‹ Prisonniers marocains! RomanChapitre 6 sur 12 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il était une heure du matin . Après la secousse qui avait tout culbuté à bord, la Reina-Mercedes ne bougeait plus. Un peu inclinée sur le flanc elle gisait dans une immobilité lourde. D'ailleurs un bruit sourd, continu, et qui du clapot au mugissement de cascade, allait s'élargissant, emplissait la coque. Dès la première seconde, les feux s'étaient éteints. Maintenant l'eau entrait avec une telle violence par la crevasse de bâbord que déjà le navire était descendu dans la mer audessous de sa ligne de flottaison.

Aux cris effrayés de : « Aux pompes I » qui

avaient répondu aux craquements de Téchouage succédait Tordre impérieux jeté de la dunette par la voix du commandant :

— Aux canots !

Dans le brouillard où passagers et matelots ne se distinguaient pas, les ordres de Sanchez tombaient de haut.

— Sanchez ! cria M. Achard, où sommesnous?

Le commandant répondit :

— Peut-être en vue de Melilla...

Une voix de mauvais augure, que le Père Blanc et M. Achard n'eurent pas de peine à reconnaître, répondit :

— Ou sur les écueils du Riff!...

Mais personne ne releva la phrase du renégat Diego.

Sanchez avait appelé son second sur la dunette; en espagnol, il lui donnait des instructions brèves. Le Père Blanc prêtait Toreille de ce côté-là. Il eut le pressentiment de la décision que le marin venait de prendre et il demanda à haute voix :

— Vous vous embarquez avec nous, Sanchez?

Le commandant de la Reina- Mercedes ne répondit pas.

Certes le péril était extrême. L'agonie du paquebot touchait à sa fin. Pourtant les cœurs se serrèrent comme si une angoisse plus forte venait de s'ajouter à tant d'inquiétudes dans la pensée que cet homme qui se taisait venait de se condamner à mort.

— Laissez-moi lui parler I dit le Père Blanc. Et de sa voix résonnante :

— Sanchez î vous n'avez pas le droit de mourir quand tant de vies vous demeurent confiées. Nous sommes témoins vis-à-vis de vous-même que, dans l'accident qui a mis votre navire à la côte, vous n'avez nulle responsabilité. Il vous en reste une, grave : c'est à vous de prendre le commandement de ces barques de sauvetage, de protéger vos passagers contre les risques que l'on court, dans de tels parages, du fait des écueils et... du fait des hommes.

Le second dit :

— Il est certain que je ne connais pas la côte. Je ne l'ai même jamais longée en plein jour.

— Vous entendez, mon vieil ami ? cria de nouveau M. Achard. Vous seul pouvez nous tirer de là. Ne préférez .pas votre chagrin à nos périls, et cette coque de navire à des existences précieuses.

— Sanchez ! reprit encore une fois le Père Blanc, je vous adjure, au nom du devoir.

Dans le silence profond, car, les cales emplies, Teau montait maintenant sans murmure, on entendit un pas qui descendait de la dunette. Et les passagers, groupés au bas dc>i marches, virent le commandant qui venait à eux.

— Vite, dit-il simplement, en désignant les canots,

Sanchez n'était pas seul à considérer qu'un navire n'est pas uniquement un ensemble de planches, habilement jointes, mais un être à qui le mouvement crée une âme. Aussi, au moment où un violent remous qui fit tanguer les barques avertit les naufragés que la Beina- Mercedes venait de s'abîmer, tous ces hommes, ces femmes, entassés dans trois canots, sentirent leurs cœurs trembler comme au frôlement de la mort. On avanrail avec précaution

à cause des écueils, de la brume et de la côte prochaine. Cependant les âmes étaient délestées d'un poids. Tous les périls semblaient diminués à ceux qui venaient d'échapper au plus effrayant de tous : le naufrage dans les ténèbres.

Maintenant la préoccupation de joindre la côte occupait les esprits. La terre ferme apparaissait comme un bien souverain à ces femmes, à ces enfants qui venaient de voir leurs vies si exposées sur la mer. L'équipage semblait partager ces illusions. Seuls les hommes groupés autour du commandant gardaient des fronts soucieux.

Sanchez dit à voix basse :

— Je ne puis tenir la mer si près des côtes. Il suffirait d'un peu de vent, succédant à ce brouillard, pour que, chargés comme nous sommes, le flot nous culbutât. Et d'autre part, si nous manquons la passe de Melilla, c'est en plein foyer d'insurrection, que nous allons aborder.

Renaud demanda :

— Ne pouvez-vous informer la côte de notre détresse par quelque signal détonant ?

— J'ai des fusées, dit Sanchez. Nous allons les tirer toutes ensemble. Voici que le brouillard se fait moins dense. Peut-être que le Préside est à un mille à peine ; en ce cas, il nous répondra avec du canon ou bien il enverra à notre secours le Cuervo, ce petit vapeur armé qui fait le service de son mouillage. En effet, le brouillard s'était soudain éclairci, les passagers des trois embarcations purent apercevoir leur bouquet de fusée qui éclatait, assez haut, dans le ciel.

Nulle détonation ne répondit à l'appel de détresse. Seulement, au bout d'une heure, des feux commencèrent de paraître au ras de l'horizon. Selon leur connaissance exacte du péril, les naufragés les interrogeaient avec un sursaut d'espoir ou d'inquiétude. Quelquesuns de ces feux étaient fixes, comme s'ils eussent éclairé les hauteurs d'une forteresse. D'autres vaguaient, presque au niveau de la mer.

Pour dire une parole d'espérance, le lieutenant Renaud prononça :

— Qui sait! la garnison de Melilla a peutêtre fait une sortie nocturne, et ce sont des

Espagnols, des amis qui nous attendent derrière ces lumières...

— Nous n'allons pas tarder à le savoir, fit Sanchez en fronçant les sourcils... Voyez donc! Ces feux se détachent du rivage... C'est toute une flottille qui vient à nous.

Il passa à l'avant du canot qu'il commandait. Les matelots avaient cessé de ramer, et, l'œil rivé à sa lunette d'approche, Sanchez interrogea la mer.

Dans les barques on ne respirait plus.

L'attention de tous s'unissait pour surveiller celui qui épiait, pour surprendre ses émotions.

— Comme c'est long î murmura madame Enriquez.

Sanchez abaissa sa lunette. Son visage avait le reflet de la mauvaise nouvelle. Il retraversa l'embarcation dans sa longueur, et comme il se rasseyait, à l'arrière, au milieu des hommes, il prononça ce nom qui, entre ses dents, enfermait toutes les inquiétudes :

— Les Rifîains.

L'agonie de la Reina- Mercedes avait été signalée aux guetteurs de l'insurgé Mahimon par ces longs mugissements que la sirène du

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paquebot lançait dans les ténèbres. Depuis le début de la nuit ces corsaires veillaient en armes. Ils se tenaient [>rets à sauter dans les barcjues. Ils savaient que le flot rajjatiait pour eux.

Les hommes qui apparurent aux naufragés sur les canots rilfains étaient presque tous enveloppés dans des djellabas noires, très courtes. Leurs pantalons blancs s'arrêtaient au-dessus de leurs genoux; des sandales d'alfa chaussaient leurs pieds ; des cartouches, des pistolets et des poignards hérissaient sur plusieurs rangs leurs ceintures de cuir. Ceux qui ne ramaient pas se tenaient debout sur le banc des barques, avec les canons de leur fusil à demi relevés, leurs doigls sur la détente des armes. Les longues nattes qui couronnaient le sommet de leurs crânes rasés leur tombaient, dans une mode sauvage, jusqu'au bas des reins.

Les naufragés n'apportaient pas d'armes.

C'était un hasard heureux, car il eut été vain d'y recourir dans une telle occasion et contre de tels ennemis. Les Riffains cernèrent la proie en silence. Leur manœuvre allait à isoler chaque barque de sa voisine.

Le hasard fit accoster d'abord les passagers du troisième canot : c'était le Frère Marins et le renégat Diego. A la vue du turban et du costume rituel, les Marocains eurent une seconde de surprise. Diego en profita habilement pour s'approcher du plus âgé d'entre eux et pour le baiser, selon la pratique des croyants, derrière la tête.

— Le baiser de Judas ! s'écria le Frère du Sahara dont la diplomatie naturelle n'était pas ropiX)rtunisme.

Diego se contenta de ré[)ondre par un regard où dominait Tironic.

Les gens d'équipage, — en tout douze — avaient été extraits de leur baleinière et entravés sans inutiles résistances, quand les pirates poussèrent à la plage cette troisième embarcation, où la présence des femmes annonçait des prisonniers de choix.

— Mes amis, dit Sanchez, je vous conseille de n'opposer que des protestations à l'intention que ces gens ont de nous charger de liens. Nous n'avons ici devant nous que de la racaille d'écueil. Je suis d'avis d'attendre pour réclamer nos droits, que l'on nous ait conduits devant Mahimon. Si fanatique qu'il soit nous le trouverons toujours plus accommodant que ces gredins. Notre révolte contre l'abus qu'ils font de la force pourrait provoquer en ce moment des réponses tragiques.

— Acceptons tout, dit M. Achard, jK)urvu (ju'on ne nous sépare pas des femmes et des enlanls.

Telle n'était pas rintention des Riffains. Ils ne lièrent même pas les mains de madame Enriquez, de Marie-Christine. Persuadés qu'elles ne chercheraient pas à s'enfuir, ils les laissèrent libres ainsi que les enfants de se placer au flanc du convoi où elles le voudraient. Ils avaient pris dans les barques mêmes des naufragés les cordages qui leur servirent à former une chaîne. Elle passait en nœuds lâches au cou de chaque prisonnier. D'autre part on avait pris soin de placer au milieu du convoi les personnages de marque: Sanchez, que désignaient les galons cousus à son uniforme, et le Père Blanc, dont le costume, inconnu sur la côte de l'Atalayon, intriguait les montagnards.

L'obscurité était encore si épaisse que, d'un bout à l'autre de la chaîne, longue d'une vingtaine de mètres, les prisonniers ne s'apercevaient pas. La douceur de demeurer réunis leur tenait lieu d'espoir.

C'était sur la plage étroite, formée, à l'est du Rio-Ouro, par l'écroulement dans la mer du plateau du Gurubu, que la Reina- Mercedes était venue se briser. Le cargo-boat avait passé, invisible et aveugle, entre les lumières de

Melilla et les croiseurs de l'escadre. Les lumières qui avaient trompé Sanchez étaient des feux allumés — à la mode des anciens naufrageurs bretons — par les insurgés.

Les prisonniers commencèrent l'ascension du plateau par des sentiers de falaise. Douze heures de brume avaient rendu la terre si glissante que, privés du secours de leurs mains, les entravés peinaient à gravir fa pente. L'apparition d'un village, accroché, comme un nid de charognard à une arête vive du plateau, coïncida avec le lever du jour.

— Mazuza, répondit un des hommes d'escorte, à la question plusieurs fois posée par le Père Blanc.

— Mazuza? répéta le lieutenant Renaud qui s'était arrangé pour se faire lier derrière M. Achard, et pour marcher ainsi le plus près possible de Marie-Christine. C'est la résidence même de Mahimon. C'est ici qu'il a sa « zaouïa », son école et le tombeau miraculeux du marabout, son aucêtro. Le village de Mazuza doit dominer le Rio-Ouro et cette colline sur laquelle les Espagnols ont voulu bAtir un blockhaus à cAté du cimetière marocain. Quand le brouillard

sera tombé, nous apercevrons de là-haut le préside de Melilla lui-même.

Les cris de victoire que les Riffains de l'escorte poussaient d'une seule voix, coupèrent court à ce dialogue. A cet appel connu, les murailles du village se couvrirent de gens en burnous, coiffés de chéchias, de turbans, d'une foule bigarrée, où fourmillaient les vêtements plus éclatants des femmes. A mi-côte de cette montagne, rèverdie sous l'action des premières pluies, ces guenilles multicolores vibraient dans la lumière ; mais l'heure n'était guère propice aux émotions du pittoresque. Les cris de mort, que provoqua la vue des prisonniers, étaient faits, au contraire, pour glacer les cœurs les plus fiers.

Ces manifestations s'accrurent jusqu'au délire au moment où la chaîne passa sous la voûte du rempart de terre pour pénétrer dans l'enceinte de Mazuza. Les femmes, les jeunes filles, les enfants se distinguaient par la violence de leurs menaces.

Dans sa vie d'aventures, M. Achard avait vu plus d'une fois la mort de près. C'était là un des risques de la partie qu'il avait acceptée : le péril le tentait peut-être autant que le profit. Mais, à cette heure, la présence de Marie - Christine déséquilibrait sa philosophie d'homme d'action. Dès qu'il sentit son enfant à l'abri des huées, derrière les murs de cette bâtisse que les Berbères élèvent à la porte de leurs villages sous le nom de « Maison des hôtes», il s'ouvrit au Père Blanc de son anxiété.

Les prisonniers avaient été dégagés des entraves qui les garrottaient. On les laissait mo-

mentanément libres dans cette espèce de prison. L'unique issue était d'ailleurs gardée par la population entière du village.

— Ne croyez pas, répondit le Père Blanc, que je cherche, monsieur Achard, à vous rassurer par de vaines paroles. Je ne crois pas que l'honneur de votre chère fille et celui de sa triste compagne soient en danger ici. Ces Riffains sont d'affreux bandits, mais, malgré tout, ce sont des musulmans. Or — il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître — leur tenue, à l'endroit des femmes chrétiennes est presque toujours exempte de reproches.

— Je suppose, interrompit le Frère Marins, que vous n'allez pas leur faire honneur de cette discrétion? Nos femmes sont d'impures filles de chiens, et l'on se souille en les approchant !

— Mettons, dit le Père Blanc, avec un sourire mélancolique, que le fanatisme soit pour quelque chose dans la réserve que j'indique. De fait, elle existe. A l'heure actuelle, les lois berbères mettent sous la sauvegarde du village entier l'honneur des prisonnières. Je voudrais être aussi rassuré sur leurs vies.

Le soleil de huit heures inondait la place unique de Mazuza. Là, à la mode berbère, comme sur lo Forum antique, se discutait, sous les yeux de tous, la politique du Village. On vint chercher les naufragés à la « Maison des Hôtes » pour les conduire devant l'assemblée du peuple.

Si inquiets que les prisonniers fussent de leur sort, ils constatèrent avec soulagement que Ton avait refoulé les femmes et les enfants. Leur procès allait se développer avec une apparence de légalité, devant un jury uniquement composé d'hommes.

Comme la foule des citoyens, que leur âge ou leur condition d'esclaves n'autorisaient pas à siéger dans l'assemblée délibérante, gardaient les quatre issues de la place, on n'avait pas pris la peine de remettre aux prisonniers leurs entraves; seulement chaque « roumi » était gardé, à droite et à gauche, par un Riffain, armé, outre son fusil, d'une rangée de couteaux et de pistolets.

Dans ces conditions, une centaine de guerriers s'accroupirent en fer à cheval, devant le péristyle de la mosquée qui occupait tout un

côté de la place. Les prisonniers et leurs gardiens se tenaient debout dans ce demi-cercle. Ils ne tardèrent pas à voir apparaître sous la colonnade celui qui allait être leur juge.

Le marabout Sidi-Mahimon, qui venait de soulever toute cette province du Riff contre l'Espagnol, était un Berbère dans la force de l'âge. Merveilleusement musclé, dans sa taille moyenne, il avait bien plus l'air d'un compagnon de poudre que d'un homme de tapis. Quelques tours d'une petite corde en poils de chameau fixaient, autour de sa tête, un haïk de laine blanche. Une chemise en coton descendait jusque sur ses pieds; un burnous de laine brune recouvrait à demi les éblouissantes blancheurs de son vêtement rituel.

A la vue des prisonniers, il cligna ses yeux bleus, perçants, entourés de cils très noirs ; et, sans cesser d'égrener un chapelet d'ambre qu'il tenait dans sa main droite, il s'assit sur la marche qui élevait la mosquée d'un médiocre degré au-dessus du niveau de la place.

Aussitôt tous les guerriers se relevèrent sans désordre, et, avec une dévotion pleine de respect qui mettait leurs énergies dans cette main

fîinatiquc, ils vinrent baiser les doigts effilés de leur chef militaire et spirituel. Au baisemain succéda l'invocation rituelle au « Dieu Unique » ; puis, les formes épuisées, un chaouch s'avança pour procéder à Tappol nominal des prisonniers.

— Celui-ci d'abord, dit Sidi Mahimon en désignant le Père Blanc.

Bien que jamais il n'eût vu le costume des Pères, le marabout de Mazuza avait flairé dans les rangs des prisonniers la présence d'un de ces personnage religieux que les Gens de Tapis affectent de traiter avec des égards confraternels.

Le Père Blanc interpellé se dégagea de l'éireinte de ses gardes. Comme tous ses compagnons, Achard, Sanchez, le lieutenant Renaud, Marie -Christine elle-même, il parlait avec aisance les dialectes particuliers de l'Afrique du nord. Ce n'était d'ailleurs point en langue berbère, mais en arabe vulgaire qu'on l'interrogeait.

11 s'avança librement jusqu'en face du marabout, et, de son côté, le salua avec courtoisie :

— Sidi-Mahimon, dit-il, tu sais que je sers

comme loi le Dieu Unique. Tu ne crois pas que le Bien soit différent pour toi et pour moi. Souffre donc que j'invoque en ta présence ce Dieu de Justice. Je le prie de t'inspirer des résolutions conformes à sa volonté et à ton caractère religieux.

Sidi-Mahimon répondit sans lever les yeux:

— C'est le Dieu que tu dis qui t'a fait tomber, toi et ceux qui t'accompagnent, entre mes mains. Vous avez été traités selon les usages de la guerre? De quoi te plains-tu?

Le Père Blanc répondit :

— Je ne me révolte pas contre la volonté de Dieu ; je dis seulement : Sidi-Mahimon, tu ne fais pas la guerre à des femmes et à des enfants ? Tu ne veux pas désobéir à ta Loi en épousant des étrangères ou en les donnant à tes frères pour qu'ils s'en fassent des compagnes. Renvoie donc ces femmes-ci sous la conduite de leurs parents jusqu'aux lignes de Melilla. Nous demeurerons ici assez d'hommes pour te servir d'otages.

Sidi-Mahimon ne cessait pas d'égrener son chapelet. Il leva les yeux. Son regard désignait Marie-Christine.

— Où est le père de celle-ci ?

M. Achard guettait avec impatience le moment d'intervenir. Il s'avança jusqu'aux pieds du marabout.

— C'est moi, dit- il. J'associe ma prière à celle que tu viens d'entendre. Vous êtes en guerre avec l'Espagne, vous faites des prisonniers, vous ne voulez les rendre que contre une grosse rançon... C'est une affaire comme une autre et on finit toujours par s'entendre sur des chiffres. Sache-le, seulement : ces deux femmes n'appartiennent pas à la nation que tu combats. Elles sont, l'une Française, l'autre protégée par le gouvernement français. Avertis donc tes hommes. Car si l'on touchait à un seul cheveu de leur tête, Mohamed Torrès, représentant à Tanger de ton maitre Mouley- Assan, chef suprême de ceux qui croient dans cet Empire du Couchant, serait obligé d'en faire au gouvernement français amende honorable.

Le visage du marabout revêtit une expression presque cruelle.

— Mohamed Torrès, dit-il, fait ce qu'il veut à Tanger, et moi ce qui me plaît dans le Riff.

Toutefois, tu as eu raison de m'avertir que la rançon de ta fille serait ensuite réclamée au Maître des Croyants. Nous luttons pour le respect de nos tombeaux : nous ne faisons pas la guerre aux nôtres.

L'interrogatoire de Sanchez fut l'occasion d'un autre incident. Il était fait pour accroître les appréhensions des prisonniers.

Le marabout demanda au capitaine de la Meina-Mercedes :

— Ceux des nôtres, qui vous ont capturés à la descente de vos barques, m'ont dit qu'ils t'avaient entendu commander à tes matelots dans la langue que nous détestons ? J'imagine que, tout roumi que tu es, tu es un homme? La crainte même de ma colère ne suffit pas à te faire mentir comme un esclave? Es-tu frère de sang de ces Espagnols qui ont violé nos tombeaux ?

Sidi-Mahimon avait froncé les sourcils. Ses narines frémissaient ; son bras tendu indiquait la direction de Melilla.

Le silence était profond sur la place ; il s'aggrava pourtant, tandis que le commandant Sanchez soulevait sa casquette galonnée.

Il prononça, avec une dignité calme :

— Voici plus de vingt ans que j'ai l'honneur de servir le roi très chrétien sous les couleurs d'Espagne.

Un concert d'imprécations pareilles à ces hurlements qui, à la chute du jour, s'élèvent de la brousse, répondit à celte déclaration. Malgré la présence du marabout, les Riffains Ae pouvaient contenir la violence de leurs rancunes.

Pourtant Mahimon les apaisa d'un geste; puis, le silence rétabli, il se leva et dit à son assesseur, qui était le cadi du village :

— Recueille pour moi les noms de tous ces infidèles. Note bien leurs paroles ; puis tu interrogeras l'assemblée et tu appliqueras la Loi. Si quelqu'un élève contre un de ces captifs une prétention qui te semble contraire à nos kanoun*, viens me consulter. J'interromprai ma prière pour éclairer tes hésitations. Si ce que l'on réclame de toi est conforme aux textes qui nous régissent, applique la sentence et laisse-moi en présence de Dieu.

Il entrait dans la politique du marabout

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