‹ Prisonniers marocains! RomanChapitre 10 sur 12 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Quand le marabout eut achevé son discours, il chercha des yeux quelque personnage auguste. Avant de congédier les croyants et leurs prisonniers, il voulait charger cet acolyte d'une lecture rituelle.

Ses regards tombèrent sur le cadi, interprète de la loi civile, qui, en pays indigène, se confond presque partout avec la loi religieuse.

— Sidi-Bou-Brahim, dit-il, va t'asseoir dans la chaire d'où notre Saint très vénéré, notre Père Sidi-Guarrich, aimait à prêcher ses disciples. Et, avant que cette assemblée se sépare, lis à ceux que le Prophète appelle h lui par

ma voix, les paroles qu'il a écrites dans son Livre afin de toucher le cœur des infidèles ot de leur enseigner la voie droite.

Sur ces mots, Mahimon rentra dans Tombre de la mosquée, et les Riffains qui surveillaient les prisonniers les obligèrent à se tourner vers la loggia décorée de faïences où le cadi venait de s'asseoir avec le Livre Sacré, grand ouvert sur ses genoux.

Le vieillard assujettit longuement les besicles rondes qui chevauchaient son profil aigu, puis, levant les yeux au ciel, il prononça le mot de « conversion » qui sert de titre au neuvième chapitre du Koran.

Aussitôt rassemblée répondit dans un murmure:

— La paix soit avec nous.

Le cadi aimait à étaler son érudition. Il dit d'une voix nasillarde:

— Vous remarquerez, mes frères, que, contrairement à l'usage, le Prophète n'invoque pas ici le nom de Dieu clément et miséricordieux. C'est que cette formule est une fontaine de grâces pour ceux qui croient, et ce présent chapitre est réservé à la vengeance.

. Par-dessus ses lunettes le cadi jeta aux prisonniers un regard oblique, puis il commença sur un ton de psalmodie :

— Verset 30 : « Les chrétiens disent que le Messie est fils de Dieu ; ils parlent comme les infidèles qui les ont précédés et le ciel punira leurs blasphèmes. »

Vei^set 34 : m Ils appellent « Seigneur » leurs pontifes, leurs moines, et le Messie, fils de Marie. Il leur jest pourtant commandé de servir un seul Dieu. Anathème sur ceux qu'ils associent à son culte ! Ils voudraient éteindre de leur souffle la lumière de Dieu; mais Lui, il la fera briller malgré l'horreur qu'elle leur inspire. Il a envoyé son Apôtre pour prêcher la foi véritable, pour établir son triomphe malgré les efforts des idolâtres, sur les ruines des autres religions. 0 croyants! mettez à mort les idolâtres partout où vous les rencontrerez. Assiégez leurs villes, faites-les prisonniers, tendez-leur, de toutes parts, toutes sortes d'embûches. Mais s'ils se convertissent, s'ils payent le tribut sacré, s'ils disent à côté de vous la prière, laissez-les en paix. Le Seigneur est clément et miséricordieux. »

Un murmure d'actions de grâces accueillit cette lecture du Saint Livre. Et tous ces gens de meurtre, qui, dans le fond de leurs cœurs, espéraient bien un massacre des prisonniers, prirent une seconde l'expression d'un chapitre de moines invoquant le ciel, dans un élan de charité pure, pour des infortunés qui s'écartent de la voie divine.

Dans la volonté où il était que, par les supplications de ses compagnons le Père Blanc fut contraint à l'abjuration, le marabout de Mazuza avait donné l'ordre que la surveillance redoublât de précautions aux portes du village, mais qu'une grande liberté fût désormais accordée aux prisonniers pour se fréquenter, comme ils l'entendraient, sous les yeux de leurs gardiens.

En attendant, chaque groupe avait été ramené dans le local où on l'avait tout d'abord interné. Seul, M. Achard n'avait pas été maintenu dans le cachot de la zaouïa et il était allé retrouver les matelots de la Beina-Mercedes dans cette « Maison des Hôtes » qui, à côté de la place de la Djemmâa, occupait une assez vaste sui^face, couverte en tuiles.

Le Père Blanc et le Frère du Sahara avaient, d'autre part, rejoint leur habitation commune.

L'état d'àme du Père était pour lors une profonde méditation. Homme d'action autant qu'homme de doctrine, il ignorait ces affres de scrupules qui sont le tourment des cœurs plus timides où le désir de la perfection est une fois entré. Il ne doutait pas qu'il n'eût strictement accompli son devoir de chrétien et de prêtre en répondant par l'affirmation de sa foi à la sommation de Mahimon ; mais les conséquences imprévues de cette déclaration nécessaire le plongeaient dans la douleur. Certainement il était prêt à racheter dans les pires souffrances la vie de ses compagnons. Il soupirait en songeant que la nécessité où on l'avait mis de confesser son credo pouvait entraîner le supplice de chrétiens qui n'avaient pas les mêmes ressources de foi qu'un prêtre. Dans cette tristesse l'attitude de son compagnon triompha de sa patience. Le Frère Marins s'était assis à l'indigène sur ses jambes repliées. Sa physionomie, généralement bourrue, rayonnait d'une satisfaction qu'il ne prenait pas la

peine de contenir. Elle lui enflait la poitrine, et, après une suite de gammes et de fanfares sifïlotées entre les dents, elle finissait par s'épanouir en refrains. L'ancien carliste y détendait une gaieté de corps de garde que les circonstances rendaient particulièrement choquante.

Le Père dit avec quelque vivacité:

— Je vous en prie, mon cher Frère, tâchez de vous former un état d'esprit moins blessant pour ceux qui vous entourent. Votre contentement semble moins fait d'une résignation personnelle à la volonté de Dieu que d'un divertissement fort peu chrétien, — voire même fort peu humain, — que vous paraissez prendre aux angoisses de vos compagnons...

Le Frère répondit sans se troubler :

— Vous avez mis le doigt dessus ! Ça m anmse de voir tous ces poltrons qui se disposaient à nous brûler la politesse, obligés de vous emboîter le pas. D avance je me figure les grimaces qu'il feront au dernier moment... Et comme c'est une représentation où je vais payer ma place, vous ne pouvez pas m'empècher de rire.

Le Père Blanc considéra avec une attention intense son compagnon de captivité. Dans cette grossière insensibilité le Frère Marins lui apparaissait sans doute comme une caricature de cette fidélité à des engagements divins dont lui-même il s'efforçait d'offrir l'image à des compagnons infortunés. Cette exagération de quiétude présentait une leçon que la raison du missionnaire lui défendait de négliger. Il se demanda si c'était là un accident fortuit ou un avertissement d'En-Haut.

— En tout cas, songea-t-il, — avec ce goût qui était sien de sortir promptement du vague et de passer à l'acte, — le Frère Marins m'est un enseignement de la douceur dont je dois user envers ces chrétiens, afin d'empêcher qu'ils ne se révoltent contre la loi de Dieu.

Il allait peut-être adresser à son compagnon une affectueuse réprimande, mais un mouvement brusque de Marins changea le cours de son attention.

— Allons, bon ! un fâcheux !

Le Frère montrait une ombre qui venait de barrer la porte, précédant l'entrée d'un visi-

leur. En même temps il murmura entre ses dents :

— Le lieutenant Renaud.

— Soit, dit le missionnaire. Je vais le recevoir. Laissez-nous seuls, mon cher Frère.

L'officier était libre de tous liens. Les deux Riffains qui l'accompagnaient s'arrêtèrent, pour le surveiller hors de la porte unique. Renaud s'approcha vivement du missionnaire et lui saisissant les mains :

— Mon Père, dit-il, avant que je parle vous devinez quelle supplication je vous apporte. Faites un effort sur vous-même. Cessez un instant de voir en moi l'homme qu'un attachement trop humain vous rend peut-être suspect. Veuillez-vous souvenir que ce sentiment est sacré aux yeux mêmes du Dieu que vous servez. Il a fait la félicité d'êtres que vous portez

dans votre cœur votre père, votre mère... En leur nom je vous adjure de nous prendre tous en pitié I

Le lieutenant Renaud allait continuer dans cet élan qui communiquait à sa parole une chaleur éloquente :

Le missionnaire l'arrêta :

— Mon cher fils, dit-il, votre tendresse ne m'est pas suspecte, mon cœur n'est pas insensible à vos souffrances. Dieu m'en est témoin : j'aurais eu de la joie à vous unir chrétiennement à ma chère pénitente, Dieu en décide autrement : de ces tendresses terrestres il nous oblige à lever les yeux vers cet amour dont il est le seul objet. Ce n'est pas ma volonté, qui se place ici en travers de vos vœux, c'est la sienne.

Le jeune homme considéra le missionnaire avec une espèce d'effroi. Il se désolait d'avoir usé déjà des arguments qu'il estimait invincibles. Pourtant il ne se découragea pas. Il s'écria :

— Ne nous plaignez pas, puis(|ue votre foi vous fait un cœur de roc. J'essaierais vainement de vous toucher... Mais rcfuserez-vous

de vous laisser convaincre? Croyez- vous que le Dieu qui nous apparaît derrière cet univers, que nous devons supposer suprêmement intelligent, se divertit à tenter les faibles créatures que nous sommes, à placer des femmes, une jeune fille, des enfants, des simples, dans l'alternative de le renier ou de mourir sous les couteaux? Le Dieu auquel vous me demandez de croire avec vous est souverainement bon ou il n'est pas. La première de ces hypothèses fait votre martyre impie, l'autre absurde!

— Je vous entends, dit le prêtre. Vous accusez les autres d'égarement dans la minute où, à votre raison débile, vous voulez mesurer la bonté de Dieu et ses droits sur la créature !

Renaud sentit qu'il faisait fausse route. Sûrement cette âme de prêtre n'avait qu'une porte: le religion du devoir. C'était par là qu'il fallait entrer dans cette conscience.

Le jeune homme trouvait dans son amour d'inépuisables ressources d'espérance. Il tenta ce dernier effort:

— Mon Père, dit-il, il vous faut pardonner à l'excès de ma douleur. . . Je n'ai pas voulu vous offenser dans votre foi.

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— Elle est, dit le Père Blanc, au-dessus de toutes les atteintes.

Renaud riposta vivement :

— Est-elle au-dessus du scrupule, — si sûre d'elle-même, que la première décision où elle s'arrête lui apparaît comme l'unique que l'on puisse envisager? Ce n'est pas moi, mon Père, qui vous pose une telle question. Rappelezvous, je vous en supplie, les paroles qu'un martyr de votre foi, l'infortuné commandant Sanchez, — un chrétien comme vous les aimez, — vous a jetées, à la minute où vous vouliez prendre sa place. Il vous a crié — j'entends encore sa voix : « Ne songez pas à vous, mon Père, mais à toutes ces âmes qui ont besoin de votre assistance I » Ainsi cet homme d'honneur, ce chrétien modèle vous rappelait à votre devoir ! Il vous fermait cette route du martyre où vous vous précipitiez avec joie. Il vous le rappelait : avant de suivre le chemin de votre félicité personnelle, vous devez vous préoccuper de ce troupeau en détresse qui, avec tout son sang, n'est pas prêt à payer votre gloire.

Le missionnaire pâlit, mais il voulait se

contenir. Il baissa les yeux et fît d'une voix émue :

— Avez -vous tout dit ?

Au point où il en était, il parut à Renaud qu'il aurait gagné la partie si seulement il obligeait le prêtre à démasquer sa colère.

Il s'écria :

— C'est la provocation de votre réponse qui a poussé Mahimon à bout ! Notre présente affliction est votre œuvre I Vous l'avez voulue I Elle servait vos égoïstes desseins !

— A ma place vous auriez caché votre drapeau?

L'irruption de M. Achard dans la masure surprit les deux hommes l'un devant l'autre, suspendus :

— Mes amis I s'écria le père infortuné de Marie-Christine, que se passe-t-il et quelle irréparable désunion ajoutez-vous au destin qui nous accable?

Pour s'encourager, M. Achard se remémorait la conversation qu'il avait eue avec le missionnaire, quelques heures avant le naufrage de la Reina- Mercedes. Il ne pouvait croire que cette tolérance, qu'il avait admirée chez le prêtre,

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eût tout d'un coup sombré. 11 devina que Marc compromettait tout par sa violence. Il ordonna d'un ton qui ne permettait pas de riposte :

— Tais -toi, l'on I Ne perds pas irrémédiablement celle que tu prétends sauver!

Puis, saisissant la main du Père, il obligea le religieux à le considérer en face.

— Regardez-moi un peu, dit-il, et vous qui avez médité sur l'agonie de la Mère Douloureuse, contemplez un père qui traverse la Passion sans la foi. Vous avez devant vous un homme rude, qui a usé sa vie dans des besognes hasardeuses, autant dire dans de perpétuelles batailles. La sensibilité n'y a pas sa part. La fortune, la ruine, la mort des autres, autant d'épisodes du combat qui ne détournent pas un homme d'action de son but. Mais voilà qu'il vous vient une fille et le cœur s'ouvre. Je vous l'ai confessé, l'autre jour, ce cœur de père I Je vous ai dit que pour l'amour de mon enfant j'avais été capable de pratiquer, moi aussi, le sacrifice. Vous admettiez vous-même, à ce moment-là, que mon œuvre achevée j'avais le droit à cette récompense de vie : une lignée, sortant de ma fille unique, un asile ouvert à ma vieil-

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lesse, par celle à qui j'ai sacrifié toutes les joies de ma route. Vous aviez l'air de dire que si Marie-Christine prenait votre avis vous lui conseilleriez de ne pas déserter son devoir filial, sous couleur de vocation religieuse. Vous me plaigniez à l'idée que ma fille unique irait au cloître. Allez-vous me l'envoyer dans la mort?

— Monsieur Achard, répondit le Père Blanc, ce n'est pas moi, c'est vous-même qui affirmez : « Dans ma vie antérieure, je n'ai pas eu de pitié, j'ai broyé autour de moi. » Cependant vous n'étiez pas mauvais? Mais, à tout prix, vous vouliez la richesse, le bien-être, la puissance, ce que les hommes, d'un seul mot, nomment le bonheur. Et après cela, quand vous trouvez une âme chrétienne qui, détachée de ces joies terrestres, cherche sa félicité en Dieu, vous exigez qu'elle s'attendrisse sur votre infortune, vous ne lui permettez pas de tendre vers son but divin, avec autant d'ardeur, — disons le mot, si vous le voulez, il ne m'effraie pas, — avec autant d'égoïsme que vous vers vos satisfactions de fortune ou de chair !

La pratique des affaires avait rompu le négo-

ciant à toutes les polémiques. Jamais il ne s'attardait à ramasser les arguments qui venaient d'être repoussés. Il en cherchait d'autres pour les lancer à l'assaut :

— Sortons du sentiment, mon Père, et abordons, je vous prie, le côté pratique de la question. Cette espèce de brutalité dans la défense de mes intérêts, que je signalais avant vous, ne m'a pas empêché de mettre au-dessus de tout ma parole une fois donnée. Si ce pauvre Sanchez vous a parlé de moi, il a pu vous dire que mon honneur était aussi reluisant que mon or. Je suis incapable de pousser personne à une action vile, mais vraiment je vous assure que vous êtes ici la victime d'un faux point d'honneur. Vous partez de ce principe que la confession publique de votre foi et votre martyre pourront imposer le respect à ces bandits de Riffains. Ils n'en seront pas plus touchés que de la mort de Sanchez I Ils ont le cerveau fait autrement que vous et moi, mon Père. La corde de chameau qui leur serre le crâne, à partir de douze ans, noue leurs préjugés. C'est un faisceau qui se tient d'un bloc. On ne l'entame qu'à la hache. Dites le contraire, vous

qui reveniez de Ziki absolument découragé ! Vous aviez tout perdu auprès d'eux, votre temps, vos paroles, vos soins, votre confiance... Vous n'allez pas me dire après cela que leur opinion compte pour vous, que leur mépris ou leur estime vous inquiète ! Que craignezvous? Qu'ils vous soupçonnent d'avoir redouté la mort? Vous n'immolerez pas des femmes, des enfants, à ce scrupule chimérique î

Le Père Blanc dégagea son poignet que le négociant tenait toujours. Il recula d'un pas, et, d'un geste tranchant, coupa l'espace qui le séparait de son interlocuteur :

— Arrêtez, monsieur AchardI Vous aviez dit tout à l'heure que vous n'aviez pas la foi. La mienne est sans limites. Je ne puis donc vous suivre dans cette incrédulité que vous faites paraître sur les effets de la grâce de Dieu. Quoi? Le Christ aurait changé la face de la terre, il aurait conquis à sa parole les peuples qui pensent, et vous voudriez qu'il fût impuissant contre ces sauvages dont la doctrine n'est que grossièreté, balbutiement barbare dans ce qu'elle n'a pas emprunté à l'Évangile? Libre à vous d'assigner des bornes à l'empire

du Christ, d'affirmer que ses soldats succomberont vainemeul à TombredesaCroix. Je vous laisse votre certitude et je garde mon espérance. Je suis le serviteur d'un maître que l'on n'a pu enfermer dans un tombeau !

-^ Commencez donc, dit M. Achard, à nous édifier en son nom. Je sens, croyez-le bien, l'immensité du sacrifice que je vous demande. On vous supplie de renoncer à une récompense que vous croyez toucher, on vous demande d'aimer votre prochain plus que vous-même, d'agir comme ces officiers qui mettent la patrie au-dessus de tout, qui sacrifient leurs chances d'avancement et qui bal lent en retraite quand le général en chef l'ordonne afin d'assurer le succès de la bataille. Ceux-là aussi, mon Père, pourraient dire qu'ils aiment mieux la mort que la honte de reculer avec leur drapeau. Cependant vous voyez chaque jour qu'ils obéissent sans murmure, lis ne croient pas qu'ils aient le droit, même pour servir une noble ambition, de risquer inutilement des existences humaines. Êtes-vous moins maître de vous que ces gens de poudre? Croyez-vous que vous puissiez, sans une affreuse injustice, passer sur

le corps de ces simples et de ces incrédules pour vous faire un chemin jusqu'au ciel?

— Le triomphe de la foi, répondit le Père, a été payé par des millions de martyrs.

— Venez donc, je vous en prie, les voir de près, ces petits enfants de madame Enriquez dont vous prétendez disposer, avant que leur volonté vous en donne le droit. Peut-être alors votre affreuse décision faiblira-t-elle. Le Père Blanc comprendra que s'il veut absolument le martyre pour soi-même, la carrière du martyre lui demeure toujours ouverte. Le fils de la femme que vous êtes, — malgré tout, — sentira s'émouvoir ses entrailles devant ces espérances fragiles et innocentes de la femme...

Sans attendre la réponse du Père, M. Achaixl glissa son bras sous celui du missionnaire, et il l'entraîna hors de la masure. Le lieutenant Renaud suivit les deux hommes en silence. Les gardiens qui veillaient sur chaque « nazaréen » fermaient ce petit cortège. Ils ne quittaient pas leurs prisonniers de l'œil. Ils avançaient, comme des chasseurs, leurs fusils chargés sur le bras, les canons des armes inclinés vers la terre.

Le village avait repris son aspect habituel, c'est-à-dire que les femmes étaient rentrées dans les maisons, et que les enfants, à moitié

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nus, se roulaient dans la poussière. Pourtant, au passage des prisonniers, de derrière les murailles, des mégères invisibles jetèrent des paroles d'exécration.

Gomme on approchait de la porte de madame Enriquez, les yeux du Père Blanc tombèrent d'abord sur Marie-Christine. Debout, derrière la veuve, elle regardait venir le missionnaire, son père, son fiancé, et pourtant il semblait qu'elle ne les' apercevait point. Ses yeux ne ^ oyaient plus, ses oreilles n'entendaient pas. Elle semblait moins une créature vivante qu'une de ces figures d'allégorie qui veillent autour des tombeaux. La beauté est en elles, et pourtant l'œil les contemple avec inquiétude, car, on le sent, leur foi fut impitoyable. Elles ne sont pas encore divines, puisqu'elles attendent leur félicité d'ailleurs. Elles ne sont plus humaines, puisque jamais elles n'hésiteront.

Aux pieds de Marie-Christine, madame Enriquez était assise sur une pierre. Comme elle tenait ses regm'ds attachés à la terre, sa figure inclinée dans une immobilité de stupeur, son voile de veuve dissimulait tous ses traits, indi-^

quait seulement le mouvement de sa tête, Tac^ cablement de son âme.

Ce silence de la bouche et du geste où elle était figée, émouvait plus que toutes les plaintes et que les mouvements du désespoir. Elle gisait comme les saintes femmes au pied du Calvaire, mère tout ensemble et encore amoureuse, déchirée entre l'élan qui la portait à rejeter cette enveloppe de chair, à s'élever vers la nouvelle patrie de sa tendresse unique, et cette autre force qui l'attirait vers la terre, qui lui commandait de fermer sur les trois orphelins ses bras enveloppés de voiles, de les couvrir jusqu'à la fin contre la fureur des couteaux.

Les jumeaux dormaient maintenant sur les genoux de leur mère. Ils avaient longuement pleuré au spectacle de sa douleur. Peut-être, au travers des caresses passionnées, avaient- ils deviné quelque obscur péril. Mais la fatigue du jour et des deux nuits précédentes avait triomphé de leur incertaine angoisse. Ils dormaient maintenant, paisibles comme dans leur berceau ; et l'innocente majesté du sommeil qui était sur leur visage semblait recommander

leur faiblesse ainsi qu'une chose sacrée. Seule la fillette veillait auprès de sa mère, blottie contre les voiles noirs. De ses yeux fiévreux et tout enveloppés d'ombre, elle fixait le groupe des hommes qui s'approchaient. On eût dit qu'elle avait l'instinct qu'ils apportaient avec eux les paroles de mort ou de vie. Ses regards allaient de sa mère au Père Blanc, maintenant debout devant elle, avec cette expression chargée de douleur qui rend insoutenable la vue de ces anges, encore enfants, que la piété des peintres de jadis voulut parfois conduire au pied des crucifiements.

La veuve sentit que le missionnaire était entré dans la maison, quand l'ombre du visiteur vint s'ajouter à cette nuit qui pesait sur elle. Lentement elle releva sa face que les dernières épreuves avaient amaigrie. Ses lèvres remuèrent pour une parole presque indistincte, comme si elle avait craint de troubler le sommeil de ses fils, comme si c'était sa pensée plus que sa voix qui maintenant montait vers l'homme de Dieu.

— S'il n'y avait que moi, je remercierais mon Sauveur, à mains jointes, de cette occa-

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sion qu'il me donne d'aller, dans son Paradis, retrouver l'être que j'ai perdu. Mais je suis la captive de ces innocents qui dorment contre mon sein, qui mo tiennent par ma jupe... Regardez- les : Manuel, Antonio... il y a six mois à peine, tous deux se nourrissaient encore de mon lait... Ils ont sucé mon lait de douleur et de larmes, mon lait de veuve. Ils ont voulu vivre pour me sauver de la désolation, pour que Ton continuât de prier dans notre maison, de joindre les mains, de nommer Dieu avec un élan d'espérance... Et voilà Mercedes (juc son père a aimée la première. Elle lui ressemble comme si je le voyais vivant I Dieu a permis ce miracle pour que mes yeux no devinssent pas aveugles, pour qu'ils eussent encore envie de se rouvrir et de contempler les choses que le jour éclaire... Regardez-les, regardez-les, mon Père, tous les trois, les enfants de lait et la fillette I Comment voulezvous que Dieu tienne à blasphème les paroles que des méchants veulent mettre sur ces lèvres qui savent bien juste bégayer son nom? Ah I 8'ils devaient vivre toute leur vie parmi les mécréants, si l'imposture que l'on répète autour

d'eux, que l'on veut prononcer sur leurs têtes, pouvait lentement descendre de leurs oreilles dans leur cœur, — s'ils devaient grandir dans cette impiété, renier ce que leur père a cru et, après une vie passée dans Terreur, souffrir pour l'éternité, séparés de ceux qui les ont aimés, — je vous les donnerais, mon Père, tous les trois!... Peut-être je les frapperais moi-même, je les ferais passer doucement, sans inutiles souffrances, de ce sommeil dans le Paradis... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit!... Vousmême, hier, pour arrêter mes larmes, vous me le disiez, à cette place : tout cela est une épreuve, une épreuve de quelques jours, de quelques semaines, tout au plus... Le salut se présentera du côté où la mort a failli venir... Et, dans quelques semaines, ces enfants seront aussi innocents qu'aujourd'hui... Les blasphèmes qu'ils auront pu entendre ne les auront pas plus troublés que les cris de haine des hommes, les férocités de la guerre n'empêchent Jes petits oiseaux de chanter Dieu, chaque matin, quand le jour renaît. Toute leur vie, mon Père, ces enfants se souviendront que vous avez renoncé pour eux à la palme du

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martyre, que vous n'avez pas voulu que leur sang coulât de leurs gorges si tendres, pour enfler les ruisseaux de votre propre sang... Ils vous recommanderont à Dieu, dans ces prières des purs, qui, tout droit, montent au pied de son trône... Ils demanderont pour vous la couronne que vous pouviez saisir dès cette heure, rien qu'en étendant le bras.

La veuve s'exaltait en parlant. Brusquement elle arracha les enfants de sa poitrine et, sans s'occuper de leurs plaintes, les posa sur la terre; puis tombant aux pieds du Père, elle cria avec une ardeur qui décuplait sa force, qui le priait comme si, lui-môme, il eût été, non un missionnaire, mais ce Christ qu'elle voulait fléchir :

— Maître! Maître! Ne me demandez pas ce sacrifice au-dessus de mes forces I Votre mère était la mère de Dieu... Elle savait qu'en vous donnant elle sauvait le Monde... Moi, je ne suis qu'une pauvre femme, une veuve à qui déjà vous avez enlevé l'objet de son amour. Vous ne voudrez pas que je voie encore égorger les trois enfants que j'ai conçus dans la tendresse... Vous avez dit vous-même que

VOUS étiez venu sur la terre pour mettre une fin à tous ces sacrifices sanglants. Seigneur, voilà un de vos prêtres qui veut égorger mes trois enfants en votre honneur I Dites-lui que vous repoussez de telles offrandes, que vous ne voulez plus autour de vous, dans le ciel, voir des innocents vêtus de pourpre!

En prononçant ces dernières paroles, la veuve avait avancé sur la terre. Hallucinée — comme si le Dieu qu'elle invoquait eût été devant elle, — elle tendait les bras pour embrasser les genoux du Père.

Il recula dans une horreur de profanation : — Arrêtez! dit- il. Vous n'avez devant vous qu'un homme fragile, dont l'âme est aussi bouleversée que la vôtre. Relevez votre visage vers le Seigneur du Ciel et laissez-moi m'isoler en paix. Il faut que, moi aussi, j'aille me prosterner dans la solitude, et prier Dieu, face à face, pour qu'il m'indique son choix.

La journée était exceptionnellement pure, si bien que, du lieu élevé où le Père Blanc se retira pour se mettre en oraison, il découvrait un horizon immense, fermé, derrière lui, par les hautes chaînes de l'Atalayon, mais, du côté de la mer, presque infini. Le soleil, qui commençait de baisser à l'ouest, découpait en silhouette d'écran la forme héraldique de Melilla. Au large l'escadre d'évolution, croisant entre Ceuta et les îles Zafarines, rayait la mer embrasée. C'était un de ces courts crépuscules d'Afrique qui, en hiver, fleurissent un instant les rochers, les nuages, les flots, de roses et de

lilas, tels qu'ailleurs le printemps les fait éclore avec moins de magie, dans les haies et dans les jardins. Par-dessus les cimes bizarrement dé-s coupées d'un bois de cactus, le Père aperçut au loin un large cube blanc, à demi caché par des oliviers que faisait frisonner la brise de quatre heures. C'était le tombeau de l'aïeul du marabout de Mazuza, dont la profanation par les soldats espagnols avait causé les premières hostilités. Le nom de Sidi-Guarrich monta de lui-même aux lèvres du missionnaire, et il soupira à la pensée que tous ces gens de poudre, ces bandits de la mer et de la montagne étaient prêts à donner leur vie pour venger l'injure que des ennemis avaient imposée à ce saint de leur foi.

« Seigneur I Seigneur! murmura-t-il en s 'agenouillant sur un terre- plein qui dominait la vallée de Rio-Ouro, que votre volonté soit faite et non la mienne! »

Sa pensée montait vers le ciel, toute pure, sans la contrainte des mots. Et, après tant de paroles entendues et réfutées, tant de passions essuyées comme une montée de houle, c'était pour le missionnaire un repos délicieux dans

la fraîcheur du soir, cette sensation qui apaise les enfants, lorsque, après la folie des jeux, ils s'abandonnent un instant entre les bras de leur père et posent la tète sur sa poitrine pour s'endormir.

« Mon Seigneur, c'est vous-même qui avez enseigné à votre disciple le chemin de ce recueillement... Quand vous étiez las des disputes de la foule, vous vous retiriez à l'écart sur la montagne... Vous éleviez votre esprit vers Votre Père, et vous lui demandiez des forces pour continuer votre mission. »

Partie sur les ailes de la prière, l'imagination du Père revint du ciel, où elle s'était élevée, aux souvenirs de son enfance déjà pieuse et comme marquée pour la tâche divine. Il croyait se revoir, écolier, dans ce petit séminaire de Saint -Eugène où, pour la première fois, il avait eu la révélation de son destin. Puis ç'avaient été les ardentes années du noviciat, dans ce merveilleux asile de Kouba où il semble que les cœurs s'élèvent d'eux-mêmes vers Dieu. Quelle impatience presque guerrière de courir à la conquête des âmes lui grondait au cœur, en ce temps-là, lorsque des mission-

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naires de passage venaient conter les souffrances de l'Afrique noire, ou lorsqu'un prédicateur inspiré prêchait le panégyrique de quelque saint martyr!

L'inoubliable vision du Grand Cardinal dominait toutes ces exaltations. Le missionnaire croyait l'apercevoir, tel qu'il se montrait presque quotidiennement à ses novices de Saint - Eugène, drapé dans la soutane rouge, affublé du camail à capuchon, que les papes portèrent au temps de la Renaissance, coiffé d'une barrette cardinalice, haute et plate, qui, sur sa tête, prenait la forme d'une rouge chéchia. Les paroles que le Père avait cent fois recueillies des lèvres de ce grand manieur d'hommes bourdonnaient à cette heure autour de sa prière; il tressaillit donc — comme un dormeur surpris en plein sommeil — quand, derrière lui, une voix faible et tremblante — mais réelle celle-là — prononça ces mots qui le rappelaient sur la terre :

— Mon Père... Mon Père... je vous en prie.

Il se retourna avec la brusque colère de ceux qu'un importun fait tomber de leur rêve.

11 demanda rudement :

— Que me voulez- vous?

Certes Marie-Christine était la dernière per^ sonne, dont, à cette minute, il eût souhaité la présence. D'une certaine façon elle incarnait sous ses yeux cette intransigeance mystique contre laquelle il s'efforçait de lutter; et, de penser que ce rappel aux rêves de son apostolat prenait présentement une figure de femme, de jeune fille, il était révolté dans ses instincts de prêtre jusqu'à oublier les ménagements que la force doit à la faiblesse.

La jeune fille avait été si glacée par la rudesse de l'accueil qu'elle n'osait faire un pas de plus en avant. Elle demeura debout et immobile au bord du terre-plein, à demi enveloppée dans un haïk qu'elle avait emprunté à une femme du village.

Pourtant il fallait répondre, expliquer le motif de sa présence.

Elle murmura :

— Pardonnez^pioi, si je suis venue \uus troubler aux pieds de Dieu. Mais vous allez prendre une résolution qui nous engage tous; — et, je le gens, votre cœur est bouleversé par

ces larmes qui ont coulé sur vos mains. Peutêtre mon pauvre père, lui aussi, a-t-il cherché à vous attendrir sur mon sort. Je viens vous supplier d'oublier sa faiblesse, de me chasser de votre pensée. Pesez sans contrainte, en ce qui me concerne, vos engagements face à face avec Dieu. Vous le savez, si vous décidez de nous conduire à la mort c'est librement que mon témoignage suivra le vôtre. Je mets les vœux que j'ai formés, seule, en présence de Dieu, sous la protection des vœux solennels par où vous êtes lié, vous, à la face des hommes.

Il ne levait point les yeux; il continuait d'attacher à la terre des regards que la jeune fille sentait farouches.

Enfin il éclata :

— Gomment, à une pareille minute, osezvous vous placer entre Dieu et son prêtre? Au moment où je m'efforce de mettre sous mes pieds tout ce qui en moi est vanité, égoïsme de vocation, pour ne plus songer qu'au prochain, vous venez, une fois de plus, prendre ici cette figure de la Tentation, qui déjà sous des traits de femme a chassé l'homme du Paradis ?

Elle ne plia pas.

La résolution qu'elle croyait pressentir derrière ce reproche faisait descendre le missionnaire de la sublimité où elle l'avait élevé, au rang des créatures trop humaines, qui, au pied de la mort, font le choix de la vie.

— Quoil vous songeriez...?

Il sentit tout le sens de cet étonnement.

Ce fut comme une délivrance inespérée et bienheureuse. Une ardeur souleva sa poitrine, ses mains s'ouvrirent, ses yeux se levèrent :

— 0 mon Dieu I merci I Vous répondez à l'appel de votre serviteur. Vous m'envoyez la preuve que je vous demandais... Vous m'obligez à toucher du doigt cette inquiétude du respect humain que je prenais pour le zèle de votre gloire... Vous avez fait saigner ma vanité d'homme, mon orgueil de prêtre, sous le regard d'une femme 1... Soyez béni, mon Dieu, parce que vous m'avez révélé votre volonté dans cette humiliation... Soyez béni!... Soyez béni!...

Plusieurs fois il baisa la terre ; la joie d'un saint délire était sur son visage. Elle l'éclairait quand il se releva.

— Ma fille, dit-il à Marie-Christine, en désignant avec un sourire le chemin du village, retournez vers vos tristes compagnons. Ditesleur que demain, à l'heure du réveil, je leur demande de se réunir tous dans la Maison des Hôtes afin d'y assister au saint sacrifice de la messe. Là, je leur parlerai. Je leur dirai la résolution que Dieu m'a inspirée. D'ici là, qu'ils prient dans leur cœur et louent l'insatiable indulgence au lieu de la méconnaître... Allez!

Il recommença de prier, dans la solitude; mais maintenant son oraison n'avait plus rien des interrogations anxieuses. C'était une action de grâces qui, de ce cœur affranchi, s'envolait vers l'auteur de sa décision. Avec une naïveté pieuse, il s'étonnait d'avoir tant tardé à découvrir son devoir. 11 se reprenait lui-même d'un tel étonnement, comme du dernier tressaillement de son orgueil. N'était-ce pas là l'unique victime que Dieu voulait voir égorger dans un prochain sacrifice?

« Se peut-il, songeait le Père, avec une obéissance si totale à la volonté d'en haut que ses lèvres souriaient, se peut- il que j'aie

étroitoment confondu mon devoir avec mon désir, la loi de Dieu avec la mienne I »

Il s'assit sur une pierre, croisa ses genoux, et, le coude posé sur l'appui qu'il s'offrait ainsi à soi-même, il continua de réfléchir, le menton dans la main.

Ce n'était plus la blanche kouba de Sidi- Guarrich — à cette heure, à demi noyée dans l'ombre des oliviers — qu'il apercevait avec les yeux de l'àme. Du côté du chemin où elle venait de s'éloigner, Marie-Christine reparaissait dans sa vision.

A supposer que l'Esprit de Malice eut cherché à se servir de ce séduisant fantôme pour induire un serviteur de Dieu au péché d'orgueil, la pieuse enfant n'était pas la complice d'un dessein si pervers. La foi fleurissait en elle avec la pureté d'un lys que sincèrement elle rêvait d'ensanglanter. Et à la pensée de ce que la jeune fille devait soulïrir dans ses vœux rebutés, le missionnaire sentit qu'il avait contracté envers elle un devoir spécial de charité. Il comprenait maintenant le vrai sens des indulgences que son Maître avait eues pour les femmes — indulgences dont parfois,

jeune novice, il s'était étonné sous les por^ tiques de Saint-Eugène.

« Les femmes, se dit-il, en usent comme ces petits chevaux arabes que l'on attelle à des fardeaux trop lourds. Le poids leur manque pour emporter la charge; alors, eux, dans leurs colliers, ils bondissent ainsi que des lions. Ils cherchent à soulever dans un élan ce qu'ils ne peuvent mettre en route par un effort normal. De la sorte, généreusement, ils épuisent leurs forces; souvent en pure perte... Telle est l'aventure ordinaire des femmes dans leur lutte avec le devoir. Leur bonne volonté est supérieure à leur résistance, à leur espérance, à leur foi ; leur égoïsme revêt un tel éclat de charité qu'elles en sont tout illuminées, et que, sincèrement, dans leurs faibles poitrines, elles croient enfermer le pur amour. »

Le visage du missionnaire était toujours tourné du côté de Mazuza, comme si, dans les ténèbres commençantes, ses regards cherchaient à ressaisir une forme disparue. Soudain ses sourcils se froncèrent, son attention se raidit. A la blancheur de ses vêtements indigènes, il distingua clairement un homme qui sortait de

la ville et qui s'en venait vers lui par les sentiers de cactus. Ils étaient encore éloignés Tun de l'autre de quelques portées de voix; mais déjà le Père reconnaissait son visiteur nocturne, et il démêlait quelle tentation nouvelle venait lui livrer combat.

« Mon Dieu, murmura-t-il, assistez-moi! Si je n'ai le secours de votre grâce, c'est ici que mes forces me trahiront ! »

A la hâte il s'agenouilla et, la figure levée du côté de l'Orient, joignit ses mains. Il ne regardait plus l'homme approcher, la tentation grandir ; mais il sentait que chaque secondes faisait le contact plus voisin.

Depuis que Mahimon avait fait connaître ses résolutions à l'endroit des naufragés de la Reina- Mercedes, le renégat Diego ne cessait d'espionner les allées et venues du Père Blanc. Il avait guetté les visites que le lieutenant Renaud, puis M. iVchard, avaient faites au missionnaire... Il s'était renseigné auprès des gardiens indigènes sur la scène émouvante dont la maison de madame Enriquez venait d'être le théâtre. Enfin, quand il avait vu le missionnaire fuir dans la solitude les obsessions des naufragés, se jeter, presque éperdument, aux pieds de Dieu, il avait flairé que le dé-

sarroi commençait d'entrer dans celte àme si ferme.

Diego contournait le terre-plein afin d'y monter plus aisément. Il put s'approcher du missionnaire sans qu'un mouvement du prêtre l'avertît que sa présence avait été devinée. Il surgissait vraiment comme l'Ennemi entre l'homme agenouillé et le ciel, où montaient les premières étoiles.

— Tu m'attendais, dit-il, Père de Maldaine? Tu te doutais bien qu'entre la sentence de Mahimon et cette décision qui, à ta suite, entraîne tes compagnons dans le supplice, j'aurais quelque chose à te dire. Fais un effort pour me regarder en face... Je ne suis pas une bête féroce comme tu l'imagines, du haut de ton intransigeance de prêtre. Je suis un négociant. Peu scrupuleux, je te l'accorde, mais dont tu aurais pu scruter un peu plus chrétiennement les intentions avant de l'écraser, comme tu l'as fait, de tes mépris et de ton crédit. Savais4u seulement, quand tu as commencé à me persécuter, si je prenais ce burnous dans un mouvement de foi, ou comme un pur déguiseiueal — dans Tintéi^t de uia

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sécurité et des profits de mon commerce ? Je ne serais pas le premier de ces faux renégats qui, un jour, sont venus à Rome acheter leur pardon. On connaît le tarif! Je n'attendrai pas jusque-là pour te confondre par une charité, qui, toute vêtue qu'elle est du burnous des mahométans, vaut celle que tu loges dans ta soutane de prêtre. J'ai le pouvoir de modifier la décision de Mahimon. Je puis lui représenter qu'il a tort de lier le sort de tous ces chrétiens à la décision d'un seul d'entre eux, d'un prêtre. Je lui démontrerai, si je veux, qu'il doit te laisser marcher isolément à ce martyre dont tu as envie, et qu'une bonne politique lui conseille de conserver ses autres prisonniers sains et saufs en vue de négociations ou d'échanges.

Le missionnaire était toujours à genoux, les mains jointes, la face tournée vers le ciel. Il ne semblait pas qu'un être vivant fût venu se placer entre ses regards et les objets de sa contemplation. Il répondit en remuant ses lèvres» à peine, comme s'il dialoguait avec une de ces voix mystérieuses que nulle réalité extérieure ne soutient et que la seule conscience entend :

— Nous ne pouvons recourir aux offices qui viennent de ton côté.

— Tu préfères entraîner ces innocents avec toi dans la mort?

— Dieu les sauvera.

— 11 leur donnera des ailes ?

— Il m'arrachera mon orgueil de ma poitrine.

— Veux-tu dire?...

Le Père Blanc ne le laissa pas achever.

— Va, dit-il, va répéter à Celui qui t'envoie que le prêtre du Christ accepte l'humiliation imposée. Mahimon peut nous ramener au seuil de son temple et nous provoquer au témoignage de notre foi : ces lèvres-là se tairont I

Le missionnaire appuya passionnément ses doigts sur sa bouche, comme si, sur de la cire enflammée, il imprimait le sceau du silence.

Le renégat éclata de rire.

— Par Sidi-Guarrich I s'écria-t-il, ce chré» tien est encore plus vil et plus hypocrite que je ne supposais!... Tu prétends que c'est ton Dieu qui te conseille cette lâcheté?

• — Dieu dit le Père.

PRISONNIERS MAROCAINS î 205

— Ta gorge en a menti, pharisien î Que n'avoues-tu la peur de la mort? Elle est naturelle à un homme de ton espèce. Elle fait son courage aussi faible que des cœurs de femmes et de petits enfants I

— Tu ne me troubles pas, Diego, en m 'humiliant parmi les plus humbles...

— Voire et y compris les renégats? Car enfin il ne te suffira pas de te taire à l'appel du marabout.. Il faudra parler... Il te faudra déclarer, toi, prêtre de Jésus-Christ, que tu abandonnes ton Maître pour servir Mahomet.

— Tais-toi ! . . .

— Il te faudra abattre cette croix que tu avais promis de soutenir.

— Tais-toi!...

— Et tu renieras ton Dieu ? Le premier ? pour donner l'exemple aux autres ?

Le moine se signa à la hâte ; en même temps, ses lèvres murmuraient comme en extase :

— « Notre Père, qui êtes aux cieux... Ne nous laissez pas succomber à la tentation... »

Le missionnaire ne sut jamais si Celui qui était venu livrer ce dernier assaut à ses résis-

206 CRISONNIERS marocains!

tancer avait prononcé d'autres paroles malicieuses pour le détacher de la soumission. L'invocation que, dans un suprême élan de foi, il avait adressée à son Dieu l'avait détaché des réalités de ce monde. Lorsque, lentement, il reprit conscience de sa vie terrestre, après ce départ vers l'invisible, il se retrouva seul, sur ce flanc de montagne, avec la fraîcheur de la nuit sur son front, la paix du ciel dans son cœur.

Les étoiles qui le cernaient de toutes parts s'éloignaient maintenant de la portée de sa main ; elles reculaient jusqu'à ces profondeurs où l'homme n'atteint pas.

Il savoura dans une ivresse de gratitude les consolations qui venaient de lui être prodiguées. Il ne voulait pas rompre le fil mystérieux qui le reliait encore à la souixe de la force. Et, jusqu'à la pointe du matin, il veilla dans la prière.

Le jour était depuis longtemps levé sur la mer et sur la montagne, quand, pour rentrer vers le village, le religieux se décida à quitter la place de sa prière. Il lui semblait qu'il contemplait la beauté de la création avec une admiration renouvelée.

— « Voici, songea-t-il, un de ces matins qu'à dessein Dieu a fait sourire afin de nous obliger à chérir notre exil de la terre. »

Comme il débouchait du bois de cactus et qu'il se rapprochait de Mazuza, il eut la surprise d'entendre au-dessus des toits de tuiles du village comme une sonnerie de cloches.

« On dirait, pensa-t-il, que c'est ma messe que ron sonne... »

Et, imperceptiblement, il soupira, dans la pensée que peut-ôtre ce village aurait pu être conquis au Christ par ce témoignage du <;intr qu'il fallait s'interdire.

La cloche que le Père Blanc entendait tinter dans la lumière matinale provenait du pillage d'un navire. Le Frère du Sahara l'avait découverte dans la maison même où on le tenait prisonnier. Il l'avait suspendue aux poutres de la toiture. Et il la sonnait, à la volée, au grand mécontentement des Riffains, qui ne comprenaient pas le sens précis de ce signal.

— Vous avez de la chance, dit le Frère Marins, en se retournant vers le Père, que, sans attendre des ordres, l'on s'occupe de vos aflaires. Il ne suffit pas de dire : « Je célébrerai une messe... » Il faut encore ériger un autel, faire quelques préparatifs de décence.

— Dieu, répondit le Père, sera indulgent pour notre abandon et fK)ur notre bonne volonté...

— Vous lui demanderez crédit une autre fois, répondit Marins, avec son habituelle brus-

querie. J'ai pourvu à tout, et vous n'avez plus qu'à sortir votre latin. Je le suppose, pour une fois que vous tenez tous ces parpaillots, vous allez leur chanter une grand'messe?

— Je tâcherai, dit le Père, de trouver des paroles qui aillent de mon cœur à leurs âmes.

Et, ce disant, il entra dans la Maison des Hôtes, qui devait lui servir de chapelle.

Quelques caisses, ingénieusement dressées par le Frère du Sahara, étaient recouvertes d'une pièce d'étoffe blanche et nette. Des gerbes de lauriers-roses meublaient les angles, décoraient le fond de la salle. Marins s'était même procuré des bougies. Il les avait fichées dans ces chandeliers de grossière poterie que les mahométans allument dans leurs cimetières, autour des tombes. La croix que le Frère portait d'ordinaire sur sa cuculle était debout au milieu de ces luminaires. La boîte qui contenait le saint ciboire et les indispensables éléments d'une messe de missionnaire était posée près de l'autel, sous la garde des matelots.

C'étaient des hommes qui venaient de tous les ports de la côte européenne, de Rosas à

Cadix. L'embrun, le soleil qui les avaient noircis dans des pérégrinations sans fin autour du monde, empêchaient que sur leurs visages silencieux l'on surprît les nuances de leurs expressions ; mais, par la correction disciplinée de leurs attitudes, ils indiquaient du moins une déférence atavique pour la cérémonie qui allait s'accomplir.

Comme le Père Blanc revêtait les ornements de sa tenue rituelle, M. Achard et le lieutenant Renaud entrèrent à leur tour dans le hangar transformé en chapelle. Ils allèrent se ranger derrière le groupe que formaient, au premier rang des auditeurs de cette messe, la veuve Enriquez, les trois orphelins et Marie- Christine.

Le missionnaire n'avait pas jeté un seul regard de ce côté-là. Dès le seuil de la Maison des Hôtes, il avait commencé à réciter ces prières du recueillement, par où le prêtre se prépare à l'acte essentiel de son ministère. Il s'approcha de l'autel avec une sérénité de foi qui faisait ses mouvements augustes. Le Frère du Sahara s'était placé aux côtés de l'officiant, prêt à lui renvoyer les répons. La gravité des

PRISONNIERS marocains! 2H

circonstances liait toutes ces âmes en une seule méditation, docile aux mouvements du prêtre. Quand le frère Marins agita la sonnette qui ordonne le recueillement, les têtes de ceux qui ne s'étaient pas agenouillés s'inclinèrent.

La première moitié de la messe se passa ainsi dans le silence et dans l'attente anxieuse de l'assemblée. Un frisson courut quand, après l'Évangile, on vit que le Père s'adossait à l'autel pour parler .à son petit troupeau.

L'aspect du missionnaire était nettement viril par sa haute stature, par la vigueur de sa quarantaine, par l'ampleur magnifique de la poitrine, par l'abondance sombre de la barbe, par l'éclat des yeux, larges et réfléchis entre les coups de soleil du sourire; mais, dans l'intensité de la prière et la noblesse du renoncement, son visage avait pris une beauté plus qu'humaine dont tous les regards furent frappés.

Il se signa, puis dit :

— Mes frères, mes sœurs,

» Nous célébrons aujourd'hui le dix-huitième anniversaire du martyre des Pères Paumier, Bouchand et Ménoret, qui, les premiers d'entre nos missionnaires, ont conquis la sainte cou-

212 PRISONNIERS MAROCAINS t

ronne. Je m'en souviens, dès que la nouvelle de leur mort glorieuse fut parvenue à l'archevêché, monseigneur Lavigerie se rendit, comme il le faisait souvent, au séminaire de Kouba. J'y étais alors novice. Il nous réunit tous autour de lui ; puis, avec des larmes de joie, nous ayant fait part de ce qui venait d'arriver, il nous adjura en ces termes, qui ne sont pas sortis de ma mémoire :

» — Je m'adresse à vous tous, mes fils, l'espoir de ma prochaine moisson. Je viens, dans un sentiment de paternelle sollicitude, vous renouveler les conseils de prudence que, tant de fois déjà, je vous ai donnés. Certes, de toute la gratitude de mon âme, j'admire l'abnégation de nos trois martyrs. Mais vous connaissez les recommandations expresses de Notre-Seigneur. S'il annonce des persécutions ^ ses disciples, il leur conseille de fuir lorsque le danger les menace, et non pas d'aller audevant.

» Vous devez faire de même, mes fils. Il faut que les expériences du passé servent à modérer le zèle, à le rendre plus patient. En effet, si vous voulez hâter ou outrer les choses.

VOUS ferez un grand mal, au lieu d'un grand bien. »

» Mes frères, l'illustre prélat, qui m'a ouvert la route où je marche, voulait que, par-dessus le désir de prouver leur zèle, ses missionnaires témoignassent d'une grande charité.

» — C'est, disait monseigneur Lavigerie, l'arme maîtresse, c'est elle qui pénètre les cœurs et qui y fait des blessures de vie éternelle. Que ce soit là tout le secret de votre action. Aimez ces pauvres infidèles. Faites-leur du bien. Soignez leurs plaies. Ils vous donneront leur affection d'abord, leur confiance ensuite, et enfin leurs âmes.

» Voilà, mes frères, les sentiments dans lesquels celui que nous nous plaisons à nommer « notre père », a voulu nous élever. Il ne nous interdisait pas de rêver cette palme du martyre que, oublieux de ses instructions, vous m'avez vu trop impatient de saisir. J'entends encore les paroles qu'il nous adressa, en effet, au jour de notre sacerdoce:

» — Ce qui vous a séduits, nous disait-il, dans cette mission, ce sont les périls mêmes qu'elle présente, plus que nulle autre mission

211 1M\IS0NNIERS JIAROCAINS î

de la terre. Et cependant vous êtes venus. Vous vous êtes engagés à vivre de cette vie, à mourir de cette mort. Tous, vous attendez avec impatience le moment d'aborder ce champ de bataille de la charité où vos armes seront vos bienfaits; votre défense, la patience; votre triomphe, le sacrifice de vos existences ! Heureuse la société d'hommes apostoliques qui dans ce temps d'universel égoïsme a besoin qu'on l'arrête pour ne pas courir au martyre î »

» Quelques instants plus tard, je venais avec mes frères de vocation m'agenouiller au pied de l'autel. Monseigneur Lavigerie me posa la question habituelle : « — Me promettez -vous, à moi et à mes successeurs, respect et obéissance? » Je répondis d'une voix ferme comme ma décision: « — Je le promets ». Alors — vous en souvenez-vous, mon Père, dans cette béatitude du Ciel où Dieu vous a accueilli? — selon l'usage sacré, vous mîtes ma main entre les vôtres, afin de marquer que je vous abandonnais en môme temps ma vie et ma volonté. Eh bien, à cette heure, ôtes-vous content de votre fils? Tient-il à votre gré sa promesse? »

Sur ces paroles, prononcées d'une voix ins-

pirée et qui tenait les cœurs en suspens, le Père Blanc demeura quelques instants la face levée. Vraiment, au delà de ce toit de tuiles, au delà des nuées radieuses, il apercevait celui dont il venait d'invoquer le témoignage. Le frisson de l'auditoire l'aidait à soutenir et à prolonger sa vision.

Il revint à ce petit troupeau.

— Mes frères, mes sœurs, vous pressentez déjà quelle décision m'a inspirée cette dure et chère obéissance. Je crois me conformer à la volonté du fondateur de mon ordre en n'exposant pas ces pauvres infidèles à commettre un crime dont leur ignorance ne soupçonne pas l'étendue. Je crois m'acquitter de mes obligations fraternelles envers vous-mêmes en ne vous entraînant pas dans la mort, où ces petits enfants entreraient sans comprendre, où quelques-uns d'entre vous me suivraient à regret. Ah ! certes, si jamais c'est la volonté de Dieu que je revoie la maison où j'ai grandi, je demanderai à mes Supérieurs la permission de venir enseigner la Parole dans le lieu même où, par obéissance, je l'ai tue. A cette minutelà, je serai seul. Je n'arriverai plus comme un

prisonnier par le sentier de la guerre, mais librement, avec les bienfaits de la charité dans mes mains indignes. Dès cette heure, quels que soient vos sentiments de foi ou de négation, vos espérances ou vos dédains, je vous demande de les sacrifier un instant, comme moi-même j*ai sacrifié mon espoir pour l'amour de vous. Ainsi, avant même que le soufflet soit appliqué par de tièdes disciples sur la face du Maître Divin, nous aurons obtenu tous ensemble l'indulgence de l'inépuisable Amour. »

La curiosité qu'inspirait dans le village la cérémonie des nazaréens avait attiré beaucoup de monde devant la Maison des Hôtes. On attendit la fin du discours ; mais lorsqu'on vit que après avoir parlé, le missionnaire se retournait de nouveau vers l'autel afin de recommencer ses prières et ses génuflexions, la surprise se changea en impatience. On commençait à menacer quand le cadi, accompagné d'une pompe convenable, parut dans la voie unique qui conduisait à la Maison des Hôtes.

Très pénétré de l'importance de sa mission, il s'avançait, à la tête d'une poignée de tolbas, qui, en même temps que lui, avaient quitté

la zaouïa, afin d'augmenter l'importance du cortège.

A la gauche du magistrat, Diego marchait comme un conseiller.

Sans se laisser troubler par ces rumeurs, le Père Blanc acheva son office. Il s'était interdit toute pensée qui aurait pu le distraire du rite. Il disait ses actions de grâces et se retournait pour donner la bénédiction à ses fidèles, quand les envoyés de Mahimon franchirent le seuil du hangar.

Le Père fut plus satisfait que blessé de cette invasion. C'était là, en effet, adossé à l'autel sur lequel il venait de célébrer le mystère de sa foi, qu'il voulait prononcer les paroles de soumission si cruelles à son cœur. Ainsi elles prenaient leur caractère dans l'opinion de ceux qui allaient les entendre, ainsi elles ne risquaient I)as de se déformer.

Le cadi avait assujetti ses besicles de corne; il examina avec méfiance les ornements encore posés sur l'autel. Peut-être il redoutait quelque magie : mais la tranquillité du renégat, qui connaissait le sens de ces symboles, et n'en semblait pas alarmé, rassura le juriste. Il se

fraya donc un passage jusqu'au pied de l'autel. Il se campa devant le Père, et, avec toute l'emphase dont il était capable, déclara :

— Les délais sont expirés. Je vi«Mi^ cIipivImm* ta réponse...

D'un regard le Père Blanc enveloppa les chrétiens qui étaient là, avec une gravité sans colère, il fixa le renégat qui venait, jusqu'au pied de l'autel, guetter l'effet de sa malice. Enfin il arrêta ses yeux et sa pensée sur le visage du cadi. Sans hésitation il répondit :

— Va dire à celui qui t'a envoyé que nou^ ne résistons pas à la volonté de Dieu. La guerre nous a fait tomber dans les mains d'un adversaire : nous acceptons la loi du victorieux.

— Même sa loi religieuse?

Le Père reconnut la voix de Diego.

Il tle tourna pas les yeUx de ce côté-là. 11 répéta, comme s'il avait été interrogé par le magistrat lui-même :

— Toute sa loi.

— Gloire à Dieu! dit le cadi.

Et avisant le renégat, il ordonna :

— Va trouver Mahinion, de la f)art de son serviteur, son enfant, son esclave. Dis-lui que

PRISONNIERS MAROCAIxNS ! 219

le Prophète est le plus fort, que ces nazaréens rejettent leur erreur, qu'ils se disposent à marcher dans la voie droite. Demande à l'héritier de nos saints ce qu'il décide d'eux dans son cœur, quelles paroles d'indulgence il leur envoie en échange de cette soumission. Va, et fais vite ! Gloire à Dieu !

Le Père Blanc ne détourna pas la tète pour éviter le regard que Diego, avant de sortir, attachait sur lui. Mais son cœur, qui ne s'était pas ému au seuil de la mosquée quand il avait fallu rendre témoignage, trembla en entendant les cris par où les Riffains répondaient à l'hosannah du cadi :

— Dieu est le plus fort î Dieu triomphe !

Aussitôt, de toutes les maisons, des ruelles, des places environnantes, sortit la foule des femmes, des enfants, l'essaim des guerriers. Ils avançaient en dansant. Les « you you » de fête dominaient les ronflements assourdissants des « bendire », les modulations aiguës des « djouak ». Ce tumulte de joie et de musique ébranlait les murailles de la Maison des Hôtes. Ils l'assaillaient comme une de ces tempêtes dont les forces de hurlement sont inépuisables.

Ce charivari durait depuis plus d'une heure. Une poussée qui se produisait sur les derrières de la foule annonça le retour du messager envoyé à Mahimon. De loin, au-dessus de sa tête, Diego élevait un pli que le marabout avait revêtu de son sceau. La cohue en délire s'ouvrit pour lui faire passage. Comme il touchait le seuil de la Maison des Hôtes, le silence s'établit.

— Ceci, dit Diego au cadi, est la réponse de Mahimon. Il ordonne que, devant le village, tu en fasses une lecture. Tous écouteront avec respect. Amin.

Le mot de soumission fut repris, répété i^ar la foule. Il courut sur les lèvres des croyants les plus éloignés comme un murmure.

Le cadi avait déplié le rouleau. Il lut, debout, de profil, sur le seuil de la Maison des Hôtes, afin d'être entendu tout ensemble par les intéressés et par la foule.

— « Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux et pour nous conformer aux ordres du Prophète vénéré, qui, dans l'intérêt de la bonne police des mœurs, nous a défendu de conserver dans notre société des hommes sans femmes et des femmes sans maris, nous décidons ceci :

comme premier signe de son obéissance, ce prêtre nazaréen, qui s'est détaché du mensonge pour venir à la vérité de Dieu, acceptera tout d'abord cette loi très honnête du mariage, qui ne laisse pas une seule femme sans protecteur, pas un homme sans un amour permis. A cet effet, comme c'est le droit du maître sur son esclave, et avant d'affranchir nos prisonniers, devenus nos frères, nous ordonnons que cette femme qui est en deuil pourra finir de pleurer son mari selon la loi, dans les délais autorisés par les commentateurs, avant de prendre un nouvel époux parmi les nazaréens convertis.

» Pour cette jeune fille, dont le père a été un instant notre prisonnier à l'intérieur de la zaouïa, qu'elle supplie ce maître naturel de ses décisions de lui choisir, au plus tôt, un mari parmi ses compagnons de naufrage. Autrement, nous interviendrons nous-même pour la marier à quelqu'un de nos frères ainsi qu'il a été dit.

« Chapitre 2, verset 7 : « Il vous est permis d'épouser les filles honnêtes des croyants et de ceux qui ont reçu les Écritures avant vous, pourvu que vous les dotiez. »

222 IMUSONMKUS marocains!

» Ceci est la loi de Dieu à votre égard et la loi de Mahimon à l'égard de ses prisonniers.

» Gloire à Dieul »

La cacophonie de clameurs et de musiques, qui, une seconde, - s'était interrompue pour écouter la lecture du cadi, éclata sur cette invocation avec une telle ampleur que les protestations des nazaréens, en furent anéanties.

Il y avait pourtant, dans la chapelle au moins, un cœur amoureux qui avait reçu avec un sursaut d'espoir les paroles de Mahimon. Si Marie-Christine était réduite à accepter un mariage, à qui donc, sinon à lui, Renaud, M. Achard allait-il la fiancer? Le Père Blanc était là pour bénir cette union que, plus tard, la loi ferait régulière. Certes, le lieutenant ne doutait pas que dans cette intimité du mariage son amour ne réussît à conquérir un cœur qui lui résistait encore. Il allait faire un pas vers la jeune fille pour confesser ses espérances. Elle le devança. Elle quitta le rang des femmes pour aller vers le missionnaire, toujours appuyé à l'autel. Là, elle plia les genoux et dit en joignant les mains :

PRISONNIERS marocains! 2i23

— Mon Père, voyez où vous me réduisez !... Pour vous obéir, j'ai renoncé à la mort... Je ne renoncerai pas à Dieu.

Le missionnaire la contempla avec une pitié où il y avait de la tendresse fraternelle :

— Ni moi, dit-il.

— Vous n'allez pas faire de moi l'épouse révoltée de ce jeune homme?

Comme pour une bénédiction, le missionnaire étendit sa main au-dessus de cette tête charmante.

— Je ne me connais pas, dit-il à voix basse, le droit d'imposer à votre âme une contrainte si violente. Le prêtre de Dieu veillera sur la vierge qui s'est promise à Dieu. Mahimon a ordonné que votre père vous fiançât à un époux de son choix? Au nom de Jésus-Christ, votre époux, je vous réclame!

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