‹ PrintempsChapitre 7 sur 11 · LAME IMMORTELLE · texte numérisé non relu

LAME IMMORTELLE

Francfort, toutes les fabriques d'Europe vont gagner cinquante pour cent au moins ; la vente des draps est sauvée, depuis le Casimir jusqu'à la carpette.

Mais juste à ce moment, le commisvoyageur fut coupé. L'appel mystérieux s'éleva, timide, puis sonore :

Ruiiiiii !

M. Gotard termina l'affaire rapidement.

Il devait l'entendre chaque jour, cette voix, à des heures jamais les mêmes, quand il plaisait au chanteur. A Mayence, ce fut sur la place de l'Embarcadère, par un beau soleil, que le trille ému traversa le Rhin. Comme il quittait Oberwesel, passant près du Loreley, l'appel gémit sur la roche légendaire. Il l'arrêta sur le quai, à Coblentz. A Bonn, la roulade s'élança des monts où avait rêvé Beethoven. Partout, cette plainte le suivait. Église Sainte-Ursule, à Cologne, elle vibra dans le silence religieux. Il s'en revint par la Belgique, et toutes les nuits, aux balcons des hôtels, la voix se faisait entendre, jamais lasse, rnpiivén par le voya-

geur, avec un accent de plus en plus doux. Mais dans la tête de M. Gotard, quel désordre! L'oiseau avait tout brouillé. Le représentant de la maison Alexandre confondait maintenant les elbeufs et les silésies, les sedans et les pinchinas ; on lui montrait des feutres et il vous parlait des frisons. C'était le moment de s'en retourner, ou sans ça I...

Et M. Gotard fit ses malles.

Le matin qu'il rentra, il bondit sur le quai, malgré son ventre. Mais au lieu d'aller voir ses patrons, vous devinez... Holà ! une voiture !

A un kilomètre do distance, tout le quartier l'entendit. Debout près du cocber, c'est lui qui criait ga-a-re! Les gens de rire :

— Voyez donc Gotard qui revient au galop !

Un saut. Et le commis-voyageur courut vers le polonia.

— Ces arbres, murmura-t-il, ça semble

vivre. Est-ce qu'on ne dirait pas que celuici vient de me reconnaître? Il bouge...

La bonne descendait. M. Gotard n'eut qu'un cri :

— Et le rossignol ?

Elle était stupéfaite.

— Si monsieur voulait m'expliquer ?

— Comment! vous ne savez plus? Et mes recommandations? les œufs de fourmis? pour l'oiseau qui chantait... chaque soir, là... à cette place?

-^ Ah! oui, je me rappelle. Eh bien!

monsieur, il faut croire qu'il vous a suivi en voyage, ce rossignol, parce qu'il n'a jamais plus chanté ici.

L'émotion de M. Gotard était trop forte ; il tomba sur sa chaise.

Et comme la lune se levait, une roulade retentit dans le polonia, plaintive d'abord, puis alerte, à la pointe de la première branche.

C'est aux environs de Tulle. Le pays n'est pas grand, mais il est charmant. Quatre rues y font le quadrille, les maisons y rêvent, accoudées sur leurs terrasses ; il y a une église au bout de ces terrasses, un jardin contre cette église, et M. Bouvi dans le jardin.

Bouvi n'est pas son vrai nom, c'est un sobriquet. Et je me doute, moi, que ce sont les demoiselles qui le lui ont décoché ; cela ressemble à un joyeux cri d'oiseau : Bouvi!

Jamais je n'ai vu de petit bonhomme plus rose et plus gai; il faisait frais aux yeux. Mais en le regardant bien, on voyait qu'il

avait des ongles de chat. De plus, il sentait le soufre. Vous me direz que c'était le soufre dont il se servait pour soigner sa vigne malade. Du tout. Si vous le rencontrez, défiez-vous de Bouvi.

Quelquefois, le matin, un joli visage en coiffe blanche se haussait par-dessus le mur de l'enclos :

— Bonjour, Bouvi!

— Bonjour, Louison !

— Qu'est-ce que vous pensez de ce soleil, Bouvi ?

— C'est de l'agrément pour la légume.

Et entrez donc I Est-ce que vous avez peur que les puces de mes choux vous piquent ?

Bouvi s'approchait, sans en avoir l'air.

— Regardez ma hâtive de Hollande, Zonzon, et ces céleris, et ces gros cabus replantés d'octobre, qui commencent à pommer déjà.

— J'aime mieux votre coin aux fleurs ; il n'y a que vous, Bouvi, pour faire une corbeille I

— Ne me dites pas ça I vous sonnez les

fêtes quand elles sont passées. L'année dernière, je ne dis pas... j'ai eu des violettes, des giroflées, des jacinthes, du réséda, du muguet...

— De la Croixde Jérusalem! cria Zonzon.

— Tout! Etpuis des roses, des roses...

— Oh ! vos roses, Bouvi !

— Eh bien! je n'en aurai plus, Louison ; voyez, mes rosiers sont gelés.

— Les pauvres roses, murmura-t-elle ; Tan passé, comme elles sentaient bon, surtout les jolies blanches.

— Justement I c'est le seul qui se porte bien. Voici le pied, Zonzon, il a même grossi. Montez à présent sur ce caillou, regardez la tige, suivez-la, elle est tellement longue qu'elle pourrait entrer dans Téglise. Quand vous irez à la messe, plus tard, vous pourrez sentir toutes ses roses.

— Ah ! si je pouvais en avoir pour mon mois de Marie !

— Eh bien ! je vous les donnerai si...

— Si?

Maisilssedevinérent. Doucement, lajeune

fille s'assura qu'on ne pouvait la voir et tendit son bec. Et cela était tellement bon qu'elle prit Bouvi par les oreilles et lui rendit son baiser. Quand un mouton saute au cbou, la brebis y saute itou.

Lorsque la jeune fille fut partie, le grain de soufre que Bouvi avait au cœur scintilla.

— Ab ! s'écria-t-il, mon rosier serait bien plus beau s'il n'avait qu'une rose, une seule I

Et il s'aperçut, en rêve, offrant sa fleur unique, comme un fiancé son bouquet.

Dès le lendemain, Bouvi s'installa devant son rosier. Sur la branche la plus vigoureuse, il tailla en bas une petite fenêtre verte qu'il ouvrit avec son couteau. C'est à celle croisée qu'allait naître la fleur.

D'un second rosier, ensuite, il détacha un petit seinrouge, V « œil », et coupa autour un peu de vif ; puis^ dans une fente d'ongle, il le regarda au soleil pour voir si le jour y transparaissait. Comme il était plein, il le mit dans la petite fenêtre verte et Tenve-

loppa de rafia. Rien n'était plus gai que de voir ses mains pigeonnières voltiger parmi les épines.

L'église étant tout près du jardin, les dévotes qui allaient prier s'arrêtèrent un jour :

— Vous voilà bien affairé, M. Bouvi ; que rognez-vous là v

— Je greffe un rosier.

— De quelle sorte ? Est-ce une commande ? Est-ce que ça serait pour la notaresse, ou bien ça serait-il...

Insolent comme M. Gratte-cul, le jardinier se rebiffa :

— Vous êtes trop curieuses !

— Vous vous êtes mal levé, Bouvi.

Et le rosier devint si grand qu'on ne voyait plus le jardinier.

Mais si les dévotes L'avaient suivi, lo soir...

Chaque soir, dans l'ouibre, Bouvi quittait son jardin avec une grosse écuelle sous sa blouse. D'abord, il tournait la tête à gauche

et à droite, ensuite, tout doucement, il se dirigeait vers l'église.

Là, sous le portail, il retrouvait son rosier ; et jamais la Vierge de plâtre, dont sa tige entourait déjà le cou frêle, n'aurait cru que cette branche, un mois plus tard, lui ferait un mantelet rose.

— Attention, murmurait Bouvi.

La porte de l'église ouverte, il écoutait... Personne. Seulement quatre bougies, au fond, qui luisaient comme des yeux d'anges lointains.

Le bénitier se devinait à Tombre ronde de sa vasque, et l'ouvi était si pressé d'emplir son écuelle qu'il en oubliait le signe de la croix. On a bien raison : qui est près de réglise est souvent loin de Dieu.

— Prenons garde de rien renverser...

L'écuelle remplie, le jardinier atteignait

la porte qu'il fermait, descendait les marches, revenait à son jardin et allait arroser sa plante d'eau bénite, ping ! ping ! par délicates gorgées, comme on donne à boire à un oiselet de huit jours. Le mécréant !

Bientôt il put ôter le lien qui serrait la greffe. A la fin de mars, on aperçut le bouton.

Bouvi était en extase. Il n'y avait pas une femme, depuis la plus jeune jusqu'à la plus vieille, qui ne passât devant l'église sans entrer sous le porche, pour admirer ce bouton.

— Malmener tout un grand rosier pour en faire une fleur, une seule... Le fou !

La rose enfin se montra.

Comme une demoiselle qui prépare son premier bal, elle dépliait son costume, ses pétales blancs, un à un, qu'elle faisait boujffer au soleil d'avril, avec une façon de vous rire au nez, discrète, qui arrêtait tout le monde.

— Ce parfum... sentez !

— Ah ! Bouvi, soupirait Zonzon, quand je vais à l'église, maintenant, je n'ose plus aller voir votre fleur.

— Est-ce qu'elle n'est pas assez belle ?

— Comment dire ? Elle l'est trop... Je ne sais pas pourquoi, elle me fait honte !

Depuis que Bouvi soignait sa rose, le potager n'allait plus. Les pommes de terre languissaient, aussi les haricots et les épinards, et on vit les oignons verser des larmes. Les insectes malfaiteurs foisonnaient partout; les vers pouvaient dévaster les semis, les noctuelles ronger la betterave, et la bruche perforer les pois, Bouvi, comme l'Amour, avait un bandeau.

— Notre bon curé devient négligent, dit un matin la notaresse en trempant son doigt dans le bénitier, il n'a donc plus d'eau?

Elle se signa d'un doigt sec et vit la rose sous le portail :

— Quelle fleur superbe 1 On lui montra le jardinier.

— Au concours, mon ami, je suis sûre que votre rose vaudrait cinq francs.

— Cinq francs de soleil ! dit le notaire qui l'accompagnait.

Le cœur de Bouvi gonfla tellement qu'il y eut mal.

Vint le grand jour.

Le Mois de Marie s'ouvrait par une messe qui avait lieu le soir, à sept heures. Les vieilles y venaient en noir et les demoiselles en blanc. Dès cinq heures, Zonzon était en mousseline.

Au coup de cloche, le jardinier Taperçut. Elle venait lentement, avec sa robe légère, son livre de cantiques, ses bas à jour et ses petits pieds à l'étroit dans leurs prisons de saint Crépin. Qu'elle était jolie !

On ne sait comment elle put monter la première. Il faut dire que le monde, pour mieux la voir, l'avait attendue devant l'église. On ne pensait plus à la fleur.

Elle prit un peu de sa robe, un oiseau chanta, elle était entrée dans Téglise.

Mais presque aussitôt — qu'est-ce qui se passe? — la voilà sortie, blanche comme un lait de poule...

— Qu'avez-vous?

Un cri :

— Il n'y a plus une goutte d'eau bénite I

— Jésus ! marmottent les vieilles femmes,

et voilà le dernier coup de cloche; comment faire?

La rose le sait bien, elle. Odorante et fraîche, le cœur plein, elle semble offrir à Zonzon toute l'eau qu'elle reçut de Bouvi.

— Mais va donc! semble-t-elle lui dire, ôte tes mitaines, signe-toi, j'en ai pour tout le monde.

— Voyez cette mâtine, murmure une voix, quel à-propos I

Zonzon venait de tremper son doigt dans la rose...

Comme la notaresse donnait l'exemple, elle fut tout de suite imitée : au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit... Et personne ne riait, non, vraiment ; et il semblait que la fleur elle-même comprenait, car une petite vieille s 'étant présentée la dernière, la rose inclina son urne pour mouiller son signe de croix. Toutes les femmes défilèrent ainsi. Mais après ce tour de bénitier, vous pensez quelle messe... Dieu ne s'y arrêta qu'en passant.

Et voilà. Aujourd'hui, Zonzon ourle des serviettes dans le jardinet de. Bouvi, bien assise au milieu des raves, et chante Lanturlu à son petit garçon. Mais toutes ses compagnes, hélas! n'ont pas eu le même bonheur; et on raconte que ces dames du Mois de Marie, sans excepter les dévotes, jusqu'à la plus laide, payèrent d'une part de ciel la honte d'avoir fait scandale. La notaresse divorça, les vieilles tarabustèrent leurs maris, les mûres les encornaillèrent ; et cette rosée amoureuse avait si bien mis les jeunes en saison qu'elles désertèrent leurs toits, légères comme des femmes de Tulle, pour aller rire à la ville.

Je ne nommerai pas cette ville...

Au temps où Cavaignac commandait les zouaves — c'était vers 1845 — il y avait à Tlemcen un vieux clairon qui n'avait pas son pareil dans toute l'infanterie de l'Algérie.

— Ce bougre de Saupiquet ! Un coup de langue « première qualité )) ! disait le maréchal Bugeaud.

— Et un souffle, ajoutait Cavaignac, auprès duquel le simoun, qui balaie les tentes et culbute les hommes, paraîtrait un simple poitrinaire !

Malgré la familiarité de ces généraux, je doute que ce soient là leurs propres pa-

rôles, mais Saupiquet les affirmait historiques.

Le vieux soldat était fier de ces témoignages ; aussi, pour les mériter, s'appliquaitil, chaque matin, à mettre dans la sonnerie du « réveil » tout ce qu*il avait d'enjouement au cœur, et le soir, dans son « extinction des feux », toute la tristesse qu'il était capable de sentir et d'exprimer.

A cette époque, on se chamaillait en permanence avec l'émir Abd-el-Kader. Dans un engagement contre la tribu des Beni- Snouss, tandis que Saupiquet sonnait une charge à se faire sauter les yeux hors du front, il aperçut, sous des lentisques, un petit Arbico abandonné par sa mère, tout joli, tout nu, avec une bedaine dorée comme une pièce neuve. Le vieux clairon l'enfourcha sur son sac et l'enfant, ravi de voir la bataille, ne dit plus rien. On enleva le village de Kemis et la colonne revint à Tlemcen. Sur tout le parcours à travers la ville, ce fut un triomphe pour le clairon ; je vous assure qu'il tomba sur lui et sur son

« fils » plus d'un bouquet de fleurs d'oranger.

A la manière des braves, le verre en main, on baptisa le conscrit Barboucha, sans doute parce qu'il avait le visage troué par la petite vérole. Avec sa grosse tête de cuivre et ses. jambes grêles, il était si gentil que les soldats l'aimèrent et que le vieux clairon l'adora. Il comptait quatre quenottes. Jugeant leur nombre suffisant, Saupiquet mit son fils au régime de la gamelle. Dès le premier jour, l'enfant y piqua son morceau comme un caporal.

Barboucha sut bientôt se faire comprendre. Quand les zouaves marchèrent sur la Tafna, où l'émir se montrait avec des forces nouvelles, il était de l'expédition. En avant de la colonne, juché sur le sac de son « papa rouge », il savait déjà dire, quand on s'arrêtait: Chli chk! (c'est ici!); ou bien.

quand on rompait les faisceaux : Arria, ! (en route !) De plus, si Cavaignac passait devant les clairons, à la grand'halte, Barboucha lui faisait le salut militaire et criait Dojorr! d'une voix martiale, en essayant de froncer les sourcils. . . quoique la chose lui fût pénible .

Abd-el-Kader s'étant un peu calmé, les zouaves se reposèrent pendant quelques mois et Saupiquet put entreprendre l'éducation de son fils.

Bientôt on entendit Barboucha parler le français (le français des zouaves, j'entends). Le médecin major, pour lui, fut le tébib et ses malades des caroutti. Si on lui demandait ce qu'il voulait faire plus tard, il répondait en bredouillant qu'il voulait être un offîcian di zouzous. Il fallait le voir, à la porte de la caserne, commander Texercice à des petits Arabes pas plus hauts que lui : « Mouvement di marqui Vpas : ti march\ ti 7na,rclipas et ti marcK tout de même! »

— Entendez-le donc, grommelait Saupiquet dans sa grande barbe, ce bougre-là deviendra quelqu'un de conséquent.

Et il faisait soleil dans le cœur du vieux soldat.

Mais ce qui le comblait de lîerté, surtout, c'était l'admiration sans bornes de Barboucha pour ses sonneries.

Ce gamin, qui avait dans le sang la flamme de sa race, les connut bientôt par leurs noms; et lorsque Saupiquet était de garde et que tout à coup, aux premières lueurs de Taube, son clairon chantait dans la cour, Barboucha devinait tout de suite qui avait sonné, et il était debout avant les autres.

— Papa souni Triveil! Caouà! criait-il en enfilant son burnous, moi promini beseff!

Il descendait dans la cour et passait la journée sur les épaules ou entre les guêtres du clairon, à l'écouter, à le cajoler et à l'applaudir. Et le soldat, sérieux, se laissait faire, comme un homme blasé sur les compliments.

Car il sonnait du clairon, ce vieux zouave, avec la foi des anciens sonneurs de jadis, qui croyaient que l'écho de leurs cloches allait jusqu'à Dieu se faire entendre. Ces voix enfermées dans le cuivre, qui battaient de Taile aux heures joyeuses des parades et aux dates sacrées des combats, étaient pour lui comme des oiseaux dont il ouvrait la cage et qu'il rendait à la liberté, les jours de fête et les jours de mort.

Quand l'enfant lui demandait : « Papa rouge, souni, toi, pour Darhoucha silement », Saupiquet, d'un coup de main, renvoyait s'asseoir sur son cou : « Hop ! Y es-tu? » — « Oui, papa rouge. » Le soldat, l'œil dans le ciel, embouchait alors son clairon, lançait dedans tout son souffle, et l'effrayante c( charge » s'envolait en rugissant. Après, c'était le « pas accéléré », puis « aux champs », puis la « marche des zouaves », un tintinnabulis, une bourrasque de notes aux trillements d'enclume et aux ronflements de tempête.

Mais Tair préféré du gamin, c'était la son-

LES DERNIEUIS HONNEURS 253

nerie poétique du soir, « l'extinction des feux )), dont il écoutait, le front penché, décroître les voix résignées et mélancoliques, comme si la dernière note, en s'en allant, avait emporté avec elle sa petite âme...

— Bouia, disait-il avec un soupir, toi bien souni, toi mangi tout Fjourni tout c'qui ça c'est bon.

Et descendant des épaules du vieux soldat, l'enfant, ému, caressait l'instrument de cuivre, et ses pompons de laine qui pendaient comme des langues fatiguées.

On s'était battu pendant six mois et Canrobert avait succédé à Cavaignac. Les zouaves partirent d'Aumale pour prendre la ville de Sameur. Barboucha était de la fête, à cheval sur les épaules de son « papa rouge ».

Il avait un peu plus de cinq ans lorsqu'on fit l'expédition de Zaatcha. Ce fut là que Canrobert ouvrit toute grande la porte do

rimmortalité, après en avoir fait sauter le pêne d'un coup de sabre. Barboucha était auprès de lui.

Il reçut, vers la fin, une balle, là... Comment voulez-vous? Il était si bien placé pour les recevoir toutes.

D'abord, Tenfant ne dit rien. Puis, sans prévenir, il coula doucement des épaules jusque sur les bras du vieux clairon.

— Mektoub! (c'était écrit) murmura-t-il comme un bomme.

Toute la nuit, sa tête s'agita. Le lendemain, après une agonie d'oisillon, il était prêt pour mourir.

Le docteur avait eu raison de la balle, mais il n'avait pas retiré la fièvre.

Barboucha était au bord de la tombe. Vers trois heures du matin, son corps se recroquevilla comme un brin de feuille fanée, ses yeux s'agrandirent.

Le major, en sortant, regarda le clairon tristement.

— Mon ami...

— Oh !... sanglota le vieux soldat.

Il entra sous la tente et embrassa longuement Barboucha; puis, par respect pour sa religion, il lui coupa les cheveux, en laissant une touffe au milieu du crâne, de manière que range de la mort pût le prendre par là et remporter au paradis.

Alors, Saupiquet se mit à pleurer. Une de ses larmes tomba sur son clairon et y brilla comme une goutte de feu.

C'était le jour qui se levait.

* Le soldat regarda le ciel. Jamais il n'avait manqué à son devoir. Il prit son instrument et sortit de la tente, avec Barboucha endormi pour toujours sur son bras gauche.

Sur le camp, on eût entendu l'aile d\ino abeille.

' — Le devoir.. C'est Theure de sonnerie réveil...

Soudain, quelque chose de blanc lui traversa la figure. Ce qui venait de se passer

dans ]'àme du vieux clairon, Mahomet seul eût pu le dire, car Mahomet, du haut du ciel, faisait déjà signe à Barboucha.

Saupiquet avait embouché son clairon et y avait soufflé tout son cœur... Mais, au lieu de la sonnerie joyeuse qui fait bondir les soldats hors de leurs couchettes, ce fut une plainte lamentable qu'il claironna, cette longue chanson du soir, aimée des troupes, dont les notes lasses et traînantes se détachent à regret, tombent une à une sur les bivouacs endormis, comme les grains d'un chapelet brisé... Et l'effet fut le même, car tout le camp se réveilla. Des tètes se montrèrent, narquoises, qui demandaient en riant si le vieux clairon n'avait pas la fièvre... Mais, presque aussitôt, on comprit. Le silence se fit dans la foule. Ses yeux bridés d'Africain emplis de larmes, son fils couché sur un bras, Saupiquet termina la deuxième reprise de la sonnerie, et comme si tous les zouaves s'étaient entendus, chacun enleva son képi pour saluer Tenfant mort — car ce que le vieux clairon venait

de sonner, d'instinct et sans trop savoir ce qu'il faisait, c'était...

Vous l'avez deviné.

C'était, en dépit de l'heure matinale et malgré l'aurore vermeille, la mélancolique extinction des feux.

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