‹ Prisonniers marocains! RomanChapitre 5 sur 12 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Le 8 octobre 1893, le cargo -boat Reina- Mercedes, de la Compagnie espagnole des Caboteurs marocains, se présentait sur la rade de Tanger. La Rdna remontait de Mogador. Elle avait fait escale à Mazagan, Casa-Blanca, Rabat et Larache. Au lieu de tourner le beaupré vers Cadix, son port d'attache, elle se disposait à pousser jusqu'à Cran. Il s'agissait de transporter quelques Français que l'attitude des populations marocaines — en hostilités ouvertes avec l'Espagne — décidait au départ.

Sur le pont, le capitaine du cargo-beat causait avec un missionnaire qui portait la robe, en Afrique si respectée, des Pères Blancs :

Le Père demanda :

— Pensez-vous, commandant, que les coups de feu de Melilla soient une démonstration isolée, ou que, derrière cette guérilla du Riff, il y ait quelque entente un peu générale des musulmans du Maroc pour essayer, une fois de plus, de mettre les Européens hors de leur pays?

Le commandant Sanchez répondit :

— A Tanger même, grâce à la présence du corps diplomatique, les Européens n'ont pas à craindre pour leurs vies. Je n'en dirai pas autant pour leurs biens si le Sultan s'attarde dans son expédition du Tafilet. Le ministre de Sa Majesté Alphonse XIII, le marquis de Potesdad, a officieusement averti nos nationaux d'interrompre partout les affaires en cours. Le représentant du Sultan à Tanger, Mohamed-El-Torrès, a confessé que ses forces n'égalent pas son bon vouloir. Il supplie qu'on évite toute occasion de conflit entre des populations surexcitées et le haïssable « roumi ».

PRISONNIERS MAROCAINS î 3

Le missionnaire hocha la tête et dit :

— Et à supposer que la garnison de Melilla châtie ces pirates du Riff, l'odeur de la poudre persistera longtemps dans la montagne. Je reviens de rOued-Sous. J'y avais été envoyé avec un de nos Frères pour examiner s'il y avait lieu de fonder par là quelque établissement français, hôpital ou école. Dieu sait que sur cette côte de l'Océan les Anglais font une propagande hardie! Mais les coups de feu du Riff les ont obligés à battre en retraite encore plus vite que nous. On dirait vraiment que toute cette chaîne de pics qui fait une épine dorsale au Maroc n'est qu'une suite de stations téléphoniques, par où sont transmis, sonoriquement, d'un poste à l'autre, les bruits et les nouvelles.

— Nous connaissons cela! dit Sanchez. Il y a quinze jours, un de mes clients de Saffi, M. Achard, a été informé qu'on ne lui permettrait pas d'enlever son chargement d'huiles. L'ordre lui a été télégraphié de Tanger. Cependant lé courtier indigène était prévenu avant Achard depuis vingt-quatre heures.

Avec quelque vivacité le Père Blanc demanda : —Vous connaissez M. Achard, commandant?

A PKISONiNIERS marocains!

— Il y a au moins vingt ans, répondit Sanchez, que Achard et moi, nous travaillons ensemble. C'est ma Compagnie qui lui transporte son bétail, tous ses grains. Je l'ai vu s'enfler, devenir le gros négociant qu'il est, sans que personne ait trouvé rien à redire â sa fortune. Sûrement c'est un lutteur ! Quand une fois il a arrêté ses plans, il ne fait pas bon se trouver en travers de son chemin. Mais sa parole vaut de l'or, et il y a toujours profit à marcher pour son service. Il avait un associé, un certain Enriquez, qui est mort, à Saffi, voilà six mois. Achard a fait venir à Tanger la veuve et les trois enfants. Il s'occupe d'eux, en homme de cœur. J'ai même entendu dire qu'il allait envoyer la fillette d'Enriquez à Alger, chez les Sœurs Blanches. Au fait, c'est dans ce couvent que la propre fille d'Achard, la senorita Marie-Christine, a été élevée. L'avczvous connue, mon Père, cette Marie-Christine? Moi, je l'ai vue, une ou deux fois, quand elle était enfant. Elle ressemblait comme deux pépins de grenade à sa mère, une Espagnole de Malaga. Achard a perdu cette belle créature toute jeune, en couches. On dit qu'il quittera

le Maroc dès qu'il aura trouvé un gendre à son goût pour la senorita Marie-Christine.

Le Père Blanc avait mis sa main sur ses yeux :

— Marie-Christine Achard?... Attendez...

En effet!... J'ai connu, il y a deux ou trois ans, chez nos Sœurs Blanches, une jeune fdle qui portait ce nom-là... Une enfant accomplie... Je crois même que j'ai été son directeur.

— Vous la verrez tout à l'heure, dit Sanchez. Pendant cette période de troubles, son père ne veut point qu'elle demeure à Tanger. Il se propose de la conduire en Algérie avec la veuve et les enfants Enriquez. Il m'a retenu cinq cabines pour lui et pour sa suite; c'est autant dire pour lui complaire que je pousse la Reina- Mercedes jusqu'à Oran, au lieu de remonter directement à Cadix. Rentrez-vous à Alger, mon Père?

Le missionnaire soupira et dit :

— Mon compagnon, le Frère Marins et moi, nous avons dû abandonner sur le chantier l'œuvre commencée. Nous allons nous mettre docilement à la disposition de nos Supérieurs.

— En ce cas, dit Sanchez, j'ai comme une

PIIISONMKHS MAUOCAIN

idée qu'on vous requerra au débarquement pour célébrer un mariage...

— Et lequel ?

— Celui de votre ancienne pénitente, la senorita Marie-Christine. L'autre jour, à SaflB, tandis que nous attendions très vainement la permission de charger nos pois chiches, Achard m'a entretenu d'un projet qui lui tient ù cœur. Il a fait élever à Paris un sien filleul que des parents défunts lui ont légué par testament. Le jeune homme a passé par vos écoles militaires. Maintenant il sert en Algérie avec le grade de lieutenant. Achard a de l'argent pour trois, et, d'autre part, il a trop vécu avec les mercanti pour établir sa fille dans un milieu de négociants. Je crois qu'il a décidé que cet officier serait son gendre. J'ai aperçu le nom du lieutenant sur mon livre des passagers. On aura profité d'un congé pour faire venir ce filleul à Tanger. Les jeunes gens seront bien à bord pour se faire un doigt de cour.

Le Père Blanc répondit avec un large sourire :

— Je regrette donc, mon cher commandant, que la traversée de Tanger à Oran soit si courte.

Autrement nous aurions célébré les noces de mademoiselle Achard à votre bord. La Eeina- Mercedes! Un nom de bon augure pour un couple de fiancés! Celle dont votre navire porte le nom fut épousée par amour.

— Un amour malheureux..., dit Sanchez.

Et sa figure se rembrunit.

Le Père Blanc ne riposta pas. Sa foi était aussi indifférente aux bons qu'aux mauvais présages; niais il avait appris que la superstition fait à la religion des Andalous une base solide.

Sanchez s'était éloigné pour commander la manœuvre des ancres ; le Père s'accouda au bastingage afin de contempler à Taise le spectacle qui s'offrait à ses regards.

Dans la transparence de l'atmosphère, les détails des plans les plus lointains apparaissaient seulement rapetisses par la distance. Leur netteté déconcertante détruisait la sensation de la

profondeur ; elle faisait hésiter le jugement sur la réalité définitive des silhouettes qui semblaient peintes sur cette page de ciel. Les yeux du missionnaire se divertissaient à compter les personnages multicolores qui grouillaient sur le Quai de la Marine. Autour de l'embarcadère ils tournaient avec les reflets, perpétuellement changeants, d'une toupie-caméléon. Le Père distinguait, un par un, les ballots de marchandises entassés sur le Quai. Il aurait pu compter les agrès des embarcations, amarrées à quelques encablures du rivage. S'il détournait la tête, pour caresser du regard le pourtour de la baie, toutes les précisions de ce rivage, saillie d'une tour blanche , collines nues , banquettes de sable, flaques de rivière, ruines de roc et ruines de masures, s'imposaient avec le surprenant relief que les objets prennent dans un miroir. L'éloignement ne servait qu'à accroître la netteté des contours et des reliefs.

Si habitué qu'il fût au paysage d'Afrique, le missionnaire goûtait à cette seconde une volupté de lumière exceptionnelle. Elle rajeunissait son admiration, elle lui faisait cligner les cils pour contempler le profil de la ville, qui

escaladait la colline de l'azur de la mer à Tazur du ciel.

Sanchez traversait la dunette, il s'arrêta;

— Eh bien, mon Père, qu'en dites-vous?

Cette casbah de Tanger est plus blanche que votre robe ?

— Quand je pense, dit le Père, de son ton de belle humeur, que, dans le Nord, on parle avec emphase des blancheurs de la neige ! Il y a une autre candeur que ces gens ne soupçonnent pas... celle-ci... tout aussi éclatante que la leur, certes I... mais combien plus chaude et succulente I Regardez-moi cet éboulement de cubes symétriques, ces maisons réchampies à la chaux, ces touches d'orange ou de lilas qui soulignent toutes les arêtes où un peu d'ombre se pose... C'est une désolation de penser que de pareils mécréants habitent cette citadelle de lumière ! Je vous le dis, en vérité, les blancheurs du Paradis seront chaudes, vibrantes comme ces blancheurs marocaines, et pas du tout comme la neige dont tous ces huguenots du Nord cliargenl i\ h lueur des bougies leurs arbres de Noël î

Le commandant de la Beina- Mercedes avait

l'œil à sa jumelle marine. Il la tendit au missionnaire et dit :

— Tenez, voilà nos passagers qui franchissent la douane... Voulez-vous les voir?

Le Sultan entretient à Tanger quelques bataillons de soldats. Avec la poignée de cuivre qu'ils touchent par jour, ces soi-disant « réguliers » doivent s'équiper, se nourrir, eux et leurs montures. Pour ne pas mourir de faim, ils en sont réduits à exercer une multitude de professions qui n'ont en soi rien de militaire. te métier de portefaix leur agrée particulièrement. Le Sultan sait au juste à quoi s'en tenir sur cette milice. Il ne compte pas davantage, pour se défendre, en cas de surprise, sur les canons pleins de rouille qui garnissent ses fortins. Il le sent, et son peuple avec lui : la citadelle à l'abri de laquelle le croyant marocain a, jusqu'ici, somnolé, c'est le « veto » opposé à toutes les entreprises des Européens, Le Sultan ne veut pas qu'on lui bâtisse de jetée. Le Sultan ne veut pas qu'on lui creuse de ports. Il n'y a pas de pots-de-vins, de menaces ni de promesses qui puissent là-dessus changer sa résolution. Il se croit à l'abri de

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toute entreprise tant que les cuirassés, dont parfois on le menace, seront obligés de demeurer au grand large; tant que les embarcations à rames, qui se détacheraient de leur flanc, ne pourront débarquer directement des soldats sur le quai de la Marine ; tant que, pour aborder Tanger, il faudra se mettre, jusqu'à la ceinture dans la mer, ou chevaucher les épaules vacillantes d'un porteur.

Dans la lorgnette, le Père Blanc suivait les péripéties de cette comédie toujours divertissante. Il y avait, sur le quai, bataille entre les miliciens et les « ouled-plaça ». Tous prétendaient porter sur leur dos M. Achard et sa suite. L'intervention d'un fonctionnaire, armé de r « assa » à longue mèche qui, à Tanger, remplace le bâton blanc du gardien de la paix, réussit pourtant à démasquer le quai. Les passagers furent transbordés sans encombre dans la lourde embarcation qui devait les conduire jusqu'au cargo-boat. Quatre rameurs, coiffés de rouges chéchias, dont la pourpre éclatait au milieu de tout cet azur comme une décharge de tromblons, enlevèrent la barque d'un effort vigoureux. Bien qu'elle fût encore à cinq cents mètres de la

Beina-Mercedes, le Père Blanc avec la jumelle, et Sanchez avec ses yeux de marin, distinguaient sans effort les personnes qui montaient le canot.

— Voyez-vous, dit Sanchez, cet homme de forte encolure, dans la cinquantaine, qui domine tous ses compagnons ?

— C'est M. Achard ?

— ... Il est assis à côté de sa fille Marie- Christine... La femme en deuil qui a un enfant sur les genoux doit être la veuve Enriquez. Quant au jeune homme qui est assis au fond, à droite, je suppose que c'est notre fiancé?...

— En effet, dit le Père... Vous avez les yeux bons, Sanchez. Le lieutenant est en civil, mais on le reconnaît à sa tournure militaire.

L'accostage d'un paquebot par des passagers qui s'embarquent au large est une manœuvre pittoresque.

Le commandant était venu se placer à la coupée, tandis que les matelots accrochaient l'escalier volant.

Sur la première marche, M. Achard envoya un salut sonore. D'un mouvement d'épaules il s'était débarrassé des rameurs qui prétendaient le soutenir, et il gravit l'escalier avec l'aisance d'un homme que les approches de la cinquantaine ont laissé alerte. Il serra la main de Sanchez et répondit pnv un coup d'œil clair

au regard dont le Père Blanc l'avait pesé en échangeant les saints.

Cette clarté des yeux, presque pâles dans la figure bistrée, avait frappé tout d'abord l'attention du Missionnaire. Il jugea qu'il avait là, sous les yeux, un type de cette race d'Européens que la fréquentation des clientèles orientales a façonnés aux luttes d'audace.

Si M. Achard avait dans l'encolure, dans le port merveilleusement droit, presque arrogant, de sa tête grisonnante tous les signes de la combativité, le sourire, dès qu'il parlait, répandait sur son visage une grâce de séduction. C'était ce charme, qui est commun aux grands brasseurs d'affaires aussi bien qu'aux coquettes de profession et dont les uns comme les autres se servent, sans scrupule, en parfaite connaissance de leur magnétisme.

Le Père Blanc résuma ces impressions dans cette phrase mentale :

— En somme, un bel oiseau de proie, ce père de ma pénitente... Il est bon à ses petits, à ceux qui le servent. Gare aux autres !

Cette bonté de M. Achard se manifestait déjà par la courtoisie avec laquelle il présentait sa

main à madame Enriquez et aidait les deux plus jeunes enfants à mettre le pied sur le pont.

Un instant la veuve fixa le commandant de la Reina-Mercedes avec des yeux que troublaient des larmes. Elle demanda d'une voix tremblante :

— N'est-ce pas vous, commandant, qui, il y a Imit ans, nous avez amenés, mon mari et moi, de Malaga à Saffi ?

Sanchez s'inclina sans répondre.

— ... Vous nous aviez donné votre cabine.

— Vous l'avez encore, madame... Avec la permission de M. Achard...

— Certes, répondit le négociant d'un ton distrait.

Occupé de l'ascension de Marie-Christine il était mécontent des oscillations de la barque au pied de l'échelle.

Au moment où la jeune fille franchissait la coupée, il prononça avec une visible ampleur de fierté paternelle :

— Marie-Christine, mon cher Sanchez...

Mon Père, mademoiselle Achard.

— Une élève de nos Soeurs d'Alger, si je ne

me trompe ? répondit le Père Blanc, de sa voix bary tonnante.

Vivement Marie-Christine releva ses cils andalous qu'elle tenait baissés dans un mouvement de modestie naturelle. Elle dit en rougissant :

— Vous ici, mon Père? Je vous croyais en mission au sud de cette terre d'impies ?

Le Père répondit avec mélancolie :

— J'en reviens. Dieu n'a pas béni nos efforts. Elle fit avec chaleur :

— Qu'importe que vous exerciez votre ministère ici ou là? Partout vous êtes dans votre route... partout vous trouvez des âmes à encourager.

De nouveau elle rougit, comme si elle eût craint d'avoir parlé avec trop de chaleur, puis, glissant entre son père et le commandant du navire, elle alla rejoindre madame Enriquez à l'arrière du paquebot.

Le sillage de lumière que la jeunesse et la beauté laissent derrière soi n'avait pas fini de s'effacer quand Sanchez sentit que la robuste main du négociant Achard s'abattait sur son épaule.

i8 PRISONNIERS marocains!

— Mon cher commandant, mon Père... Je vous présente mon pupille... le lieutenant Renaud, attaché au service topographique... section algérienne...

Les marins se disposaient à relever Téchelle, et le capitaine de la Reina- Mercedes allai! remonter sur la dunette, lorsqu'un pavillon, hissé du quai de la Marine, l'avertit qu'on lui demandait de stopper, encore un instant, sur la rade. Presque aussitôt une embarcation se détacha du quai, et, à force de rames, piqua sur le cargo- boat.

M. Achard demanda :

— Attendez-vous encore quelqu'un, Sanchez? Des mains du commissaire, le commandant

prit la liste des passagers ;

— Il y a, dit-il, une couchette qui a été retenue en blanc à Larache, par les soins du consul de Sa Majesté Alphonse XIII. C'est quelque personnage officiel que l'on nous charge de rapatrier. Pourtant je ne vois pas à l'arrière du canot flotter les couleurs d'Espagne.

Sanchez regardait venir l'embiircation, la main sur les sourcils, ses yeux de marin clignés. Soudain, il saisit sa jumelle.

— Carramba î

Puis, sans s'excuser du juron, il fit, en tendant sa lorgnette au Missionnaire:

— Mon Père! regardez donc un peu de quelle recrue nous charge le consul de Sa Royale Majesté... J'imagine que vous connaissez le pèlerin ?

— Malheureusement, dit le Père Blanc, en déposant la jumelle dont il venait de se servir.

Puis, se tournant vers les autres passagers visiblement intrigués de ce colloque, il prononça :

— C'est le renégat Diego...

Ce nom n'apprenait rien au lieutenant Renaud. Mais M. Achard eut un froncement de sourcils qui, brusquement, iit son expression redoutable :

— Vous allez embarquer cet homme-là, Sanchez ?

— Par ordre, répondit le commandant delà Reina-Mer cèdes. Mais soyez tranquille. Je vais m'arranger de façon que ni vous ni les vôtres, vous n'ayez contact avec ce coquin.

On avait décidé que Marie-Christine partagerait la cabine du capitaine avec madame Enriquez et ses trois enfants.

Comme la jeune fille franchissait la porte de cette chambre de luxe, elle vit que sa triste compagne s'était jetée sur le divan dans un accès de désepoir.

Parmi beaucoup de larmes, la veuve nommait le mari qu'elle venait de perdre. Saris doute la vue de ce réduit qu'un instant elle avait habité avec Enriquez, au lendemain de son mariage, quand, toute sa vie, toutes ses espérances étaient devant elle, surchargeait sa douleur.

Un long instant Marie-Christine contempla ce spasme de chagrin. L'affligée ne s'apaisait pas. Alors elle prononça :

— Ma chère Enriquez!... Je vous en supplie, relevez votre courage ! . . . Par un tel désespoir, vous attristez Dieu !

— Il m'a pris mon mari!... Mes enfants n'ont plus de père !

Et les sanglots ne finissaient pas.

Ce qu'il y avait d'intelligence naturelle de la passion dans l'âme de Marie-Christine compatissait à cette douleur ; elle la condani nait pourtant du haut de son éducation mystique, comme un enfant élevé avec retenue souffre, dans sa dignité, d'une scène d'ivresse.

Elle dit en joignant les mains :

— Ma pauvre amie, votre douleur est un enseignement pour moi ! Jamais je ne me permettrai des joies qui, lorsqu'elles manquent, provoquent de telles révoltes.

La veuve ouvrit ses yeux que les larmes aveuglaient, et elle attacha sur la jeune fille un regard d'inquiétude:

— Que dites-vous là, ma chère Christine?

iVvez-vous pesé vos paroles? Dois-jt- ci une a ce que j'ai entendu?

Madame Enriquez s'était soulevée sur le divan, elle rajustait ses voiles. Marie-Christine se mit à genoux devant elle. Quand elle eut passé les bras autour de la taille de son amie, elle prononça avec décision :

— Ma chère Enriquez, je veux vous faire une confidence que ma mère aurait reçue la première si Dieu ne me l'avait reprise, ou ma sœur, si mon père avait une seconde fille plus capableque moi de le rendre heureux. Je vois clairement quel dessein mon père a formé en nous réunissant à Tanger, son filleul et moi. Mes études terminées, il pense que je vais définitivement rentrer dans sa maison. Je n'accuse pas la hâte qu'il a de me marier. Je ne dis point que son choix n'était pas fait pour plaire: je n'examine pas ce mariage ; je n'en considère aucun autre. Il faut, hélas I que mon pauvre |)ère en porte le deuil : il ne me verra pas avec un voile de mariée sur le front. C'est à Dieu que j'ai engagé ma parole et mon cœur.

Elle avait parlé avec tant de chaleur, sous des apjiarencos de calme, que madame Enriquez fut

saisie. Gomme aux heures où elle était tentée par le désespoir des souvenirs, elle se signa dévotement et murmura avec une rougeur de honte:

— Dieu m'avertit! Au moment où je me débats contre le sacrifice qu'il m'a imposé, il me montre cette volontaire immolation de toutes les joies dont je ne me détache point, chez une enfant qui n'a qu'à s'incliner pour moissonner son bonheur.

Madame Enriquez attachait sur la terre un regard consterné; mais soudain, comme réveillée de sa méditation par une subite pensée, elle dit d'une voix émue:

— Ma chère Christine, tout ceci reste entre nous et pour l'avenir ne vous engage pas. Les sentiments d'une jeune fdle qui sort du couvent peuvent se modifier devant la vie. Quoi qu'il advienne de vos projets, je vous remercie de m'avoir rappelée si à propos au devoir du renoncement.

— Ma résolution, répondit Marie-Christine, est sous la garde de Dieu.

— Mais que dira votre père? L'avez-vous seulement averti ?

La jeune fille soupira:

— De ce côté-là, je m'attends bien à une résistance pénible. Les pères des jeunes Romaines qui les empêchaient de se faire chrétiennes voulaient, eux aussi, le bonheur de leurs filles. Cependant elles ont bien fait de leur désobéir...

La veuve secoua la tête :

— Hélas! dit-elle, votre père a été mon bienfaiteur. Il est l'appui de mes enfants ! Pardonnez-moi si les larmes me remontent aux yeux à la pensée qu'il peut vous perdre.

— Il ne me perdra pas, ma bonne Enriquez! Il me laissera retourner au couvent où j'ai été élevée, pendant tant d'années, loin de lui ! Je serai religieuse au lieu d'être élève. Voilà tout.

La veuve saisit la main de Marie-Christine entre ses mains fiévreuses :

— Je sais ce que je disi Moi aussi, j'étais souvent séparée de mon mari, pendant qu'il vivait. Il nous laissait à Saffi... Il montait jusqu'à Tanger pour voir votre père... jusqu'en Espagne... jusqu'en France. Moi, je me disais toujours : t II rentre après-demain ». Nous étions déjà réunis puisque je l'espérais. A présent

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qu'il m'a quittée sans retour, je sens que toute la joie de l'amour est dans la présence. J'ai beau être sûre que, dans la clarté que Dieu allume pour ceux qui ont cru, il vit ailleurs, je ne me console pas de son absence... Christine, je ne me console pas !

Marie-Christine et sa compagne étaient si absorbées dans leurs pensées qu'elles n'avaient pas entendu la manœuvre bruyante des ancres. Elles se laissèrent surprendre par ce bruit doux que le flot fait le long d'un navire, quand, après le silence du mouillage, on reprend la marche.

Déjà la Reina-Mercedes était engagée dans le détroit. Appuyée à gauche sur Gibraltar, à droite sur la pointe Blanca, elle cherchait sa route à égale distance des côtes espagnole et marocaine. Comme un peu de vent s'était levé, le commandant avait hissé de la toile, puis,

PRISONNIERS MAROCAINS ! 'Il

momentanément tranquille au sujet de la manœuvre, il était venu se joindre au groupe que le Père Blanc, M. Achard et le lieutenant Renaud formaient à l'arrière du navire.

Le négociant l'interpella :

— Pourriez- vous, Sanchez, me dire depuis quand le lion espagnol a dans la patte cette épine qui s'appelle Melilla? Je ne crois point que cette enclave marocaine ait jamais rapporté aux Rois Très- Chrétiens autre chose que des préoccupations et des coups de fusil.

Comme tous les religeux de son ordre, le Père Blanc était savamment versé dans la connaissance historique des choses africaines, et ce fut lui qui répondit :

— Melilla a eu son ère de prospérité.

— Il y a longtemps, mon Pèrel

— Au moyen âge. A cette époque, les Berbères de l'intérieur apportaient à Melilla du miel, des laines, des peaux, de la cire, des fruits secs, des sparteries. Carthagène et Malaga se montraient friandes du merveilleux miel marocain. Je viens d'en goûter dans le Djebel Ziki. Sa réputation n'est pas surfaite. Melilla pourrait bien lui avoir emprunté son nom. Mais ce

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n'est pas seulement par les abeilles, c'est par ses corsaires que Melilla acquit une notoriété qui se perd dans la nuit des temps. Les bandits du Riff ont de qui tenir. Ce fut, si j'ai bonne mémoire, pour les intimider que le duc de Médina Sidonia enleva Melilla par surprise, sur l'ordre de son roi. Cette conquête doit remonter à 1490 ou 1496. Depuis, je ne crois pas que l'Espagne ait jamais cessé de tenir garnison sur ce rocher.

— Ces jours derniers, dit à son tour le lieutenant Renaud, j'ai eu une causerie au sujet de Melilla avec un officier espagnol attaché à la légation de Tanger. Il m'a expliqué le rôle et l'organisation de toutes ces garnisons, de tous ces petits « présides », comme il disait, que son Gouvernement entretient sur la côte marocaine. Permettez-vous, mon commandant, que, sur ce parquet si reluisant, je trace un petit croquis de la baie de Melilla?

— Allez, dit Sanchez.

L'officier topographe sortit de sa poche un bout de craie, et, en quelques instants, il eut établi le profil de sa carte.

— Voici, dit-il, la plage dont le rocher de

Melilla se détache... Imaginez ou à peu près le rocher de Monaco. La ville proprement dite est groupée au pied de son château fort. Elle est défendue par des fortifications qui suivent cette arête. Au nord, la roche à pic est la meilleure protection... Au sud-est et au sud, courent deux parapets... je les figure par ce pointillé... Ils sont reliés, l'un comme l'autre, à une grosse tour elliptique que j'indique ici. Une seconde tour, San lago, défend au nordest la porte de ]\Ielilla et l'isthme par où le préside est relié à la terre ferme. Sur cette plage marocaine, l'Espagne exerce un droit de suzeraineté. Elle en a profité pour créer une zone militaire large de trois mille mètres. Elle y installe une suite de petits forts qui protègent bien à propos le préside contre les perpétuelles agressions des Riffains. Mais cette défense elle-même est devenue insuffisante. En effet, les bandits installés ici, au sud-est, sur ce plateau de Gurubu qui domine la mer, avaient depuis quelques années repris toutes leurs habitudes de naufrageurs. Ils fermaient à leur gré l'embouchure du petit Rio Oro qui débouche dans cette rade.

Sanchez, approuva de la tête.

— Vous avez vu, lieutenant, que le 2 octobre dernier ils ont fait feu sur un navire de guerre et tué le timonier au gouvernail?

— C'est, dit Renaud, pour en finir avec ces brigands que le général Margallo, commandant de Melilla, a décidé d'élever un nouveau fort, sur une colline qui domine les Rio Oro. Les Riffains ont compris que de cette hauteur on éteindrait leur feu. Alors, pour arrêter la construction, ils ont inventé une histoire de profanation de leur cimetière par les terrassiers espagnols.

Sanchez haussa les épaules, et aflSrma : . — Un prétexte I Le soldat de chez nous est un homme de foi : il n'a jamais insulté aux sépultures de personne.

— Je suis de votre avis, dit Renaud, les Riffains cherchaient l'occasion de faire parler leur poudre. Celui-ci était le meilleur de tous, puisqu'il avait une couleur religieuse. 11 a servi de texte au fameux Mahimon, de qui relèvent les tribus de cette côte, pour prêcher la guerre sainte. Résultat : les fondations du blockhaus ont été démolies en une nuit; les

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fermes installées dans la zone militaire ont été pillées; le général Margallo a relevé les corps d'une bonne douzaine de colons, hommes et femmes, effroyablement mutilés et carbonisés. Il y eut un silence, puis M. Achard déclara :

— Je ne dis pas que l'Espagne ait tort de vouloir venger cette injure, mais, en homme pratique que je suis, je prévois qu'elle s'engage dans une impasse. Dès la première nouvelle de ces crimes, le ministre d'Espagne à Tanger, le marquis de Potestad, a obtenu toutes les assurances qu'il exigeait de Mohamed Torrès, le représentant du Sultan. Mais ces promesses de châtiment n'ont de valeur qu'autant que le Sultan les aura ratifiées. Or, où est-il à cette heure le Sultan du Maroc? Dans le sud. La réponse au courrier que Torrès lui a envoyé au Taffilet ne saurait arriver avant un mois. Votre Mahimon n'ignore pas cette circonstance, son audace en est augmentée.

Sanchez secoua la tête avec mélancolie :

— Et pendant ce temps-là, en Espagne, on s'excite. On répète le mot de Canovas : « C'est l'Atlas qui doit marquer la frontière d'Espagne ! » Sagasta a la main forcée par la rue. On rap-

pelle les soldats en congé. Le régiment de Bourbon et les chasseurs à pied de Cuba ont débarqué à Melilla cet après-midi. Nous allons probablement rencontrer sur notre route l'escadre d'évolution. Elle croise de Ceuta aux îles Chaffarines. Le temps se gâte à Madrid... Sur mer aussi d'ailleurs...

En effet, la brise qui avait commencé de souffler du côté de l'ouest était tombée brusquement ; le soleil, tout à l'heure si radieux, se couchait dans la brume. Au lieu de ces colorations roses, saumonées, de ces effeuillements de lilas qui, d'ordinaire, jusqu'à la fin de novembre, fleurissent comme un jardin merveilleux la passe de Gibraltar, des coulées livides arrivaient du côté de l'Océan. Leurs grisailles menaçantes submergeaient toute la splendeur de cet automne méditerranéen.

Sanchez fronça les sourcils.

:h prisonniers marocains!

— Pourvu que ce brouillard n'augmente pasi J'aime mieux l'ouragan que la brume... Surtout dans des parages comme ceux-ci...

Il remonta sur la passerelle.

Au moment où il s'éloignait, un passager qui n'avait pas encore paru sur le tillac du paquebot jaillit, comme un boulet, par l'escalier de l'entrepont. Il interpella le Père Blanc violemment :

— Parbleu, mon Père I on embarque de la bête puante à bord I J'aimais encore mieux le contact du pasteur anglais de Ziki et de ses porcs noirs 1

Tout le monde rit sans que ce personnage irascible en parût décontenancé :

Le Père Blanc lui demanda de bonne humeur :

— Que vous arrive-t-il, mon cher Frère? Et, sans attendre une réponse, il présenta à

ses deux compagnons ce bizarre fâcheux :

— Le Frère Marins est un de ces bons pionniers du Sahara que notre vénéré Cardinal a voulu armer de sa main — tels de nouveaux croisés — pour aller combattre rislam en terre d'esclavage. Le Frère Marins.

ajouta le Missionnaire en s'adressant particulièrement à Renaud, est, mon lieutenant, un homme de guerre comme vous.

— En effet, dit le Frère du Sahara, d'un ton brusque. J'ai été carliste, zouave pontifical, toujours battu!... Je porte malheur aux meilleures causes... Et, si j'en juge par la besogne que nous avons faite à Ziki, ça n'est pas ce froc-là qui m'aura désenguignonné.

Il désignait l'espèce de cucule, serrée à la taille par un ceinturon militaire, qu'il portait sur de vieux vêtements civils.

Il revint de lui-même à l'objet de sa colère et demanda :

— Savez-vous, mon Père, qui l'on a eu la prétention d'installer avec moi, dans le réduit qui me sert de cabine et d'oratoire? Diego... Diego le Renégat ! Ah I je l'ai bien traité, je vous jure. Il a été reçu sur une paire de défenses î Alouf ben alouf ! Porc, fils de porc I C'est comme cela que je l'ai salué ! ... En pareil cas, je deviens musulman!... Il y a des viandes auxquelles je ne touche plus.

Il fallait que le nom de « Diego » portât en soi quelque maléfice, car, dès que le Frère

Marius Teut jeté dans la causerie, les visages du Père Blanc et de M. Achard se rembrunirent.

Le négociant dit à son filleul :

— Tu sais, c'est cet ancien « sensar » dont je t'ai dit un mot. Ce coquin m'a voué une haine mortelle depuis que je l'ai fait expulser de la Légation de France.

Le Frère du Sahara se l'emit sans façon en travers du dialogue.

— Un sensar? Qu'est-ce que cela, un sensar? Je croyais connaître toutes les variétés de stercoraires qui travaillent dans la boue africaine, et personne ne m'avait encore parlé de « sensars » !

— Le « sensar », dit M. Achard, est en effet un parasite humain tout à fait particulier au Maroc. Quand les Européens ont forcé le Sultan à leur ouvrir quelques ports de la côte, ils ignoraient la langue, tous les usages du pays. Ils ont donc eu recours à des courtiers indigènes, les « sensars » ; ils ont demandé que l'on étendît à ces auxiliaires la protection dont ils jouissaient eux-mêmes, à l'abri de leurs pavillons. Les mercanti du pays voyaient d'un œil

jaloux un tel privilège accordé à quelques-uns. Et, comme tout le monde vend tout au Maroc, ils se sont mis à acheter, à beaux deniers comptants, comme des charges d'huissiers, ces emplois de « sensars », qui jamais n'auraient dû être mis à l'encan.

— Et ce Diego était sensar ?

— ... D'un important négociant français, quand je lui ai ait fait perdre son emploi.

— Mais d'autres l'ont accueilli?...

— Et si vous saviez qui !... La Légation d'Espagne!

Le Père Blanc eut un haut- le- corps.

— Ah cela mais ! dit-il, on ignore donc à la Légation l'origine de ce renégat?

— Vous la connaissez, mon Père ?

— Certes ! nous avons fait une enquête sur Diego au moment de son apostasie. Ce mécréant est tout simplement un des ces presidarios espagnols auxquels des citadelles comme Melilla servent de bagne. Sa peine achevée, il est venu s'installer à Tanger. Il s'est fait musulman pour mieux maquiller sa figure d'ancien forçat. Comme il est fort intelligent, il a trouvé du crédit à Gibraltar. Le nom du

renégat Diego sert de passe à la contrebande d'armes tout le long de la côte.

M. Achard demanda :

— Pour qui donc estimez-vous que ce bandit travaille?

— D'abord pour lui-même...

— C'est entendu...

— • Puis .. pour ceux qui ont intérêt à faire échec à l'Espagne sur la côte marocaine, pour ceux qui fournissent à l'insurrection du Riff des fusils et des cartouches. Avez-vous lu dans le Réveil du Maroc qu'une canonnière espagnole vient d'arrêter à Tarifa un trois-mâts qui j)ortait des munitions aux Hilîains?...

— Et ce navire battait pavillon...

— Le pavillon de l'homme aux porcs noirs ! sf*écria le Frère Marins. Je l'aurais parié I Vous voyez, mon Père, combien vous avez eu tort d'empêcher que je saigne ce porcher avec ses bêtes.

Le Père Blanc répondit non sans une nuance de sévérité :

— Il s'agit de Diego. J*ai recueilli à son sujet, monsieur Renaud, un renseignement dont peut-être vous voudrez faire part au

PRISONNIERS MAROCAIxXS ! 39

général commandant la province d'Oran.

On disait tout haut à Saffi que Diego se vante de faire entrer dans le Riff, par la frontière algérienne, les armes qu'en cette saison d'équinoxe la contrebande débarque difficilement sur les plages marocaines.

La cloche d'une heure ne réunit que peu de passagers dans la salle à manger du paquebot. Le commandant, préoccupé du brouillard, restait sur la passelle. Madame Enriquez avait demandé à être servie dans sa cabine; le Frère Marins observait quelque vigile-jeûne de son institution particulière ; le renégat Diego avait eu rheureuse inspiration de ne pas se montrer.

Après ce premier repas, qui, dans ces conditions, fut silencieux et court, chacun se dispersa au gré de ses sympathies. Ayant remarqué que le lieutenant Renaud suivait Marie-

Christine dans le salon des premières, M. Achard aborda le Missionnaire avec une rondeur qui était un des procédés favoris de sa diplomatie :

— Mon Père, dit-il, j'ai d'autant plus de plaisir à vous apporter ma confidence que — excusez cette franchise — votre présence à bord de la Meina- Mercedes a d'abord été pour moi une occasion d'inquiétude. Je vais au fait. Puisque vous avez connu Marie- Christine au couvent, peut-être vous a-t-on mis au courant de son histoire et de la mienne?

— En effet, dit le Père Blanc. J'ai appris de Sanchez avec quelle générosité vous vous êtes acciuitté envers cette enfant, privée de sa mère, de toutes vos charges paternelles.

— J'ai fait, reprit M. Achard, un sacrifice plus méritoire que Marie-Christine ne l'imagine en ne lui donnant pas de belle-mère. Je ne'parle pas du souvenir que j'avais gardé à ma pauvre morte : ces chagrins s'atténuent, quoi qu'on dise, avec le temps. Tandis que l'on ne s'habitue pas, quand on habite Tanger ou Saffi, à rentrer tous les soirs dans une maison vide.

— Je vous entends, dit le Missionnaire.

Le père de Marie-Christine reprit :

— J'aurais pu garder au moins ma fille auprès de moi, la faire élever par quelque institutrice. C'eût été doux pour moi, fAcheux pour elle. Je ne suis pas l'homme des demi-mesures. J'ai très courageusement sacrifié la joie de sa présence. Presque au sortir des bras do sa nourrice, je l'ai confiée aux Dames Blanches d'Alger. Mais je n'ai pas pris ces religieuses par surprise. J'ai apporté dans ce contrat la clarté que j'ai l'habitude de mettre dans toutes mes affaires. J'ai dit aux Dames Blanches: « Je vous confie ma fille pour que vous m'en formiez une enfant respectueuse, une honnête femme, une bonne mère de famille. » Jamais je ne leur ai dit: « Je vous donne Marie-Christine pour que vous en fassiez une religieuse, et pour que sa dot, mon héritage, tous mes sacrifices tournent à l'enrichissement de votre communauté. » Or, il me semble que ces excellentes nonnes ont tout justement agi comme si je leur avais tenu ce dernier langage.

M. Achard parlait avec une chaleur où perçait sa rancune. Si le Missionnaire fut choqué de ce qu'il y avait de désobligeant pour les Dames

PRISONiMERS MAROCAINS l 43

Blanches dans les suppositions du négociant, il n'en laissa rien paraître ; mais il répondit avec résolution :

— Vous êtes dans Terreur, monsieur Achard. Quels que soient les projets de mademoiselle votre fdle, sûrement ils lui sont personnels. Il y a plus. Je puis vous assurer qu'elle a été combattue, dans son couvent même, s'il lui est échappé quelque confidence sur les dispositions que vous m'indiquez.

Le père de Marie- Christine sentit que cette contradiction, courtoise mais nette, enfermait une leçon. Dans la résistance qu'il voulait opposer aux velléités de sa fdle, il désirait se faire un allié du religieux. Il changea de ton, sans effort.

— Eh ! mon Dieu î fit -il, je ne dis pas que des religieuses n'aient point toutes les excuses du monde, quand elles cherchent à gagner des âmes d'élite à l'idéal très élevé qu'elles servent. Je prétends seulement que cet idéal-là ne peut être celui d'un vieux lutteur comme moi, qui a renoncé à refaire sa vie par délicatesse paternelle, qui veut s'asseoir un jour au foyer de son enfant unique, pour y goûter enfin, comme grand-

père, ces joies familiales que Ton dit bonnes et dont mon sacrifice m'a longuement privé. Le Père Blanc répondit sans hésiter :

— Vous êtes dans votre droit strict.

M. Achard attendait quelque correction qui atténuât la portée de cette parole. Gomme elle ne venait point, une lueur de contentement passa dans ses yeux clairs. Il dit vivement :

— J'étais sûr, mon Père, que vous feriez justice à ce désir si raisonnable. Qu'est-ce que je souhaite, après tout ? Voir durer au delà de moi la lignée dont je suis la souche ? Aimer d'une tendresse naturelle des êtres qui profiteront de mon eflTort. Parbleu! je ne suis pas grand clerc en matière de citations. Mais il y en a au moins une que j'ai retenue et qu'au besoin je saurais opposer à ma fille. C'est la très solide parole qui montre aux hommes le champ de l'amour grand ouvert, et qui leur dit sans simagrées : a Croissez et multipliez. »

La brume qui circulait depuis quelques instants sur la mer commençait de s'accrocher aux vergues ainsi qu'un fin tissu à des quenouilles. Le père de Marie-Christine leva les yeux vers la mâture et dit :

PRISONNIERS MAROCAINSi 45

— Tenez, mon Père! j'ai eu l'impression que j'étais tout à coup entouré d'un brouillard comme celui-ci, quand j'ai ouvert la lettre de madame la Supérieure du couvent d'Alger. N'y ai -je pas lu qu'il fallait ménager l'état d'esprit de Marie-Christine, ne point lui parler immédiatement de mariage? De quoi" veut-on donc que je l'entretienne? Madame la Supérieure s'imagine-t-elleque ma maison de Tanger est un autre couvent où une jeune fdle peut faire retraite ?

Cette opinion semblait si déraisonnable au négociant Achard qu'il haussa largement les épaules, puis reprit sans attendre une approbation :

— J'avais fait venir mon filleul, le lieutenant Renaud, pour proposer tout de suite à Marie-Christine un mariage à mon goût. J'ai mis le pauvre garçon au courant. Avec la belle confiance de son âge et de son état, il s'imagine qu'il va venir à bout des résistances de cette fillette avant qu'elle les ait seulement formulées. C'est peut-être lui qui a raison et nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir, car je ne suppose pas que ce soit pour

expliquer à Marie-Christine le plan des fortifications de Melilla qu'il Ta entraînée dans le salon. Quoi qu'il en soit, je suis heureux de penser, mon Père, que, s'il nous faut donner assaut à l'entêtement que déjà notre jeune personne prend pour une vocation, vous ne serez pas...

Il s'arrêta, feignant de chercher un mot.

Le Père Blanc flaira cette habileté et il en sourit.

— Vous voulez dire « votre adversaire », monsieur Achard ? Non, en vérité, je ne me sens pas l'adversaire de vos projets... Pourtant vous trouverez juste que je ne prenne pas d'engagements plus précis. Le véritable esprit du christianisme consiste à faire régner la paix sur la terre. Notre Dieu ne veut pas que ceux qui le servent se battent en son nom. Il repousse un sacrifice qui serait un égoîsme déguisé. Ce sont là des sentiments qui doivent être familiers à mademoiselle votre fille après l'éducation qu'elle a reçue.

Marie-Christine n'avait pas opposé un refus au désir que le lieutenant Renaud lui avait exprimé de Tentretenir en particulier. Elle prévoyait la résolution où était le jeune homme de lui déclarer sur-le-champ son sentiment tendre. Elle n'en était pas effrayée. Elle se sentait enveloppée de sa décision comme d'une cuirasse de diamant. Elle avait une joie de jeune guerrière à l'éprouver invulnérable. Elle entra donc volontiers dans le salon des premières, où elle était sûre que son tête-à-tête ne serait pas dérangé par quelque tiers importun.

Renaud était loin de soupçonner chez la jeune fille une résolution si ferme. L'expérience qu'il avait de la femme était toute militaire. Écolier bien portant et de belle humeur, presque au sortir de l'École, il avait i)assé en Afrique. Ses fonctions de topographe l'avaient presque toujours tenu loin des villes, dans les parties les plus désertes de la colonie. Il vivait dans la solitude avec quelques « tringlos », trois ou quatre spahis, deux tentes, sa boussole et sa planche à lavis. Dans cette perpétuelle retraite, son cœur et sa jeunesse étaient demeurés sains. Il avait plus d'initiative que de tact, de confiance que d'expérience. Il n'établissait aucun lien quelconque entre les vagues chanteuses de café -concert, les anonymes Oulad- Naïls qu'il avait fréquentées, et cette charmante fille de son tuteur Achard, trois ou quatre fois aperçue au parloir des Dames Blanches d'Alger, entre sa quinzième et sa vingtième année.

Dans le « bled » profond et vide, où les chers souvenirs voltigent comme des réalités vivantes, il avait emporté le reflet de ces yeux de jeune fille où semblaient trembler deux flammes de cierge. Le lieutenant Renaud avait

aussi conservé pendant quatre années, dans une poche mystérieuse de son dolman, une lettre de son tuteur. Elle disait sans ambages :

« Quand ma fille sortira du couvent, si tu es toujours le garçon sain de corps et d'esprit que j'ai connu autrefois, je te présenterai à elle. Avant tout autre parti, tu auras le droit d'essayer de lui plaire. »

Sûrement cette lettre avait été pour le jeune topographe un talisman. Elle l'avait protégé contre ces aventures où la jeunesse, toute la vie d'un homme, peuvent faire naufrage. A sa ration de chaque jour, elle avait ajouté le pain d'espérance. Il s'en nourrit. Il ne s'imaginait pas qu'un rêve aussi cher pût, tout près du port, être mis en échec. Cela lui donnait une espèce de sûreté dont Marie- Christine était loin de deviner la cause honorable et qui, aux yeux prévenus de la jeune fille, prenait une couleur injuste de fatuité.

Si peu diplomate que fût le lieutenant, lamour lui inspira, à cette occasion, une habileté qui n'était pas maladroite. Quand il eut fait asseoir Marie-Christine sur le divan et qu'il se fût placé en face d'elle, il tira tout d'abord

de son veston de voyage ce vieux portefeuille, qui, avec lui, avait fait route à travers tant de montagnes, de torrents et de dunes. Tout grand ouvert, il le plaça sur l'étroite table qui le séparait de la jeune fille. Et, plus ému qu'il ne l'avait jamais été, il commença, simplement, avec un lé^er tremblement de voix:

— Vous qui êtes pieuse, Marie-Christine, avez-vous jamais porté sur votre cœur une de ces formules de prière qui passent pour enfermer une force miraculeuse ?

Elle savait que Renaud n'était rien moins que dévot. Toute décidée qu'elle fût à ne prendre aucun intérêt dans ce qu'on allait lui dire, ce début piqua sa curiosité :

— Sans doute, dit-elle.

— Eh bien, reprit le lieutenant, tout parpaillot que je suis, je portais sur moi une de ces reliques. Depuis le jour où je l'ai reçue, elle ne m'a pas quitté. Souffrez que je la place entre vos mains, et que je vous prie de la considérer avec indulgence.

A travers la table, il lui tendit la lettre de M. Achard pliée en quatre.

Marie-Christine la reçut d'une main qui

semblait indifférente. Depuis quelques secondes elle la tenait entre ses doigts et elle ne l'avait pas ouverte.

Alors il supplia:

— Lisez !

En reconnaissant l'écriture de son père, la jeune fille fronça ses beaux sourcils.

Est-ce que, par hasard, on l'avait promise sans la consulter? La lecture des lignes que le lieutenant Renaud avait soulignées la rassura. Dans la volonté même de son père, elle demeurait libre d'un choix. Elle releva les yeux. Le lieutenant, qui sentait un flot de sang monter à son visage, eut froid au cœur en voyant que la jeune fille n'avait même pas rougi.

Il fit d'une voix tremblante ;

— Vous avez lu ?

Et comme Marie-Christine, sans répondre, abaissait ses longs cils sur ces prunelles où il cherchait à lire le secret de sa destinée, il reprit, presque haletant :

— Vous doutez-vous, Marie-Christine, du nombre de fois que je les ai relues, ces lignes qui me promettent le seul bonheur que mon

cœur réclame? A travers cette espérance que votre père m'a donnée, je vous apercevais; vous étiez pour moi ce cher idéal vers lequel tout homme marche. Ceux dont la jeunesse s'est passée comme la mienne dans le recueillement du désert tiennent plus constamment que les autres leurs yeux attachés sur ce rêve qui a figure de femme. Pour moi il empruntait vos traits, Marie-Christine. Pendant que j'étais tout seul, entre le ciel et le sable, je vivais de cette vision que j'avais eue de vous, à la grille de votre parloir. Les jours où le devoir me semblait trop sévère , je songeais : « Là-bas, dans la pureté, dans la religion de tout ce qui est droit, on élève une enfant charmante. Fais encore un effort aujourd'hui, un autre demain, afin d'être digne, un jour, de profiter de cette permission qu'un père te donne. L'heure est venue, et me voilà, devant cette jeune fille, qui demande avec un cœur tremblant mais sûr de soi : « Marie-Christine, que décidez-vous de ma vie? »

Cette fois elle le regarda fixement. Il semblait que les préventions qu'elle avait eues contre le lieutenant venaientde tomber. Elle lui

tendit la main par-dessusJa table. Mais cet élan de sympathie ne changeait rien à sa résolution.

— Marc, dit-elle, je suis profondément touchée de penser que vous avez associé aux difficultés de votre état le souvenir d'une enfant, qui souvent , du fond de sa retraite , a prié pour vous. Si vous tenez à cette affection de sœur, croyez-le, elle ne vous manquera jamais. Pour le reste, je vous dois de répondre à votre précieuse franchise par une franchise égale : je ne me marierai pas. Ma résolution, que rien n'ébranlera, ne doit pas être un obstacle au devoir que vous avez de chercher une autre jeune fille qui, pour l'homme loyal que vous êtes, sera une affectueuse compagne.

Il la regarda avec stupeur.

— Christine... Vous voulez m'éprouver?

— Je vous dis, Marc, ce qui sera de moi, et ce que je souhaite pour vous.

Après une nuance d'émotion, il y avait dans sa parole tant de calme reconquis, que Renaud en fut blessé au cœur. Sa jeunesse bouillante ne permettait pas, même à celle qu'il aimait, de panser avec tant de froideur le coup qu'elle

venait de porter. Il s'écria, dans un élan qui soulageait sa souffrance:

— Que parlez-vous de franchise, quand vous répondez si évasivement à ma naïveté! Vous ne vous marierez pas?... Vous?... Dites plutôt que vous n'épouserez pas le lieutenant Renaud... que rien ne vous porte vers son insignifiante personne... Je vous croirai... Je m'effacerai... Je retournerai au fond du « bled » enterrer le désespoir de n'avoir pas su plaire à celle que j'aimais ! Mais n'espérez pas me tromper comme un enfant avec un artifice si dédaigneux.

Marie-Christine saisit l'occasion que Renaud lui offrait de l'interrompre sur une maladresse. Elle fit vivement :

— Où ayez- vous pris que j'ai besoin d'un détour pour vous faire connaître mes intentions ? Je vous ai dit que je ne me marierai pas ; j'ajoute, dans un reste d'indulgence pour vous, que je n'ai personne dans le coeur. Ma résolution n'est pas un caprice de jeune fille, c'est une décision lentement mûrie. Vous trou* verez naturel que je reconnaisse à mon père tout seul le droit d(î m'interroger sur ma résolution.

PRISONNIERS MAROCAINS î 55

— Marie -Christine...

Il tendait les mains, il implorait. Un mugissement de sirène emplit soudain le silence où depuis une heure glissait la Rema- Mercedes, L'ossature du navire en était secouée comme les flancs d'un cheval qui hennit. En même temps la porte du salon s'ouvrit avec brusquerie, et un matelot parut, son béret à la main :

— Monsieur le lieutenant Renaud, dit-il, M. Achard vous fait dire qu'il vous attend sur le pont, dans la chambre des cartes.

Le lieutenant Renaud s'était levé comme un soldat qui reçoit un ordre hiérarchiquement transmis. Aussi bien sentait-il que, pour l'heure, la bataille était perdue. Il éprouva du soulagement à rompre un entretien si mal engagé.

Dans le feu de sa discussion avec Marie- Christine, il ne s'était pas aperçu que, depuis une heure, l'allure de la Behia- Mercedes avait changé. Le vent, qui, un instant, avait soufflé au passage du détroit, avait tout à fait cessé. Du même coup, la mer s'était aplanie, et maintenant le cargo-boat glissait dans une telle

opacité de brouillard qu'au sortir du salon de causerie, à dix mètres de soi, le lieutenant ne distinguaitplus l'arrière du navire. Cette brume était glacée; à l'automne empourpré qui, peu d'heures auparavant, fleurissait la mer, elle faisait succéder un frisson d'hiver. Mais Renaud reçut comme une douceur ce rafraîchissement qui venait se poser sur son front.

Du fond de la chambre des cartes, M. Achard l'interpella :

— Eh bien, Renaud?

— Mauvaises nouvelles, monsieur Achard...

— Marie-Christine s'inquiète du brouillard...

— Non, non... Mais elle ne veut pas entendre parler de mariage...

Le négociant haussa les épaules :

— Nous avons le temps, mon ami, de nous expliquer là-dessus... Le plus pressé pour nous tous est de ne pas aller au fond de l'eau.

— Est-ce que le navire a quelque avarie ? Sans répondre, d'un mouvement de tête,

M. Achard indiqua au lieutenant le groupe anxieux que formaient le commandant de la Meina- Mercedes et le Père Rlanc inclinés sur les cartes marines.

— En somme, où sommes-nous au juste ?

demanda le Missionnaire.

Sanchez eut ce geste qui avoue lu complète ignorance.

— Parbleu! mon Père, j»3 \ull^ .serais bien obligé de me le dire I Voilà deux heures que nous avons salué Ceuta sur notre droite'; depuis ce moment-là, je me suis maintenu, autant que j'ai pu, en ligne droite. Je sais exactement combien nous filons dé nœuds. Si le navire n'a pas dévié, nous devons avoir dépassé le septième degré de latitude. Si le tem[)s était clair, je chercherais à reconnaître le cap du Maure, la baie d'Alhoucenas, le cap Quilates, en attendant la pointe de Tres-Forcas. Et, sûrement, jusqu'à la fin du brouillard, je découvrirais une place de mouillage à l'abri de ces trois faraillons. Il vaut mieux arriver à Oran avec quelques heures de retard que de ne pas y arriver du tout I Mais il semble que nous soyons enfermés dans un aquarium en verre dépoli. Et, quelle que soit la sensibilité de la boussole, elle n'accuse pas des nuances qui puissent nous servir d'appui ferme dans cette maixlie à raveuglctte.

Le Père Blanc interrompit :

— Quand je songe que nous avons passé ici, il y a six mois, avec un beau clair de lune I On apercevait toutes les embouchures des oueds qui se jettent dans cette baie, et à l'horizon se profilaient les crêtes des montagnes dont ils découlent.

Sanchez approuva de la tète et dit :

— En plein jour, avec une longue-vue médiocre, vous auriez distingué des oliviers tout le long de la mer, des chèvres en montagne, et là-haut, un peu avant le Penon de Veliz, une forêt de chênes qui couronne les sommets du Djebel Milloue ; mais aujourd'hui nous voguons dans le Pays de la Ouate, et je vous jure qu'un marin préfère tout à cette énervante incertitude... Oui, tout! Une bourrasque... Un tj^phon... une rupture de mat... une voie d'eau...

Le mugissement de la sirène, qui avait séparé Marie-Christine du lieutenant, retentit pour la dixième fois, ébranlant tout le cargo-boat.

Sanchez reprit :

— Je suis surpris que, depuis une demi-heure que nous cornons à perdre haleine, aucun na-

vire n'ait répondu à notre signal. Cela me fait craindre que nous n'ayons une tendance à dévier sur la droite. Peut-être sommes-nous plus près que je ne le crois de Véliz ou d'Alhoucenas. Il y a là deux forts espagnols d'où l'on pourrait me répondre avec du canon. Je vais faire tirer la petite bombarde qui nous sert pour les signaux.

Un quart d'heure plus tard, entre deux appels de la sirène, une forte décharge de poudre résonnait à l'arrière de la JReinarMei^cedcs, Le coup retentit avec une violence formidable, comme si le mur de brouillard le repoussait vers le navire. Sanchez guettait à droite une réponse des forts. Il avait fait suspendre la clameur de la sirène, le steamer n'avançait presque plus

Ce fut sur la gauche et avec une puissance redoutable qu'une autre voix de canon répondit à l'appel.

Les oreilles exercées de Sanchez et du lieutenant Renaud ne pouvaient s'y tromper: ce n'était pas là la médiocre artillerie des présides qui ripostait.

M. Achard demanda :

— Qu'est-ce que cela signifie? Le navire a-t-il fait un tête-à-queue sans qu'on s'en soit aperçu ? La terre est-elle passée à notre gauche et sommes -nous à nouveau sur le chemin de Tanger?

— Mon Père, dit Sanchez, en s'adressant au Missionnaire, rendez-moi, je vous prie, le dernier numéro du journal de Malaga que je vous ai remis en quittant Tanger. Ne contient-il pas une information sur les navires de guerre que l'Espagne envoie en rade de Melilla?

— En effet, dit le Père Blanc.

Et, déployant le journal, il lut :

« L'escadre d'évolution a reçu Tordre de serrer la côte marocaine entre Geuta et les îles Chaffarines. Elle est composée comme suit: un cuirassé, le Pelayo ; trois croiseurs, le Venadito, le Luçon, Cuba et Gerone ; deux avisos et cinq torpilleurs. »

Le commandant réfléchit et dit :

— C'est bien cela. On vient de nous répondre de l'un des croiseurs. Nous sommes pris entre la côte et les éperons des navires de guerre.

La tombée de la nuit ne fit qu'aggraver l'inquiétude qui serrait les cœurs. Seul le Frère

du Sahara semblait se désintéresser de Taventure. Il avait répondu assez rudement à madame Enriquez, qui le priait d'invoquer la miséricorde de Dieu en faveur de ses enfants :

— De quoi avez-vous peur? Qu'ils aillent boire — innocents comme ils sont — à la grande tasse? Il vaut encore mieux finir dans Teau que dans le feu.

Et enchanté d'avoir si à propos semé la bonne parole, roulé dans un vieux manteau de spahi, il était allé s'étendre sur le pont pour éviter le contact du renégat Diego.

Bien que nulle clarté de phare ou d'étoiles ne fût distincte au ciel ou à l'horizon, la Reina- Mercedes n'avançait pas dans les ténèbres. Elle était captive d'une obscurité blanche, qui, à la place de l'air, installait dans l'espace comme une résistance solide. On la heurtait, on prenait connaissance de son contact au froid glacé qui frappait les membres, qui emplissait les narines et les poitrines, qui, en perles de pluie, s'accrochait aux vêtements, aux cils, aux barbes des hommes. Dans cette clarté sans vibration, les objets se perdaient tout de suite en silhouettes indécises. On n'apercevait pas les

marches où se posaient les pieds ; on se heurtait aux agrès ; on perdait jusqu'à la notion de la direction du navire ; — on avait la sensation d'habiter un nuage froid, inconsistant, qui voyageait au travers de l'espace avec une densité suffisante pour soutenir le poids du corps et l'empêcher de crouler dans le vide.

Du gouvernail où il se tenait aux côtés du timonier, le commandant Sanchez ne distinguait même plus les feux réglementaires de son navire. Le feu vert de tribord et le feu rouge de bâbord étoilaient à peine les bastingages d'un halo où pâlissait la brume. Les flammes de misaine et d'artimon étaient invisibles. Et malgré tout son sang-froid, le commandant de la Reina- Mercedes vivait dans l'attente nerveuse des trois fanaux de poupe du Pdayo, surgissant brusquement en travers de sa route.

A présent, les mugissements de la sirène ne cessaient presque plus, seulement séparés par des repos qui voulaient rendre plus déchirante la clameur d'appel. La brume en rejetait la sonorité contre le navire, comme elle en avait usé avec le coup de canon. Le cargo-boat

semblait quelque taureau, oublié, de nuit, dans une plaine, beuglant désespérément vers les étables.

Entre les intervalles de cet appel, le silence était pesant. On ne filait plus que quelques nœuds à Theure, dans l'espoir d'atténuer, en cas de rencontre, la violence de la collision. Le flot, uni comme un miroir de lac, murmurait à peine le long des flancs du bâtiment. Si bien qu'en l'absence de toutes les sensations attendues de leurs oreilles et de leurs yeux, les matelots de la lieina-Mercedes avaient l'inquiétude superstitieuse d'une course hors de l'élément familier, sur d'invisibles rails, orientés vers l'abîme.

Tous les passagers, à l'exception du renégat, s'étaient groupés dans le salon des premières. Bien que la nuit fût avancée, personne n'était redescendu dans sa cabine. Madame Enriquez était assise à côté de sa fillette ; les deux garçons jumeaux dormaient sur ses genoux. Marie- Christine avait la main dans la main de son père. Debout près du piano, le lieutenant Renaud entretenait le Père Blanc par contenance.

PRISONNIERS MAROCAINS î 60

— Une singulière impression, dit le Missionnaire, que ce glissement dans le brouillard. Constamment — comme un homme en marche dans les ténèbres, qui tend ses mains devant soi pour se garer d'un heurt — on attend, du haut en bas du corps, la pénible sensation d'un choc...

Il n'acheva pas.

Un sursaut du plancher le jeta contre son interlocuteur ; en même temps, les lumières du salon s'éteignirent, et les passagers, surpris par une brutale inclinaison du navire, furent projetés à tribord dans l'obscurité.

La Reina- Mercedes venait de se mettre à la côte.

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