L'ÉPOUVANTAIL
Quand il sortit du lycée, vers l'âge de dix-sept ans, pour entrer dans les bureaux de la grande fabrique de cordonnerie dirigée par son père, le jeune Vincent montrait plus de goût pour la poésie que de dispositions sérieuses pour la comptabilité. Cependant, il fallait s'y mettre.
Poussant un gros soupir, il commença donc sa carrière. On le mit dans les ateliers afin qu'il apprît d'abord comment se faisait une bottine, ce qu'on nomme dans le commerce la « chaussure de confection à prix fixe ». Le jeune Vincent fut dressé à connaître la matière première, c'est-à-dire ce
qui s'employait pour le « dessus », puis pour le « dessous » ; 'à tripoter d'une main de connaisseur les peaux de chevreaux et de moutons mégissées à Paris, de même que les veaux cirés de l'Aveyron et les cuirs de vache de Touraine. 11 connut les mystères, de Tateher de coupe, où opéraient les patronniers sur des gabarits de carton. Ensuite, on le mena dans Tatelier de piquage, encombré de machines assourdissantes où travaillaient les mécaniciennes. « C'est de là, disait son père, que notre chaussure part pour marcher à travers le monde. Entre blé, tu sortiras pain ; entre cuir, tu sortiras botte. » Mais ces diverses métamorphoses, qui enchantaient le papa, ne touchaient nullement le c(j'ur du novice. N'importe. Et on mit le poète à la comptabilité. Ne plaisantons plus. Assis sur un fauteuil confortablement rembourré, le jeune Vincent étudia le répertoire, le journal et même le sommier ; il surveilla le livre de magasin; il eut un petit carnet de poche où il inscrivit les paiements ; il égalisa des