‹ PrintempsChapitre 8 sur 11 · LE CHIENDENT · texte numérisé non relu

LE CHIENDENT

MAINGONNAT

Au temps de son enfance, le petit Maingonnat était l'ami d'un vieux bûcheron, le père Vantier, une espèce de sauvage qui vivait dans sa forêt sans jamais parler à personne, sinon à ses arbres.

C'était un terrible abatteur de bois, réputé dans tout le pays et même ailleurs. Aucun bûcheron ne savait mieux son affaire. Du moins, c'est ce qu'affirmaient les gardes forestiers, les malins, ceux qu'on appelle « francs-bigres », à cause qu'ils cherchent les abeilles.

Si je vous demandais de me dire ce qu'il y a dans votre poche, vous pourriez le sa-

voir sur-le-champ, n'est-ce pas ? Eh bien, il était aussi facile à M. Vantier de nommer les arbres de sa forêt. Il portait sur un mot d'écrit le compte des « révolutions » qui avaient eu lieu sur ce terrain-là, puis sur tel autre, c'est-à-dire combien de coupes il y avait faites ; si c'étaient des coupes réglées, ou de régénération, ou d'amélioration, ou d'ensemencement. Et lorsqu'il disait ces grands mots, il en imposait ; et on était forcé de l'écouter jusqu'au bout, tellement il était grave.

On pense si l'enfant l'admirait ! Et le farouche M. Vantier s'en était bientôt aperçu. A force de le voir passer et repasser sur ses coupes blanches, il l'avait pris en amitié ; il lui parlait avec plaisir :

— Qu'est-ce que tu feras, quand tu seras grand ?

— Moi, monsieur Vantier, je voyagerai.

— Pourquoi faire ?

— Tiens, pour voir du pays !

A cette époque lointaine, le petit Maingonnat était grand lecteur de voyages. La

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Chine, les Indes, l'Afrique... les premiers rêves de l'enfance.

M. Vantier haussait les épaules et partait s'embùcher avec sa cognée sous le bras. Il avait bien des choses à dire, mais jamais il ne les disait.

Un jour, il conduisit le petit Maingonnat près d'un jeune sapin et raconta sérieusement cette histoire :

— Apprends une chose. Tu sauras que les arbres parlent entre eux, car je ne vois pas pourquoi les hommes seulement sauraient parler. Ce petit sapin parle de temps à autre.

M. Vantier regardait l'enfant dans les yeux.

— Il est comme bien d'autres ; c'est un jeune gaillard qui ne sait rien du monde. Au lieu d'aimer son terrain, au lieu de i-egarder autour de lui et de faire bon ménage avec la foret, il relève la tête, il la tourne et

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il la retourne et se tracasse du matin au soir.

— Dites-moi comment il peut parler !

— Quand il vient une idée aux hommes, cette idée leur ouvre la bouche. Lui, c'est pareil. Quand le vent se lève, il commence à bredouiller. Avant le lever du soleil et aussi après son coucher, il grommelle quelques moments.

— Qu'est-ce qu'il dit ?

Le père Vantier souriait dans sa barbe.

— lîah ! je te raconterai ça un autre jour. Il est comme toi, il ne sait pas au juste ; il ne se trouve pas bien dans sa forêt, voilà tout, et il se plaint.

— De quoi ?

— Il voudrait aller v(nr le monde.

L'enfant éclata de rire.

— Ne ris pas. Il a beau être attaché ici, il quittera un jour la forêt.

— Oui, je sais, on le brûlera. ■

— On en fera des bancs et des armoires qui l'obligeront à rester bien plus immobile et à garder bien plus le silence que lorsqu'il

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était libre et jeune, et il en sera bien avancé ! L'écolier ne comprenait pas encore le sens de cette histoire. Mais, depuis ce jourlà, en cachette, il allait revoir souvent le petit sapin.

Il grandissait. Il n'avait pasl'airde bouger, mais on devinait qu'il se dépêchait de devenir robuste, sans doute pour quitter plus vite son pays. Et l'histoire du père Vantier, quoique un peu obscure, avait fait une telle impression au petit Maingonnatque, chaque fois que le vent se levait, il croyait entendre le sapin gémir.

— Il parle... Vraiment, ce n'est pas un mensonge... il parle !

Immobile de saisissement, il se figurait des choses mystérieuses. Ces mystères, l'enfant avait fini par croire qu'ils étaient peut-être réels ; de temps en temps, il en parlait au vieux bûcheron, et c'était lui, maintenant, qui le questionnait.

— Ah I ah! disait le père Vantier, et qu'est-ce qu'il raconte, le sapin ? Est-ce qu'il te donne des bons conseils ?

— Vous vous rappelez sa voix de l'an passé ? Eh bien ! elle est plus haute, et elle se plaint toujours.

— Tu vois que j'avais raison! Décidément, murmura le bûcheron en regardant le gamin d'un air malicieux, voilà un arbre qui ne fera pas de vieilles branches dans son pays ; dans deux ou trois ans nous l'enverrons voyager.

Le sapin s'élevait de plus en plus. Malgré sa moustache naissante, le jeune homme ne savait pas d'une façon très nette s'il croyait ou s'il ne croyait pas à la vie des arbres ; mais il commençait à comprendre le sens de la leçon cachée du paysan.

Pour le père Vantier, cet arbre qui voulait quitter sa forêt, c'était Maingonnat qui

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rêvait de quitter sa ville. Et le vieux bûcheron trouvait cela injuste.

Chaque année, aux vacances, le collégien allait dire bonjour à M. Vantier. Il le retrouvait toujours à la même place, sur son même terrain, occupé à l'unique travail de toute sa longue existence, un peu. plus courbé, mais toujours solide, souriant comme un dieu rustique sur les dépouilles de ses arbres, qu'il tranchait encore aussi près de terre, en bec de flûte, comme s'il n'avait toujours que vingt ans.

Et puis, Maingonnat allait rendre visite au sapin.

Il lui semblait revoir un pauvre et malheureux ami, un être inquiet à son image. Il avait poussé comme lui. En s'allongeant, le tronc était devenu plus gros, comme pour mieux porter l'ample mante émeraude qui faisait dire au loin : a Le voilà ! c'est lui ! » Et Maingonnat s'approchait : « Que va-t-il me dire, cette année? » Mais Tarbre semblait se défier, il ne se plaignait plus. Cependant, il travaillait intérieurement. Raide sur

son tertre, il paraissait plus droit, ou lutter pour le devenir. Et la forêt tout entière se moquait de lui, comme on se moque, dans les villages, de celui qui veut aller dans les villes.

— Courage! courage!

C'était un corbeau moqueur.

— Grandis !

Et Maingonnat reconnaissait le grillon.

— Redresse-toi plus à gauche !

Et Maingonnat, en sentant passer le vent d'ouest, entendait la voix de ses professeurs.

Et le petit sapm orgueilleux obéissait, le pauvre, le niais, et un ridicule frémissement étirait ses fibres.

Longtemps après, un jour, il parvint à dominer Thorizon. Et le bachelier alla encore s'asseoir devant lui.

L'arbre était très haut, toute la vie poussée dans sa tête, comme pour voir plus loin audessus de son pays natal.

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Et, autour de lui, Maingonnat s'imaginait entendre les mêmes voix railleuses, qui ressemblaient à des voix d'hommes :

— Tête à droite I — A gauche ! — Sors ! — Rentre I — Haut le front ! — Ne bouge plus!

Et dans la chair du sapin, la résine bouillait comme du sang d'esclave et suait par toutes les fentes de Técorce.

Enfin, une telle ardeur fut récompensée. L'arbre était devenu immense, et la plume d'un geai qui se serait gratté sur sa cime 'aurait mis sept secondes pour toucher la terre.

Le père Vantier ne travaillait plus ; c'était un autre qui le remplaçait. Mais le vieux bûcheron habitait toujours son chemin creux.

— C'est fini, dit-il un jour à l'étudiant, notre sapin va partir. L'imbécile I murmura le bonhomme, on dirait qu'il est content ; regarde-le se balancer comme un panache!

Pour faire honneur à Maingonnat, le père

Vantier prit une dernière fois sa cognée. Devant le « conduiseur » qui réglait la vente, il porta le premier coup au sapin. Un nid en tomba. Puis,.les coups se pressèrent. Bientôt, l'arbre s'écroula dans un bruit sinistre, et le père Vantier, avec son courbet, le dépouilla de ses branches.

C'est à peine si le jeune savant osait regarder. Il avait senti dans son cœur les coups du bûcheron. Il savait par le « conduiseur » que son sapin allait être un mat, un mât qui allait enfin vivre son rêve, partir, voguer vers des pays lointains. Et dans ce cadavre désillusionné de ses branches et de ses oiseaux, Maingonnat entrevit l'image de sa destinée.

Il eut un moment l'envie de rester avec les siens. Au bas de la côte, le hameau natal ressemblait à une mère assise.

Mais l'orgueil parla plus haut que l'amour ; Maingonnat prit le train pour Paris.

Quand je fis sa connaissance, il avait près de quarante ans, de larges pectoraux, un sourcil de génie et des narines de bulldog. Il ressemblait à Socrate, moins la sagesse.

— Viens voir les Hycb'opatlies, me dit-il un jour.

J'avais dix-huit ans, et une âme « de tout étonnée ». Mon ami en tête, moi tremblant, nous descendîmes, place Saint-Michel, dans de la fumée, au fond d'un sous-sol.

Autour de nous, en tumulte, sans qu'on vît personne, retentissaient des vers. Je revois, avec des yeux qui sont ceux d'alors, la

petite estrade, la chaire où un bel homme brun tribunait. C'était le président, le poète Goudeau qui venait d'écrire les Fleurs de bitume :

Les rayons tentants

Coiinant aux croisées, Je suis allé voir le nommé Printemps

Aux Champs-Elysées, Les l'emmes étaient de roses rosées Et les amoureux avaient tous vingt ans.

Peu à peu, du halo des pipes se dégageaient des ligures, des barbes, des cannes, des chapeaux mous et de grands yeux passionnés. Au piano, Krysinska, des mains élégantes qui jouaient du Cabaner ; et aux tables, toute Télite, la pléiade dont je m'étais tant de fois chanté les strophes.

Il y avait là Charles Cros, Icres, Georges Lorin, Sénéchal, Ajalbert, Mac-Nab, Félix Decori, Haraucourt le hautain, qui s'interrompait au moindre murmure. C'était lui, après Goudeau, qui obtenait le plus de silence, et lorsqu'il parlait, pour faire moins

de bruit, les pipes mêmes glissaient des bouches.

Maingonnatme les désignait :

— Voilà Caraguel, Marsolleau, Jouy, Morice, Trézenick, Mallat de Bassilan.

D'autres encore : Armand Masson, Auriol, Moréas, Alphonse Allais, Fragerolles, Rameau, Darzens, Mickaël, des joyeux, des méditatifs, toute une jeunesse qui vivait.

— Et toi, dis-je à Maingonnat, tu ne récites rien...

Il me regarda, étrange, avec ses yeux où flottaient des nuées.

. — A quoi bon? Pas besoin de dirent d'écrire des vers, puisqu'on en fera de magnifiques à mon école.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Un « Traité de Prosodie » extraordinaire. Une fois ma fortune faite...

Le bohème ouvrit la main ; son nez y tomba comme une alouette.

— Tiens, as-tu jamais touché la patte d'un veinard I Vois cette ligne, et celle-ci qui rejoint Tautre. Cette petite croix, devine...

Je tendis l'épaule.

— Ça veut dire prospérité.

Je le quittai. Il me remplaça par un bock.

Depuis, des fois et des fois, je revins à ce sous-sol de tumulte. C'est là, enfant, que je naquis à la jeunesse, au rêve. J'y récitai de bien médiocres vers, mais les pipes soufflaient sur ma rougeur, et moi seul me sentis trembler. Je descendais de l'estrade comme d'un paradis, dans des poignées de mains qui se faisaient amicales, par bienveillance ; j'allais m'asseoir à côté de Maingonnat, et presque toujours, tant le triompbe est généreux, les six sous de mon omnibus furent pour son bock.

Nous partions, je lui demandais :

— Et ton livre ?

Il montrait sa main :

— Regarde.

— Quoi ?

— Ma ligne de chance.

Un jour, un coup de vent passa dans le sous-sol, mêla les chaises, renversa l'es*

trade, emporta le piano àTHôteldes Ventes. En une semaine, le nid se vida et les rossignols furent dispersés. La vie est brutale, c'était sa première visite.

On ne se rencontra plus qu'à intervalles lointains, au coin des boulevards, à la terrasse des brasseries. Les uns étaient journalistes, d'autres expéditionnaires. Il y en avait à Thôpital et en province.

— Et Maingonnat ?

Ainsi j'abordais les camarades.

— Pauv'vieux ! disaient-ils.

.Un jour, je le rencontrai, et à sa vue, en mon cœur, trois années jolies se levèrent.

— Maingonnat ! Maingonnat !

Il était vêtu d'un manteau de poil d'ours épais à faire suer les passants, etnous étions en juin.

— Ton livre ?

Aucun étonnement dans sa voix :

— Il va très bien. Je l'ai un peu remanié; tu sais, deux chapitres sur le Ternaire. Il

faut marcher avec le progrès... je n'avais pas prévu le ternaire.

— Et la santé ?

— Moins bien... On ne fait pas ce qu'on voudrait.

Il plaisanta :

— Je suis un homme voluptueux, le travail me donne des besoins. Je dors salé, je me réveille avec un jambon dans la bouche, et il faut que je boive en sortant du lit.

Je l'amenai au café.

— Alors, dis-je, très sérieux, il est évident que ton bouquin va te placer hors pair.

Il étala sa main, du même geste qu'autrefois. Cette main de paresse et d'honnêteté avait vieilli, je crois mèuie qu'elle était sale.

— C'est étonnant, dit-il, voilà un des prodiges de l'idée lixe. Regarde, elle est plus longue qu'avant.

— Quoi ?

— Ma ligne.

— Ta ligne ?

— Oui, celle du bonheur.

Je le regardai, ému.

— Qu'est-ce que tu as ? lit-il.

— Rien.

Et nous nous quittâmes.

Deux ans encore sans le retrouver. Aux Halles, dans les bars, les cénacles, plus de Maingonnat, ombre envolée ; pas môme le souvenir, chez les flâneurs, de cette forte tête socratique, pleine d'espérance têtue, qui me hantait.

Mais une fois :

— Hep ! Hep !

. Et sur la chaussée, le long des Heurs do la Madeleine, par un doux soir d'or, je vis venir quelqu'un, quelque chose.

C'était le poète.

— Eh bien, ça va?

Il frappa la terre d'un coup de canne, et je lui criai :

— Combien d'éditions, ton livre?

— Oph! souflla-t-il, j'ai tout abandonné pour un moment; les éditeurs ne comprennent pas.

— Et... à part ça?

Sa tête devint crâne :

— Je place la copie des camarades dans les journaux; j'ai de l'influence.

Tout en causant, il épluchait le creux de sa main :

— Regarde donc...

Et je revis l'amie ancienne, tendue vers moi, qui me reconnaissait. Elle était maigre, on sentait que depuis le vieux temps elle n'avait ni touché une plume, ni poussé la porte d'un éditeur.

— Eh bien?

— Tu ne vois pas?

Il me désignait une ligne un peu forte.

— Je vois.

— Ah! mon cher! me cria-t-il, elle creuse, elle fait son petit chemin, comme une rivière entre deux coteaux. Quand elle se perdra là...

Il y avait si longtemps... Je n'y étais plus.

— Qui? Quoi? Quelle rivière?

— Ma ligne de fortune^ parbleu !

Il avala son bock avec effort. Avait-il mangé?

Comme elle tremblait, cette main qui portait la « fortune ».

L'année dernière, j'aperçus Maingonnat prés du Pas de la Mule. Il était liorrible de misère, il n'avait plus son paletot, et ce qui me troubla, ce fut de ne plus voir ses mains, la droite surtout, cette orgueilleuse main qu'il montrait à tous. Il l'avait fourrée dans sa poche.

Je fus près de lui crier : Maingonnat ! Maingonnat! Car cet homme était l'envers du petit sou que j'avais jeté, quand j'étais enfant, pour connaître le destin. Comme le côté pila était usé...

Je le laissai donc, mais j'avais raconté l'histoire de Maingonnat sur le boulevard, et des amis, en me rencontrant, me demaU" daient parfois de ses nouvelles. « Comment va la main de Maingonnat? — Et le poil qu'il y a dedans? — Il va bien, comme dit la chan-

son, il augmente. » Un hydropathe, un soir, me prit au collet.

— Qui est-ce qui veut voir Maingonnat?

la patte de Maingonnat?

— Moi.

Et il me dit où on les trouvait.

Le lendemain matin, j'étais devant Brébant. C'était l'heure d'une distribution de soupes, et au milieu des vagabonds qui attendaient, j'aperçus, non Maingonnat, mais Socrate après la ciguë. Sa tète antique était couverte de crins blancs, et son rêve, l'ancien, le beau rêve des claires muses, las d'attendre, avait fui ses yeux.

Je ne sais pourquoi, mais, à ce moment seulement, la faute de ce paresseux m'apparut et me fît du bien. lime sembla, en regardant sa misère, que je venais d'échapper au gouffre, et que je me retournais, que je me penchais, pour voir... Toute mon adolescence délabrée, sans guide, remonta dans ma mémoire, comme une eau morte qui me revenait vive et filtrée, dans du

soleil ; j'y bus, avide, et devant les souliers de mon camarade, éventrés comme des moules, j'eus l'irrésistible et lamentable jouissance de me sentir enfin les pieds chauds. Impression de malhonnête homme ; mais moi je m'étais battu avec la vie, et mes souliers me coûtaient cher.

— Bonjour, Maingonnat.

Il baissa la tête.

— Bonjour.

Sa voix n'était plus la même ; ses paroles retombaient en syllabes lassées ; voix dégonflée, de celui-ci, de celui-là, voix quelconque.

Alors, je sentis qu'au fond de moi, un autre que moi, moi tout de même, pleurait sur cette faim et sur cette tristesse. Une grande émotion me saisit, je m'approchai du bohème, le cœur roulé.

— Tu vas bien?

— Oui.

— Et... et ta main?

Il ne comprit pas et me la tendit.

C'était la droite ; il y avait dans cette

main un bol de fricot, de pâtée mendiée. Brutal, sans songer quelle fleur était cet homme, je pris de l'argent dans mon gilet; vite il me repoussa, mais son geste Unit en douceur et il me dit :

— Je n'ai pas besoin, garde...

Nous restâmes à nous regarder, sans un mot, sans gêne. Ce que nous regardions dans nos yeux, c'était nos vingt ans.

A la lin, il bougea :

— Tu ne me parles pas des amis ?

Je lui citai quatre ou cinq noms, des poètes charmants, jeunes : Gros, Mickaël, Icres, Mac-Nab, Tinchant — morts.

Une pause.

Puis il regarda sa soupe, releva sa ceinture violemment, pour repartir, et comme je lui demandais : «' Eh ! et toi, mon vieux, tu ne me dis pas ce que tu fais. Que faistu? » il me répondit en s'en allant, d'une voix blanche, qui semblait s'en aller aussi :

— Ce (jue je fais? Je fais do la peine.

Maingonnat ! Maingonnat ! Pauvre Maingonnat 1

Combien j'en ai connu, qui avaient Tespoir d'être heureux dans le pays qui les vit naître, et qui s'en allèrent au loin chercher fortune ? Chez eux, ils étaient des arbres tranquilles, là ils grandissaient en bonne terre, paisiblement, au milieu de leurs amis, avec toute leur force et dans tout le bonheur possible. Qu'est-ce qu'ils gagnèrent en s'exilant? Voyez-les aujourd'hui : Ils se figurent être plus sages, parce qu'ils ne chantent pas; ils croient être plus forts, parce qu'ils sont durs. Au lieu de Tarbre en feuilles qu'ils auraient pu être, ce sont des mâts chauves et dépouillés. Ils voient du monde, ils voyagent ; mais il leur faut chaque jour lutter contre toutes sortes de tempêtes, et j'en ai rencontré plus d'un qui comptait devenir un grand mât sur le vaisseau des luttes de la vie et qui s'est

rompu au premier orage, ne laissant à utiliser, de ce qui restait de ses fragments, que ce qu'il faut pour construire le mât le plus faible, le pauvre petit mât d'artimon, par exemple, qui est planté près de la poupe.

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