‹ PrintempsChapitre 6 sur 11 · L'AME IMMORTELLE · texte numérisé non relu

L'AME IMMORTELLE

M. Gotard était veuf. C'était un petit homme ventru qui avait l'épaule droite près de Toreille.

Il était employé dans la maison de draperie Alexandre. Nul ne savait mieux que lui plumer le pigeon, traiter, rachalander, facturer, débattre un compte, faire de la grosserie ou haricoter comme un porteballe.

A six heures, M. Gotard oubliait le magasin et ne songeait plus qu'à sa fille. Les pouces dans son gilet, coiffé sur l'oreille, du côté qui remontait, de sorte que le gibus avait Tair d'être posé en équilibre sur son

épaule droite, il rentrait chez lui en faisant le grand tour parralléeCarnot.

Mlle Gotard était une bonne personne de seize ans, ébouriffée comme un oiseau qui vient de se baigner dans, un verre. Elle suçait constamment des pilules d'anis, et son rire sentait frais. Une fille un peu originale. Au milieu d'une conversation, par exemple, elle agitait une boite et se poudrait les joues, peut-être à cause d'une certaine tache de rousseur, là, sur la tempe.

Leur maison était tout prés du canal, au milieu d'une vigne. Sur la façade grimpaient des aristoloches. A l'entrée du jardin se balançait un vieux polonia du temps de Charles X. Toute la journée, sous cet arbre, il pleuvait de l'ombre.

M. Gotard, après dîner, portait son fauteuil dans le jardin, sur la pelouse, près d'un guéridon où il déposait sa tasse de café. La jeune fille se mettait alors au piano.

— Répète-moi la romance de ta mère, tu sais... Pour toi je donnerais nnon palais d'Arabie.

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Elle chantait.

Par la croisée ouverte, M. Gotard, de son polonia, voyait un coin du salon, les sculptures du bahut, l'abat-jourrosedu clavecin et les doigts blonds de sa fille qui voltigeaient sur les touches comme des abeilles sur des morceaux de sucre. Dès que montait la première note, il goûtait son moka et fermait les yeux, les mains croisées sur son bedon, la joue droite endormie sur son épaule trop haute, et il marquait la mesure du bout de sa pantoufle.

Chansons de soleil, vieilles et encore fraîches, romans rapides en deux couplets, indiqués d'ailleurs par la première page, où quelque bandit sympathique, en veste d'or, couché près d'une proue d'ivoire, parlait à sa sultane en fumant une longue pipe turque. C'était vraiment doux. Derrière la grille, parfois, des promeneurs s'arrêtaient. Car la chanteuse nuançait bien chaque parole, et sa voix fondait en petits tremblés de brise, en murmures vagues qui évoquaient des pays lointains.

— Tu me fais penser à Mayorque, du temps que je voyageais pour les draps de feutre. Une belle ville, poulette, où il y a des moulins à vent et des orangers.

Un peu lasse, Mlle Gotard fermait paresseusement les partitions, tandis que son père emportait le fauteuil d'osier sous son bras :

— Neuf heures. Allons dormir !

Avant d'éteindre les bougies, souvent, elle piquait un doigt sur les touches et le clavecin lançait un trille :

Ruiiiiiiiiii !

Un rire de rossignol.

Plutôt une plainte. Ce rossignol, un soir, resta couché dans son nid.

Plus de café sous le polonia. Mlle Gotard était malade, très malade, tellement malade qu'en moins de huit jours elle mourut, comme un oiseau saisi par la neige. La ville Tenterra au son des cantiques, ceux de l'Assomption, les plus suaves, si tendres qu'on aurait cru que c'était Mlle Gotard elle-

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même qui les chantait, pour faire sa mort plus jolie.

En revenant du cimetière, le malheureux s'assit sous le polonia. Il revit le passé chantant, le salon tendu de perse, avec sa croisée où entrait la lune, et son clavecin, et ses fleurs, et la lampe claire où se brûlaient les papillons.

— Je n'ai plus personne, murmura-t-il, je suis seul...

Mais comme s'il était revenu exprès, un oiseau répondit à M. Gotard.

Son chant descendait du polonia, Tàme d'un rossignol, sans doute.

Ruiiiiiiiii !

Le bonhomme palpitant était debout. Une roulade s'éleva, la dernière. Cette douleur jaillit en sanglots menus, et un accompagnement grave, en môme temps, s'exhala de toute la campagne noyée de brise. On eût dit une voix humaine.

Puis tout se tut.

Dès lors, tous les soirs, après dîner, 'les

gens de la ville aperçurent M. Gotard dans son jardin, à la même place. Et si on passait le long de la grille, près du polonia, on entendait le rossignol.

Le chant de l'oiseau était toujours le même; le treillis des branches l'adoucissait encore, et il s'égrenait, mélodieux, dans rame de M. Gotard, comme des gouttes dans un bassin.

Mais l'employé avait perdu son ardeur.

Impossible de faire une balance, il se trompait de colonnes. D'autres fois, il ne savait même plus folioter. Pauvre M. Gotard !

— Il faut voyager, lui dirent un jour ses patrons. Là est votre salut. Justement, puisque vous connaissez la langue, allez en Allemagne. Vous savez que nous avons pris des brevets pour l'amélioration des étoffes défectueuses ; divers procédés permettant de remédier aux places des draps mal teintes, aux endroits clairs et peu garnis, aux distances inégales des fils de la chaîne, aux éraillements, aux défauts dans le tissage ou aux vides dans l'étoffe. Faites

vos valises. Vous allez nous lancer ça ! M. Gotard reçut le coup en plein cœur :

— Et mon rossignol ?

— Quel rossignol ?

— C'est juste, balbutia- t-il, c'est juste, vous ne savez pas...

Il rentra dans sa maison et revint s'asseoir sous le polonia. L'oiseau gémit toute la nuit.

A l'aube, M. Gotard boucla ses malles et répéta pour la vingtième fois ses recommandations à la servante :

— Vous achèterez chaque semaine au garde du château une boîte d'œufs de fourn)is, que vous déposerez sous le polonia avant de monter dans votre chambre. Vous entendez bien ? C'est le manger que préfèrent les rossignols. Et vous ne l'effraierez pas? Vous éloignerez les enfants? Vous ne ferez aucun bruit ?

— Je le promets à monsieur.

— Au revoir.

Et le commis-voyageur s'en alla.

Trois jours après, à Carlsruhe, Valdstrasse, comme il restait seul à la table d'hôte, le front dans ses mains et le nez sur son café, un trille d'oiseau retentit dans la salle déserte :

Ruiiiiiiii I

M. Gotard se leva soudain.

Mais le chanteur était invisible.

Après un tour dans la ville pour expliquer aux correspondants qu'avec les procédés de sa maison il n'y aurait plus désormais de flambures sur les draps neufs, M. Gotard mit son carnet dans sa poche. Il avait hâte de s'en aller.

Le lendemain, à peine était-il entré dans la maison d'un de ses clients d'Heidelberg qu'un cri le fit retourner, la mémo roulade fraîche :

Ruiiiiii !

Il prit son chapeau et salua.

— Oui, monsieur, disait-il plus tard à

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