prix devait baisser avec les progrès même du gouvernement civil (^).
La pairie semblait devoir conserver quelque vitalité politique par suite de son droit de siéger au Parlement. Mais elle était tellement étrangère aux préoccupations de la vie publique qu'elle dédaigna ou laissa souvent périmer ce droit (^)-
II semble que l'ancienne langue de la France se soit empreinte de ce caractère exclusivement brillant, de cette garantie de simple origine pour notre classe supérieure; son prestige résidant moins, dans la puissance ou la vertu des seigneurs, que dans les manières agréables et les parchemins des gentilshommes.
Séparée à la fois : du peuple, par la vanité et par le goût des privilèges fiscaux nécessaires à s^i pau-
(1) Vils flatteurs k la cour, héros aa Champ-de-MArs.
a ditrauteur de la Hcnrladc,
(2) Des Communes el de VAriilocralie^ p. 35 à 45. (3j Revue Nationale du 25 décembre 1861, p. 528.
vreté : du pouvoir par la jalousie des rois et par sa propre impuissance, la noblesse française s'était trouvée réduite au privilège de certains hauts grades militaires et de quelques charges de cour, lorsqu'on vit approcher de loin Taurore d'une politique nouvelle (*).
La noblesse se trouva alors, malgré quelques efforts individuels dignes d'estime, aussi impropre à garder le pouvoir par le sommet qu'à le conquérir par la base, ce qu'elle n'eût pu faire qu'en s'associant aux représentants du pays, surgissant des professions intellectuelles et libérales.
L'absence d'éducation politique avait laissé la classe nobiliaire en proie au préjugé du faux honneur et l'avait découragée de toute ambition élevée; ce fut bien pis encore lorsqu'au milieu des vices du xviu® siècle on eut vu ses plus illustres représentants aux pieds
('^) Dans un article intitulé: De la Noblesse sotis V ancienne monarchie française, par Gh. Louandre: Revue Nationale du 10 février 1862, p. 383, on lit ce qui suit :
' tt G« délaissement de la terre par la noblesse, cette ambition qui la poussait à Versailles pour y trouver à la fois, comme le dit la Bruyère, protection et servitude, ont exercé sur la prospérité du pays la plus ffiicheuse influence. Il en a été de même des préjugés relatifs à Tindustrie et au négoce. La Pologne et PEspagne, peuple de gentilshommes, sont tombées par la misère, disait l'abbô Coyer en 1769, au dernier degré de l'abaissement, tandis que les nations cù Tactivité humaine n*a point à lutter contre de pareils préiug<^s ont pris un essor extraordinaire. » Et ailleurs, "p. 387, la Revue ajoute :
« Par la sotte ambition qu'avait la bourgeo'fip de viser àTancblisf ement et aux titres, et de singer ceux qu'elle regardait comme au-dessus d'elle, les défauts que nous venons de signaler avaient fini par déteindre sur une grande partie de la nation ; et c'est sans aucun duute pour nous avoir cxolusivementjugés d'après nos vieilles mœurs aristocratiques que Ton nous a reproché tout à la fois d'être le peuple le plus léger et le plus vaniteux de TEurope. »
du banquier Law (*), et lorsque, suivant des précédents auxquels la morale publique ne pouvait se plier, Louis XV, en créant M™® d*Etioles marquise de Pompàdour, eut fait de Tanoblissement, ainsi qu'on Ta dit avec énergie, le brevet <t honneur de Tadultère (*).
Alors on entendit, chose singulière, quelques-uns des représentants de la noblesse française sonner coasciencieusement Theure de sa déchéance méritée (').
« Le pouvoir qu'on reçoit avec la naissance, écrit un auteur de cette époque, ne se peut supporter que dans la personne du souverain. »
« La démocratie, dit-il ailleurs, est autant amie de la monarchie que l'aristocratie en est ennemie. »
« La noblesse est^minée jusqu'à ne pouvoir plus subsister que par des mésalliances et autres démarches qui l'avilissent. »
a On dira que les principes du présent traité favorables à la démocratie vont à la destruction de la noblesse, et on ne se trompera pas. »
Quel est l'auteur de ces lignes? Est-ce l'envie qui empoisonne sa plume? Qu'on ne s'embarrasse pas de
(*) Baudrillart, DicUonnaire de la Politique au moi AristO' cralie.
(2) Rewte Nationale citée, p. 521/
(3) c< Sûrement, a dit l'abbé de Pradt, U n'existait pas de démocratie en France avant la paix de 1763. Elle sortit du règne impur des courtisanes et de la rage que fit concevoir à une classe de politiques rabaissement dans lequel la France tomba alors. Ces mobiles conduisirent à provoquer le nom de ropubtique, qw'i fut répété en 1792. C'est Burke qui a dévoilé cette géaédlu;^it}, etc. » Congrès de Carlsbad, p. 68.,
lOi DE L'ARISTOCRATIE
cela? « Il a (c*est Tauteur lui-même qui parle) Thonneur d'être gentilhomme Q). »
Lorsque la tempête de 1789 se déchaîaa, la noblesse française se trouva donc sans richesses absolument prépondérantes, mais surtout sans expérience politique, sans connaissance ni affection des masses, sans tradition d'éducation sérieuse et progressive, aveuglée par des préventions de supériorité exclusivement militaire Q, sous le coup des réactions suscitées par les privilèges fiscaux dont elle était restée investie, enfin affaiblie par sa participation considérable aux vices du xviTi® siècle.
Lors du réveil de l'esprit national, la noblesse fut ainsi impuissante à guider et modérer les intérêts et les passions des temps nouveaux. Plusieurs de ses membres imitèrent la direction des idées de d'Argenson ; Mirabeau notamment, dont le génie jeta de si brillantes lueurs dans l'Assemblée constituante, fut comme une grande personnification d'une classe puissante lancée, sans aucune réserve de son origine et de son intérêt, dans les emportements et les passions de son époque. Des doutes entourèrent peut-être les derniers jours du patricien, qui avait ébranlé la constitution de son pays en cherchant sa régénération. Mais il sentit s'éteindre dans les douleurs de l'impuissance et
(«) V. d'Argenson dans ses Considérations sur le gouvernement ancien el présent de la Francem
(2) « La noblesse vient du fer ; jamais on ne fera jaillir de la tribune avec le glaive de la parole une hérédité bourgeoise à l'usage de tous les caudataires des ministres présents et futurs. « Ce passage de Chateaubriand est singulièrement démenti par l'existence du patriciat politique de l'Angleterre.
dans de tristes prévisions une vie que plus tard Téchafaud révolutionnaire n'eût probablement pas épargnée C).
Si la France eût trouvé à sa tête, en 1789, une noblesse supérieure, éclairée, instruite, politique, la môroe époquç eût pu voir la conquête de certaines libertés opérée sans péril pour le trône ; mais tout fut alors détruit comme ordre politique, quand tout était sauvé comme vie nationale par l'énergie militaire de la démocratie française, conduite à la victoire soit par des hommes tout à fait nouveaux, soit aussi par quelques enfants du patriciat aboli.
Le génie de Napoléon P' était à la hauteur de la réorganisation politique conseillée à la France par la ^ solidarité européenne, moins encore que par la réaction de ses anciennes idées et de ses mœurs séculaires. L'empereur redouta cette révolution, qu'un philosophe contemporain, atteint de ses coups et froissé dé son succès, M. de Maistre, déclarait plus grande que la tête d'un homme ^ et qui n'a toutefois rien de mystérieux aux yeux mieux éclairés par des enseignements historiques étendus. Que présente en effet l'histoire de notre époque depuis 1789, si ce n'est le mélange des idées de démocratie républicaine qui se sont produites alors avec des débris variés de traditions monarchiques que la Révolution n'a pu détruire, et qui sont venus* à des époques diverses, depuij* soixante ans, constituer des transactions diverses, toujours entourées des espérances
(*) La Convention décréta le reraplacement des cendres de Mirabeau au Panthéon par celles de Marat.
d'avenir, dans les esprits d'une nation plus vive que judicieuse, et souvent détournée des entreprises solides par les ressources d'improvisation que son génie recèle et développe sans cesse ?
L'empereur Napoléon P"* a été souvent beaucoup trop rapproché du célèbre Protecteur de l'Angleterre. Il différait considérablement du sombre puritain, qui, ayant suivi d'un œil avide et haineux le supplice du roi déchu, n'osa pas et ne pouvait pas relever le titre de. Monarque^ destiné qu'il était à laisser son hypocrite domination périr de consomption sous un imbécile successeur. Dans un sentiment militaire, et peut-être dans un esprit auquel l'origine de sa famille n'était pas étranger, le futur souverain avait frémi en voyant tomber sans lutte sérieuse un pouvoir affaibli par l'épreuve des siècles et le malheur des temps.
Quand Napoléon P"" eut relevé en France l'ordre monarchique, il s'inquiéta de son isolement. Il parut penser que la monarchie se consolide quand elle est l'axe d'une pyramide, mais qu'elle est faible quand elle ressemble plutôt à un obélisque élevé sur le sable de la démocratie.
Il exprimait à cet égard ses convictions en 1815, en disant à Benjamin Constant : « Il faut une aristocratie et il la faut surtout dans un état libre où la démocratie a toujours une influence prépondérante. Un gouvernement qui essaie de se mouvoir dans un seul élément est comme un ballon dans les airs, inévitablement emporté dans la direction où soufflent les vents. Au contraire, celui qui est placé entre deux éléments et peut se servir de l'un ou de l'autre à son gré, n'est
point asservi. Il est comme ua vaisseau qui est porté sur les flots et qui n'use des vents que pour marcher. Le vent le pousse mais ne le domine pas. »
Le regaM puissant du génie de Napoléon discernait ainsi Técueil qui devait produire plus d'une agitation encore parmi nous, écueil que tant de navigateurs politiques ont méconnu ; tandis que d'autres, en le dîsr'ernant bien, l'ont regardé comme inévitable.
Il entreprit donc la fondation d'une sorte d'aristocratie, et employa à cet ejBFet les dignitaires et serviteurs de son ordre nouveau , et aussi quelques débris de l'ancienne noblesse brisée et appauvrie par la révolution et rémigration. Ce furent ces diverses illustrations qu'il groupa sous des titres imités de ceux de l'ancien régime.
Peut-être chercha-t-il plus par sa création à immortaliser de grands services et à donner à son trôae des ornements nouveaux, éclatants et durables, qu'à assurer à la société française des patriciens véritables. Pour emprunter une image à Rîvarol, il ajouta quelques fleurons à la couronne impériale dont il avait armorié la démocratie française.
Peut-être, tout en laissant les lois du Consulat sur les successions intactes dans leur ensemble, exagéra-t-il, d'un autre côté, par la législation absolue des mawrafs les garanties d'hérédité dont il voulait entourer les distinctions nouvelles. D'une part, on crée difficilement dan? un grand pays des exceptions trop tranchées, et de l'autre des gênes légales remplacent difficilement les a?5pirations des pères de famille. Elles peuvent même affaiblir leur autorité salutaire si le législateur
affranchit leurs descendants de Tinfluence de leur prévoyance et de leurs conseils. Aussi les majorats perpétuels ont-ils jeté dans le sol français d'assez faibles racines; ils n'ont jamais établi rien de semblable à ces coutumes générales qui soutiennent en Angleterre un droit de primogéniture et de masculinité dans la succession ab intestat des immeubles et qui ont résisté encore en 18B9 à une discussion législative; et ils ont compté parmi leurs adversaires quelques-uns de ceux qui en avaient personnellement ressenti le pesant honneur.
S'il pût manquer quelque chose à la sagesse ou à la solidité pratique des bases législatives posées dans l'organisation de 1808, il en fut de même du personnel improvisé de l'établissement nouveau.
Une aristocratie destinée à résumer les éléments traditionnels d'un pays doit s'appuyer, à certains égards, sur la religion des ancêtres, sur l'ancienneté des patronages locaux et, s'il se peut, sur les traditions d'une éducation privilégiée.
On était en 1808, trop près encore de cette révolu-^ lion qui avait tout renversé et qui s'était visiblement, sous quelques rapports, égarée dans la recherche de nouvelles formes religieuses et politiques. L'esprit conservateur de l'aristocratie véritable ne pouvait circuler partout également dans les rangs du patriciat nominalement rétabli. A peine y a-t-il lieu de remarquer aussi que si plusieurs des membres de l'ancienne noblesse avaient reçu des titres du souverain nouveau, quelques rares représentants de ce même corps, fidèles jusqu'à la ténacité à la vieille loi de la sujétion à V homme
étaient restés, soit dans Tisolement de la vie rtirale, soit dans les rangs de Témigration étrangère, et semblaient apporter quelque obstacle à la complète fusion des éléments de la noblesse nouvelle.
Benjamin Constant a pensé, et il est difficile de ne pas penser plus ou moins comme lui, que l'entreprise de Napoléon P"* était nécessairement et radicalement impuissante.
« L'hérédité, dit-il, s'introduit dans des siècles de simplicité ou de conquête ; mais on ne l'institue pas au milieu de siècles de civilisation. Elle peut alors se conserver mais non s'établir (*). »
En présence de la nécessité où s'était cru placé Napoléon P^ d'anoblir en masse des catégories nombreuses de serviteurs, il y aurait peut-être lieu de rappeler, à rencontre des anoblissements trop étendus, les observations d'un publiciste toujours utile à consulter, lors même qu'il est aveuglé par le respect exagéré du passé. « Il y a des familles nouvelles, dit M. de Maistre, qui s'élancent pour ainsi dire dans l'administration de l'Etat, qui se tirent de l'égalité d'une manière frappante et s'élèvent entre les autres comme des baliveaux vigoureux au milieu d'un taillis. Les souverains peuvent sanctionner ces ennoblissements naturels ; c'est à quoi se bornent leur puissance. S'ils contrarient un trop grand nombre de ces ennoblissements ou s'ils- se permettent d'en faire trop de
{*) De VEsprit deconquêle et de VUsurpatioriy part. II, ch. ii.
leur pleine puissance, ils travaillent à la destruction de leurs Etats (*). »
Quelques défauts de détail qu'on puisse signaler dans Tentreprise de Napoléon P'', appuyée d'ailleurs en partie sur des dotations fragiles comme ses conquêtes, sa pensée était grande ; et de respectables fondements, encore debout de nos jours, attestent la puissance de l'architecte. Il y avait un caractère grandiose dans cette pratiqué déduite par généralisation des précédents de TAngleterre, de la Russie et de l'ancienne Monarchie française, et qui faisait du nouveau Livre d'or comme un lexique des victoires de la France (^).
Nul n'hésita à reconnaître les blasons nouveaux, et si qi;elques-uns des descendants de la noblesse ancienne eussent hésité à le faire, on leur eût demandé, non avec la fièvre de l'esprit novateur, mais avec l'esprit d'un respectable magistrat du siècle précédent Q) : di Si le sang qui coule dans une hérédité d'hommes devenue cisive est plus précieux à VEtat que celui qui est sans cesse hasardé et répandu pour lui ? en ajoutant au besoin avec le même écrivain que : VilluS'
(^; Considérations sur la France. Londres, 1797, p. (&3.
(2) L'amiral Russell avait été fait vicomte de Barfleur après la victoire de la Hogue, M. de Grillon avait reçu la titre de dvç de Mahon au xviii* siècle, SouwaroiT avait été surnommé llalibki.
Quand Napoléon reprit ce système, il généralisa une pratiqtie dont le prototype était d('jà dans les traditions de Taristocrdlie romaine .
Le maréchjal Bugeaud a gagné le titre de duc ûlsîy là où les Scipions gagnèrent le titre d^ Africains,
(>/ Montclar : Recherches sur V Esprit des Lois,
DE L'ARISTOBRATIE 111
tration moderne n^a au-dessus d'elle que Villustration antique et soutenue. »
Louis XVIII reprit et continua quelques-unes des traditions impériales sous le rapport qui nous occupe, Mais Taristocratie de son règne, concentrée dans la Chambre des pairs, sous la garantie puissante de l'hérédité, ne se trouva bientôt qu'au second rang des pQuvoîrs pubjics, par le balancement définitif des influences entre les deux parties de la représentation nationale. Ce qui manqua surtout à l'aristocratie de cette époque fut la possibilité de l'harmoniser avec la haute bourgeoisie, et de s'assimiler certains de ses éléments. Cet accord, qui eût été si utile au point de vue de la durée du gouvernement d'alors, fut-il impossible par le fait des deux class(îs, ou de l'une d'elles seulement? Je penche pour la première hypothèse, sans vouloir décider ce point d'histoire rétrospectif.
Ce fut alors que le déclin de l'aristocratie en France fut caractérisé en termes énergiques, qui expriment surtout, l'orgueil de la bourgeoisie à son égard, par la bouche de Royer-CoUard, dans la discussion de la loi sur la presse en 1819.
« La démocratie coule à pleins bords, dans la France, dit-il, telle que les siècles et les événements l'ont faite. L'industrie et la propriété ne cessant de féconder, d'accroître, d'élever les classes moyennes, elles se sont si fort rapprochées des classes supérieures, que pour apercevoir encore celles-ci au-dessus de leurs têtes, il leur faudrait beaucoup descendre.
» Sans doute, et j'aime à le dire en ce moment, le monde doit beaucoup à l'aristocratie, elle a défendu le
berceau de presque tous les peuples, elle a été féconde en grands hommes, elle a honoré par de grandes vertus la nature humaine ; mais de même qu'elle n'est pas de tous les lieux, elle n'est pas de tous les temps, et je ne l'insulte pas en lui demandant si elle est du nôtre. J'entends le mot, je ne vois pas la chose. La voix du commandement aristocratique ne se fait plus entendre au milieu de noijs. »
Je ne sais si le commandement n'est pas ici de trop, et je crois que les lords d'Angleterre persuadent ou modèrent un peu plus qu'ils ne commandent.
Quoi qu'il en soit de la justesse de tel ou tel mot, dans le discours que nous venons de rappeler, l'aristo • cratie de la Restauration tomba avec le trône de Charles X, ayant plutôt laissé certaines traces de son indépendance que les souvenirs d'une véritable influence politique conforme à sa situation officielle, et prouvant la confiance dans son principe.
Il y a peu à dire des rares continuations de l'institution nobiliaire dans quelques actes isolés de la royauté de 1830 et du second empire.
Quoique, suivant Machiavel et Montesquieu, la monarchie et l'aristocratie soient solidaires, on ne saurait nier que le courant des idées démocratiques semble rejeter très-loin de nous l'étude des faits ou des institutions eriipreintes d'aristocratie.
On répète en effet sans cesse que la France est une démocratie (* ). Il est vrai de dire que la France est
(f) Un auteur de nos jours a pensé que la forme politique seule manquait au couronnement de la démocratie française. « En donnant indifféremment le nom de démocratie aux Etats-
dans les grands pays de l'Europe celui où la démocratie est la plus puissante et le plus souvent agitée. Mais ce n'est point tout à fait cependant une démocratie achevée qu'un Etat où les titres nobiliaires sont portés et recherchés dans certaine mesure, où la magistrature est inamovible, où l'une des chambres est depuis longtemps composée de membres nommés à vie, où une armée permanente compte des états-majors considérables ; un pays où il existe quelque chose comme des privilèges de juridiction pour certains dignitaires (*) et où, sauf le Corps législatif et les Conseils locaux, aucune position judiciaire et administrative n'est déférée par l'élection populaire Q. Une loi réprime, il
Unis, à la France constitulionnelle républicaine ou impériale, on veut dire simplement que la société de ces divers pays et de ces diverses époques est une société démocratique, ce qui est vrai. Ce n'en est pas moins faire un abus du nom de démocratie que de le prodiguer à tous les Etats dans lesquels la société est incontestablement démocratique. Il faut de plus pour que rex(5ression soit juste que cette société démocratique soit politiquement constituée en démocratie, qu'elle soit en possession d'un gouvernement démocratique, en d'autres termes que le peuple s'y gouverne lui-même, selon la volonté du plus grand nombre et en observant la loi des majorités. »
Cette appréciation de la société française du xix* siècle faite par l'auteur de la France nouvelle (p. 4 et 15 ) ne nous paraît pas complètement juste. De môme qu'il y a dans la législation politique de la France un mélange de démocratie et de débris dos régimes anciens, la société et les mœurs renferment le môme mélange. L'ingénieux auteur le constate lui-même à propos de la Légiond'Honneur, du maréchalat; et c'est avec plus de justesse, suivant pous, qu'il parle (p. 19) d'une société en marche vers la démocratie.
(«)Les Sénateurs, les Conseillers d'Etat, les Evoques, les Préfets, etc.
(2)Burke {Réflexions sur la Révolution de France {V. la traduction française, Z* édition. Paris, Laurent Ois) disait (p. 24) : a La société de la Révolution, qui, soit qu'on la prenne individuellement
est vrai , Tusurpation de monosyllabes honorifiques dans les noms de famille ; mais le goût de ces certificats d'une origine antérieure à la grande création de 1789 proteste, à certains égards, contre Tidée républicaine de supprimer tous les souvenirs des siècles précédents.
Il y a donc, dans l'emphase du procès-verbal de l'existence démocratique de la nation française, quelque chose de tant soit peu exagéré, et qu'on remplacerait peut-être avec avantage, en disant que la France recèle encore d'assez nombreux éléments aristocratiques renouvelant chaque jour leur abdication par le défaut d'esprit politique, par la légèreté des occupations et des goûts, par l'inhabileté et les faiblesses de l'éduca^ tion, par Tinfluence des-lois de succession, enfin par l'entraînement du milieu général (^).
Autour de ces éléments supérieurs politiquement brisés et abâtardis, la démocratie s'agite elle-même avec une organisation fort incomplète.
Il est probable que la ténacité des vestiges d'aristocratie qui subsistent en France , reste en rapport se-
ou collectivement, n*a certalDement pas dans son sein un seul droit de«uffrage pour Pélection d'un roi. »— On peut encore répéter cela en 1869 ; et malgré mon respect pour le suffrage universel, je ne vois pas que personne ait régulièrement droit de suffrage pour rélection d'un empereur.
(1) « Ce n*est pas que la matière aristocratique nous fasse défaut en chair et en noms, mais il y manque ce qui pourrait faire un élément politique, je veux dire cette force d'opinion et de respect, née de Thistoire, lentement élaborée pendant le cours des âges, au service de ces grands intérêts humains : ordre, liberté, progrès. Il n'en faut pas moins pour élever une caste au sommet d'une société, pour l'ériger en arbitre suprême, en pouvoir universel et modérateur. » {Revue des Deux • Mondes du 16 mars 1862, ai^ ticle de M. Dupont-White. )
cret avec celle du principe monarchique lui-même : car la monarcliie et Faristocratie sont des fonnes parallèles du principe d'autorité (*).
' Nos voisins prétendent que sans un coi*ps intermédiaire entre le souverain et le peuple, une force secrète emporte tour à tour des sociétés mal assises vers l'autorité absolue et capricieuse d'un seul, ou vers Tanarchie résultant des prétentions du grand nombre. « Aucune autre institution, a dit un publiciste anglais, ne peut protéger une nation contre la légèreté des cours, et la légèreté encore plus grande de la multitude. Parler de monarchie héréditaire sans quelque autre élément de respect héréditaire dans la république, est l'absurdité d'un petit esprit Q). »
Il faut reconnaître que ceux qui pensent ainsi ont pu tirer souvent argument de l'instabilité des établissements monarchiques en France. Qu'on songe aux causes morales qui favorisent les révolutions dans notre pays, qu'on étudie cette magie des circonstances au milieu desquelles se formeat les idées primitives de notre jeunesse française !
Voici un citoyen qui grandit dans sa ville ou son village ; aperçoit-il autour de lui quelque chose de durable d^^ns l'ordre politique ! Né voit-il pas sans cesse,
(*) Voir -notre chapitre premier» L'histoire de la Hongrie modenie montre, comme celle de l'Angleterre, combien les révolutions dans les pays aristocratiques se réconcilient avec le principe monarchique plus aisément que dans les pays démocratiques.
(2) Burke, parlant de Tamiral Keppelï^^disait : « He felt that to talk of hereditary monarchy without any Ihing else ofhereditary révérence in the Gommonwealth, was a low-minded absurdity. » {(Juarterly Review, janvier 1859, p. 65.)
au contraire, les influences clianger et passer de famille en famille, les habitations principales où siège le luxe ou Taisance tour à tour vendues et divisées : souvent enfin l'ancien château, s'il en reste quelque chose dans le voisinage, en jpartie démoli ou peuplé de ménages rustiques qui s'en divisent les compartimente ? Comment veut-on que ce citoyen, portant plus tard ses regards sur le gouvernement de son pays, répugne à en voir changer les hauts dépositaires, et recherche, même dans la position la plus enviée de l'Etat, cette stabilité dont il n'a entrevu l'ombre dans aucune position secondaire de la société?
Ainsi, les mœurs ne sont pas dans notre pays complètement démocratiques : mais les idées et une partie des lois le sont et le deviennent chaque jour davantage ; tellement que pour écrire sur l'aristocratie, il faut s'abstraire du spectacle qu'on a sous les yeux, et se reporter surtout aux exemples de peuples étrangers ou aux souvenirs des institutions du passé. Pour chercher à peindre cette forme politique avec quelque vérité, nous avons dû notamment prendre sous plus d'un rapport le rebours du spectacle et des idées de notre pays.
Comment résumer cependant les causes qui ont donné à l'aristocratie de si belles destinées en. Angleterre, et en France un sort aussi différent ?
Delolme a pensé que le grand pouvoir des rois normands avait amené dans la Grande-Bretagne l'union de la noblesse et du peuple, et que, par là, l'aristocratie britannique avait acquis un caractère plus libéral et plus populaire.
On ne saurait nier l'influence d'une cause de ce genre,
non plus que celle des conduites différentes dans le gouvernement politique central des Etats que je compare ; et cependant je crois ces causes, en quelque sorte contingentes, sans rapport suffisant avec la grandeur des différences, entre le sort des deux aristocraties .comparées, dans des Etats géographiquement si peu éloignés.
11 est probable que dans les temps modernes, comme dans l'antiquité, les qualités de l'esprit aristocratique ont été plus ou moins l'apanage de certaines races.
Si les Doriens et les Ioniens ont différé sojis ce rapport, pourquoi les Anglais et les Français n'auraientîls pas eu dans leur physiologie morale des directions analogues et divergentes, à cette époque du passé surtout où les peuples ne communiquaient presque point entre eux, et étaient profondément isolés sous l'action particulière de leur génie national ?
Là, on a pu voir plus de grave résignation à l'ascendant héréditaire de certaines familles.
Ici, plus d'indépendance et d'affranchissement dans les caractères personnels.
Là, un droit^barbare primitif se modifiant et s'adoucissant lentement lui-même.
Ici, les traditions d*un droit romain très-cultivé, et généralement favorable aux pratiques de l'égalité civile et politique.
Là, un esprit de conduite plus habije dans les chefs d'uue aristocratie, dont les services ont été décisifs pour grandir la destinée de la classe régnante.
Ici, des qualités et par suite des circonstances contraires.
Là, des habitudes de colonisation ont fourni, au prix de dures séparations, une issue régulière aux éléments enexcès dans la famille et dansjla société. Le calme intérieur de l'Etat et Tunion de ses membres ont paru s'entretenir par la force des ramifications du dehors.
Ici, au contraire, la concurrence, enfermée pour ainsidire dans le champ clos fatal d'un territoire chéri, a perpétué les rivalités de familles, de classes, de partis. L'esprit de division a déchiré les patrimoines, dispersé les foyers, scindé et armé réciproquement les opinions., «brisé la hiérarchie et imprimé au sentiment national la direction démocrtique.
Voilà l'esquisse des causes qui, suivant moi, doivent ajouter h celles qii'a relevées Delolme, pour expliquer ce que j'appellerai le cours et le volume différent de deux fleuves, descendus à peu près du même sommet.