‹ Priscille SéveracChapitre 5 sur 7 · Textuel · texte numérisé non relu

Textuel

mulaient ainsi, pendant les heures consacrées au « service spirituel », dans la lingerie de la pension Quenelle.

Et c'était le temps que le général Wrangel, maître de la Crimée, annonçait la chute prochame des Rouges..,

L'été s'écoula. Les pensionnaires provinciaux, venus à Paris pour quelques jours, et constamment renouvelés , remplacèrent les étrangers qu'attiraient les villes d'eaux et de montagne. Ils s'ajoutèrent aux fonctionnaires sans appartement et aux vieilles rentières sans domestiques, qui composaient alors la clientèle stable de toutes les pensions de famille. Aussi, pour les dames Quenelle, n'y eut-il pas de morte-saison. Elles prirent leurs vacances l'une après l'autre, et Priscille Séverac s'en aperçut à peine, car l'absence de Madame et de Mademoiselle ne changeait pas la mécanique de ses habitudes. La fraîcheur de la sombre lingerie,

Tétroitesse de la cour qui bornait sa vue, atténuaient pour elle toutes les sensations de lumière et de chaleur qui accablaient, au dehors, les gens perdus dans les rues vides et brûlantes. Vers six heures, elle sortait pour sa ,^ promenade quotidienne. Elle avait coutume de remonter l'avenue de Wagramjusqu'à l'Étoile, et elle s'en allait, droit devant elle, avec cette allure d'automate qui la faisait se heurter aux passants, dont l'existence lui était révélée par des chocs subits. Ni les affiches brutalement enluminées des cinémas, ni les boutiques, ni les petites tables des restaurants qui débordaient sur le trottoir, ni les types divers des promeneurs de ce quartier composite, ne retenaient son regard, et elle ne voyait pas mieux Paris qu'elle n'avait vu Venise. Arrivée à l'Étoile, elle considérait TArc gigantesque dont elle ignorait l'origine et le caractère symbolique : sous le ciel enflammé, il évoquait pour elle les monuments de Ninive et de Babylone, et le roi Nabuchodonosor qu'elle connaissait beaucoup mieux que Napoléon. Plantée au bord

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du trottoir, frôlée par les automobiles qui emportaient des dîneurs vers les restaurants du Bois, ahurie par l'énormité et le fracas des tramways et des autobus, elle admirait les gens intrépides qui risquaient la traversée de la place immense, traversée aussi périlleuse — pensaitelle — que celle de la Mer Rouge. Puis, soudain, virant sur elle-même, elle repartait, refaisant en sens inverse le chemin déjà parcouru, et elle regagnait la pension Quenelle.

L'été?... Paris?... Ce n'étaient que de vaines apparences flottant autour de Priscille. Une seule réalité comptait : l'armée de ce Wrangel que le gouvernement français venait de reconnaître comme le véritable représentant de la Russie antibolcheviste. Après Koltchak, après Denikine, il était l'Annonciateur des temps nouveaux, celui qui précédait l'Élu de Dieu, comme l'étoile du matin précède le soleil levant. Dans les journaux que Priscille achetait, elle ne lisait que les articles concernant la Grimée et la Pologne. Ses écrits étaient pleins d'allusions à la victoire de Wrangel, liée, croyait-

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elle, au « pas décisif » de la Messagère. Pendant qu'elle reprisait les torchons de madame Quenelle, dans le jour avare qui lui venait par reflet, elle contemplait mentalement l'image singulière du monde qu'elle avait formée avec les souvenirs de ses lectures, en dépit de la géographie et de l'histoire. Entre la France, dont Priscille concevait à peu près la forme, et l'inconcevable Russie, s'étendait une vague Europe grouillante de peuples armés, où l'Allemagne, bête écrasée à demi mais non détruite, dressait sa tête hideuse. Au delà, c'était le pays de l'hiver éternel, le royaume de l'Antéchrist vêtu de rouge. Là, s'élevait la Bête bolchevique, plus terrible que l'autre, « qui avait des cornes comme l agneau et qui parlait comme le dragon » . Elle séduisait les habitants de la terre, en leur promettant le bonheur dans l'égalité de tous par la justice; et elle les obligeait tous à porter sa marque sur leur front. « Et personne, en ce pays, ne pouvait acheter ni vendre. » Autour de l'Europe, il n'y avait plus, jusqu'à l'Amérique lointaine, que les

ténèbres et les grandes eaux; et dans le ciel spirituel, invisible aux yeux humains, sept anges sonnaient de la trompette.

Ainsi, la pauvre servante vivait en esprit, avec le Voyant de Patmos, parmi les fléaux et les tonnerres, et quand elle s arrachait à la contemplation du monde surnaturel, elle apercevait, en un lieu sombre, l'homme douloureux que tous croyaient mort. Était-ce dans une prison, dans une caverne sous la terre, dans une cabane au fond des bois, dans une chambre d'une misérable maison faubourienne? Priscille ne pouvait exactement déterminer le caractère de l'asile que l'Humilié avait choisi. Elle ne distinguait pas très bien les choses qui l'entouraient, mais elle le voyait, lui, dont elle connaissait si bien le visage, lui, dont le portrait colorié était toujours devant ses yeux. Il ne portait plus l'uniforme chargé d'épaulettes et de croix ; il n'avait plus ces cheveux châtains et cette barbe châtaine qui prêtaient, par leur nuance douce, tant de douceur à ses yeux bleus. Son vêtement était celui d'un pauvre

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homme; sa barbe et ses cheveux étaient tout blancs ; son visage maladif montrait l'empreinte de souffrances abominables, et ces longues rides, ces plis, ces boursouflures qu'on voit sur la figure des vieillards qui ont beaucoup pleuré. Cependant, il ne pleurait plus; il avait usé toutes ses larmes. A cette évocation d'une ombre, qui était pour Priscille aussi vivante qu'elle-même, la Messagère tressaillait de compassion. Elle lâchait l'ouvrage qui glissait de ses doigts à ses genoux et elle couvrait sa face de ses mains... Oh! que vienne le jour de la rencontre! Que ce corps souffrant soit pieusement soigné, que cette âme crucifiée soit guérie, que la prophétie s'accomplisse aux deux extrémités du monde, en Russie, par le moyen de Wrangel, en France, par le moyen de Priscille S éveracl... Dieu est le maître de l'heure et son heure arrivera bientôt, disait la voix... Priscille, rassérénée, reprenait son travail, et tout en comptant les fils de la toile que l'aiguille traversait, elle chantait sur le rythme d'un psaume :

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L'homme rejette — Dieu choisit, L'homme abaisse — Dieu élève.

L'homme confond — Dieu distingue, L'homme abandonne — Dieu protège, L'homme méprise — Dieu honore.

L'homme l'a abaissé, mis dans le noir cachot, sa tombe, Dieu vient, comme un bouclier autour de lui.

L'homme l'a abaissé jusqu'à la mort.

Dieu l'élève, le désignant à l'avance :

Chef des Armées, généralissime.

Flèche polie du Dieu des deux.

Investi de sa puissance ^.

Les premiers échecs de Wrangel, à l'automne de 1920, affectèrent Priscille sans ébranler sa foi. Plus fermement que jamais, elle attendait le jour .fixé dans le ciel pour l'ineffable rencontre.

Un samedi d'octobre, elle allait sortir, quand la vieille madame Quenelle entra dans la lingerie.

— Priscille, — dit-elle, — vous me rendriez

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