L*ÉPOUVANTAIL
débits et des crédits; il apura des comptes et il en régla ; il vira et revira de nombreux articles ; il tint le carnet d'échéances ; il passa toutes sortes d'écritures et il se fit des biceps du côté du muscle extenseur, en faisant tournoyer vigoureusement le copie de lettres. Mais la vocation, toujours, n'y était pas.
L'employé faisait des vers !
C'était, à vingt ans, un gentil garçon très simple et très doux, candide comme un « minnesrenger » de la Bavière. Mais, malgré son âme ingénue, son talent de rimeur était fort médiocre ; il n'y avait de beaux vers à lire que dans ses yeux.
M. Vincent, au contraire, était un homme tout à fait posé.
— Charles, disait-il, je t'assure qu'il vaut mieux pour toi faire du commerce. Les chiffres perpendiculaires d'une colonne de comptes, n'en doute pas, ont leur poésie. D'ailleurs, ajouta-t-il un soir, tu n'es pas le Cygne de Mantoue, mon garçon. J'ai lu tes
derniers vers : Le poète haise les pieds d'une femme. Étourdi ! Et tu n'as pas parlé de ses bottines I
Impossible de deviner, tellement sa figure était sérieuse, si M. Vincent gazouillait son fils. Mais qu'il fût sincère ou se moquât, on sera d'avis qu'il parlait sagement.
Car le trop jeune homme était amoureux. Et pour M. Vincent, cela était grave.
En face de leur fabrique, au milieu d'une grande plaine bordée au loin par le rubanon d'une rivière, s'élevait une ferme assez importante, dont le métayer, fort brave homme, s'appelait le père Pinchoret. Et de ce nom-là les gens avaient tiré Pincholte pour sa femme, Pinchette pour sa fille.
Elle avait seize ans.
Figurez-vous, sous une coille, un rose visage malicieux, deux rangées de fines dents de souris, et une manière de dresser la tète qui semblait dire aux garçons, lorsqu'ils la
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regardaient de trop près : « Eh bien, vous autres, qu'est-ce qui vous prend ? Est-ce que je vous ai vendu des pois qui n'ont pas pu cuire ! »
Mais Pinchette ne vendait pas seulement des petits pois. Dès le printemps, les hommes de la fabrique la voyaient dans le pré de Pinchoret, soignant et chiffonnant ses chères fraises, entre autres la Prince- Albert et TAnanas de Batli, qu'elle débarrassait de leurs lilets desséchés ou recouvrait de cendres. Et rien n'était plus joli.
Le fils du patron n'était pas le seul à rôder par là. Car tout le département, cré mâtin ! semblait pris au cœur. Des centaines de voitures passaient chaque jour sur la route, et ralentissaient — naturellement — le long du champ de fraises : victorias et tilburys, tapecus et char-à-bancs, phaétons et patachons, toutes sortes de roulantes, depuis l'auto du préfet jusqu'à la brouette du cantonnier. Et il n'y avait pas que les hommes ! Partout où passait Mlle Pinchette, les branches semaient des oiseaux et les pa-
pillons, pour la voir, quittaient leurs roses. Du moins, c'est ce que disait le fils Vincent.
— Je voudrais être le seul, songeait-il, le seul à l'admirer, puisque je suis le seul qui l'aime tant. Mais voilà, comment rapprocher?
Il chercha un moyen. Vainement. Alors il écrivit des vers pour se consoler. Il fut pindarique, il fut dantesque, il fut racinien. La vérité, il était surtout malheureux.
Et un soir, dans sa chambre, il se mit à pleurer. Simplement, comme ça, comme une bête, comme un homme. Et ces larmes-là, les premières de l'amour, valaient les plus beaux vers des poètes.
Mais soudain, un transport de fureur le souleva.
— Phantasme aveugle ! s'écria-t-il, être informe et stupide qu'elle frôle vingt fois par jour de ses mains charmantes et qui reste glacé près d'elle, tandis que d'autres pleurent !
Expliquons cela, car les poètes sont souvent obscurs : Le « phantasme aveugle >♦
l'ÉPOU VANTAIL 133
apostrophé par l'amoureux n'était autre qu'un mannequin coiffé d'untromblon hauteforme et recouvert d'une vieille blouse que le père Pinchoret avait mis dans ses fraisiers, un matin, pour faire peur aux oiseaux pillards. Cela valait-il tant de mots extraordinaires?
— Illusion barlongue ! criait-il vers l'épouvantail, crapoussin amorphe ! hétéroclite nabot qui me vole ses regards divins !
Cette fureur satyrique dura un quart d'heure.
. Enfin l'amoureux se calma.
Le front penché, il rêvait.
— Tiens, tiens, murmura-t-il en souriant, c'est une riche idée que j'ai là. Et pas difficile à mettre à exécution. Que me faut-il? De l'immobilité, du silence. Quant au sangfroid, j'en ai pour plus de dix-huit francs. 0 ma Fée aux Fraises, je vais donc pouvoir te contempler de près! Que demain vienne vite ! A demain, cher ange !
Mlle Pinchette et sa mère, ce matin-là, chacune avec son panier, s'agenouillent au milieu du champ où des milliers de gros nez rouges rutilent dans leurs bavolets de feuilles vertes. Les fraises culbutent sur l'osier. C'est long, mais le temps est beau. Il n'y a dans le ciel qu'un petit nuage, et il est si blanc et si lointain qu'on a plutôt du plaisir à le regarder.
Les deux femmes travaillent, silencieuses. Quand leur corbeille est emplie, elles vont la vider dans une grande hotte qui se trouve sur une brouette, là-bas, au bout du champ. Voilà deux heures qu'elles empilent leurs fraises. Et le petit nuage a disparu depuis longtemps.
— C'est égal, dit Pinchette en fronçant les huppes de ses yeux, il ne fait pas son service, Toto Carnbo ! J'ai compté ; voilà bien quatre livres de « Gaillon » perdues à cause des oiseaux I
l'épouvantail 135
Les deux femmes, debout, regardent sévèrement l'épouvantail. Puis Pinchette éclate de rire.
— Le drôle de chapeau !
La mère Pinchotte ne rit pas.
— C'est celui que ton père portait à notre mariage, il y a vingt-cinq ans. S'il était neuf, pardi ! c'est pas Carabo qui le mettrait.
Une troupe de pinsons file dans l'air en s*'égosillant. Pinchette les suit des yeux.
— Faut-il que ces chéris en aient, du toupet, pour venir becqueter nos fraises à la barbe de ce monstre-là! Si j'étais à ta place, maman, je le jetterais au grenier, M. Caraco, pour qu'il fasse peur à la belette.
De dédain, elle crispe sa bouche rose.
Ah ! la jolie moue. . . La meilleure fraise, mes amis, n'est pas dans le panier.
— Qu'il est laid î murmure-t-elle. On a bien raison d'appeler çà un épouvantait...
Mais tout à coup elle s'interrompt, elle se penche, elle écoute :
— Mnman...
— Quoi?
Les deux femmes retiennent leur haleine. Est-ce le vent qui pleure? Non, il n'y a pas de vent.
— Ah! dit la mère Pinchotte, oui! j'ai entendu ! C'est par là. On dirait que quelqu'un a mal.
— Maman !
— Ma fille !
— Maman ! Maman !
— Eh bien, ma fille ?
— Toto Caraho qui bouge !
La Pinchotte, tremblante, n'a pas dit trois mots de son Pater, que Tépouvantail pousse un gros soupir, et Toto Carabo s'écroule dans les fraises.
— Monsieur Charles !
Sous le vieux chapeau du père Pinchoret, la douce tète pâle du fils Vincent essaie des excuses. Mais un peu plus de douleur cerne ses yeux noirs, et avant de s'évanouir, il n*a que le temps juste d'exhaler sa déclaration :
— Je vous aime.
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L'aventure, vous devinez, se termina quelque temps après par une jolie promenade en blanc. Pour avoir le consentement de papa, l'amoureux avait dû jurer qu'il laisserait les hymnes et s'occuperait désormais des veaux cirés de l'Aveyron. Qui hésiterait, d'ailleurs, entre le plaisir de vivre un poème ou le talent de l'écrire.
Lepetit Cocotli était certainementrhomme le plus adroit, le plus dégourdi, le plus vif, le plus artificieux, le plus roué des dresseurs de France.
Il possédait toutes les qualités du parfait charmeur de colombes. D'abord, il était ambidextre, également subtil des • deux mains, et spirituel, de la sorte, jusqu'au bout des doigts. Puis il avait la « manique », j*entends l'expérience du travail, le sangiroid nécessaire pour dérober au public les fautes commises par quelque sujet. En outre, le tact et le brio d'un virtuose.
Mais d'un virtuose secrètement gêné, d'un artiste qui errait encore dans la tradition et n'entreprenait rien de nouveau. Par exemple, debout près de l'orchestre, quand il lançait sur le public ses dix ou douze pigeons, comme on effeuille au vent une rose blanche, il ne faisait qu'imiter les maîtres du grand art. De même, quand il disait à son favori, un doux ramier à queue de paon : « Vous vous poserez sur Tépaule de la personne la plus amoureuse », il répétait servilement la tirade rebattue dans les moindres cirques de province. Ces divers exercices ne sauvaient leur banalité que par l'élégance d'une exécution hors ligne. Car c'était vraiment joué à miracle.
Cocotli travaillait dans un établissement forain qui roulait les grandes fêtes de France et se hasardait parfois à passer la mer. Pendant sa jeunesse, le salaire octroyé par son patron avait suffi au dresseur. Mais, au bout de quinze ans de cette vie de l)ivouac à la froide étoile, toujours courant, toujours dén)énageant d'un pays à l'autre,
ici iransmarin, là-bas tramontin, Cocot.li réfléchit un jour à sa destinée.
D'autant qu'il venait, le matin même, d'arracher le premier fil blanc à son toupet.
— Allons, se dit-il, cette vie-là ne peut pas durer. Je piétine. Je fais depuis quinze ans les mêmes gestes et je déclame le même boniment. Bientôt, le public ne me trouvera plus à la hauteur. Il se dira : « Tiens, j'ai entendu ça, j'ai vu ça... » Et il me jouera la polka des clefs.
Cocotli eut un frisson.
— Au début, j'ai eu le fil. On ne peut pas dire le contraire : moi et un manchot, ça faisait deux. Un flair! Tous mes pigeons obéissaient comme les soldats de F^onaparte. Mais on s'habitue à tout. Le public veut maintenant du neuf. Mes boites à double fond, ma gibecière enchantée, ma baguette de Jacob, mon sac à malice et ma poudre patagone, il connaît tout ça. Mes tourterelles Pompadour qui distribuent des bagues aux jeunes filles et mon pigeonneau qui tire le canon l'embêtent. Je le sens. Je le vois.
D'ailleurs, on ne m'applaudit plus comme il y a dix ans. Cocotli, mon ami, il faut donc trouver autre chose.
Il trouva.
Puis, le soir même, il démissionnait.
— Bien du succès, lui dit le patron en haussant l'épaule. Mais défiez-vous de l'ambition, Cocotli. J'en ai vu de plus forts qui se sont fait casser la bouillotte par les Parisiens. Il suffit d'un soir.
Cocotli s'en alla avec sa volière et on ne le revit plus.
C'est Paris que voulait le dresseur d'oiseaux. Il y resta un an, logé avec ses colombes dans un hangar de Grenelle. Enfin, au bout de ce temps-là, on vit sortir un Anglais habillé à la dernière mode. Vous avez deviné : c'était Cocotli.
Mais il s'appelait maintenant Crown-Vogel.
Attention, Parisiens : au rideau
CHARMEUR DE GOLOMBBS 143
La scène des Folies-Bergère représente un paysage désolé. Au loin, la cam|)agne semble endormie dans le matin brumeux. C'est Tliiver.
Au premier plan, un arbre défeuillé, aux branches noires.
Soudain, des aboiements furieux éclatent et des oiseaux sortent de la coulisse, d'abord un, puis trois, dix, vingt, trente, cinquante, un long froufrou d'ailes qui s'envolent dans la salle, y font un grand cercle et reviennent doucement se poser sur Tarbre aux branches nues.
C'est alors qu'apparaît le chasseur.
Un chasseur à la casquette ronde, au gilet de velours, son fusil en arrêt et le carnier vide sur les reins. Crown-Vogel est un mime génial. A sa vue, la salle est prise. Ce n'est pas le fusil d'un chasseur, c'est Tarme d'un assassin. Il s'arrête : paf! un pigeon tué. Pif! paf! pouf! trois autres cadavres. Les petites bêtes tombent lourdement et le chien les prend dans sa gueule et va les jeter à son maître. Il faut croire qu'ils sont morts et ne soutfrent plus, ces
oiseaux, pour ne pas frémir au choc de leur ventre sur le plancher. Pif! paf! encore deux. Pan! celui-là culbute près de la rampe et le souffleur le prend par une patte et le fait rouler sur les autres. Pif! paf! pouf! triple chute ; quelques frissons, puis plus rien. La fusillade crépite, une dizaine de coups de feu entremêlés d'aboiements rageurs : dix oiseaux s'écrasent sur le sol. Et les gens s'énervent, des femmes quittent les loges et protestent. Oh ! l'affreux spectacle ! Et l'on sent que Torage gronde et que les sifflets vont jaillir.
Mais, juste à ce moment, la scène change. Le tueur à l'ignoble sourire s'est assis sur un banc et se repose. De ses mains lasses d'avoir tué, sa carnassière roule, pleine d'oiseaux meurtris, et tombe à ses pieds. Il dort. Sa tète se penche. Tl dort vraiment. Non, ce serait trop injuste ! Tant d'inutiles meurtres! Pour la joie de donner la mort! La neige le punira. Et la neige, aussitôt, recouvre le chasseur de papillons blancs, depuis ses bottes jusqu'à sa casquette. Lui,
glacé, se réveille. Il veut se soulever. Mais ses membres sont endoloris, son sang est prisonnier; il retombe. Là, le public est ressaisi. Une fièvre passe sur la salle immobile d'admiration. Carie comédien joue sublimement la douleur. Que cet homme souffre 1 Qu'il a froid ! Et les petites dents des femmes grelottent de terreur. C'est que la mort s'avance. On la devine. Oui, dans cette tête verte, par ces yeux dilatés qui cherchent du secours, c'est bien la mort qui va venir, la mort qui tord, la mort lente et paralysante, la mort glaciale. Quelques derniers mouvements, de raides réflexes, un bras de naufragé qui appelle... et l'on sent que c'est fini, bien fini. Oui, en effet, fini...
Eh bien, non.
Au moment où le chasseur va quitter son àme salie du sang léger de toutes ces petites ailes, la carnassière bouge... la grosse patte de cuir se soulève... et le bec d'un pigeon apparaît. C'est une colombe « labrador » qui aperroil soudain son bourreau mourant et vole vers lui. Ensuite, c'est uu pigeon
« cravate », suivi d'un pigeon huppé, d'un pigeon couronné, d'un pigeon maillé, d'un pigeon frisé. Et il en sort toujifurs. Ils ressuscitent, ils s'envolent de leur tombe et s'empressent au secours du chasseur. Pitié éternelle ! Car c'est bien pour le « sauver » qu'ils ont repris la vie. Attachés de tous leurs ongles à ses vêtements, ils l'abritent de plumes douces et chaudes. Le meurtrier a trois colombes sur sa casquette, les ailes pendantes, qui lui font une admirable coiffure. Il en porte quatre en collier. Chacune de ses épaules blanches en soutient deux. Le chasseur, ainsi, se revêt lentement. Il agite un bras, et ce bras s'entoure d'une armature d'ailes protectrices. Il lève l'autre, et quatre pigeons s'y enlacent. Il reprend son fusil, et ce fusil se transforme en houlette. Il marche, et touchées d'une baguette magique, ses jambes deviennent blanches.
Aucune de ces petites vies serrées sur son corps ne remue le bec ni les pattes. C'est un costume éblouissant, aux mille couleurs vivantes et caressante?, composé d'ailes aux
plumes blondes, incarnadines, lilas, bleues, amarante, rubis, perle, jonquille, nacarat, fauve, noisette, paille, céladon, bis-feu, zinzolines, et irisées, et diaprées, et bigarrées, et panachées : pigeons minimes, pompadour, goritz, pigeons à fraise et à capuce, dolombes grivelées et poignardées, pigeons coquille, pigeons nonnains, pigeons paons, et tourtereaux et ramereaux qui boulent, roucoulent et caracoulent sur Crown- Vogel, enseignant par là, je présume — car le malicieux artiste était un subtil philosophe — que s'il est du devoir de chacun de sauver la vie à son semblable, il est mille fois plus beau d'aller au secours d'un ennemi. Ainsi l'Assassin d'oiseaux quittait la scène, fantôme revêtu de ses blanches victimes; et je pense queles larmes folles des femmes qui saluaient son lent et majestueux départ n'honoraient nullement Tingénieuse leçon de morale des colombes, incomprise ou inaperçue dans Téblouissement du spectacle, mais que la tempête délirante de tout un public debout et enthousiasmé récompensait plutôt le grand
fantaisiste et l'incomparable dresseur d'oiseaux.
Il fit fortune en peu de temps. Puis, en moins de temps il la perdit, et en moins de temps encore il devint fou. On enferma l'admirable Crown-Vogel, et son colombier fut acheté par un nommé Simpsons. Quelques mois après, quand il quitta la maison de santé, le brillant comédien ressemblait à un vieillard.
Ses colombes étaient en Autriche et travaillaient sous la direction de Simpsons. Il ne fallait pas songer à les racheter.
Il essaya d'en dresser d'autres. Vainement. Il ne pouvait rien garder dans sa tête, et il faut aux dresseurs une minutieuse mémoire. Il abandonna son nom célèbre, reprit celui de Cocotli et s'improvisa colombophile.
Mais là encore, il faut quelques aptitudes. Il ne suffit pas d'aimer les pigeons, il faut soigner leur culotte. Et le père Cocotli
CHAHMEUR DE COLOMBES 149
laissait mourir de faim ses colombes.
Très vite, il tomba dans la misère. Les gens de la ville où il s'était retiré l'ont vu sortir de chez lui, lamentablement couvert de haillons, le soir, à l'heure où Ton ne craint la pitié de personne.
Dernièrement, un cirque passa dans la ville. Le père Cocotli lut Taffiche et rentra en toute hâte. Un gamin le vit pleurer, tandis qu'il se faisait la barbe devant sa fenêtre.
Et dans le cirque, toute la ville se précipita pour admirer la merveille, le fameux Simpsons, élève du non moins fameux Crown-Vogel.
Simpsons apparut
Ce gentleman s'avança vers les spectateurs, en costume de ville, correct, saluant les femmes à droite et à gauche, tandis que du fond de son chapeau, qu'il soulevait à peine, s'enfuyait chaque fois, et avec quelle grâce ! une colombe, puis une autre, et une autre encore, et d'autres toujours, jusqu'à trente, jusqu'à cinquante pigeons qui em-
plirent bientôt le cirque entier du tournoiement de leurs ailes prestes.
— (ja, dit le père Cocotli dans le public des « troisièmes », c'est un numéro pas mal. Digne de Crown-Vogel !
Mais — énorme silence du public — que font donc les oiseaux sur l'amphithéâtre? Que se passe-t-il là-bas? là-haut ?...
Que se passe-t-il ? Eh bien ! c'est un spectateur qui fait scandale, un vieux bonhomme assailli par les colombes, qui boulent, roucoulent et caracoulent sur ses misérables habits, se bousculent autour de ses épaules, contre son visage, son cou, ses bras, enveloppent, étreignent, caressent leur ancien maître, qu'ils ont reconnu dans la foule, sans entendre les appels du « gentleman » dépité. Alors, les « premières » se lèvent. On escalade les gradins. Le public amusé détache lui-même les colombes, griffe par griffe, du paletot de ce spectateur extraordinaire ; et la police est obligée d'expulser le vieux Crown-Vogel, qui disparait dans la nuit en pleurant sa gloire perdue.
Dans l'une des classes de l'école communale de la rue Saint-Bernard, quartier de Charonne, plusieurs ouvriers se réunissaient trois fois par semaine, de neuf à onze heures du soir, sous la direction d'un maître, pour dessiner d'après la ronde-bosse.
Presque tous étaient ébénistes et menuisiers. La journée unie, après la soupe, ils arrivaient avec leur carton sous le bras et leur boîte de fusains et de crayons litliographiques. Chacun avait saplace. Il y avait une lampe pour trois.
Des Kriéger aux Soubrier, on disait beaucoup de bien de ce cours du soir. Les plus
habiles dessinateurs de meubles et sculpteurs surbois y avaienttravaîUé dansleur jeunesse. Cinq générations de petits ouvriers, àgé^de quinze à vingt ans, y avaient appris à crayonner une esquisse en quelques secondes, v'ian, v'ian, à écraser le fusain sous le pouce et à reprendre au conté les parties grasses. On peut dire que tous ceux qui furent à cette école savent aujourd'hui dessiner.
Dans le groupe, un petit bonhomme (l'ébéno delà rue de Reuilly, nommé Quinard, se faisait remarquer par son habileté, sa<c patte ». Sans conteste, il était le premier du cours. Nul, comme lui, ne savait torcher une Minerve, par exemple, ou un Socrate. Et rapide ! Bien avant la fin de la séance, on le voyait sortir dans le couloir pour aller fumer sa cigarette ; on eût dit, tant il allait vite, que le bec d'un oiseau lui servait de crayon. Il y a des meubles de Quinard, depuis, dans l'Europe entière.
Mais, à cette époque, il n'était pas le dessinateur de lits et de trônes qu'on paie main-
tenant si cher. Sa petite vie chiche reposait sur cinq francs par jour. Vous pensez qu^elle manquait parfois d'équilibre.
Si, encore, l'ouvrier avait eu pour lui ces cinq francs... Mais une main mignonne, le soir, écartait toujours une pièce au passage. C'était pour une paille de chapeau, ou un ruban, ou une fleur.
Et Quinard laissait faire sajolie maîtresse.
Jolie, elle Tétait jusqu'au bout des ongles Une chèvre changée en demoiselle. Tout le faubourg Taimait.
Quinard l'avait prise à son magasin de .modes, au travail qui l'avait maigrie et tuée peu à peu, et il Tavait secourue de toutes ses forces. Mais avant qu'il Teùt rencontrée, gentille sous son ombrelle et son clair chapeau, elle était déjà en route vers la mort. Il le savait.
Le faubourg l'appelait Tulipe, parce qu'elle en portait toujours une dans ses toilettes. Quinard, souriant, l'appelait quelq\iefois Tutu. Si Tulipe était sa maîtresse, Tutu
était sa malade. Il les aimait du même amour. Mais quand Tutu se coucha, ce ne fut pas long, Tulipe fut bientôt fanée.
Elle s'en alla « de la poitrine » un soir de mai que Quinard lui avait acheté des roses. II y en avait plein la chambre. Des amis arrivèrent. L'ouvrier leur montra le lit en sanglotant.
Au bout d'un long silence, l'un d'entre eux murmura :
— Tu n'as aucun portrait d'elle ; tu devrais nous laisser faire un moulage de sa figure...
Quinard ne répondit rien.. Il remua la tête vaguement. Etait-ce oui? Etait-ce non?
Ses amis remontèrent du plâtre. On le posa. Le malheureux n'osait pas regarder. L'aube vint. Nul n'ignorait qu'un tel acte était défendu. On épousseta le parquet. Et puis, comme Quinard était incapable de rien penser, de rien faire, on le conduisit à la mairie et tous lui chuchotèrent sa leçon lugubre. Tulipe fut habillée avec sa dernière toilette, on plaça son ombrelle pliée le long
d'un de ses bras, elle eut son chapeau, sa bourse, les petits objets pendus à une chaîne de sa ceinture et sa boite de poudre de riz, et le lendemain elle alla dormir à Bagneux.
Le moule séchait.
En huit jours, Quinard n'avait mangé que du pain et n'avait peut-être bu que ses larmes . Il ne retourna pas à son atelier, mais ses camarades montèrent chez lui.
— Mon vieux, voilà le moulage.
Quinard était assis au fond de la chambre.
— Quel moulage ?
— Celui de Tulipe.
Ils le sortirent du linge et le posèrent.
L'amoureux se mit à trembler. C'était elle. C'était son front, son nez, sa bouche... et malgré les paupières closes, c'était aussi son regard, la flamme courte que sa jolie tète avait promenée sur la vie, un instant...
— C'est beau, dit un camarade.
Un autre vit le pain dur, et devina :
— Tu n'as pas le sou, moi non plus. Va-
t'en trouver un mouleur. Après tout, cette tête t'appartient...
Le malheureux ne comprit pas. Comme il pleurait toujours, ils s'en allèrent.
Quinard continua de mourir de faim à côté de cette tète morte. Au bout de trois jours, il eut un cauchemar; il rêva que la tête se cognait contre les croisées, qu'elle voulait partir.
Avec épouvante, il se rappela le conseil du camarade : « Va-t'en trouver un mouleur. » Sans savoir ce qu'il faisait, il emporta la tête de Tulipe pliée dans un linge.
Au milieu de l'avenue Parmentier, il fut sur le point d'ouvrir les doigts... de lâcher la tête. Il lui semblait qu'il venait de décapiter sa maîtresse et qu'il fuyait la police.
Instinctivement, il s'était arrêté devant le magasin d'un mouleur. Le patron ouvrit sa porte. Poussé comme par un orage, Quinard entra et mit la tête devant lui.
— Je vous la vends.
Le mouleur admirait la figure.
— Combien?
— Voyez...
, — Eh bien, cinquante.
Quinard ne bougeait pas ; il semblait vivre de sa dernière goutte de sang.
— Cinquante, répéta le patron, ça ne vaut pas plus.
— Donnez.
Le soir, il posa l'or sur la table. Son cauchemar lui revint. A présent, ce n'était plus la tête, c'étaientles pièces d'or qui remuaient, qui voulaient partir...
— Allons, se dit Quinard en pressant ses yeux, il faut que je les rende.
Il alla chez les camarades pour leur rembourser les frais de l'enterrement. Comme ils refusaient, il se fâcha.
— Non, lui dirent-ils, va manger.
Quelques jours après, en traversant la place Voltaire, il fut hélé par un ami :
i58 PRINTEMPS
— Sais-tu qui je viens de rencontrer? Tu ne devinerais jamais... Tulipe!
Quinard bondit pour le tuer. On le saisit.
— Quoi? ^Qu'est-ce qu'il y a? Je voulais dire... Ne me serre pas tant î C'est du moulage que je parlais. Je l'ai vu tout à l'heure.
— Où?
— Je ne me souviens plus ; par là... dans
C'était vrai. Comme elle était aussi jolie morte que vivante, Tulipe était devenue rapidement célèbre. Son profil de lévrier russe eut autant de vogue que cette tête sérieuse et douce, appelée par les artistes « la fille du mouleur » qui pare aujourd'hui tous les ateliers. La première fois que Quinard vit sa maîtresse exposée en public, ce fut rue de Tournon. Il s'accrocha pour ne pas tomber.
Pendant longtemps, il lui fut impossible de se remettre à aucun travail. Haletant, il courait de Montparnasse à Montmartre, pour voir la tête chérie, hélas, entre des Rieuses el des Bacchcinies. Elle qui était si sage, des
Faunes moqueurs la regardaient en riant de luxure, et la petite tète semblait encore plus blanche et plus triste. Toute l'âme de Quinard se révoltait. Chaque quartier lui jetait son crime aux yeux : « Tu as vendu ta maîtresse I «Arrêté parmi les passants, il les entendait dire : ce Elle est bien jolie, on croirait voir une Vierge. » Il y avait des indifférents qui la regardaient une seconde et parlaient ensuite de leur bureau ou de ce qu'ils avaient mangé à dîner. Quinard voulait les insulter. Un jour, un étudiant admira longtemps la petite tête, entra dans la boutique, acheta le moulage et l'emporta. Fou de jalousie, Quinard courut derrière lui, un couteau ouvert à la main. Au moment de frapper, il chancela. Il était hideux. Le jeune homme lui offrit deux sous. Il se sauva.
Enfin, un jour, on le vit revenir à l'atelier. Personne ne lui .fit de questions. 11 reprit peu à peu ses habitudes, et un soir, se présenta au cours.
Il s'assit.
Pendant un an, on l'avait cru mort. Aucun ne le reconnut. Et puis, la plupart de ses amis n'étaient plus là, d'autres les remplaçaient.
Au nombre d'une trentaine, ils dessinaient une tête, fameuse depuis trois mois dans toutes les écoles de dessin, la tête de Tulipe.
Quinard frissonna...
Mais ses malheurs l'avaient fait homme.
Crispé, il attendit le calme et reprit ses crayons.
Il ne regarda pas le modèle plus de deux fois, et fit un chef-d'œuvre en quelques minutes. Seulement, le dessin avait les yeux ouverts et souriait...
— C'est extraordinaire, murmura le professeur en passant, il n'y a personne ici qui soit capable de faire ça.
11 se pencha sur le « nouveau » et reconnut soudain son ancien élève.
Mais (]u'ii était ])àle... le pauvre (Quinard !
Je sais un admirateur des oiseaux, comédien fêté chaque fois qu'il joue, dont le plus cher délassement, après une reprise d7/orace, est d'aller chasser le saphir.
' Un saphir qui vole : le raartin-pêchcur.
Au cours de nos fraîches expéditions, en 1894, j'ai été le porte-filet de Silvain, et j'en ai gardé un souvenir qui n'a rien de commun avec ceux de Gérard et de Bombonnel. Mais s'il fallait seulement parler des lions qu'on a pris au piège, on n'écrirait pas.
Pour cette conquête du « martin », nous allions dans un pays silencieux, prôférablement aux environs de Vaux, où la Seine
zigzague entre quelques îles mignonnes.
Silvain choisissait l'endroit, respirait l'heure , découvrait l'arbre. Ce n'était ni un endroit, ni une heure, ni un arbre quelconques ; les trois choses allaient ensemble et formaient ce qu'on appelle musicalement un accord. Voici comment il procédait :
Tout doux, avec des doigts de montreur de puces, il dépliait délicatement le filet. Et quel filet !
A peine visible, un réseau de fils de la Vierge, un étalage de couturier pour ailes de moustiques, une gaze qui restait posée sur les pointes d'herbes, sans en courber une.
Entre les ongles, il eu pinçait les deux coins. Nous allions, sans bruit, tout près de l'arbre — dont il était nécessaire qu'une branche fût horizontale au-dessus du fleuve — et, appuyé au rameau, Silvain y nouait l'imperceptible gaze.
Nous reculions alors. Suspendu à la branche, ce rideau de trois mètres, aux mailles bleues, lesté en bas de menus grains de plomb, barrait désormais la route aux
voleteurs des berges. Un roitelet s'y fût meurtri ; seuls y pouvaient passer les insectes nains.
Délicieux affût. Il fallait nous tauper, nous allonger à plat ventre, ne rien dire, combiner nos cachettes avec des tiges d'herbes, et de notre observatoire odorant, couler, oser plutôt un demi-regard vers cet invisible filet décelé par une ligne plus bleue que Tair. Nous semblions attendre un miracle.
Car, n'était-ce pas un lieu de miracle, ce sous-bois et ces eaux crépusculaires ? et qu'épiaient ces hommes dans ce silence, sinon quelque mystérieux prodige ?
Nous sentions Tespace s'animer de la vie frôleuse du soir ; la berge bourdonnait de mouches furtives dont les rondes fîligranées tournaient au soleil couchant ; çà et là glissaient des esprits légers, qu'on devinait des ailes.
— Attention...
Les oiseaux attendus commençaient à venir : myosotis ailés, gouttes de pluie en feu qu'un vertige éparpillait dans le vent. Il
fallait deviner ces oiseaux secrets au passage, car à peine les pouvait-on voir, mais ce qu'on en voyait semblait un baiser aux cils.
Nous ne respirions qu'à courts souffles.
Tout à coup, après une heure d'attente, parfois plus, le filet se creusait à se rompre. Eclair éteint. Et quelque chose de fou, d'exquis, de navrant tournait et s'entortillait dans les mailles avec des bonds si nerveux que le filet crispé semblait une pelote. Vite, on la détachait de l'arbre, et l'oiseau était délivré.
C'était cruel, mais c'était doux : épier le mystère, saisir l'insaisissable, prendre le rêve au filet...
Un jour, dans le train de Mantes à Paris, je causais avec un voyageur au fort accent méridional, et coaime nous traversions la gare de Vaux, je ne pus m'empccher d'ouvrir une des croisées du wagon, pour humer l'eau fraîche de lu Seine.
— Pays de plàtrières, me dit le gros homme.
C'était piétiner sans le savoir sur mes souvenirs. Je voulus défendre les quatre pieds de gazon, l'arbre aux martins-pêcheurs, le piège aux diamants... et je lui racontai les chasses de Silvain.
Mon compagnon garda le silence, puis il me dit :
— Je connais M. Silvain pour l'avoir applaudi souvent ; c'est un grand acteur, mais j'ignorais qu'il eût la passion des oiseaux. Dire que ses chasses m'étonnent, que non ! Tel que vous me voyez, monsieur, j*en ai fait une qui vaut toutes les siennes, et je voudrais bien la recommencer, mais le temps me manque. (Sa grosse bouche exhala ' un petit soupir.) Car j'ai un commerce ; je bricole les vins : crus du Lot, maison à lîordeaux, succursale à Montpellier... prospectus ? (Il m'en donna un prestement.) Revenons à notre affaire. Moi, monsieur, je n'ai jamais chassé le martin-pêcheur. Je ne dis pas, je ne dis pas... vous m'avez raconté de bien intéressantes choses ; cependant, les chasseurs ne se ressemblent pas et il
y a mille sortes de gibiers. Lequel croyezvous que je préfère ? Le poil ? La plume ? Que non! Pour courir les champs, il faut être « pédestre », et je boite de la jambe gauche. (Il devina mon indifférence et sortit un papier de sa poche.) Voici, dit-il en l'ouvrant, une image que j'emporte toujours avec moi ; s'il y a des prières dans les paroissiens, là est la maison du créateur, c'est le ciel. (Il mit la feuille sur son genou, l'endroit de mon côté.) J'ai fait l'emplette de cette carte d'étoiles, il y a deux ans, après une blessure au genou qui me mit au lit et m'obligea de regarder le ciel par mes fenêtres. M 'ennuyer ? Que non! Je n'ai jamais aimé, monsieur; j'avais donc à dépenser ce que d'autres sacrifient aux femmes; en moins de trois nuits, l'infini devint ma maîtresse. Après avoir lu quelques manuels et m'étre un peu remis à l'arithmétique — car malgré mes vins je suis « es-sciences » — j'achetai une lunette à Paris et la dirigeai sur le ciel. Voyez ma carte. Sur tout le fond noir qui couvre la feuille, il y a cinq mille
LA CHASSE GÉLÊÇTE 167
points blancs qu'on dirait peut-être jetés au hasard. Que non ! Chacun de ces petits points est un soleil, une étoile marquée jpste à sa place et dessinée à sa grandeur apparente. Avec ma lunette, je les retrouvai au ciel dans l'ordre où me les montrait le papier. Monsieur, ici je réclame toute votre attention. Mes bouquins disaient que les planètes connues — je dis : seulement connues, — étaient reportées sûr cette carte, mais qu'il pouvait en passer d'autres dans le firmament, quelques centaines environ, toutes petites, n'excédant pas un diamètre de dix à. quinze lieues. Pour les voir glisser aussi haut, il fallait une bien bonne lunette. Une fois ma carte là (il frappa son front comme pour tuer une mouche) et le ciel ouvert devant mes yeux, je me mis en quête. Croyez-moi, le principal pour cette chasse est de savoir choisir son affût. Le poisson vous dit-il par signe : demain j'irai nager de ce côté? L'oiseau vous sifile-t-il : je m'en vais voler sous ces arbres ? Que non ! Je tendis mon filet à cette place — veuillez regarder,
j'y pose l'ongle, — comme certains hommes, machinalement, s'arrêtent à l'endroit où ils pressentent qu'une jolie femme passera. (Ses mains commençaient à trembler sur le papier.) Quelles éblouissantes veillées de chasse ! J'avais au bout de ma lunette un morceau de ciel criblé de feux, étincelant, immobile. Derrière les mailles de mon filet, représentées par le réseau que vous voyez sur cette carte, aucune des étoiles connues et visibles ne bougeait, à cause de leur distance de la Terre qui varie, je ne vous l'apprends pas, entre des trillions — huit trillions de lieues pour la plus voisine, chiffre des astronomes — et des milliards de milliards de lieues pour les plus lointaines. (Il dit cela fort tranquillement.) Vous croyez peut-être que ne voyant point remuer l'espace, l'ennui et le doute me saisirent. Que non I Je restai deux mois et quelques semaines à cet affût, et soudain, un soir... (une mère écartant les rideaux d'un enfant qui dort n'a pas de geste plus doux) je vis, je vis très distinctement dans le champ
de mon télescope une étoile nouvelle qui
n était pas viarquée sur la carte. D ou-
cement, me dis-je, c'est peut-être Toiseau attendu, mais j'ai deux bons pièges. (Il froissa la carte et montra son œil.) La petite étoile marchait. Vraiment, elle marchait, monsieur ! J'en étais si fier que je n'y pus d'abord croire. Et si ce n'était qu'une simple comète ? pensai-je. Que non ! A ce moment, j'eus un trouble dans le regard, un accès d'anémie de l'iris, et j'allai me coucher. Le lendemain soir, je dirigeai ma lunette sur l'endroit observé la veille, et je remarquai que l'étoile n'était plus au point où je l'avais découverte et qu'elle s'avançait lentement, comme vers un but. Pensez à cela, monsieur : être le seul homme de l'humanité qui ait la joie de prendre, peut-on dire au vol? oui, comme par ses ailes un martin-pêcheur, cette petite mouche sidérale, ce minuscule monde emporté à des distances qui défient vos rêves ! Pour prolonger mon plaisir, je laissai quehjue temps l'étoile voyager seule : « Va ton chemin,
ma belle, voltige toujours, j'ai la main sur toi. » Pendant qu'elle se promenait, je déterminai, sans me presser, quatre points de son orbite inconnue, et quand mes observations furentfinies, j'abandonnai mon télescope et emportai mes papiers : ma petite planète, dès lors, avait un fil à la patte et je savais comment elle allait tourner dans le ciel. L'étoile était prise.
Un peu congestionné, il plia sa carte et l'enfonça dans sa poche.
Et sans doute que mon silence, .où il devina de l'admiration, le gênait ; poli et la bouche plissée, il secoua ses pattes.
— Que non ! Que non ! Ne croyez point cela, je vous prie... L'opération est à la portée d'une intelligence moyenne : le maître de poste Hencke découvrit la 5® et la 6^ planètes, Astrée et Ilébé. Je dirai même qu'il n'est point utile, pour cette chasse, d'avoir des connaissances particulières, car le peintre Goldschmidt en surprit quatorze en neuf ans.
— Quel nom a la vôtre ?
— Je lui ai donné le prénom de ma femn\.e, dit-il simplement.
— Alors, les cartes l'indiquent ?
Cette question le tint en arrêt, il me parut même s'en effrayer :
— Non, monsieur, je n'ai jamais rien dit à personne ; j'ai fait de mon étoile ce que votre ami le grand comédien fait de ses oiseaux, je l'ai mise en cage...
Il toucha son cœur :
— Là.
Nous arrivions en gare. Je lui serrai la main et il me quitta.
.Comme ce chasseur nous dépasse, mon cher Silvain, et comme il avait raison de dire : il y a mille sortes de gibiers ! Le nôtre, malgré sa joliesse et sa grâce, me parait maintenant vulgaire. Capturer au bord de la Seine l'oiseau bleu, prendre dans sa main cette .vivante étoile terrestre, c'est déjà un rare plaisir ; mais que penser de ce gros homme — crus du Lot, maison à Bordeaux,
succursale de liqueurs à Montpellier — qui tendait ses filets à d'incalculables distances et chassait l'étoile, ce martin-pecheur de Tinfini...
Il y avait une fois deux amoureux qui s'aimaient beaucoup, un jeune confiseur frisé que toutes ses clientes appelaient M. Bonbon et une petite brodeuse blonde surnommée Tintette, à cause de sa jolie voix.
Mais il y avait entre les jeunes gens un vieux ronchonneur d'ivrogne, Toncle de l'ouvriôre, M. Hochepot, qui s'entêtait à combattre leur gentil mariage.
Ils en étaient au désespoir. D'autant plus que M. Bonbon, marqué par le sort, allait partir bientôt pour le régiment, et il craignait que Tintette, lasse d'une si longue ab-
sence, ne se mariât tôt ou tard avec un autre.
Ils se donnèrent rendez-vous au coin de la rue Charmille, là où quelques sapins laissent en hiver une illusion de verdure. Ce serait la veille du départ, à la tombée de la nuit, quand les derniers promeneurs sont déjà passés. Là, sans être vus, ils se feraient leurs adieux et se promettraient l'un à l'autre de s'aimer toujours.
Mais, dans la maison de Tintette, le jour du rendez-vous arrivé, quel tapage!
— Non, petit gril! non, tu ne sortiras pas! Je devine, c'est pour aller voir ton galant.
— Si on peut dire !
— Ne mens pas !
— Eh bien, oui !
— Ah ! feu ! tu avoues I
— Bonbon m'épousera, il me l'a promis!
— Vous vous épouserez si je le veux!
gronda le bonhomme Hochepot. Et je ne le veux pas plus aujourd'hui qu'hier et je ne le permettrai pas plus demain qu'aujourd'hui !
Il saisit Tintette par Toreille.
— Au travail ! Pendant que vous bâillez . aux amoureux, vous croyez que l'ouvrage
se fait tout seul? Voyons votre Saint François. Ah! petite espèce! c'est bien ce que je pensais!
M. Hochepot était furieux.
— Regardez votre broderie ; elle n'a pas avancé d'un fil en trois jours. Quand on pense! Avoir l'honneur de faire un pareil travail pour l'église, et si bien payé! Payé cent écQS ! et se faire de la bile pour un méchant rouleur de papillotes sucrées, qui n'aura jamais assez d'argent pour s'établir à son compte! Au lieu qu'avec ton métier, Tintette, tu pourrais trouver quelqu'un à qui répondre, un homme sédeux, riche...
Derrière le bonhomme, Tintette se mit à pleurer.
M. Hochepot, dans le fond, n'était pas un
méchant cœur. Il pardonnait à la jeune fille de s'être laissé prendre aux sourires caramélisés de son amoureux. Mais M. Hochepot avait une passion, et cette passion-là le rendait injuste. Il était ivrogne. Pour boire, il eût fait argent avec tout. Or, cette broderie si bien payée, quelle aubaine! C'est ainsi qu'il montait la garde autour de sa nièce. Non pour surveiller sa vertu, mais pour contrôler chaque jour son travail et s'assurer par lui-même que les cent écus prenaient la bonne route.
— Ils viennent, murmurait-il. A chaque piqûre de ton aiguille, Tintette, chacun de ces cent écus fait un petit saut en avant. Oh ! tout doux ; mais enfin ils viennent, et ils finiront par tomber tous dans ma poche. Alors...
Lourdement assis dans la chaise de la brodeuse, M. Hochepot flatta sa barbe, (ju'il avait immense, Téparpilla sur le métier d'un coup de tête et appuya dessus ses trois mentons. Puis, dans cette pose commode, il se mit à rêver tout haut. Tn peu trop haut :
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— Avec les cent écus que tu vas bientôt nous rapporter, mon brave homme de ssbint, écoute voir un peu ce que je compte faire. J'achèterai le verger du forgeron. Hein ! qu'est-ce que tu en dis! C'est un vrai fruitier que ce champ-là. Planté en quinconces, et qui n'a ni mousse ni branches mortes. Une riche affaire ! Il est rempli de pommes et de poires de toutes les saisons et de toutjes les espèces, depuis les plus précoces jusqu'aux plus tardives. Et pas beaucoup de véreuses. Faudra donc les cueillir avant qu'elles soient mûres, quand le pépin est noir et qu'elles tombent facilement de la branche sans casser la lambourde qui les porte. On les gaulera par un joli temps, clair et sec, aux approches de dix heures, quand le soleil a bu la rosée. Il me semble y être. Ensuite, on les fera mûrir pendant une huitaine ; on les écrasera en morceaux et on les mettra sous le pressoir. Ah! mes bons amis! Qu'est-ce qu'il boira pour lors, M. Hochepot? Qu'est-ce qui tombera tout le long de l'année dans son ventre? Du
cidre, monsieur Hochepot ! Du poiré, monsieur Hochepot ! Du cidre et du poiré mousseux comme on n'en aura jamais bu dans la Normandie, ni même à Jersey!
La voix du vieil ivrogne descendit de plus en plus bas:
— Du cidre, monsieur Ilociiopot .. Du poiré, monsieur Hochepot; du cidre et du i)oiré comme on n'en boit jjIus...
Et sans doute que le bonhomme s'était grisé en parlant, sa tête roula sur Saint François, et sa barbe immense le recouvrit.
Alors, en tournant les yeux, Tintette aperçut quatre pavots, échansons du sommeil, qui s'étaient postés aux quatre coins de la chambre et se balançaient comme des personnes vivantes.
— C'est eux qui l'ont endormi... pensat-elle.
M. Hochepot ronflait, ses coudes sur la broderie, ses trois mentons sur un poing et le nez plongé dans sa barbe.
RKNni'Z-vous 179
— Maintenant, songea Tintette, il ne pourrait plus m'enfermer à clef, le méchant, et ça me serait bien facile de rejoindre mon amoureux. Mais ce serait mal. D'abord, qu'est-ce que je ferais toute seule, aux Charmilles, à attendre Bonbon ? Il n'est que quatre heures et notre rendez-vous est pour six.
Dressée rêveusement sur ses pieds nains, elle regarda Saint François, comme pour lui demander un conseil. Hélas ! le saint ne pouvait répondre ; il n'avait de fini que la moitié gauche du visage.
— Il n'y a qu'un moyen, murmura tout bas la jeune fille ; seulement, il faudrait oser...
Les quatre pavots comprirent. Ensemble ils se penchèrent et se redressèrent, d'un mouvement qui signifiait oui, quatre fois oui.
— Allons, décida Tintette, puisqu'il n'y a que ce moyen pour me rendre libre, nous verrons si je pourrai faire un si grand ouvrage en deux heures. C'est peu, mais je vais tout de même essayer.
Aussitôt, elle ramassa dans ses mains la barbe du dormeur, Téploya, la brossa légèrement à petits coups, enfila un poil et piqua son aiguille sous le gros nez rouge de Saint François, dont les yeux de soie bleue, en haut, brillèrent de malice, comme s'ils trouvaient l'idée excellente.
Tintette, sur son métier, brodait la barbe de M. Hochepot.
Sous le dernier rayon du jour, on no voyait que le scintillement de l'aiguille agile, les yeux du chat, jaunes comme des louis, et, dans le ventre de l'horloge, la face lunaire du pendule qui se balançait de plaisir.
— Vite I semblaient dire les sveltes pavots en berçant leurs tiges, vite ! car l'heure du rendez-vous s'approche !
La barbe de M. Hochepot commençait à bomber les joues de Saint FrançoiSy et le bienheureux saint la regardait s'enfler, onduler en mignonnes vagues blanches. Même, pour mieux la voir, il louchait de l'œil
gauche, ce qui gâtait son visage. A un moment — peut-être qu'il rêvait — le dormeur frémit.
L'ouvrière, tremblante, s'arrêta.
— Un fil de cassé...
Mais cinq heures sonnaient et Tintette reprit vivement son travail. Une grande poignée de barbe, déjà, pendait au menton du saint, brodée si habilement qu'on n'aurait pu dire si c'était du vrai ou du faux, du crin ou de la soie, et tellement ressemblante qu'une pauvre vieille araignée s'arrêta sur le châssis, la tête sous ses pattes, pour contempler l'œuvre.
— Ah! dit l'araignée, j'ai beau m'y connaître en broderie, on s'y tromperait.
L'horloge marqua cinq heures un quart.
— Seigneur ! soupira Tintette, et U. l>onbon?
Ce qui restait de barbe y passa. Jugeant qu'ils n'avaient plus rien à faire, les pavots s'étaient peu à peu fanés.
— Ouf ! dit enfin la brodeuse, c'est fini, le voilà bien attaché, j'ai juste le temps !
Et piquant son aiguille sur le col de M. Hochepot, elle disparut.
Combien de temps demandait l'amoureuse ? Une demi-heure pour être aux Charmilles, un 'instant pour embrasser son soldat ; comptez une heure pour revenir, parce qu'on ne se détache que lentement de ce qu'on aime; total : une heure et demie. Pendant une heure et demie, donc, Thorloge, qui était aussi du complot, se tut. Mais, à partir de ce moment, scandalisée, elle se mit à compter très fort, de plus en plus fort, comme pour appeler les voisins.
Au bruit' qu'elle faisait, une voisine entra :
— M. Hochepot... Ah! l'ivrogne! Je devine...
Elle alluma la lampe et alla chercher les commères.
On secoua M. Hochepot, qui tira sa langue tout à coup.
— Aie !
— Le caduc ! s'écria une fille, il s'est attaché !
— Aie! Ma barbe ! On me tire par ma barbe !
Les gens éclatèrent de rire.
— Qui vous a fait le tour de vous la broder, papa Hochepot? En voilà, des amusements ! Ça ne peut être votre nièce, qui est si bonne?
— Justement ! hurla M. Hochepot, c'est elle ! Sacré nom ! Ça me pique quand je parle ! Oï ! mon nez !
— Un coup de ciseaux ?
— Non ! rugit Tivrogne au désespoir.
Non, je ne veux pas ! Ah ! la gueuse ! Ma barbe est à moi ! Qu'on me la rende ! Ne coupez rien ! Il faut tout défaire, le travail entier, fil à fil !
— Y pensez-vous, papa Hochepot? Mais ça demanderait tout un jour !
— Il ne m'en faudra pas tant ! cria sur le seuil une voix gamine.
C était Tintette, toute dorée par la course
qu'elle venait de faire... et par les baisers de M. Bonbon.
Le soir même, M. Hochepot était délivré. Pendant les deux heures qu'elle mit à lui rendre sa barbe, un poil après l'autre, l'ivrogne avait eu le temps de réfléchir. Un prisonnier, d'ailleurs, ne fait pas le malin.
Il promit tout ce qu'on voulut; il consentit au mariage et assura qu'il irait même à la noce, habillé de nankin, avec sa canne à pomme d'or. C'était trop. Tintette embrassa son oncle et lui promit à son tour de faire de son Saint François une si splendide merveille qu'on pourrait en augmenter le prix de quinze autres écus.
Du cidre, monsieur Hochepot! Du poire, monsieur Hochepot! Du cidre et du poiré mousseux comme on n'en boit plus dans la Normandie, ni môme à Jersey!
Dans l'imprimerie où il travaillait comme typographe, on ne connaissait rien, ou que peu de chose, sur l'extraordinaire apprenti embauché Tannée précédente par le patron.
Il était né en France, de parents monstrueux qu'un barnum promenait de foire en foire. Lui-même était horrible. Un nain. Ce qu'il avait de beau, c'était son regard, des yeux clairs d'enfant qui regrette... A seize ans, il en paraissait avoir onze. Il s'appelait Ogh, mais on l'appela d'abord Quasimodo, et ceux qui ne trouvaient pas lo nom assez court l'appelèrent Quasi, Cado, Zido, Moka, etc., jusqu'à
perpète, car vous savez que chaque fois qu'on baptise quelqu'un dans un atelier, il faut aller boire; puis on l'appela Vlxe, occasion de boire un autre coup.
Ce surnom le peignait tout entier. Quand le petit cagneux levait les bras, il ressemblait à rx d'un tréteau. En outre, il était bossu, et sa tête rouge en pointe, aux crins taillés ras, luisait comme une grosse carotte épluchée. On ne vit jamais d'avorton pareil. Le malheur même était moins laid que lui.
Les typographes ne sont pas méchants, mais ayant été apprentis eux-mêmes, ils ne changeaient pas de cravate pour faire marcher l'infirme.
— Hé ! rixe, avance à l'ordre !
C'était pour aller acheter du tabac, ou un journal, ou pour faire entrer clandestinement un litre que les camarades buvaient sans en « échapper » une seule goutte.
Malgré son envie de travailler, Ogh passait tout son temps dehors à courir les rues. Il allait chez les écrivains porter les
épreuves et aussi chez le fabricant de papier, le marchand d'encre ou le fondeur. Et si on l'employait à l'atelier, c'était à des choses qui répugnent aux apprentis, comme par exemple trier de la vieille fonte ou ranger quelques interlignes.
Il était la bête noire des caleurs et des gourgousseurs.
Il y avait trois caleurs. On nommait ainsi les fainéants qui se dérangeaient à chaque minute de leur place pour voler une cigarette aux copains ou faire de Tœil à la petite modiste du cinquième ; et les gourgousseurs étaient ceux qui lisaient leur copie tout • haut, sans s'inquiéter des voisins que ce bavardage monotone empêchait souvent de travailler. Parmi ces caleurs et ces gourgousseurs, il y en avait un de méchant comme un vieux couteau de tripière, et plus de dix fois par jour Ogh prenait la mesure de son pied.
— Ote-toi de là !
Paf! un coup dé boite.
Il le recevait sans se plaindre. L'habi-
tude... A force d'être sur la planchette, le drap prend son pli.
— Est-ce que vous n'avez rien à me faire composer?
— Tiens î disait-on, l'Ixe qui voudrait être singe I
Les compositeurs sont appelés singes à cause de l'exercice qu'ils font pour attraper les lettres.
— Singe... répondit le petit Ogh avec un sourire navré, je le suis depuis longtemps, il n'y a qu'à me voir. Mais je voudrais bien apprendre tout de même à travailler. Voilà un an que j'ai fini mon apprentissage, et on me fait faire de tout ici, excepté...
— De quoi ? fît le méchant gourgousseur, tu rebiffes ?
Trente voix crièrent :
— Passons-le à la roulance !
Tous les ouvriers étaient debout. Comme l'infirme voulait parler, ils l'interrompirent encore, et le tapage commença. Les uns frappaient avec des composteurs sur les galées, d'autres sur les compartiments qui
divisent les casses en cassetins, et il y en avait qui tambourinaient sur les taquoirs avec des marteaux. Ogh pleurait. Soudain, tout se tut.
— Il pleut !
— Vingt-deux ! cria un caleur.
A ce signal connu, les ouvriers plongèrent le nez dans leurs casses. Le patron entra.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il fît venir le proie.
Le prote n'était pas un bourreau, mais il laissait faire ses ouvriers. Blaguer un apprenti, ce n'est pas un crime.
— Je ne veux pas de ça, dit le patron. 'Pourquoi cette « roulance » ? L'a-t-il méritée ? De mon temps, on ne la faisait qu'aux ouvriers ridicules et ivrognes, et celui-ci est intelligent et adroit. Aussitôt que vous le pourrez, mettez-le aux casses.
Le méchant gourgousseur grinça des dents.
Un matin, comme l'infirme entrait dans l'atelier, on se mit à rire.
190 IMU.NTKMI'S
— Dis donc, l'Ixe, voilà ton aiïaire.
Regarde ces machines-là, ça sent ton pays.
Trois bouquins étaient épars sur la table ; Ogh les reconnut.
C'étaient des traductions de la Rosa BohémicsL de Bolelucki et des Sermons de Rockycsan, précédées d'un extrait de l'Histoire littéraire des Tchèques.
— Oh ! dit-il à voix basse, pourquoi sontils là ?
— On les réédite. C'est le moment où jamais de demander ta casse.
— Il l'a, dit le prote ; j'ai eu la même idée. L'infirme lui serra le bras furtivement.
\'erres en mains, l'atelier avait l'habitude de fêter dans une salle de V « Oiseau qui ponte » les grands événements de l'imprimerie. La semaine précédente, on venait d'arroser la réglette d'un metteur en pages ; cette fois on allait arroser la première lettre de l'Histoire des Tchèques. Honneur au Tchèque ! L'Ixe paya généreusement.
Le lundi matin, il vit un bouquet piqué
au-dessus de sa case. Les fleurs le saluaient ouvrier. Il en cueillit une, la mit à la boutonnière de sa veste et s'installa
Ça marcha très bien. Ogh chipait les lettres et les rangeait comme un « singe ». Aux phrases s'ajoutaient les phrases, et il manquait toujours de copie.
— Sa case chante, disait l'atelier.
Ogh travaillait pour sa patrie.
Le soir, son voisin lui dit tranquillement :
— Regarde, je suis en train de composer ton nom ; voilà un particulier qui s'appelle comme toi.
' Ogh promena sur la feuille un regard indifférent. Mais le méchant gourgousseur éclata de rire :
— Ah ! pour le coup, lis !
C'était un fragment de l'Histoire des Tchèques. L'ouvrier prit les feuillets et devint pâle.
Ça et là, un nom sautait : Ogh.
Nul doute. L'auteur parlait de sa famille.
Il avait donc une famille?
En sortant, Ogh ramassa tout ce qu'il put trouver du manuscrit.
Le C(pur glacé, il veilla jusqu'à l'aube sur ces feuillets, dont chacun décomptait sa race. Il lisait mot à mot, ligne à ligne, et il lui semblait qu'à la fin de chaque page la vie ou la mort l'attendait.
Épouvante ! L'auteur, un médecin allemand, poussait du scalpel les déchets de cette race affreuse. L'étude commençait par le grand-père de Ogh, luthier à Jung- Bunzlau, petit homme hydrocéphale, à mine têtue, qui relevait ses bouts d'avanlbras et tenait ses deux mains ouvertes dans l'attitude d'un prédicateur.
Le père de ce luthier, négociant à Sadowa, était aussi un drôle de personnage. Sa cervelle faisait hernie par le coté gauche du crâne.
Le nain lisait, dans la fièvre...
En remontant le passé, errant de Lcitmeritz à Budweis et d'Elbogen à Czalau, Ogh rencontra dans sa famille toute une collection de pieds-bots equins, de pieds
varus et talus, de torticolis à droite et à gauche, de déviations et de courbures du cou, du tronc et des membres, de déformations du crâne et de la face, de rotations et de renversements de la tête, de luxations et de défoncements du thorax, et il y avait un Ogh, né à Prague, dont la tête, violemment rejetée en arrière, s'était soudée à la base charnue du tronc. C'était effroyable.
— Race de misère, murmura Tinfirme ; nous sommes nés dans le malheur...
11 sanglotait doucement, sa grosse tête rouge enfoncée dans ses tout petits bras. Enfin il reprit le livre.
. Le jour se levait.
— Est-ce que je peux souffrir encore plus ? Vraiment, est-ce possible ?...
C'est à peine s'il pouvait voir.
Un abîme, l'intervalle d'un siècle, séparait cette pourriture de la famille ascendante. Le nain poussait les feuilles en tremblant, interrogeait les dates, déchiffrait les commentaires, et comme il en était au règne de Sigismond...
... tout à coup...
le nom désormais terrible de Og/i, répété plusieurs fois, lui sauta aux yeux :
Wilfridis — Ogh le Chanteur U26
— Ils chantaient ? s'étonna le misérable.
Le livre disait qu'un certain Ogh, chercheur d'or des mines de Joachimstal, emmenant avec lui une harpiste allemande, était venu s'établir sur TElbe, et qu'entre les règnes de Sigismond et d'Albert d'Autriche, tous deux avaient été la gloire de la Bohème, Ogh par son art, Wilfridis par sa beauté.
— Ils étaient beaux I
Le vieux poète les dressait comme deux merveilles :
« Cet homme a composé des chants où passe l'âme des eaux et des nuées. Il a le front comme une citadelle, et lorsqu'il sourit, le ciel se voile. »
Il peignait ainsi Wilfridis :
« Lorsqu'elle joue de la harpe, les fleurs lui poussent au bout des mains. Ses cils sont de la pluie. Sous ses voiles légers, ses hanches ont la courbure de la lune, et elle peut, sans les rompre, dormir sur des œufs de perdrix. C'est une beauté d'un autre temps, une femme dont la couleur des yeux n'existera plus dans le monde après elle. »
Ogh s'évanouit sur le livre.
A huit heures, après la rentrée des ouvriers, toute l'imprimerie s'agita. Les brochures manquaient, l'Ixe était absent.
— C'est le cul-de-jatte qui les a volées ! cria le gourgousseur. Un vol ! un vol manifeste !
— La petite canaille ! Rien qu'à voir sa tète, on l'aurait parié I En attendant qu'on le flanque à la porte, nous allons lui sonner « frère Jacques w. Attention !
Un caleur commanda :
— Les Funérailles de l'Honneur !
Cette vieille plaisanterie de l'atelier s'adressait parfois sans malice aux camarades « emprumpteurs » ; une façon aimable de réclamer son argent. Par deux d'abord, puis . par quatre, ensuite toutes ensemble, les voix imitèrent le son des cloches, et le gourgousseur, en solo, fit mourir le chant dans son nez.
— Solennelles ! cria le prote.
Alors, toutes les cloches, toutes les voix grondèrent. On eût dit un enterrement de général. Puis, sur un coup de composteur, l'atelier joyeux éclata de rire.
— Tout de même, dit quelqu'un, le patron va bientôt rentrer. Si nous allions voir...
Deux ouvriers partirent. Un autre les rejoignit; c'était le méchant gourgousseur.
L'Ixe habitait dans une pauvre chambre au cinquième étage d'une maison de l'ave-
nue du Maine. Quand on ouvrit sa porte, il ne bougea pas. Il avait les joues et les mains appuyées sur le vieux livre.
Les camarades lui parlèrent. Mais Ogh était trop loin pour les entendre. Déjà il avait quitté ce monde, sa petite âme volait de siècle en siècle.
— Wilfridis, haletait l'infirme, l'Aïeule ; Wilfridis... ma mère...
Ses beaux yeux étaient fermés à la vie, ouverts en dedans, sur des choses lointaines, des lueurs.
— Prenez-moi ! prenez-moi ! je veux aller avec vous !
• Les camarades n'osaient rien dire. Comment soigner cette agonie ? Ils s'approchèrent. Le gourgousseur, repentant, borda le nain.
— C'est la faute à ce sacré livre. Pauvre vieux ! il a reçu un coup...
Ogh n'était pas grand'chose sur son matelas. Le livre appuyé sur sa maigre poitrine creuse, il faisait mal à voir, tout blanc, avec ses tronçons de cuisses boursoullées, ses
pieds de maître de danse tournés en dehors et les épaules effacées comme un petit soldat de plomb sous les armes.
— Je vais chercher un médecin, dit le gourgousseur.
Mais pendant qu'il partait, sans doute que Ogh avait été entendu. Il sembla que des mains invisibles Tarrachaient de son lit, car il se dressa un moment, les yeux ouverts :
— Me voilà !
Puis il retomba, et sa petite âme de monstre retourna aux aïeux, dans l'éternelle lumière.
Le soir, on lisant les feuillets volés, on comprit que l'Ixe, au lieu de mourir de honte, était mort de joie et d'orgueil.
N'importe. On lui fît de belles funérailles. Et même le gourgousseur eut une bonne pensée, il épingla sur Tinfirme le bouquet l3lancet flétri de son premier jour de travail.
Pendant que Tatelier conduisait Ogh au cimetière, on entendit encore une fois l'air du « frère Jacques ».
La « roulance » montait de la basse au fifre, descendait du fifre à la basse.
Mais ce n'était pas Tatelier qui la chantait ; cette fois, c'étaient d'autres cloches. 'Les vraies.,.
A l'époque où les chemins de fer n'existaient pas et où les autres moyens de communication étaient encore rares, les habitants d'une petite ville eurent la bonne foi de reconnaître leur ignorance à peu près complète en toutes choses et ils s'employèrent, chacun selon ses moyens, à exécuter le projet louable de s'instruire.
A l'instigation du sous-préfet, qui leur suggéra ses idées, excellentes théoriquement, ils fondèrent une Société d'Instruction, annexée d'une Bibliothèque assez bien choisie, où l'on rencontrait cependant les ((Origines» de Taine. non loin de
« Monte-Christo », et ils décidèrent que les membres de la société y feraient de temps à autre quelques conférences.
Un commandant de gendarmerie en retraite y représenta Tarmée, un ingénieur civil les mathématiques et les inventions nouvelles, deux propriétaires la viticulture, un professeur de lycée la philosophie et riiistoire, et l'architecte du chef-lieu le dessin et la perspective. On allait clore le programme, quand se présenta M. Romatour.
On fut un peu surpris. Les adhérents au cercle d'Instruction, désignés comme orateurs, avaient auparavant prouvé qu'ils connaissaient les branches d'enseignement choisies par eux. L'ingénieur avait ses brevets, le professeur avait publié une notice sur Théodots ^ qui fut la maîtresse de Socrate, la mairie et quelques hôtels du cheflieu proclamaient le savoir de l'architecte, les deux viticulteurs récoltaient un vin excellent et l'ex-oliicier de gendarmerie était capable de parler pendant plusieurs
jours de 1' « unification des soldes » ; tandis que M. Romatour n'était qu'un simple négociant, dont Tesprit aimable ne se distinguait par aucune spécialité utile ou brillante.
— C'est ce qui vous trompe, répondit M. Romatour aux mauvais plaisants, et si vous me le permettez, je ferai mes conférences sur la Botanique.
L'on se souvint ainsi que le vieux négociant, dans sa jeunesse, avait herborisé sur la montagne. Rien de plus légitime, alors. Et le nom de M. Romatour fut ajouté sur le programme.
Les conférences réussirent. Elles eurent d'abord les jeunes gens pour auditeurs. Puis quelques dames se hasardèrent. Et lorsqu'on apprit que la femme du sous-préfet y était venue pour entendre le professeur parler des Bucoliques, tout le monde s'enflamma, et il fallut organiser des séries.
M. Romatour devait prendre la parole le 3 et le 17 de chaque mois. Ce fut une révélation.
— Mais il est très intéressant, disait-on le lendemain dans la ville. Auriez-vous deviné cela? Un homme aussi simple ! qui n'a fréquenté que dans sa clientèle ! C'est un vieux garçon. On dit qu'il n'aime que les fleurs. Il a un herbier magnifique. Quel homme bizarre! Allez donc l'entendre. Il a une voix! C'est mouillé !
Et les dames se déclarèrent nettement pour M. Romatour.
Elles avaient raison. M. Romatour triomphait sans conteste sur les autres conférenciers. Après avoir aimé les fleurs toute sa vie, chastement et secrètement, il avouait enfin sa passion, il la proclamait, il se déclarait à ses amours. En parlant, il trouvait des images jolies, des accents vibrants de poète. Cela n'était pas très scientifique ; il faisait
du moins ses efforts pour que cela le parût. Ainsi, derrière ce titre un peu rude : Delà taxonomie des Paner o gammes — Cours des Rosacées — que de délicates fleurettes qui sentaient bon ! Que de foi en elles et que d'ardeur à les peindre ! Véritablement, Tâme de ce brave homme devenait une âme de grand artiste, et les invités l'écoutaient parler, pleins d'admiration pour un si noble enthousiasme. Il donnait à chaque fleur son intonation chantante, d'une voix qui passait de l'orgue à la flûte grecque, du fifre simple au doux violoncelle. Une à une, elles arrivaient de la haie sauvage, du ruisseau jaseur, et entraient en, la parfumant dans la petite salle attentive : cornettes et renoncules, viornes et pivoines, et les gants-de- Notre-Dame, et les coquelourdes, et les clématites, et les anémones, et les piedsd'alouette, et la rose de Damas, jusqu'à l'humble bassinet des champs. Ces odeurs montaient à la tête des dames. Ce n'était pas une causerie, c'était un tour de jardin. Alors, le conférencier s'arrêtait, ravi d'à-
percevoir tous ces petits nez levés... Et les applaudissements qui marquaient sa péroraison débordaient la salle trop étroite, traversaient la cour, réveillaient la rue endormie et allaient faire peur, dans les ormes, aux pigeons du mail.
— Très bien ! se confièrent un soir l'architecte et l'ingénieur. Mais il n'y a de succès que pour Romatour. Il rompt l'équilibre.
Et un complot s'organisa.
Cette levée de boucliers fut secrète. Les ennemis du botaniste attendirent dans le silence le moment de porter les coups.
M. Romatour, qui avait sérié ses causeries, aborda un soir l'étude délicate des organes de reproduction chez les plantes. Instinctivement, les conspirateurs se serrèrent les coudes.
Le brave homme ne se doutait de rien.
Doucement, il se mit à parler de Tamour des
fleurs, de rinflorescence, du réceptacle, du périanthe, de l'androcée. Puis il termina par ces mots scabreux, écoutés dans la froideur générale :
«... Maintenant, doit-on penser, que deviennent ces grains de pollen ? Cette semence de la reproduction, messieurs, se disperse, au moment de la déhiscence, sous l'aspect d'une poussière d'or. L'air de la nuit et quelquefois l'aile d'un papillon transportent ce pollen dans le gynécée d'autres fleurs, mourantes de désir. La poésie et la science, mesdames, se partagent la nature. »
La guerre était déclarée.
Quelques salons où fréquentait l'architecte cotomencèrent le feu en tirailleurs :
— Ce M. Romatour est un homme étrange. Ses débuts avaient fait merveille, mais il est aujourd'hui tombé bien bas. Que racontet-il à nos jeunes gens ? Qu'il y a des fleurs mâles, qu'il y en a de femelles, et qu'elles
s'en vont le soir les unes dans les autres. Des horreurs!
— J'ai toujours dit que c'était un homme vicieux, insinua la belle-sœur de l'architecte.
— Et puis, cria un collégien, sa botanique, c'est du chiqué !
Une quadragénaire dévote, Mlle Begon- Bonnette, qui avait eu jadis des projets sur le cœur de M. Romatour, se faufila dans ce concert :
— Pauvres enfants qui écoutent ces salauderies. J'en parlerai à Monseigneur.
Dans sa petite maison éloignée de la ville, M. Romatour soignait innocemment ses chères roses. Ce fut l'ex-officier de gendarmerie qui vint l'avertir du grand danger (ju'il courait. Comment V « unification des soldes » eùt-elle pris ombrage de V « amour des roses » ?
— Eh bien ! mon ami, qu'est-ce que vous en dites?
M. Romatour, avant de répondre, engouffra dans son vaste nez une prise de bon tabac. Lorsqu'il souffrait de la méchanceté des hommes, c'est ainsi que M. Romatour guérissait sa peine. Quand le cerveau se dégage, le cœur est libre.
— Ce sont de petites gens inaptes (et il fallait voir comment il disait inapteSy avec quel dédain!), insensibles et inaptes aux vraies belles choses.
— Enfin, dit en s'éloignant le vieux militaire, maintenant que vous êtes prévenu, méfiez-vous.
Le désastre eut lieu à propos d'une fleur. M. Romatour, ce soir-là, devait parler de sa meilleure amie. Titre de la conférence : La Rose.
Tous les salons avaient envahi la mairie quand M. Romatour entra. Il avait cette
bravoure du rêve qu'on nomme Taveuglement; il n'aperçut pas les conspirateurs.
L'horloge sonna. Il monta au bureau dans un grand silence, déploya son mouchoir, y fourra son nez, tripota son oreille, regarda la salle, sourit, étala ses notes, puis, arrondissant ses lèvres, d'un ton qui fleura tout de suite le bouquet, il commença :
— La rose, messieurs, comme nul ne rignore, est une fleur heruiaphrodite, à réceptacle sacciforme...
Mais il n'acheva pas. Un tumulte secoua la salle; tout le clan protestant était en rumeur : « A la porte ! C'est honteux ! » Plusieurs dames se retirèrent en lançant des cris aigus. Quelques honnêtes gens soutenaient le conférencier : « Qu'il parle ! » « Non ! » « Si ! » Une bande de rhétoriciens faisait chorus : a Ouàh ! ouàh! ouàh? » Saisi de pitié, le commandant de gendarmerie s'élança vers le bureau vA emmena dans ses bras M. Romatour évanoui.
Le lendemain, on ne parlait que du scandale :
— Racontez-nous donc ça! Comment? les deux sexes ! Pas possible !
Et le nom de M. Romatour, le soir même, fut biffé sur la liste des conférenciers.
Dès lors, il n'osa plus sortir de chez lui. Les déceptions matrimoniales des Begon- Bonnette et la jalousie triomphante de l'architecte l'accablaient toujours de sarcasmes. Il retourna donc à ses chères roses. Si on passait devant sa villa, on le voyait invariablement arroser de nouveaux parterres : la Coquette des Blanches, le Pompon mousseux, la Perle des Panachées, ou bien le Maréchal Niel causant avec la Belle d'Auteuil.
Et ces bonnes amies, jamais, n'avaient été aussi fraîches^ ni plus parfumées, comme si elles avaient compris que M. Romatour souffrait à cause d'elles.
Il s'appelait Paul Mottard. Il n'avait de famille que salante, une ruine de jolie personne rieuse, enliseronnée de bouclettes, d'un âge impossible et toujours toussante. 'Elle le voulait magistrat.
Parfois, dans un coin de café, il vous touchait le coude et posait un doigt contre son nez:
— Le Code ? Ah ! ne défends pas les lois. Pense... Tu voudrais régir quarante millions d'hommes selon une formule ; ce serait appliquer le môme remède, le môme jour, à tous les malades des hôpitaux de France.
Puis, il se repliait dans sa redingote.
baissait les cils et buvait les dernières gouttes de son café, à petit coups, sans plus regarder personne.
Un jour, devant Vachette, un camarade me dit, par dessus l'épaule :
— Tu sais, Mottard?...
— Eh bien ? Je ne l'ai pas vu depuis trois mois. Où est-il?
— A Tunis, juge de paix.
Nous sûmes Thistoire. Mottard — un d'entre nous Ty avait vu — était installé dans un petit pays de la Régence, habillé à l'indigène, assis sur un tapis de Kairouan, dans une chambre froide qui sentait les roses, — et il jugeait.
Comment s'y prenait-il ? L'ami nous renseigna. Mottard posait trois questions :
« Que pensez'Vous de ceci ?
« Que ferieZ'VOus s'il vous arrivait telle chose ?
(( Que demandez-vous ? »
Il écoutait attentivement les réponses.
Puis le jugement s'élaborait dans son esprit et il (( prononçait » enfin, après une dernière bouffée de cigarette.
Pour le bien de chacun, ses mains étaient égales.
Le rêve de l'ancienne justice le hantait, celle des Kalifes qui entraient à âne dans les marchés, suivis d'enfants et de vieillards, et qui distribuaient d'une main légère le châtiment et la joie.
La simplicité d'Omar, sa robe de laine et son bâton de pèlerin le ravissaient.
. — Pourquoi donc insistez-vous dans Tinjuste, disait-il aux plaideurs avides. Omar, votre père, l'homme puissant et saint qui fonda Bassora sur les bords du golfe, allait de Médine à Jérusalem, sans guide, monté sur un chameau qui portait deux sacs : l'un contenait de Forge, l'autre des dattes ; devant lui était un plat de bois, derrière lui une outre d'eau, et Omar ne s'arrêtait que pour la prière. Infimes qui élevez vos or-
gueilleuses voix, songez à l'aïeul, retirezvous !
Deux armées passèrent et je n'entendais plus parler de mon ami, lorsqu'un jour le même camarade me rencontra dans la rue Drouot.
— Et Mottard ? lui demandai-je.
Sa figure s'allongea :
— Fou.
— Comment ! Mottard est fou?
— Mottard est fou.
La nouvelle était vraie; on peut demander la chose au petit nègre Daoul, marchand de pois grillés dans la rue des Etoffes, à Tunis.
Mottard était réellement fou. C'est-à-dire qu'il avait la réputation d'un insensé parmi les gens de bon sens. Vous sentez la nuance.
Mottard avait acheté une modeste maison,
pas plus grande qu'un burnous étendu, et l'avait ornée de jolies ileurs, pour y rêver à son aise de la tantette.
Mais voilà que derrière son jardin, s'éleva l'habitation de campagne d'un homme riche. C'était un sage, disait-on, qui, aux lunes de Rhamadan, cessait dévotieusement de boire et de manger. On l'avait vu faire le bien, jamais le mal. Cet homme lit venir le juge français.
— Tu me gênes, dit l'Arabe. Le matin, quand je lève les yeux, ton toit, qui s'élève au bout de mes sycomores, cache mes troupeaux qui paissent au loin. Vends-moi ta maison.
Le petit juge considéra l'Arabe somptueux. Cet homme était vraiment riche ; il parlait d'une voix éclatante ; sa robe était passementée d'or et ses doigts brillaient de bijoux extraordinaires.
Après un court silence, Mottard posa ses trois questions :
— Que penses-tu des devoirs de l'homme puissant?
— Jouir de la fortune que le Seigneur lui a donnée, répondit l'Arabe.
— Si tu la perdais?
— J'accuserais le Seigneur d'avoir deux balances.
Mottard dit encore :
— En toute sincérité, achève maintenant, que veux-tu ?
— Ta maison.
Le petit juge français se leva, et la pensée qui lui vint Tenveloppa comme d'un burnous de lumière.
— Prends-la, je te la donne.
— Toi ! dit l'Arabe étonné, toi misérable, tu me ferais un pareil don ! Ignores-tu que j'ai dans mes coffres de quoi payer mille maisons et sept mille jardins comme ceuxlà?
— C'est ainsi, répliqua orgueilleusement notre ami. L'humilité est riche de tout ce qu'elle dédaigne. Je suis plus puissant que toi. Fais de ma maison ce que tu désires. (Il sourit comme un apôtre.) Et puisque c'est la tienne maintenant et que j*ai dépassé son
seuil, je ne la quitterai pas sans y laisser mon aumône.
Mottard regarda son manteau.
Ce manteau avait une frange de broderie ; il enleva la broderie et la déposa sur le sol.
Mottard a laissé une légende ; et les confiseurs, les barbiers en manches de chemise qui rasent les cheveux et posent les sangsues, les tisseurs de soie, les marchands de couscous et aussi les potiers au milieu de leurs gargoulettes, tous ceux de l'humble commerce vous raconteront la fin de son histoire, elle est délicieuse.
Ils disent qu'aussitôt sa maison par terre, un oiseau se posa sur le petit juge. Il voletait sur lui d'une épaule à l'autre, le suivait partout, de la fontaine au bazar, le long des promenades ; et les hommes avaient reconnu en cet oiseau la colombe de Féternelle Sagesse.
Toute la ville avait vu Mottard parcourir
la campagne de Tunis, destitué de ses fonctions, heureux, subsistant d'aumônes et si plein de grande misère que ses vêtements tombaient en lambeaux. Il fut le premier chrétien qu'on aima. Du matin au soir, à la porte des mosquées, il jouait avec son oiseau, et quand tombait la nuit, les femmes l'apercevaient sur quelque margelle, avec son doigt tendu... et la colombe.
— Le roumi du bon jugement, disaientelles, l'homme de la Sagesse.
Mottard nous est revenu.
Depuis dix ans qu'il est réintégré dans ses anciennes fonctions, il n'est plus fou. Il est boutonné, il est gras, il songe même à se marier. Il ne crie plus, comme naguère: « Vous dites? Le Code? Pensez donc... » Mottard, depuis qu'il est guéri, juge les uns et les autres suivant les bonnes petites lois françaises.
Je le plaisante parfois.
— Qu'est devenue la colombe? Tu sais... Quand je lui fais cette question, parfois
il lève les mains, d'un geste raccourci et machinal, comme pour saisir quelque chose... Puis, tristement, il baisse la tête.
— L'oiseau m'a quitté.
— Vois-tu, lui a dit un jour un peintre aussi gras que lui, cette histoire aurait pu très mal tourner; mais elle a bien fini puisque tu as maintenant ta raison.
— La raison, a répliqué Mottard, oui... mais le jugement ?