LA PELOUSE
Que le lecteur s'interroge. Il y a dans son passé une figure qu'il se rappellera toujours avec émotion ; c'est « l'avant-fleur », la première rencontre du bourgeon et du soleil : l'amourette.
Mie Myon, abréviatif de Noémie Ramillion, habitait, dans la petite maisonnette de sa tante, juste en face de la grosse maison du notaire, dont le fils, un gentil lycéen de seize ans, paraissait plutôt destiné aux Muses que réclamé par Polytechnique ou Normale. Et Mie Myon, qui avait du goût pour lui, faisait semblant de passer un mouchoir sur
ses croisées, le matin, pour lui dire bonjour la première.
On eût dit une poupée. Chaque fois qu'en revenant du lycée, Gérard prenait sa taille, il lui semblait toujours que ses doigts étaient trop longs. Quelle jolie fillette ! Sa mère et le soleil n'en ont fait qu'une.
On ne pourrait dire à quelle époque Gérard fut amoureux d'elle. Cela vint comme l'eau du ciel, qui arrose d'abord le toit, coule dans la gouttière, se faufile entre les pavés, circule dans les ruisselets comme le sang dans les veines, et emplit sans bruit toute la ville. Elle, s'en amusait :
— Et qu'est-ce que vous avez, ce matin? Vous êtes pâle! On dirait que vous avez mangé du « bis » toute la semaine.
— Je suis jaloux.
— Fistrel en voilà, un étati
— Ne riez pas. Je suis triste parce que vous avez des regards, depuis une semaine, pour le gros Malartic du moulin et le petit Bricou.
Mie Myon éclata de rire et montra les
plus jolies dents de Gascogne, trente-deux grains d'anis rangés dans leur boîte.
— Pch! fit-elle, ce sont mes amoureux du septième dimanche de la Pentecôte.
Mais Gérard était monté, il ne l'écoutait plus, il cria :
— Des propres ! Un gâte-sac et un gâtepot ! Des propres ! des propres ! Savez-vous qui vous aimez? Ecoutez le proverbe :
(( Meunier larron, c'est son métier ! » Et votre pâtissemuche ! pire encore : « Chaud et bon! deux liards! Quêt pour un sou, quêt ! un liard la pièce I Crrrrrrrrroquet ! »
On n'a jamais vu rire Myon autant que cette fois-là. Quel rire agaçant !
— Ça prouve, lui demanda Gérard, de rire comme ça?
A petits coups d'ongles, gentiment, elle lui chipignait le bout du nez :
— Allons, tout de même, je veux bien devenir votre amie, mais... mais à une condition.
Elle pensa un peu, comme pour trouver quelque chose...
— Vous qui êtes au collège, vous savezqu'il y avait autrefois ici des Cours (Tsimour, Les grandes dames appelaient leurs galants et ils se battaient en tournoi. (Un peu confuse, Myon s'arrêta sur un petit soupir, tourna son dé sur le bout d'un doigt, et reprit :) Je ne voudrais pas voir les coups de poing ; c'est bon de se battre pour ceux du Tour de France, les compagnons d'<( honneur et gloire au travail » qui sont toujours en bisbille. Je ferai comme une demoiselle de ce temps-là. Elle dit à ses trois galants : Lequel de vous a la voix plus belle?
Le fausset du pâtissier cria dans la tète du lycéen : Crrrrrrr... Celui-là était jugé, Gérard se sentit tranquille.
— Oui! oui I répondit-il, nous chanterons!
— Je n'imiterai pas cette demoiselle, ajouta Myon, c'était une marquise. Je choisirai...
— Celui qui sera le plus courageux ? le plus leste? le plus fort?
— Non, dit-elle, c'est aux mains que je
regarderai. Je dirai : Lequel de vous a les mains plus blanches?
Ayant dit cela, elle s'enfuit dans la ruelle. Mais Gérard pensait en s'en allant : Le gros Malartic et le petit Bricou sont des ouvriers, ils travaillent, ils font avec leurs mains un vrai tarabas toute la semaine : conduire Tânon, allumer le four, etc., les malheureux! (Il était si sûr de triompher qu'il les plaignit un instant.) Tandis que tous les jours, moi, je copie des vers de Virgile, j'ai une main... (Il la faisait tourner au soleil sans trouver le mot) une belle main, quoi ! Est-ce assez gentil, tout de môme, cette 'idée, la main la plus blanche... Tu auraist-il trouvé ça, toi? Non, il n'y a que les femmes !
Au réveil, Gérard réfléchissait à la Cour d'Amour, lorsque subitement...
Cela lui vint comme il plongeait le nez dans sa cuvette, son émotion fut si grande qu'il faillit presque étoufi'er.
— Mais... se dit-il, mes concurrents ont
beau être des ouvriers, qu'est-ce qu'ils font toute la semaine, mes concurrents? Oui, qu'est-ce qu'ils font toute la semaine?
Qu'est-ce qu'ils font du matin au soir ? Estce qu'ils ne travaillent pas tous les deux dans la farine? est-ce qu'ils n'ont pas forcément les mains les plus blanches du pays?
— Jamais elle ne m'aimera, pensait-il, elle choisira Malartic ou Bricou.
Il sortit en bondissant, et s'en alla droit à la pâtisserie. Son rival était là. Souvent Gérard l'avait entendu crier son croquet à cinq sous le morceau ; il hurla dans sa boutique : « A sTmoss ! à sTmoss ! Crrrrrrrr ! ... » Bricou lui montra le poing, mais le lycéen comprit qu'il ne voulait pas se battre.
Alors il fila devant le moulin. Malartic passait avec son âne. On va voir! dit Gérard, on va voir ! Les dents serrées, il flatta lâchement le petit âne.
— Dis donc, Malartic, une devinette. Estce que tu sais l'animal au monde qui est le plus brave?
Malartic regarda de côté le jeune monsieur.
— Toi, je te connais, fais bien attention. Gérard répondit en un temps :
— C'est l'âne des fariniers, parce qu'il ne craint pas d'être tous les jours avec des voleurs.
Vlan I Gérard était par terre. Ils ne savaient pas la boxe l'un et l'autre. Hari pitious ! leur criaient les meuniers. Le lycéen passa un croc en jambe et Malartic buta. Alors Gérard en donna comme il pouvait. Enfin ils allèrent se débarbouiller près des meules. Le jeune monsieur était comme une poule qui vient d'avaler un clou.
Hélas ! ses pauvres mains ! Sa main droite ! Malartic l'avait écrasée. Elle pendait, molle, toute bleue, et une grande déchirure saignait à partir du pouce jusque dessous l'os du poignet. Elle ne valait plus rien pour les « cours d'amour w.
Le dimanche suivant, Mie Myon sortait des vespres, avec son chapeau de paille rose, jupe courte à raies cerise, mitaines de fin fil, le bas à plein et les petits souliers de
fée au nez vernis. Tous les trois saluèrent.
— Allons au moulin, dit Malartic, elle nous suit.
En marchant, il regardait sa main comme une femme qui va au bal. Gérard avait la sienne dans sa poche.
— Non, se disait-il, ça ne se passera pas comme ca !
A ce moment, Bricou passait avec sa calotte blanche sur l'oreille et son corbillon plein de gâteaux :
— Ks ! Ks ! crrrrrrrroquet !
Il avait l'air do se moquer d'eux.
— Non, répétait Gérard, ça ne se passera pas comme ça ! ça ne se passera pas comme ça !
Une fois dans le moulin, ils s'assirent sur trois grands sacs de farine. Elb^ nnli-n.
— Bonjour, mes galants !
Chacun était rouge. Malartic et le pâtissier ôtèrent leurs chapeaux pour faire des façons.
Quel souvenir ! Juchés sur leurs sacs, ils ji'osaient bouger. A la fin, elle les regarda en dessous, et un coin de sa bouche rose
pointait, comme un accent grave qui rit.
— Donc, puisque vous voilà, mes amoureux, avancez. Vous êtes tous maussades comme des étoiles de rivière ! Allons, montrez-moi vos mains.
Malartic et Bricou les montrèrent.
— Bougrisque ! dit-elle en riant, en voilà déjà de bien nettes !
Et elle se retourna tout à fait du côté de Gérard, pour le voir souffrir.
Alors ses mauvaises idées lui revinrent en un coup. Il fouilla vivement dans sa poche, et aïe donc ! étendit la main... .Ils poussèrent un cri de surprise.
Quel triomphe ! Cette fois, Gérard les tenait. Tous considéraient sa main scintillante, sa main éblouissante, sa main blanche, véritable main en argent pavée de petites pièces de quatre sous toutes neuves, ses économies. Ils étaient si estomaqués qu'en se mettant deux pour dire fève, ils n'auraient pas pu.
11 y eut un silence.
Une courte buée haletait aux lèvres de
Mie Myon. Cette main l'impressionnait. Enfin elle la désigna :
— Celle-ci est la plus blanche vraiment
Le cœur du lycéen bondissait ; sa main ne serrait plus des pièces, elle faisait craquer des éclairs !
— Oh ! ditBricou.
Vexé, il remettait les bretelles de son corbillon ; elle le tira par un bras :
— Hé bé ! ce n'est donc pas moi le tribunal ! Combien coûtent vos gâteaux, monsieur le pâtissier ?
— Il y en a pour vuit francs.
Alors, devenue sérieuse, accroupie comme la petite déesse du Commerce, elle ordonna :
— C'est Bricou qui les vend, c'est mon amoureux qui les achète, et c'est Malartic qui les mangera,... parce qu'ilfaut être juste.
Le meunier et le pâtissier approuvèrentils cette sentence ? Au fond du cœur, peutêtre qu'ils la trouvaient dure. N'importe.
Mie Myon fît couler dans sa main les pièces de Gérard et les versa dans celles de Bricou. Lui ne perdait pas la tête, il les comptait et comptait ensuite ses gâteaux. Le garçon meunier sortit la bouche pleine ; par derrière, on voyait déborder ses joues, il trouvait cela excellent. Le soir, au bal, le lycéen était à gauche de Mie Myon. Il lui vit dans le regard quelque chose de plus expressif : moins d'innocence, le dernier éclat de la jeune fille qui se brisait lentement dans la femme.
Au temps où j'étais au quartier Latin, vers 1881, il y avait dans la bande de nos camarades un étudiant en médecine, Fou- €hon, qui avait une bien drôle de maîtresse. Beaux tous les deux, quand ils entraient dans la brasserie, les gens murmuraient : Oh ! le joli couple! Et je crois même que les bocks se poussaient du col. On les appelait Clionchon et Chonchette.
L'étudiant avait trois chambres au deuxième, rue de Médicis. Il recevait cinq cents francs par mois de sa famille et cent francs d'un oncle tourangeau. Ces six cents francs lui permettaient une maîtresse ver-
tueuse et un assez grand nombre d'amis.
La couleur des yeux de Chonchette, et sa voix, la distinguaient entre toutes les dames du quartier. Les yeux violets sont rares ; les siens semblaient deux violettes, délicates comme celles de Toulouse, dont la nuance est renommée. Quand elle parlait, ob! la gaie cbanson! Une voix clavecine, grêle, basse tout à coup et pâmée dans un « roucou » de colombe. Elle adorait notre ami qu'elle appelait primeur, et lui mordillait en jouant les oreilles : roucou, roucou...
Nous allions cbez eux quelquefois. Chacun apportait sa pipe de bruyère et disait un sonnet — un seul — c'était convenu d'avance, et Chonchette nous faisait du thé. Parfois, en se penchant, un de ses seins montrait son nez rose, elle le rentrait d'une tape. Si l'un de nous baisait son bras nu, elle ne se fâchait pas : « Chéri, lui disaitelle, tu as faim? j'ai un restant de veau. » Nous l'admirions tous, malgré ces façons, pour ses yeux violets, sa grâce en tous gestes qui la faisait jolie et si imprécise, surtout ces
soirs-là, lorsqu'elle se promenait, la théière aux mains, dans la fanfreluche aérienne des fumées du thé. Chonchon, d'ailleurs, n'était pas jaloux.
Indifférence dont elle rageait. On prétend que les larmes enlaidissent la femme, c'est à prouver. Qui de nous n'eût voulu essuyer les yeux de Chonchette, lorsque notre ami nous montrait sa collection d'objets « rares»? Il y avait dans la chambre de l'étudiant, sur une commode, un petit sonneur de clochettes articulé qui carillonnait quand on pressait un bouton dissimulé derrière sa botte droite ; il y avait aussi, sur le mur, trois miroirs magiques qui déshonoraient les visages et faisaient de Chonchette ellemême un affreux magot; plus un album d'autographes, une dent de Lafayette, un carnet en peau de femme, don d'un carabin, etc.. Mais la perle de cette collection, qui n'eût été que médiocre, était un petit vase en porphyre où se trouvaient les authentiques cendres, vieilles de trois mille ans, d'une courtisane grecque nommée Cipréis.
— Elle était belle comme on ne l'est plus, disait l'étudiant.
Il nous montrait une gravure. Chonchette pleurait derrière nous.
— Qui est-ce qui t'a donné ces cendres ?
— Un professeur de la Faculté de Montpellier, ami de mon père. Cen'est pas du toc ; la jolie personne est tout entière là-dedans. Regardez.
On se penchait sur le vase. Dans le fond, il y avait une cendre impalpable et noire, une poignée...
— Quel crin! sanglotait la petite femme, d'être la maîtresse d'un homme qui raffole de ces cochonneries. De la cendre!
— Les femmes qu'attachent sont bien laides, disait Chonchon glacialement ; va te voir dans le miroir magique.
Et il allait replacer le vase.
Rien ne se voyait des douleurs de Chonchette quand elle entrait au café avec son ami. Elle souffrait pourtant.
— Il n'aime que sa gravure, nous disait-
elle. Il a déniché hier l'histoire de cette femme dans un vieux livre, et il a marqué la page avec une coulisse de mon pantalon. Le portrait n'est pas trop mal, mais si elle vivait encore, ça serait une bien vieille grue. Trois mille ans !
— Vous êtes jalouse?
Elle éclata de rire.
— Oui, je le suis. Hein ! est-ce fade ! Jalouse d'une pincée de poussier!
Elle m'avait choisi pour confident.
— Tu me plais, me disait-elle. Vous êtes bien élevé, vous me dites vous. (Elle regardait Chonchon avec délice et colère.) Si vous saviez ce qu'il fait, chaque matin, à sa Grecque? Un bécot à l'image, et il va fourrer son nez dans les fameuses cendres. Après ça, il allume sa pipe, il crache sur mes giroflées. Si je lui parle : Hein? — Quelle cravate mets-tu? — Hein? — Où va-t-on ce midi déjeuner? — Hein? — Et avant de sortir, il a un petit coup d'œil pour sa Cipréis.
— Cipréis... répéta Chonchon, qui avait l'oreille fine.
— Oui, monstricol c'est de ta vieille chatte en poudre que nous parlons. Si ça te déplaît...
Chonchette s'interrompit pour pleurer.
— Et moi qui voulais lui souhaiter sa fête après-demain, gémit-elle tout bas. Vous voyez, il ne m'aime plus.
— Mais si !
Malgré mon envie de rire, je ne pouvais m'empecher de la plaindre.
— Si j'étais à votre place... dis-je étourdiment.
— Eh bien?
— Je jouerais un fameux tour à l'ingrat. Je lui chuchotai mon idée.
— Ah ! dit-elle, lorsque j'eus fini, vous autres poètes vous avez des inventions de femme !
Elle respirait plus vite que de coutume ; j'eus honte.
— Oubliez ce que je viens de vous dire. Si notre ami apprenait...
Prise de gaieté,, elle s'envolasur Chonchon comme un oiseau sur une mie de brioche.
— Tu gagnes, m^privieur?
— A. ..lions, lui dit son amant, ne nous montre pas tes baguettes.
Elle découvrit sa cheville, avec un geste de vieux Saxe.
— Jambes d'Anglais : pas de mollets. Mais j'en ai encore plus que ta Grecque I
L'étudiant qui avait gagné trois parties se laissa mordre l'oreille : roucou, roucou... Jamais Chonchette n'avait été plus joyeuse. Au moment de partir, elle me dit tout bas :
— Venez demain.
Le lendemain, à l'heure où Chonchon potassait au cours, je montai voir notre amie. Elle cuisinait déjà mon idée.
— Vous ne craignez pas, lui dis-je, que tout cela se termine... un peu très mal ?
— Mé non, mé non, c'est une idée « première » que vous avez eue ! Asseyez-vous là. Voyez mes z'attirails. Tout est prêt. Vous me donnerez des conseils.
Alerte, les bras nus, un tablier blanc sur sa robe, elle essuya une bassine à confitures
dont le fond usé s'ajourait d'un trou, et la mit sur une cuvette de toilette à fleurs.
— Mais cette bassine fait partie de sa collection !
— Je la remettrai en place, dit-elle. Une fois nettoyée, il n'y verra rien. Voici mes bouts de bois.
— Oii avez-vous trouvé du sarment ?
— Aux Halles. (Elle se mit à parler ses gestes.) Na ! Je dépose mes brins de sarment dans un linge, et je mets le tout au fond de la bassine. J'ai été en vacances dans la banlieue, en Seine-et-Oise, chez une tante qu'était « betterave ». Les paysans ne sont pas des aigles, et ce qu'ils font peut se refaire ; tu vas voir, mon petit, comment je torche une lessive. Vouaillons maintenant. (Elle alla prendre le vase en porphyre, le frappa d'une pichenette et versa les cendres en chantant :) Son grand œil noir qu'ombrage un cil d*ébène. T'es bien noire, ma chère, dit-elle en guii:;nant au mur Cipréis, j'vas t'nettoyer. S\illunicradc tous les feux d'amour. (Les cendres tombaient sur le
linge, dans la bassine ; elle les étalait du bout de l'ongle, nullement émue par cet attentat.) Qu'est-ce que t'en dis, ma vieille Grecque ! Voilà trois mille ans que t'étais dans ce bocal, — bain complet, une vraie fête ! (La cendre étendue, elle alla ouvrir un tiroir.) L'objet peut se mettre en mains : ma chemise ! la gaine de la beauté, comme dit chose qui a une dent de moins, et ornée de vraies valenciennes ! (Elle fredonnait en pliant la chemise qu'elle coucha ensuite sur les cendres.) Tu pourras bien le découurirsanspezne. Est-ce que l'eau (( bouille », mon cœur ? (Je lui apportai le pot d'eau chaude.) Les pésannes se servent d'un envier percé d'un ti tuyau qui crache la lessive, mais cette bassinoire à confitures m'ira mieux ; lessiver une poignée de batiste, la poupée de ma nièce ferait ça! Versons, (L'eau fumait sur la batiste.) Sa voix est tendre et filirn tour à tour. Vois donc si ça filtre ! me cria-t-elle. (Je me penchai ; quelques gouttes jaunes pleuvaient dans la cuvette.) Kaut-il qu'elle ait eu de Todeur,
cette femme-là, pour faire des béguins au bout de trois mille ans ! (Sérieuse, elle versait l'eau.) D'après son portrait, faut être juste, ça devait être quelque chose de chic : belle chair, beaux yeux, de la hanche, du sein. Et j'arrose tout ça, et va donc! (L'eau brûlante coulait toujours.) Si tu le vois, dislui que je Vadore. J'ai tout versé, dit Chonchette. (Elle souleva la bassine.) Ça commence ! voici le jus ! cria-t-elle en puisant la lessive dans la cuvette. Je le recueille avec précaution (elle rit), et je le fais passer à travers ma chemise de pauv' jeune personne négligée. (La lessive tombait sur la batiste ; Chonchette fredonna gaiement : I i appelle -lui qu' il m* a donné sa foi.) Trésor de barbouilleur, qu'est-ce que tu me disais hier ? qu'en touchant le manteau de Mahomet on devenait un saint, et que si je pouvais lessiver ma chemise avec les cendres delà Grecque, je serais adorée comme elle... Oui, c'est ça ! (Elle reprit la lessive dorée et la versa une seconde fois.) A moi ton ame ! Qu'est-ce que t'en ficherais, t'es morte-'
Des cendres, tu ne ferais pas tes affaires avec ! Demande-hd s'iUne regrette encore. Coulez, petites gouttes, traversez mes valenciennes, dégringolez dans les fils, parfumez ma batiste. (Une troisième fois, elle reversa la lessive, et je vis que l'eau était brune.) Ma chemise a volé aux cendres son parfum ! Tu vois, s'écria Chonchette, qu'on n'a pas besoin d'être en Normandie pour lessiver! Du sarment, de l'eau chaude, un eu vier percé d'un trou et des cendres. — Mais ce ne sont pas, lui dis-je, des cendres végétales. — Bah ! rit-elle, quéqu'ça fiche ; je remettrai dans le vase de la cendre de bois. Oup ! c'est servi I Au lieu de thym, ma chemise va sentir l'amour. De Teau pure, et un petit reluisis de soleil pour la rendre sèque. Toi, je t'embrasse pour ta bonne idée I (Elle m'embrassa, froufroutante, et fit tomber mon chapeau.) Et en la voyant rincer sa poignée de batiste, je m'étonnai de voir mon enfantillage causer une telle ivresse, et le peu, en somme, dont vivent nos grands sentiments. Car elle aimait, autant et aussi gentiment
que d'autres. Et nous le vîmes bien, le soir, veille de la fête de Chonchon, à sa mine, à son nez bougeur, aux plissures de sa lèvre émue, aux violettes de ses yeux, comme assombries par une larme qui n'osait tomber.
— Je lui ai fricoté un petit souper pour ce soir minuit, me dit-elle tout bas. C'est prêt.
— Et... votre chemise... L'est-elle aussi ?
— Oui.
Ses jolis yeux se baissèrent. Un coin de batiste sortait de son corsage. Si ce que je fis ressemble au péché, qu'on me pardonne. J'avais, moi aussi, regardé le portrait, respiré les cendres; j'aimais peut-être, à mon tour, la courtisane. Je me penchai, et — avant l'autre — j'aspirai sur le cou de Chonchette l'âme lointaine de Cipréis.