‹ Priscille SéveracChapitre 3 sur 7 · Cf. Ezéchicl, XIÎ · texte numérisé non relu

Cf. Ezéchicl, XIÎ

Majestueuse et dépeignée, vêtue d'une camisole jaune à ramages et d'un jupon vert amplement froncé sur les hanches, Siora Maria servait les premiers clients. Ils déjeunaient debout, pressés de partir pour l'embarcadère, car c'étaient de petits employés de fabrique et des ouvriers travaillant à Murano. Une vieille femme, agenouillée, lavait le carreau de la salle. Toutes les tables étaient rangées dans un coin, toutes les chaises empilées sur les tables. Quand un courant d'air faisait battre la port« de la cuisine, une odeur de café arrivait au nez des gens. On voyait, parmi les cuivres des casseroles, briller le cuivre plus riche et plus clair

du haut chignon de Beppa; puis la porte se refermait en claquant ; les verres du comptoir vibraient, et sur le mur, tremblaient les portraits du roi et du pape.

Dehors, il faisait doux et bleu. Le puits de marbre, aux reliefs frustes, était, au centre de la placette, comme une chose précieuse. Il n'y avait pas, dans les peintures des églises, un assemblage de couleurs plus magnifiques que les ocres et les rouges des maisons, avec le vert vif des jalousies, et les reflets de ces nuances dans l'eau du canal, et le bleu du ciel par-dessus tout. Le soleil de Venise est un grand alchimiste, car il a ce pouvoir de transmuer en or ce qu'il touche. Les âmes des hommes éprouvaient aussi sa vertu. Elles étaient dorées de joie et bienveillantes. Siora Maria elle-même daignait rire avec les clients, et ne chipotait pas sur la petite monnaie. Enfin, l'un après l'autre, les ouvriers s'en allèrent ; la vieille laveuse acheva d'éponger le carreau mouillé; Beppa et sa mère disposèrent les tables et les chaises selon l'ordre accoutumé,

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et Siora Maria se retira dans sa chambre. Beppa, qui avait fait sa toilette dès son lever, à la chandelle, pendant que tous dormaient dans la maison, avait maintenant un peu de loisir. Sur le seuil de la trattorîa, elle se tint, respirant l'air tiède et mou, toute languissante de sa jeunesse, le cœur gonflé par le sang qui l'étourdissait un peu. Elle pensait à sa robe de noces qu'elle achèterait bientôt ; elle voyait Giorgio à son bras, dans l'église ; et, soudain, elle s'imaginait vieille femme, telle qu'elle serait un jour, ridée et cassée, comme Priscille Séverac... Cette idée la rendait mille fois plus amoureuse...

Des barques passèrent qui allaient à l'Erberia, près du Rialto, chargées de légumes ou de poissons. Elles glissaient, sur le canal, à l'autre bout de la placette. Les paysannes qui fournissaient la Stella d'oro vinrent apporter des paniers d'œufs, des fromages, des poulpes à frire et des écrevisses de mer, rosâtres au fond des paniers bruns. Beppa discutait les prix, dans le chantant dialecte qui adoucit

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par l'expressioa les sentiments les plus âpres, et le marché conclu, elle se reprenait à songer, svelte en son chàle noir, appuyée à la porte de la trattoria.

« 0 Zorzi î... »

11 était venu sans bruit derrière elle, etBeppa avait connu sa présence par le baiser qu'il lui avait mis sur le cou... Honteuse, elle rentra dans la salle, et tira la porte après elle, mais elle emportait dans sa chevelure toute la splendeur du matin, et son petit visage nacré, ses yeux verts, riant sous leurs cils fauves, éclairaient l'ombre. Elle dit à son fiancé :

« Attends! Je vais te servir! Il y a du café chaud pour toi. »

Il lui répondit qu'il n'avait faim que d'elle, et qu'un baiser seulement pourrait le nourrir. Beppa feignit de s'offenser, jeta une chaise entre elle et Giorgio, courut, buta contre une table, et ravie, laissa les bras du jeune homme la saisir. Il lui donna un baiser qu'elle ne lui rendit pas, et un autre, plus long, qu'elle lui rendit. Et ce fut l'éternel manège des amants, les mots

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chuchotes, les hardiesses timides, les refus hésitants, ladoucequerelledecolombesquise jouent au bord d'un toit... A peine, quand la porte s'ouvrit, eurent-ils le temps de séparer leurs lèvres... Qu'aurait dit Siora Maria en les voyant ainsi enlacés ? Mais ce n'était pas Siora Maria qui troublait le jeu charmant. Beppa reconnut la maigre silhouette, la longue figure creusée de Prisciile.

— Bonjour, monsieur Nera, bonjour, mademoiselle Beppa 1... Je pense que votre maman se porte bien?... J'espérais la rencontrer ici, et je comptais sur vous, monsieur Nera, dont je sais l'infatigable bonté, pour me servir d'interprète...

Elle gardait cette politesse cérémonieuse à l'ancienne mode, ce tour de langage solennel, qu'elle devait à ses lectures et qui n'avait, dans sa bouche, rien de factice et d'ampoulé. Malgré l'heure très matinale, elle était vêtue comme pour le voyage, et elle portait à la main sa valise brune.

— Où allez-vous ainsi? — demanda Nera.

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— Je pars.

— Gomme ça?

— C'est le désir de votre bonne tante, je le sais; mais c'est aussi Tordre du Maître. Vous voyez, moucher monsieur Nera, tout s'accorde merveilleusement... J'admire l'ordre parfait que je découvre dans les desseins du Seigneur à mon égard... Que de bontés il a pour moi, me tirant après lui, mes pas dans ses pas, jusqu'au but...

— Si vous êtes contente, eh bien!...

Il n'osa pas dire toute sa pensée, Priscille, chancelante, s'assit,

— Je dois quitter Venise, monsieur Nera. Gomment?... Je l'ignore... Je n'ai, dans ma bourse, que vingt-trois francs soixante-cinq centimes, somme, hélas ! insuffisante pour payer mon voyage. Donc, je prie madame votre tante de vouloir bien accepter ce peu d'argent et de recevoir aussi, en gage du futur paiement de ma dette, cette boucle d'oreille dépareillée, qui me vient de ma pauvre mère... G'est tout en or, avec des grenats... Je l'ai pieusement gardée

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jusqu'ici, la boucle jumelle appartenant à ma sœur aînée... J'ignore absolument la valeur de cette chose, mais si madame votre tante l'estime supérieure au prix de location de ma chamJ)re, peut-être nous sera-t-il possible de conclure un arrangement.

En parlant ainsi, Priscille avait retourné son porte-monnaie sur la table. 11 en tomba deux billets de dix lires, trois d'une lire, treize sous de billon et un minuscule objet enveloppé de papier de soie.

— Qu'a-t-elle dit? — demanda la jeune fille, Nera traduisit, tout ému. Cependant, Priscille sortait du papier déroulé une boucle d'oreille ronde, ornée d'une étoile en grenats de Perpignan, telle qu'on en voit aux vieilles femmes de campagne. Ce pauvre bijou qu'elle n'avait jamais voulu vendre, dans les pires détresses de sa vie, tremblait au bout de ses doigts.

Elle murmura :

— Voilà tout ce qui me reste de mes parents, avec ma bible,

— Que dit-elle ? — demanda encore Beppa en prenant la boucle d'oreille pour l'examiner.

— C'est tout ce qui lui reste de sa famille, ~ expliqua Giorgio. -— 0 Beppa, si nous étions riches, je dirais à la tante de laisser aller cette pauvre femme et je n'aurais pas la cruauté de garder ce bijou qui, à mon avis, ne vaut pas grand'chose. Si elle quitte la maison avec un ressentiment contre nous, je suis sûr qu'il nous arrivera malheur, parce que c'est une bonne âme... Beppa, mon cœur, nous sommes si heureux que je ne peux pas supporter le chagrin des autres et que je voudrais partager mon contentement avec le monde entier.

— Zorzi I — dit Beppa qui s'attendrissait, — il n'y a pas un cœur meilleur que le tien.

Elle était troublée, parce que sa mère et le cousin Demetrio lui avaient fait peur en parlant d'espionnage et de police. La visite du Russe mystérieux qui devait revenir et n'était pas revenu, inquiétait aussi Beppa. Néanmoins,

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elle défendait Priscille qu'elle croyait un peu bizarre seulement, mais « bien douce ».

Quand Zorzi était là, et qu'il affirmait l'innocence de Priscille — lui qui pouvait causer avec elle — Beppa se rangeait à l'opinion de Ihomme qu'elle aimait. Comme lui, elle était bonne, et, comme lui, elle voyait les gens et les choses, à travers sa grande joie d'amour qui embellissait le monde entier.

Elle regarda Priscille et trouva que cette pauvre femme ressemblait tout à fait à sainte Anne.

— Ce que tu penses, — dit-elle à Zorzi, — je le pense, et ce que tu feras, avec toi je le ferai, pourvu que ma mère ne me tourmente pas...

— Eh bien, elle ne saura rien, ta mère... 11 y aura un secret entre nous deux.

— Ah! Zorzi! — que dirait Ser Demetrio?

— Aurais-tu du regret, toi, Beppa, si nous sauvions cette personne qui, je te l'assure, est une âme sainte et si nous l'aidions à retourner dans son pays? Elle nous rendrait

l'argent, et, d'ailleurs, tu conserverais, comme gage, la boucle d'oreille..,

— Ah! je n'aurais pas l'âme assez dure pour l'en priver... Si tu as confiance en elle, fais ce qui te paraîtra bon. Je serai toujours de ton avis.

Ils sourirent, tous deux, parce qu'ils étaient à cette heure de la vie où le jeune amour soulève les êtres comblés au-dessus d'euxmêmes, où les amants ont envie d'être un peu des dieux pour quelqu'un. Alors, le spectacle de la souffrance est intolérable ; l'aumône est un plaisir qu'on se fait à soi-même ; le pardon des offenses passées est à peine méritoire; tout sentiment égoïste se dissout dans une sympathie générale qui déborde la personne aimée et couvrirait l'univers. Ce privilège presque divin n'appartient pas toujours aux esprits cultivés; des simples, comme Giorgo et Beppa, le possèdent. Il ne dure parfois qu'un moment, mais les émotions qu'il crée et les actes qu'il inspire ne s'oublient plus. Il est, dans l'ordre sentimental, ce

qu'est, dans l'ordre intellectuel, un éclair de génie, et c'est par lui que l'amour fait son chefd'œuvre.

(( Le Maître est là », pensait l'illuminée dont se décidait le sort dans la petite salle sombre d'une auberge vénitienne. Si Dieu est amour, il était bien vrai que Dieu était là. Deux beaux jeunes gens qui s'aiment avec un si grand désir de généreuse bonté, fussent-ils bien humbles, nés dans le peuple, sans instruction, et destinés à une existence vulgaire, ils égalent en beauté Isaac et Rébecca, Rachel et Jacob. Priscille, tout ignorante qu'elle était de l'amour humain, avait une sensibilité trop délicate pour ne pas deviner le miracle de sympathie qui s'accomplissait en sa faveur. Avec une confiance que rien ne justifiait devant la raison, elle attendit que Giorgio Nera se remît à parler français. Enfin, sans lâcher la main de Beppa qu'il avait prise, il parut simplement continuer dans une autre langue, la conversation commencée...

— ... C'est cela qu'il faut faire, et nous le

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ferons, oui, madame Séverac. Je vous prêterai Fargent nécessaire pour payer votre chambre et votre billet ; et quand vous serez revenue chez vous, vous me renverrez cet argent... pas tout à la fois, certes ! A votre gré, par petites sommes, sans vous tourmentera cause de cette dette... Siora Maria n'en saura jamais rien, parce qu'elle nous romprait la tête en criant que je suis un imbécile... Mais je sais à qui je parle, madame Séverac. Vous porterez bonheur à notre ménage... Quant à la boucle d'oreille, vous la garderez. C'est notre désir, n'est-ce pas, Beppa?

La jeune fille insista :

— Si!... Si!...

Alors Priscille fondit en larmes.

Dans l'après-midi, toute seule, se dirigeant au hasard de ses souvenirs, elle s'en alla vers les Esclavons. Elle voulait revoir, avant de quitter Venise, cette maison qui était, à ses yeux, la « maison rebelle » désignée par le Prophète,

Pendant une heure entière, elle marcha, et

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elle s'égara bien des fois, mais Giorgio lui avait prêté un petit plan de Venise qu'elle lisait tant bien que mal et qui lui paraissait une chose merveilleuse.

De la terrible crise nocturne, des émotions du matin, des espérances, des déceptions, elle sortait, plus forte que jamais et plus confiante. Un reste d'excitation nerveuse la rendait sensible à la beauté de cette ville qu'elle allait quitter. Pour la première fois, elle en recevait un plaisir, accablant et doux, qui s'achevait en mélancolie.

Trop de couleurs autour d'elle, trop de formes charmantes ! Ces marbres où le soleil indolent s'attardait pour les pénétrer de sa vie lumineuse, ces routes d'eau, entre des palais, ces monuments, ces arcades, cette église ouverte, ~ caverne d'or aux voûtes peuplées de géants, — ces vols de pigeons dans le bleu du ciel, tout cet inconnu des siècles défunts dont Priscille sentait l'ombre invisible sur la ville, tout cela, qui lui était si profondément étranger, tout cela pesait sur son âme...

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Elle rêva devant les colonnes de la Piazzetta et le Lion ailé de l'Évangéliste. Que d'énigmes l'entouraient! Heureux les savants qui comprennent la figure et le langage des pierres antiques ! La fille de Samuel Séverac ne savait lire que le Livre de Dieu. Aucune des idées familières aux voyageurs ne pouvait naître dans son intelligence nourrie de la poésie biblique, mais elle songeait à Tyr, la cité « qui habite aux avenues de la mer et qui fait eommerce avee les peuples dans plusieurs lies. Ses confins sont au milieu de la mer, et ceux qui Font bâtie l'ont rendue parfaite en beauté' ».

Pourtant, le soir de son arrivée, avec Giorgio Nera, PrisciUe avait trouvé Venise laide et bien triste. Elle avait cru que c'était une ville de pauvres gens et que le Grand-Duc l'avait choisie parce qu'il était lui-même un pauvre homme. Les impressions de ce premier soir lui revenaient, et celles de la visite à l'Albergo Danieli. En avançant sur le quai, au delà du pont de la

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