V. Bluntschli, Allgenuims Staatsrechtjp. 325, t. I
berté et de Tég-alité à la fois. La démocratie vraie favorise ces deux principes d'une manière simultanée, et réciproquement , en les développant , on fortifie la démocratie. Je sais cependant que cette opinion n'est point partagée par tous, et qu'elle peut trouver des contradictions éventuelles dans l'entraînement des majorités oppressives ou envieuses, qui peuvent méconnaître dans les démocraties le droit des minorités. C'est, suivant moi, un danger, ce n'est pas une conséquence nécessaire du principe démocratique c).
Quand je considère la démocratie comme pouvant allier un jour la liberté à l'égalité, c'est assez dire que je ne regarde pas ces deux principes comme essentielleme. opposés , mais plutôt comme naturellement connexes. Si l'on peut voir l'apparence du contraire, c'est dans certaines situations plutôt accidentelles et transitoires ou indécises que normales, définitives et tranchées. Les écrivains qui se sont inspirés exclusivement de ces circonstances ont cru apercevoir entre
(*) Vespril dVgalilé n*exerce pas seulement son influence dans les démocraties par les dispositions qui favorisent la parité de situation entre len individus membres do l'Etat ou de la famille ; il influence aussi la situation respective des circonscription» dans lesquelles le pays est distribué.
Les fonds communs entre déparlements, qui ont existé et existent encore dans une certaine mesure entre les départements français, entre les ressources des paroisses de Paiis pour les pompes funèbres, etc., dillérencient sous ce rapport beaucoup Tadministration française de celle de nos voisins, qui laissent subsi:>ter par exemple des différence» énormes entre les charges des divers districts de Londres. {7'railé des ImpôU^ 2* édition, i. IV, p 136).
la liberté et Tégtilité des distinctions plus profondes que celles qui existent, suivant moi, en réalité.
J'ai été souvent conduit à cette réflexion en lisant un écrivain fréquemment cité dans ces pages, écrivain qui a laissé parmi nous de profonds souvenirs, et qui a fait faire des progrès réels à la science politique. Tocqueville s'attachait à distinguer la liberté de l'égalité (*). Comprenait il suffisamment que ces deux sentiments ont une racine commune, qu'ils reposent l'un et l'autre sur la lutte contre la supériorité ! Si toute servitude repose sur l'inégalité entre le maître et l'esclave, toute inégalité d'autre part entraîne un certain assujettissement de l'inférieur envers le supérieur.
On peut voir, il est vrai, une sorte de démocratie sous le despotisme d'un chef; mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est une démocratie en voie de formation, et dont le chef sert ou est obligé de tolérer le développement : ce n'est pas une démocratie achevée. Si elle l'était, elle supprimerait dans ce chef l'ascendant sérieux, l'éclat, le droit à l'hérédité. L'Amérique en est la preuve, et sur son sol placé dans des circonstances exceptionnelles, l'égalité et la liberté se servent et s'appuient réciproquement comme deux fc^œurs naturellement amies, et que des accidents superficiels divisent en apparence partout ailleurs Q.
(f) Voyez, dans la Revue Nationale de mai ISGS, l'article de M Poitou sur Tocqueville.
(2) Outre la contradiction de principe entre la monarchie et la démocratie pure, il est facile de constater des contradictions sur des questions pratiques. Telle est la dissidence des deux tej danees au sujet de la force armée. Les souverains aiment des troupes
Quant à la liberté aristocratique, la seule qu'admettent certains esprits (*), elle est un pouvoir divisé, et là encore elle s'allie à certain degré avec l'égalité entre les chefs qui la possèdent et l'exercent (^),
Je sais cependant que cette liberté aristocratique avec ses discussions paisibles, régulières, parfois savantes, a été regardée par quelques-uns comme Tunique forme de la liberté politique, et les entraînements accidentels du pouvoir des masses paraissent à ces penseurs la négation de cette liberté.
Tout en reconnaissant à chacun une grande liberté dans le choix de son vocabulaire, comment méconnaître la liberté politique d'un pays dans lequel chacun contribue non-seulement au choix des législateurs, mais encore à celui des magistrats exécutifs ou judiciaires?
Que tous les peuples ne soient pas préparés à cette
permanentes considérables, qui soient placées sous leur commandement Les démocraties ont ejcprimé un sentiment contraire par l'organe de James Madison lorsquUl a dit : a Une milice armée et exercée est le plus ferme boulevard de la République. Sans armée permanente, leur liberté ne peut être en péril, et avec de grandes armées elle ne peut être en sûreté. »
(*) Un poète allemand a solennisé la doctrine de la servitude inhérente au pouvoir populaire dans les vers suivants :
Die wahre PœbelherrAchaft, Nicbt wo Sophoklès einst trug Krtenze regierte der Pœbel, DocU wo S.Umper Krœnze ernten regiert er gewisa. ^
P(Bl)el nnd Zwangherrschaft sind Innlg TerschwUtert; die Frelkelt Hebtein gel«nteite« Volk Uber den Pœbel empor.
(Comte AngoBte de Platem )
(2) C'est de la liberté aristocratique seule que Milton a pu dire :
And if not eqaal, yet free
Eqnallj free, for orders «ad degrees
jRr not with llberty, bat veU eonsibt.
Paradis perdu^ Hrre I".
forme de constitution, qu'elle ait des inconvénients dans telle ou telle de ses applications prématurées : je ne le nie point, et cela peut prouver que la liberté politique doit avoir des bornes dans plusieurs sociétés données, qu'elle ne doit pas être l'objet d'un culte indiscret et insensé ; mais il me paraît arbitraire, pour éviter une pareille conclusion, de faire violence au sens logique des mots, et de ne pas voir la liberté politique dans l'intervention la plus grande de tous les citoyens dans le Gouvernement, réservant le nom de libertés civiles ou de libertés individuelles pour d'autres droits que nous avons indiqués ailleurs.
Sous la préoccupation dont j'ai parlé et que je crois avoir été un peu excessive, Tocqueville s'est posé cette question : si jamais le despotisme venait à s'établir chez les nations démocratiques, quels seraient ses caractères ?
« Il serait, suivant la réponse de l'écrivain, plus étendu et plus doux ; il dégraderait les hommes sans les tourmenter. . . Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance... L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses ; elle les a préparés à les souffrir,- et souvent même à les regarder comme un bienfait... J'ai toujours cru, ajoute-t-il, que cette sorte de servitude régléfj, douce et paisible, pourrait se combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu'il ne lui serait pas impossible de s'établir même à l'ombre de la souveraineté du peuple, »
Cette vue est ingénieuse ; elle est pleine d'allusions à un état politique connu ; mais elle exprime suivant nous une appréhension mal fondée et chimérique.
La même flamme qui entretient la jalousie de l'égalité produit aussi Tamour de la liberté, et en conserve . le feu au milieu des concessions que peuvent imposer la forme d'un gouvernement donné, ou les traditions d'un grand. pays, attaché aux précédents de son histoire, et s'efforçant de les concilier avec les aspirations de sa vie et de sa pensée nouvelles (*).
L'idéal de la démocratie, c'est l'humanité se gouvernant elle-même dans l'égalité et la liberté (^) ; c'est le pouvoir se confondant en quelque sorte dans la vie sociale et se morcelant à l'infini entre tous les membres de la société.
Le jury a jugé ; vous le voyez rentrer dans la foule.
Un spectacle analogue se reproduit dans les pays de démocratie pure pour des fonctions très-différentes.
Le soldat a combattu : à peine la guerre finie, il redevient citoyen.
(S « Il n'est point de républi(|ue où Tégalité, la liberté, en un mot une parfaite démocratie se trouvent avec moins de mélange que dans celle des Âctbéens. » (Polybe, Histoire de la République romaine^ liv. ii. ch. 7.)
(2) M. Vacherot a fait observer avec raison que \sl justice et la fraternité ne pourraient servir de base à une définition de la démocratie : il a bien senti les rapports de légalité et de la liberté ; mais quand 11 a dit « le vrai principe de la démocratie est la liberté, » il a pu rencontrer un idéal vers lequel elle tend, mais nullement une défiuition de la démocratie elle-même qui, comme forme politique, nous parait se résumer dans la souveraifieté de tous, et il faut bien le dire, la souveraineté du nombre par conséquent. (V. l'ouvrage de M. Vacherot sur la. Démocratie, ch. i*'.)
Le chef du pouvoir exécutif a gouverné : il descend du pouvoir, et la volonté du peuple dominant la loi ne lui permettrait pas de solliciter le renouvellement indéfini de son mandat. Le président des Etats-Unis, rarement réélu même une seule fois, retourne dans la vie privée sans autre marque d'honneur que la franchise postale (*).
Le fonctionnaire inférieur a administré plus ou moins longtemps pendant la durée de Tinfluence de son parti : il rentre dans la foule, et rien, ni une décoration, ni une pension de retraite ne pourra le distinguer des autres citoyens (^).
Il y a, ce me semble, quelque chose d'analogue dans la répulsion que lord Brougham attribue aux démocraties contre le système des religions d'Etat, suivant les considérations qu'il développe dans ses Principes du gouvernement démocratique et du gouvernement mixte (^).
D'après lui, il est à peu près impossible d'avoir une religion nationale reconnue dans une démocratie. Un clergé exerçant ses fonctions à vie, indépendant de
(*) De Hock : Les Finances et l'Histoire financière des Etats- Lhiu (en allemand), p. 34.
(-) Voyez De Hock, p. 39, et de plus le chapitre sur radminislration et la justice dans l'ouvrage de M. Koib sur la Suisse, Z* édiiion, en allemand. Au contraire dans les pays aristocratiques, les pensions sont très- élevées. Dans un document renfermant la liste diplomatique, en Angleterre, au commencement de 1868, j'en vois inscrites plusieurs de 1,700 1. st. et au-dtssus. Il est naturel que là où règne le principe de la réversibilité du mérite par voie d'hérédité, il soit aussi admis entre la virilité et la vieillesse de riiomnie public.
^8) Ch XVI.
tout le monde, et nommé sans aucune intervention du peuple, ne saurait exister dans une démocratie, où les juges eux-mêmes, quoique nommés par le peuple, ne peuvent demeurer inamovibles qu'à la condition qu'il y ait droit d'appel à la législature, et que le jury limite leur pouvoir. En Amérique chacun paie sa religion, et il n'y a pas de religion nationale ni même de religion officiellement reconnue.
Cje sentiment de l'égalité qui supprime les barrières entre les classes, comme celles qui arrêtent le mouvement de la liberté humaine, paraît aller dans la démocratie jusqu'à vouloir modifier la supériorité traditionnelle et physiologique de l'un des sexes de l'humanité. C'est dans la démocratie américaine que l'idée de l'émancipation de la femme et de son admission à certains grades professionnels, dans la médecine, par exemple, s'est fait jour avec le plus de force dans notre siècle, et un de nos journaux (*) avait cité récemment la pétition d'une dame américaine pour l'admission à la fonction consulaire, lorsque nous avons aussi appris que le droit de suffrage venait d'être reconnu aux femmes dans l'un des Etats-Unis d'Amérique (^).
(*) Moniteur du 31 mars 1867.
(2) Moniteur du 9 mai 1867 : il s'agit du "Wisconsin.M. Vacherot, qui a été si radical dans Pappréciation des conditions sociales de la démocratie, avec lesquelles il regarde les positions de domestique, fermier et commis comme incompatibles, parait moins chercher à réagir contre les conséquences de Porganisation féminine . « Toutes les femmes, dit-ii, quelle que soit leur condition, depuis la chaumière jusqu'au palais, ont la même fonction et la môme destinée. Bonne institutrice de Tenfance, digne compagne de
L'idée de la liberté égalitaire est tellement inliérente à la démocratie que ses conséquences débordent de la sphère politique, et se répandent dans toutes les institutions des pays placés sous son influence.
Cette idée modifie dans le sens des codifications la forme de la législation générale (*), pénètre la sphère du droit civil, et entre autres conséquences restreint ou supprime Temprisonnement pour dettes. Elle adoucit les lois criminelles, soit dans les formes de la poursuite, soit dans la nature et le mode d'application des peines.
M. de Tocqueville (^) a vu même dans le maintien delà mise en liberté sous caution, dans la législation américaine, un legs des anciennes institutions arîsto-
rhomme, habile ménagère, il est peu de femmes qui ne trouvent leur vie bien remplie par ces œuvres modestes, etc. w p. 136.
{*) Le sentiment de l'intérêt du grand nombre se traduit dans Tordre juridique par diverses conséquences.
Les aristocraties paraissent avoir souvent accepté volontiers l'influence exclusive de la tradition et du savoir des jurisconsultes, 'lans Tordre des débats touchant Tapplication des lois aux litiges particuliers.
L*esprit de la démocratie est de mettre le droit à la portée de tous, dans des codifications qui ne laissent aux professions judiciaires que Pinfluence dont il est impossible de les priver. Gom* mont la loi ne serait-elle pas écrite et claire pour tous, quand il appartient à tous de concourir à sa modification?
Mais si Tesprit de la démocratie est favorable aux débiteurs, ce n'est pas seulement par la nature des poursuites qu'elle autorise contre eux ; c'est encore par des privilèges qui rendent insaisissable une certaine partie de l'avoir des débiteurs, et qui par conséquent la mettent à l'abri des poursuites des créanciers. Il existe un privilège de ce genre jusqu'à concurrence de 2&0 dollars à New- York et dans le Texas. (V. notre Histoire des impôts généraux, etc.^ p. 135.)
(2) De la Démocratie en Amérique, ch. ii.
142 DE LA DÉMOGRATIE
cratîques de la Grande-Bretagne. Je crois qu'il exagère un peu la faveur possible pour le riche dans ce système, dont l'application peut évidemment se proportionner aux conditions et aux fortunes diverses des prévenus.
Le libéralisme de la démocratie en matière judiciaire semble avoir affaibli quelquefois la répression, et Xénophon allait jusqu'à prétendre que les amis de la vie déréglée choisissaient volontiers la résidence dans les pays soumis au régime populaire (*). Ou sait que les Etats-Unis de l'Amérique du Nord sont fort indulgents pc\ir certains délits commerciaux sévèrement punis dans notre Europe. Je ne loue pas cet excès de relâchement ; je le constate et l'explique.
Du principe de l'égalité dans la démocratie découle l'introduction de l'élection, non-seulement pour remplacer l'hérédité et la vîagérité (qu'on me passe l'expression), dans la constitution du pouvoir exécutif, mais encore pour remplacer les délégations ordinairement conférées par le pouvoir exécutif sous d'autres constitutions, soit qu'il s'agisse de la nomination des juges, de celle des officiers de l'armée, ou de celle des membres de la chambre sénatoriale, dans le cas où
(*) Voir la citation curieuse de louvrage de Xénophon sur la république d'Albèi;es au ch. ii, iusérée dans la Philosophie politique de lord B'ougham, partie II, p. 217.
Xénophon a pu dire que dans sa patrie le sort des méchants était préférable à celui des honnêtes gens. (V. p. 311,1 Bluntschli, AUgemeines Staatsrecht. « La forme dt^mocratique supporte plus facilement la méchanceté de la foule que la supériorité de quelques citoyens. » {/6., p. 318.)
on en admet Texistence, ce qui n'est pas le vœu le plus naturel des démocraties pures (*).
Je ne dois pas oublier de mentionner non plus les tirages au sort qu'aimaient les démocraties antiques et qui ont exercé la sagacité des historiens politiques. Ou il faut admettre un nivellement extrême des aptitudes dans ces sociétés peu nombreuses, ou il faut imaginer, pour admettre la vérité des assertions traditionnelles à cet égard, qu'une partie des citoyens admissibles s'écartait volontairement des chances du sort. C'est la supposition que fait lord Brougham (^) à propos de la formation du Sénat de l'antique Athènes.
Reconnaissons du reste tout ce que le sort a d'égalitaîre. La lutte de l'élection peut toujours laisser des chances au nom, aux avantages de famille, à l'adresse et à l'intrigue comme au mérite. Le sort est à l'abri
(<) A Athènes VEccksia avait absorbé presque complètement le pouvoir du Sénat, si nous nous reportons aux détails donnés par lord Brougham dans sa Philosophie politique, partie II, p 213. On peut trouver une idée de ractivité électorale aux Etats-Unis, dans une correspondance du Moniteur insérée au numéro du 21 novembre 1867, où on lit ce qui suit : « Les électeurs incrits ont à choisir pour l'Etat (de New-York) un secrétaire, un tri'sorier, un ingénieur en chef, un contrôleur des dépenses, un commissaire des revenus, un avocat général, un inspecteur des prisons, c-nq séna- »teurs et vingt et un membres de la législature. » Pour le district judiciaire et le comté, suit une catégorie d'emplois non moins variés auxquels le suffrage universel doit pourvoir.
(2) Philosophie politique, partie II, p. 217.
Sur d'autres applications caractéristiques du tirage au sort dans cerlaines républiques. (V. iUd.^ p. 358 et 376.)
M. Dupont-White pense, d'après Heeren, qu'un examen se combinait avec l'indication du sort {La Centralisation, p. 271). Yoj^ez aussi à ce sujet V Esprit des Lois, édit. do 1838, t. I'% p. 46, Ilv. II,
cb. TI.
de tous ces reproches, et il n'y a pas de rouage plus démocratique, après Tapplication collective et directe du droit de la souveraineté populaire.
Le propre de la démocratie pure est de réserver au peuple tout ce qui peut lui être abandonné, et de maintenir les délégués de l'autorité sous l'influence deTopinion et de la volonté des citoyens, par l'organisation de mandats électifs d'une courte durée.
La mobilité naturelle de la démocratie entraîne en effet l'exercice direct de la souveraineté par les masses là où leur développement et leurs proportions numériques le comportent, comme dans certains cantons de la Suisse et dans l'intérieur des communes de l'Amérique du Nord (*).
Lorsqu'une délégation personnelle est cependant inévitable, la démocratie préfère la multiplicité et la concurrence des délégués à la concentration de leur pouvoir. On peut comprendre sous ce rapport les dixneuf fonctions principales comptées par Tocqueville dans l'organisation communale de la Nouvelle- Angleterre.
Quant à la durée des mandats, la démocratie a des instincts depuis longtemps constatés. « Excepté Taréopage, il n'y avait point à Athènes de places viagères, toutes étaient annuelles Q). » A Florence et à
(•) Démocratie en Amérique ^ ch. iv.
(2) Démocratie en Amérique^ ch. ix. — Lord Brougham, Political philosophy, partie II, p. 210. « Les Athéniens nommaient dix généraux pour commander à tour de rôle chacun pendant un jour la même armée. » (Proudhon, sur la Guerre, t. I", p. 215.)
Sienne au moyen-ftge, on a vu des magistratures conférées seulement pour deux moîs (*).
Suivant l'observateur des institutions américaines déjà cité par nous :
« Le peuple nomme directement ses représentants, et les choisit en général tous les ans, afin de les tenir plus complètement dans sa dépendance (^). » Ce sont presque, au milieu de l'Amérique du Nord, les tenanciers at will de l'aristocratie britannique .
Non-seulement ce système constitue pour les fonctionnaires une plus grande sujétion relativement aux masses, mais en outre il multiplie le nombre de ceux qui peuvent traverser l'emploi ; et il universalise la fonction jusqu'à un certain point.
Ainsi rapetisses par la division du domaine de l'autorité et par sa courte durée, les fonctionnaires des démocraties le sont aussi par les traitements : ceux du moins qui sous d'autres aspects pourraient concevoir quelque orgueil de la nature de leur mandat, sont réduits à des émoluments minimes.
« Dans les démocraties, dit Tocqueville , ceux qui instituent les traitements étant en très-grand nombre
(*)6roughain, ibid., p. 316 et 358.
(2) Broughàm, Principlei of démocratie and of mixed Governinent»
Je crois voir quelque effet de ce principe dans la disposition de
certains Etats monarchiques à conférer les emplois pour des durées
limitées. Ainsi, si je suis bien informé, dans la monarchie des
Pays Bas, qui retient plus d'un vestige des mœurs républicaines,
divers fonctionnaires dont le mandat est ailleurs illimité, tels que
les juges de paix cantonaux, sont nommés pour un terme fixe
de sept ans.
ont très-peu de chances d'arriver jamais à les toucher. » C'est la raison de fait qui restreint le chiffre des traitements supérieurs. Mais la raison de droit est tirée des ressources dangereuses, qu'un salaire très-élevé donnerait à la brigue de ceux qui veulent acquérir le pouvoir, ou qui chercheraient à en prolonger l'exercice au delà de sa durée légale (*).
En Amérique, les fonctionnaires d'un ordre secondaire sont plus payés qu'ailleurs, mais les hauts fonctionnaires le sont beaucoup moins Q. Quelques publicistes ont vu dans les petits émoluments des fonctionnaires démocratiques, une garantie de choix meilleurs (').
S'il convient que dans les démocraties les salaires publics soient minimes, il convient aussi que les places, quoique nombreuses, ne soient pas gratuites. Tout cela se retrouvait dans l'organisation athénienne de l'Antiquité. Les citoyens qui venaient à XlE.cchz\a recevaient
(') V. le Discours de Franklin sur ce sujet.
(2) Ch. XIII. Tocqueville.— Y aurait-il une certaine réaction à cet égard dans le fait annoncé au Moniteur français du 20 mars 1867 : d*un commissaire de l'éducation, sorte de ministre de Tinstruction publique fédéral au traitement de 4,000 livres sterling. Toujours est-il que dans un ouvrage tout récent on lit ce qui suit : « Parmi les employés civils autres que le président, le vice-président, les ministres, les envoyés diplomatiques et consuls, aucun n'a un traitement supérieur à 8,000 dollars *, les places les plus importantes de Padministration centrale sont appointées à 4,000, 3,000, 2,600 dollars et même moins. r> {Les Finances américaines de M. de Hock, p. 39.)
(3) « Toutes les précautions sont d'accord si les magistratures ne tentent pas Tavidité. Les pauvres préféreront . des occupations lucratives à des fonctions difficiles et gratuites. Les riches occuperont les magistratures parce qu'ils n'auront pas besoin d'indemnités. » (Benjamin Constant, Principes de polUiquCt P« 101.)
40 centimes par jour, mais les orateurs publics, les sénateurs et les membres de l'aréopage formés en cour de justice n'avaient pas. plus du Rouble Q).
Si après avoir étudié les corollaires du principe démocratique dans les détails de l'organisation intérieure d'un Etat, on s'occupe de son influence sur les idées générales, et sur les dispositions morales des peuples, il y a lieu de constater certains faits dont la permanence est incontestable .
Le premier est, suivant nous, le goût qu'ont les démocraties pour le gouvernement de la parole. H y en a, à ce qu'il semble, deux raisons.
La parole est justiciable des masses qui l'entendent et la jugent. D'autre part, l'éloquence n'est pas toujours le produit d'une instruction spéciale ni d'une expérience longtenps attendue ; elle est souvent le don de la nature ; elle est accessible à tous.
Peut-être sous ces divers rapports les peuples qui aiment la parole, surtout sous sa forme la plus théâtrale, vont-ils naturellement plus vite que d'autres dans les voies de la démocratie : « Chez les Athéniens, a dit quelque part Fénelon, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole (^). »
(<) Brougham, p. 215 et 224.
(2) Quand le gouveraement demeure concentré dans les chan« celleries et les cabinets, l'habitude du silence y pousse au mépris de Fart de la parole, et il n'est pas sans intérêt de constater sous ce rapport que le xviii* siècle français comprenait presque aussi peu l'éloquence de Démosthène que le mérite de l'architecture gothique. (Voyez sur les jugements du marquis d'Argenson , à l'égard du grand orateur, rarticle de M. de Vallée, dans le Moniteur du W d4cembre 1867.) , ^ —
Puisque j'ai parlé du goût des démocraties pour la parole, j'ai indiqué tout à la fois un de leurs avantages, une de leurs splendeurs et un de leurs dangers. La rhétorique versatile et sophistique est Tun des plus grands fléaux des démocraties, et il faut dire avec Fénelon : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes (*). »
(<) Fénelon, Lettre sur V Eloquence.
Quand je parle des qualités & désirer chez les orateurs, le n'entends pas en outre nier l'utilité de la patience chez ceux qui les écoutent, et je pense que la démocratie française en particulier ne méritera jamais qu'on lui rappelle l'épigramme de Byron.
(f Oar firitish Commons sometimes deign lo bear: A Gallic Senate hath more tongue than ear. »
The Age of Bronze,
Bossuet a été plus véhément contre les rhéteurs politiques que Fénelon :
« Tout flatteur, quel qu*il soit, est un animal odieux \ mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe dUndocilité, et cette liberté farouche qui est la cause des désordres, je ne sais lequel serait le plus honteux;.... Sous prétexte de flatter les peuples, ce sont en elTet des flatteurs, des usurpateurs et des tyrans, car en parcourant toutes les histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. C'est toujours ou leur liberté qu'on leur veut rendre, ou leurs biens qu'on leur veut assurer, ou leur religion qu'on veut rétablir. Le peuple se laisse flatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit la souveraine puissance dont on le flatte; et il se trouve que ceux qui flattaient les peuples sont en efl'et les suppôts de la tyrannie. C'est ainsi que les Etats libres se font des monarques absolus... C'est ainsi que les Etats monarchiques se font des maîtres plus absolus que ceux qu'on leur fait quitter, sous prétexte de les afi'ranchir. Les lois qui servaient de rempart à la liberté publique s'abolissent, et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. » {Politique de Bossuet^ p. 285-237.)
Une autre particularité de l'esprit démocratique, à savoir le dégagement de toute idée étroite de catégorie et de caste, produit la largeur des idées, des sentiments, des sympathies, et semble limiter dans les démocraties Tégoïsme national : ce qui a fait écrire que les « démocraties ne travaillent pas, comme les monarchies ou les aristocraties, pour elles seules ; elles travaillent en quelque sorte pour Thumanité tout entière (*). »
C'est peut-être, suivant moi, à Tinfusion plus large du principe démocratique dans la constitution des sociétés de notre siècle que sont dus, en effet, cette admission facile des naturalisations et aussi ce sentiment de solidarité mutuelle qui distingue plusieurs des institutions et des lois de notre temps (^). Et cependant il semble que c'est moins encore à Tesprit démocratique complètement isolé, qu'à Talliance de Tesprit démocratique avec la science, que ce résultat se rapporte ; car, dans certaines démocraties pures de notre époque, on a signalé des tendances protectionnistes très-marquées .
Peut-être ce qui précède explique-t-il en partie le peu de disposition que témoignent les démocraties pour la guerre, au moins dans l'époque moderne Q) : « La démocratie, a dit Tocque ville, me paraît bien plus
{*) De la vraie Démocratie^ par M. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 46.
M. Vacherot a risqué l'expression : Etats-Unis de la démocratie européenne. {La Démocratie^ Introduction, p. 12.)
(») Démocratie en Amérique^ 1. 1", p. 263 et 296.
(*) En sens contraire pour l'histoire ancienne. Voir flegewisch sur les colonies grecques. Altona, 1808, ch. xv.
propre à diriger une société paisible, ou à faire au besoin un subit et vigoureux effort, qu'èi braver pendant longtemps les grands orages de la vie politique des peuples (*). »
Est-ce que/ des peuples éclairés peuvent d'ailleurs céder à ces sentiments de vfinité (^), de rivalités personnelles, d'ambitions brillantes, qui ont si souvent armé
(^) Je ne puis m'empêcher de transcrire ici la citation curieuse que fait Romagnosi d'un passage de Thomas Campanella, qui, dans son ouvrage sur la Monarchie du Messie, combattait ces idées de nationalité étroite et d'exclusivisme qui ont conservé de Tinfluence dans des temps plus modernes : « Un homme d'esprit du x\iV* siècle, dit Romagnosi, Science des Constitutions, p. 421, énumère d*abord les bienfaits de la communication pacifique entre les peuples, et il observe enfin que, moyennant elle, «on voit se multiplier la science et les découvertes utiles, qui assurent la sécurité des voyages de terre et de mer, les progrès du commerce et des affaires. De sorte que les lumières et les objets agréables se transportent d^un peuple à Vautre, et les choses sues et possédées par une nation, et naguère ignorées et non possédées par les autres, sont échangées avec un bénéfice réciproque. Mais, ajoute- t-il, le diable, enviant un tel bien, voudrait que tou>s les hommes fussent renfermés dans les limites de leur propre pays, pour les rendre ignorants et crédules. Il voudrait aussi qus noits ne nous communiquassions pas par voie d'échange les choses que nous savons et observons, et que ne voyageant pas pour étudier les œuvres de Dieu dans les pays étrangers, 7WUS ne fussions pas nom-mêmes connus et vus par les autres peuples. Au contraire, il voudrait que la diversité de la langue et de la religion, et le manque d'intérêt et de communications nous tînt séparés et réciproquement ennemis, et que nous n'eussions de commerce que par la guerre et par la mort, vivant mutuellement dans une haine et un soupçon continuels, »
c Dans les longues annales de la folie humaine, dit Cornewall Lewis, il n'est point de chapitre plus long et plus honteux que celui qui contient les jugements des peuples les uns sur les autres. » (V. p. 190 du Dialogue sur la meilleure forme de Gouvernement,) Par la facilité des communications et les progrès de Tinstruction, ce chapitre trouvera sa fin.
(2) Voyez, sur des causes ou. prétextes de guerre futiles, le Traité de diplomatie, par un ancien ministre, t. II, p. 289, 247, etc.
DE LÀ DËMOGRÂTIE 181
les dynasties et fait verser le sang des nations pour des luttes d'amour-^ropre ? J'aime à penser que non, malgré certains exemples de passions guerrières, et alors que l'expérience manque encore pour apprécier sous toutes leurs faces les mœurs politiques des démocraties modernes, je me plais à espérer que le domaine de la guerre peut être restreint par elles ainsi que par les autres constitutions libres, comme un legs barbare du passé (*).
Tel est le sentiment de Kant, qui a regardé la forme républicaine des divers Etats comme la première con* dition de son plan de paix perpétuelle (^).
Cherohez d'autre part où vous pourrez trouver l'esprit d'isolement national le plus marqué ; et les îles aristocratiquement gouvernées de la Grande-Bretagne et du Japon se présentent à votre esprit.
(*) « La guerre a pour elle Tantiquité, a dit La Bruyère ; elle a été dans tous les siècles, on Ta toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d*héritierSt et faire périr les frères à une môme bataille?» {Les Caractères^ ch. du Souverain.)
(3) « Suivant le mode de cette constitution, il faut que chaque citoyen concourt par son assentiment à décider la question si Von fera la guerre ou non. Or, décréter la guerre n'est-ce pas pour les citoyens décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de la guerre, savoir : de combattre en personne, de fournir de leurs propres moyens aux frais de la guerre, de réparer péniblement les dévastations qu'elle cause, et, pour comble de maux, de se charger enfin de tout le poids d'une dette nationale qui rendra lapatx môme et ne pourra jamais être acquittée puisqu'il y aura toujours de nouvelles guerres. Certes, Ton se gardera bien de précipiter une entreprise aussi hasardeuse. Au lieu que dans une constitution où les sujets ne sont pas citoyens de TËtat, c'est-à-dire qui n'est pas républicaine, une déclaration de guerre est la chose du mondo la plus aisée à décider, etc., etc. » {Projet de paix perpétuelle^ traduction ft'ançaise, p. 26.)
182 DE LA DIÏMOCRATIE
Il est à remarquer que le développement logique du principe démocratique est très-récent dans les sociétés modernes. Au dernier siècle, Turgot disait encore : « c/e fCai jamais connu de constitution vraiment républicaine; » et son célèbre biographe, qui rapporte ces expressions, doutait en 1784 du sort de Ui liberté américaine^ attaché^ disait-il, à Vexistence de Varistocratie héréditaire et militaire que les officiers de Varmée ont essayé d^ établir sous le nom d'oi'dre de Cincinnatus (*).
Telle était l'influence du milieu européen sur des penseurs instruits. Telle est en général la répugnance des écrivains politiques à concevoir quelque chose d'aKsolument différent du monde au milieu duquel ils vivent. C'est sous cette influence aussi qu'ont pu se former ces idées d'alliance durable et exclusive entre la démocratie et la monarchie, ^ui occupent tant d'esprits, plus habitués à considérer des combinaisons accidentelles^ des rapprochements temporaires d'intérêts, des coalitions passagères, qu'à mesurer la nature exacte et la portée logique des principes. Une monarchie héréditaire, une cour, sont des institutions radicalement incompatibles avec une démocratie avancée et parvenue h sa virilité.
Une monarchie peut favoriser dans la répartition des forces gouvernementales l'expansion de tel ou tel élément démocratique. Elle peut l'appeler à son aide contre telle ou telle compétition. On a pu voir dans certains pays comme la France, le Danemark, un pouvoir central très-fort précéder ou interrompre l'expansion
(•) Vie de M. Turgot, Londres, 1786, p. 289.
de Tesprit démocratique. Suivant la remarque assez fine d'un écrivain, Tégalité rapprochant le peuple des classes qui dominent peut faire de lui « une sorte de rival jaloux qui applaudit à la destruction de libertés dont il ne jouit point (*). Comme principes de souveraineté, la monarchie et la démocratie se limitent toutefois nécessairement, et doivent à des moments donnés se trouver réciproquement opposées . Les combinaisons contradictoires, par lesquelles certains esprits ont pu désirer de voir des Césars modernes entourés de pompe et de ressources pécuniaires considérables, se faisant les promoteurs sans réserve de démocraties en permanente tutelle, ne sont que des conceptions de fantaisie, peu faites pour résister à un travail soutenu de l'intelligence publique. N'oublions pas d'ailleurs, que si le nom des Césars rappelle un grand développement de pouvoir sans stabilité, il rappelle aussi la corruption réciproque des gouvernants et des gouvernés, une décadence enfin dont le christianisme doit préserver le monde.
Montesquieu a dit : « Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu. » J'ai déjà fait plus haut (*) quelques réserves sur le caractère trop absolu de cette proposition, en ce sens que la vertu seule ne suffit pas pour faire naître les démocraties, et que d'autre part la vertu trouve sa place dans d'autres gouvernements.
Voici cependant sous quels rapports la vertu peut
(«) Vacherot,p. 16.
(2) Voyez le ch. I" de ce livre, p. 21 et 6uiv.
avoir certaine affinité avec le principe du gouvernement démocratique. On ne saurait nier, qu'au milieu des vices même et des périls moraux dont le pouvoir est entouré, son exercice ne provoque aussi certaines vertus, et notamment certaine habitude de rechercher et d'appliquer la justice. Ce lot qui appartient à un seul dans la monarchie, à plusieurs dans Taristocratie, est dans la démocratie l'apanage de tout le monde. « Dans la démocratie, a dit M. Barthélémy Saint- Hilaire (*), l'Etat est placé face à face et sans aucun intermédiaire, puisqu'il n'en existe pas, devant la loi morale elle-même avec toutes ses difficultés, sa grandeur et ses bienfaits quand on l'observe, ses châtiments implacables quand on la viole ou même quand on la néglige. Dans la vie, c'est aussi le juge équitable et sévère devant lequel l'homme est placé. La démocratie a donc cet inappréciable avantage d'avoir pour règle unique la règle même que Dieu a voulu donner à l'humanité, règle sainte et périlleuse, qui explique à la fois et la juste gloire et les désordres des démocraties. » Là où la démocratie a son assiette régulière, cette recherche de la justice peut en effet inspirer des préoccupations sérieuses et une disposition d'esprit qui ne sera jamais celle des peuples amollis par la servitude (2).
{*) Delà vraie Démocratie^ p. 13.
(2) « C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse ; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle : quelles grandes démarches au despotique ne fait-on pas par cette indulgence ! »
DE LA DÉMOCRATIE i85
Si dans cet état politique le citoyen recherche la justice et la poursuit' avec une noble indépendance qui résulte de son association à l'exercice du pouvoir social, il est aussi, jusqu'à certain point, plus à Tabri de la séduction et de la corruption du pouvoir que ne le sont les représentants de Tautorité dans les autres formes de gouvernement. Sans doute le citoyen de la démocratie peut abuser de son vote et se laisser corrompre par la cupidité ou la passion; mais le magistrat démocratique a deux freins, qui manquent aux fonctionnaires de la monarchie pure et de l'aristocratie .
Le premier est la responsabilité qui est imposée à tous les agents des démocraties, tandis qu'on pourrait dire qu'un certain degré d'irresponsabihté s'associe très-bien à l'idée de la monarchie et deraristocratieQ.
a II est évident, a dit avec raison M, Baudrillart, qu'un Etat qui appelle l'homme à un énergique et complet développement de son être, et qui l'invite à se gouverner lui-même, en l'affranchissant des tutelles aux mains desquelles il s'en reposait, du soin de sa destinée, ne peut se soutenir que par le continuel sentiment de la responsabilité et du devoir Q. »
Cependant il est juste d'ajouter que la responsabilité des fonctionnaires de la démocratie n'a de valeur qu'à
Je pense que La Bruyère, dans cette maxime,' a parlé des républiques aristocratiques telles que celle de Venise.
(*) Le scandaîum magnatum a été le crime de lèse-majesté dans certaines aristocraties. Chez nous il pourrait y avoir quelque chose de pareil dans une mauvaise application de l'art. 75 de la constitution de Pan VIII.
(*-») Dictionnaire de la Politique. (V., Démocratie.)
raîson de la moralité générale du pays tout entier, et qu'elle s'annule sous Tabrî des passions populaires. Car si les fonctionnaires de là démocratie sont responsables individuellement envers la masse du peuple, celle-ci est irresponsable. « A moins qu'il soit divisé en partis et qu'une faction puisse, dit lord Brougham, se venger des actes récents de la faction contraire, le peuple en tant que corps est à l'abri de toute peine. Ses excès peuvent tourner à son détriment, mais aucun acte de trahison, de légèreté, ne peut être vengé par ceux qui en ont souffert (*). »
On peut admettre à quelque degré que si les démocraties trouvent un frein pratique pour les passions dans le ressort de certaine responsabilité, elles offrent encore certaines garanties morales relatives, provenant de la diminution des causes de corruption du pouvoir, à cause de la courte durée et de la modestie des récompenses que ces formes politiques admettent.
Ne nous y trompons pas cependant : ce sont là des garanties faibles et dont il ne faut pas tenir un compte trop étendu, d'autant plus que le manque d'éducation élevée, si fréquent dans le personnel des Etats démocratiques, agit en sens inverse des causes morales que nous avons révélées.
Si l'on peut, sous les divers aspects que j'ai rappelés, justifier à quelques égards la proposition de Montesquieu sur les rapports entre la vertu et le principe du
(3) Principles of démocratie and of ri%ixed Government, ch. xv, p. 317 du volume intitulé : Historical sketches^ etc, Paris, Baudry, 1844. V. aussi ibid.j p. 318.
gouvernement démocratique, on voit en même temps quel est l'attrait et le péril de cette forme de gouvernement ; car la corruption peut détruire son existence d'autant plus aisément qu'une certaine supériorité morale des citoyens est nécessaire à sa durée.
C'est sous ces deux aspects particuliers que les dangers moraux des démocraties doivent être considérés. La corruption ])eut détruire leur indépendance en les asservissant. L'excès de liberté peut les dissoudre en les divisant.
Un éclatant exemple de la dissolution des républiques par la corruption nous est donné dans l'histoire romaine. Beaucoup des sentiments et des droits du républicanisme romain subsistaient encore sous les Césars ; mais la multitude était trop avilie pour exercer de libres choix ; elle préférait la grossière séduction du pouvoir même le plus corrompu.
« Le peuple de Rome, dit Montesquieu, ce que Ton appelle plebs^ ne haïssait pas les plus mauvais empereurs. Depuis qu'il avait pQrdti l'empire, et qu'il n'était plus occupé à la guerre, il était devenu le plus vil de tous les peuples ; il regardait le commerce et les arts comme des choses propres aux seuls esclaves; et les distributions de blé qu'il recevait lui faisaient négliger . les terres ; on l'avait accoutumé aux jeux et aux spectacles .
» Quand il n'eut plus de tribuns à écouter ni de ma ' gistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires, et son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Caligula, Néron, Commode, Caracalla étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même; car ils aimaient
avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient de tout leur pouvoir et même de leur personne à ses plaisirs ; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses de Tempire, et quand elles étaient épuisées, le peuple voyait sans peine dépouiller les grandes familles ; il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en jouissait sûrement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse (*). »
Le second danger semble toutefois le plus fréquent : c'est Tanarchie qui résume les périls habituels de la démocratie. La corruption étrangère aboutit ellemême à la division du dedans.
Nous avons vu que Taccord des citoyens est une des conditions de la formation des démocraties. Mais il ne suffit pas que la dimension de TEtat et Tinstruction facilitent Tintelligênce mutuelle et le concert des citoyens. S'ils se divisent en fractions trop nombreuses et trop hostiles, résultat auquel la corruption peut aussi conduire (*), s'ils ne se font pas par modération autant que par intelligence des concessions réciproques, la république est déchirée. Il ne faut pas oublier que c'est la loi de la majorité qui remplace dans les démocraties la loi de la supériorité que recon-
(*) Grandeur et décadence des Romains^ ch. xv.
(2) L'influence délétère de la corruption et de la division des partiç a été peinte vigoureusement par Corneille, et tout Français instruit connaît ces vers, par lesquels le poëte se résume, après avoir décrit Tanarchie des factions de la République romaine expirante :
Ain»! la libsrtë ne peut plus être utile
Qa'à former les fureurs de la guerre civile,
Lorsque par un désordre "k Tuntrers fatal
L*nn ne veut point de maître et Tautre point d*ëgal«
naissent les autres formes de gouvernements. Devant des majorités considérables l'obéissance est naturelle et facile. Si les minorités s'accroissent et en viennent à balancer presque les majorités, TEtat est menacé de ruine. Car le principe même de sa cohésion est atteint et la force est souvent insuffisante à le rétablir C). « Voilà, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire [^ plus de deux mille ans que cet écueil a été signalé par les philosophes à la démocratie. Socrate et Platon n'ont cessé d'en avertir la république d'Athènes, qui n'a point écouté leurs conseils, tout sages qu'ils étaient : « Ce qui fait la ruine de l'Etat démocratique, disai^ Platon, n'est-ce pas le désir insatiable de ce qu'il regarde comme son bien suprême, la liberté ? Or l'amour de la liberté, porté à l'excès et accompagné d'une indifférence extrême pour tout le reste, ne bouleverset-il pas ce gouvernement et ne rend-il pas enfin la tyrannie nécessaire ? » Ces dangers de l'esprit de faction et de turbulence sont écrits en caractères ineffaçables dans l'histoire des démocraties anciennes et de plusieurs démocraties modernes (^), et ils ne peuvent être corrigés dans l'avenir que par la lente et sérieuse éducation des masses.
Au nombre des principes de division et d'anarchie
(*)0n a pu lire dans le message du président Johnson en 1867 le triste aveu suivant : t A l'heure actuelle il n^existe pas d*union telle que nos pères l'entendaient et telle qu'ils voulaient que nous Pentendissions. »
(2) Be la vraie Démocratie^ p. 61.
(*) Voyez lord Brougham, Political philosophy^ vol. II, au sujet des diverses Républiques italiennes, p. 304.
que les démocraties récèlent, et qui peuvent se développer sous la compression moindre des passions individuelles que la constitution du pouvoir y comporte, il faut considérer au premier rang l'inégalité des conditions et des fortunes.
Il est aisé, dans les démocraties, d'armer l'envie du prolétaire contre l'opulence ; et si on enflamme ses passions spoliatrices, si l'expérience et l'instruction n'ont pas limité les espérances des masses laborieuses, si elles dirigent contre la propriété d'autres attaques que celles qui peuvent tendre à une répartition plus équitable de l'impôt (*) et à des interventions légitimes de l'autorité publique dans les mesures d'assistance favorables aux souffrances du prolétariat, si elles laissent déchaîner des passions violentes, perturbatrices de l'ordre moral et menaçantes pour la sécurité des droits
(* ) Les mesures fiscales qu'on peut signaler comme favorables à la démocratie sont dans une certaine mesure les taxes sur le luxe, le dégrèvement des impôts de consommation sur les objets de première nécessité, et les dispenses de certains impôts concédées à la pauvreté ; telles sont sous ce dernier aspect l'immunité générale des petits revenus sous les principaux systèmes de Ylncome tax^ celle des petits loyers dans plusieurs applications de l'impôt mobilier en France, celle des petites propriétés foncières constituant pour un contribuable une valeur au-dessous d'un certain chiffre (au-dessous de SOO dollars dans la loi américaine de 1861' sur Timpôt foncier, d'après l'ouvrage de M. de Hock sur les finances des Etats-Unis de T Amérique du Nord, publié à Stuttgard en 1866, p. 312). Sur les mesures sociales qui peuvent être prises par rapport à la propriété individuelle pour modifier et adoucir les effets qu'elle entraîne dans ses conséquences, voyez Ahrens, Cours de Droit naturel^ p. 221 et suiv. L'auteur va jusqu'à accepter le droit progressif dans les successions.
Quant au goût de M. Yacherot pour les monopoles des mines, des sels, des poudres, des tabacs, des banques et des assurances, c'est, à nos yeux, un contre- sens, car les monopoles sont la négation de la liberté. (V. p. 330 De la Démocratie,)
acquîs, elles creusent en quelque sorte le tombeau dans lequel la dictature doit les précipiter (*).
L'existence des sociétés républicaines de Tantiquité a été beaucoup plus artificielle, plus con;rentionne]le, si je puis m'exprimer ainsi, que celle des sociétés chrétiennes modernes.
Comme la liberté de certaines castes y était sacrifiée au bien-être des citoyens, la propriété y était en quelque sorte à la discrétion du législateur. Elle était soumise à des dispositions combinées en vue d'un résultat préconçu, et n'avait pour ainsi dire aucun caractère sa-
(<) M. Vacherot a bien compris la nécessité, pour la réalisation de son idéal démocratique, de certaines conditions économiques appropriées à cet idéal. « JusquHci, dit-il, p. 170 du livre De la Démocratie, l'état économique des sociétés modernes a été la grande fatalité contre laquelle va se heurter la nature humaine avec ses meilleurs instincts et ses résolutions les plus fortes. » Mais quels moyens aperçoit-il pour amener ces conditions économiques préparatoires de la démocratie, en dehors du progrès, de instruction et de Tesprit de labeur et d'épargne, principaux mais lents moyens de rélévation des masses.
Le savant académicien manifeste certaine confiance dans les développements de l'esprit d'association, même appliquée à Tagricullure ainsi que dans l'extension du crédit. On sent toutefois, chez lui, la conscience de la lenteur nécessaire dn ce moyen d'action ; et lorsqu'il essaie d'eu trouver de plus rapides, il n*aboutit qu'à l'hypothèse de la réduction ou de la suppression df^rm^^r^f (26 Tar^^n^ (p. 195 et 196), à l'espérance non moins^ vague d'une institution de crédit fondée par la société et qui, sans porter atteinte à aucune liberté, prendrait, à un moment donné, le caractèrç d'une mesure de salut public (p. 205) ; enfin à la prévision quelque peu inquiétante de la nécessité pour la politique de trancher ce nœud, si la science ne peut le dénouer (p. 207). En présence de tels moyens de succès, et j'abrège, les aspirations des vrais philosophes semblent devoir se niôler aux conseils d'une sage patience. Il y a des situations qu'on peut toucher avec la lime, mais les sociétés civilisées n'y laissent pas porter la hache.
168 DE LA DËMOGRATIE
cré. L'histoire de ces petits Etats es,t remplie de mesures attentatoires à la libre expansion du droit de propriété et de créance (*). Ces expériences socialistes ne faisaient point éclater les petits creusets dans lesquels elles étaient accomplies. Mais les vastes sociétés modernes paraissent repousser absolument de pareilles épreuves.
« Un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de Tanarchie, donne tout pour les éviter (^). »
C'est ce qui donne, dans les chances d'établissement de succès du gouvernement démocratique, une influence particulière à des ressorts que nos démocraties européennes ne comprennent peut-être pas suffisamment.
Le caractère religieux et moral des populations est une puissante garantie contre la séduction des idées spoliatrices Q) ; la probité et Tamour du travail sont
(*) V. la Politique d^Aristote ; et Sudre, de Ut Souveraineté: Passim.
(2) Politique.de Bossuet, p. 121 .
(3) Je rencontre ici à regret encore M, Vacherot avec son parallélisme systématique entre les religions, les monarchies et les aristocraties. Mais si l'écrivain redoute les religionsj^our Tindépendance de Pesprit, il paraît comprendre leur nécessité pour aider la morale dont, suivant son aveu, nulle société ne peut se passer (p. 63) Il veut, il est vrai, remplacer la religion par la science. Sans nier Teflicacité de celle ci, je crois qu'elle ne suffit pas seule à, fonder la moralité pratique de l'homme séparé du sentiment de la responsabilité devant la justice éternelle. Quel est le sentiment moral si affermi, que l'attente religieuse des punitions et des récompenses divines lui soit inutile ? Mably a dit dans les Entretiens de Phocion: « Parce que les lois, les magistrats, et les châtimens que la politique emploie pour mettre une barrière entre les hommes et le crime ne produisent aucun effet sur quelques &mes atroces, fau-
DK LA DÉMOCRATIE 163
des vertus nécessaires à certain degré pour retenir les populations maîtresses de leurs destinées sur la pente des mauvaises passions.
L'établissement de vastes débouchés pour Tactivité nationale, la possibilité d'apaiser Tenvie par les satisfactions du gain et de la fortune, ont été aussi sous ce rapport des circonstances non moins favorables à la démocratie américaine que le puritanisme religieux /d.e plusieurs de ses fondateurs.
« Le bien-être général, a dit avec raison Tocqueville, favorise la stabilité de tous les gouvernements, mais particulièrement du gouvernement démocratique qui repose sur les dispositions du plus grand nombre, et principalement sur les dispositions de ceux qui sont le plus exposés aux besoins. Lorsque le peuple gouverne, il est nécessaire qu'il soit heureux pour qu'il ne bouleverse pas TEtat. La misère produit chez lui ce que l'ambition fait chez les rois. Or les causes matérielles et indépendantes des lois qui peuvent amener le bien-être, sont plus nombreuses en Amérique qu'elles ne l'ont été dans aucun pays du monde à aucune époque de l'histoire. Aux Etats-Unis ce n'est pas seulement la législation qui est démocratique, la nature elle-même travaille pour le peuple (*). >»
dra-t-il ne regarder la législation que comme une ressource vaine pour nous conduire au bien ?» T. 2, p. 65.
(*) Démocratie en Amériqtie, p. 337. (Voir aussi p. 340 et suiv.) « Il n'y a pas de parité, a dit avec raison M. Batbie, entre un pays où se dressent les problèmes effrayants remués par Malthus, et un autre pays où l'espace offre un débouché à ceux qui n'ont pas de place au banquet social. » (Voyez Tarticle Décentralisation dans le Dictionnaire de la politique,)
A la ressource des déserts à conquérir, la démocratie américaine joint la -foi religieuse, l'énergie du caractère, les habitudes d'émigration courageuse qui permettent à Tindigent d'aller sans plainte ni murmure chercher loin du . foyer natal le succès et la fortune.
Aussi, après avoir constaté le précédent qui résulte de Texercice du pouvoir politique par les classes ouvrières dans l'Amérique du Nord et dans l'Australie, un écrivain anglais ajoute-t-il cette réflexion sérieuse :
« Ce ne sont pas de vieux pays couverts dé grandes villes pleines de corps organisés d'artisans et d'ouvriers. La masse de la population est agricole, et le propriétaire lui-mêm/î cultive ou fait cultiver par ses esclaves. C'est là une condition toute différente de celle de l'Angleterre ou de la France, et par suite un gouvernement démocratique dans le Nord de l'Amérique ou en Australie fonctionne autrement que dans ces vieux pays .
» L'homme politique le plus démocrate de l'antiquité n'a jamais songé à une communauté entière d'hommes libres, où les travailleurs, comme formant la majorité numérique, posséderaient et exerceraient la puissance gouvernementale. Un État formé d'esclaves émancipés était pour les anciens une monstruosité. Une démocratie en Angleterre ou en France serait en pratique le gouvernement par une classe qu'un ancien démocrate eût considérée comme esclave Q)^ »
(*) Dialogue sur la meilleure forme du gouvernement^ par CornewaU Lewis, traduction française, p, 129.
D'autres conditions économiques que celles des États- Unis de TAmérique du Nord pèseront, en effet, probablement longtemps sur l'avenir des démocraties européennes. Au lieu de robustes émigrants se répandant dans le désert, il faut étudier avec soin les populations stationnaires ou condensées de certains États de notre continent; au lieu de tribus puritaines, il faut considérer les masses trop souvent sceptiques de la démocratie européenne. Aussi l'avenir de ces populations si diverses diffèrera-t-il autant peut-être que leur situation présente. Et avant de supprimer les éléments sociaux et politiques qui circonscrivent et limitent les forces populaires dans notre continent, avant de s'abandonner aux formules imprudentes de la juvénilité politique, il est bon de connaître la portée des conséquences que certains principes représentent et tendent à réaliser, lorsque leur force agit pour ainsi dire dans sa pureté.
Je ne veux pas sortir des généralités de mon sujet, et je m'arrête satisfait si j'ai donné une idée assez juste, quoique vague encore sous certains aspects, de cette puissance nouvelle qui s'étend peu à peu sur le monde politique moderne (*), et de laquelle seule, dans l'horizon si vaste dupasse, l'histoire ne donne pa la révélation complète. N'est-ilpas désirable de ramener en tout à la juste mesure les craintes et les espè-
ce) M. Vacherot, dans le ch. ii de son ouvrage sur la Démoaraticy tnontre assez fortement le caractère imparfaitement démocratique de la plupart des sociétés européennes.
rances, les aversions comme les* complaisances dont un aussi grand principe politique est naturellement l'objet? La démocratie, en se propageant de peuple à peuple, et se combinant avec des États sociaux différents, réserve au monde plus d'un phénomène imprévu. C'est en parlant d'elle que plus d'une hésitation envahit le penseur, et surtout c'est devant sa puissance mystérieuse, mais incontestable, qu'avec notre vieux tragique il lui appartient de dire timidement :
• Et Tordre du destin qui gène nos pensées
N*est pas toujours écrit dans les choses passées (^).
Cependant, qaels que soient à l'égard de cette force politique nouvelle les mystères de l'avenir comme l'insuffisance des renseignements du passé, on peut résumer les sentiments qu'elle inspire à l'observateur datis les deux considérations* suivantes, qu'il n'est pas sans difficulté de concilier, quoiqu'il soit nécessaire de le faire.
D'abord l'appréciation sincère des avantages incontestables que l'accroissement de l'émulation générale, la grande somme de dignité morale et de bien-être
(*) « Les profondes ressemblances, a dit M. Baudrillart, qu'offre le développement social et politique des diverses nations européennes depuis des siècles, le caractère de plus en plus uniforme que revêt chez elles chaque jour la civilisation, la chute des inégalités qui établissaient, entre les différentes classes, de véritables abîmes ; le mouvement d'idées qui fait graviter le monde entier autour de quelques principes partout les mêmes, tout annonce l'avènement de la démocratie dans le monde chrétien. Traiter de ses destinées, c'est sortir de la sphère d'une nation, c'est embrasser l'avenir de Inhumanité. (Voir Démocratie^ dans le Dictionnaire de la politique.)
matériel Q) résultant du principe démocratique pour le plus grand nombre des citoyens, permettent de ranger parmi les motifs qui le recommandent.
Ensuite la reconnaissance des dangers que l'ostracisme politique à Tégard des individualités supérieures, et surtout dans nos sociétés modernes économiquement resserrées et moralement peu préparées à Témancipation absolue, le prolétariat envieux et avide de satisfactions immodérées, peuvent, sous Tinfluence d'idées populaires impatientes, faire peser sur les constitutions qui n'entoureraient pas le développement démocratique de barrières, de garanties et d'épreuves suffisantes.
La conclusion dernière est que la démocratie absolue sera peut-être aussi difficilement réalisable dans un assez long avenir que la monarchie et Varistocratie absolues l'ont été dans le passé.
(< ) On se rappelle ici le mot d'Arislote, dans sa Poliligue : u C'est comme un repas à frais communs, qui est toujours plus splendide que le repas donné par un seul convive. »