DEUXIÈME PARTIE
L'assemblée des Riffains de Mazuza avait écouté sans surprise les paroles de Mahimon. Elle avait conclu que le marabout se proposait de réduire les prisonniers en esclavage. Peut-être songeait-il à faire entrer dans sa maison ces femmes infidèles. En ce cas, avant de les épouser, il devait exiger leur abjuration, conformément à la loi.
Afin de triompher plus facilement de la résistance de ces « nazaréens », le marabout décida que les prisonniers seraient isolés par groupes. Les matelots de la Reina-Meixedes furent réintégrés dans la Maison des Hôtes.
D'autre part Mahimon désigna des chefs de famille dont il était sûr, et il confia individuellement à leur garde ces otages précieux. Madame Enriquez et ses enfants furent internés sur la place même de la Djemûa. Le lieutenant Renaud fut entraîné par deux bandits à la mine résolue.
Avant de céder, lui aussi, à la force, M. Achard éleva impérativement la voix. Il réclamait qu'on l'incarcérât avec sa fille.
— Qui commande ici? riposta Mahimon.
Et, étendant le bras, il ordonna:
— Enfermez celui-ci dans ma zaouia; je le garderai moi-môme. Pour cette fille infidèle, emmène-la, cadi, dans ta maison et confie-la à la garde de tes épouses. Vous le savez; selon les kanoun de nos pères, chaque geôlier est, vis-à-vis du village, responsable de la vie et de la personne de son captif.
Le Père Blanc et le Frère Marins attendaient qu'on décidât de leur sort.
Ils eurent la surprise de constater qu on les laissait libres. Leur caractère religieux leur valait ce privilège et sans doutç Mahimon était mm in- .quiétude sur le résultat d'une velléité d'évasion.
Le premier mouvement du Père Blanc fut d'aller visiter les matelots de la Reina-Mercedes. Il les trouva accroupis contre la muraille de la Maison des Hôtes ou allongés sur les bancs de terre, dans ces poses d'indifférence si familières à l'Espagnol et qui révèlent sa parenté avec l'Arabe.
— Mes amis, dit-il, le sang du martyre qui vient d'être versé sous nos yeux n'a pas coulé en vain. Dieu ne vous a point tirés du naufrage pour vous livrer à ces bêtes féroces. Avec vous, je l'espère, le sacrifice de votre chef a désarmé la colère divine. Pourtant, si notre épreuve n'était pas terminée, s'il entrait dans les desseins de l'impénétrable Justice d'exiger plus encore de notre faiblesse, laissez- moi espérer que l'Ennemi vous trouverait prêts à subir un assaut. Vous vous en souviendrez : avec nous, nous avons des enfants, des femmes, une jeune fille... Vous, hommes, matelots, vous leur devez l'exemple du courage. Cherchons donc ensemble la force où elle est. Unissezvous avec moi dans la prière.
Il s'agenouilla et, tout haut, répéta l'oraison dominicale.
Sur les douze hommes qui étaient là, trois seulement l'imitèrent; les autres continuèrent à dormir, à fumer ou à songer. Mais le missionnaire avait la foi qui ne se décourage point. Il se releva avec un sourire.
— Tous, tant que vous êtes, dit-il, les fils soumis et les enfants momentanément révoltés, je vous recommande à la Vierge Dolorès, patronne d'Espagne. Elle donna son fils au supplice pour faire triompher la Croix. Qu'elle bénisse vos résolutions.
La masure que le cadi avait assignée au Père Blanc et à son compagnon faisait presque visà-vis à la Maison des Hôtes. Le missionnaire se dirigea de ce côté-là. Comme il franchissait le seuil, son compagnon vint vivement à sa rencontre :
— Eh bien, mon Père?
— Eh bien, mon cher Frère, on part de Tanger en souriant... On s'imagine que l'on va retrouver sa maison-mère, et voilà que l'heure de Dieu sonne en chemin. A peine parti, on arrive au port.
11 soupira.
Le Frère répondit avec stupéfaction :
— Vous avez l'air de le regretter?
Le visage du Père était sérieux comme sa pensée.
— Je m'oublie un instant, dit-il, moi et ma joie. Je pense à toutes ces âmes dont j'ai la charge. Elles n'étaient pas prêtes au sacrifice... Elles vont souffrir une grave contrainte.
— Tant pis pour elles! dit Marins. Je ne puis perdre mon temps à m'attendrir sur des ingrats.
— Frère Marins, dit le Père, l'épreuve est plus rude pour eux que pour nous... Vous et moi, nous avons fait le don de nous-mêmes à un idéal qui est de hâter sur la terre le règne de Dieu. En échange de Tabandon des joies de ce monde, nous avons reçu des grâces particulières; elles nous fortifient; elles nous adoucissent la route vers le ciel. Mais de tels réconforts manquent à une jeune fille qui dans l'avenir avait le droit de rêver un mariage heureux. Ils font défaut à une pauvre veuve qu'une tendresse naturelle pour des enfants orphelins rattache à la terre, après que son propre bonheur lui a été ravi. Rappelez-vous
cette lamentation de Rachel qui s'éleva dans Bethléem après que les meurtriers d'Hérode eurent frappé les nouveau -nés dans leurs berceaux. C'est l'Ecriture elle-même qui s'apitoie sur leur sort; elle nous dit avec une tristesse infinie que Rachel ne voulut pas être consolée.
— Laissez-la donc à ses lamentations! dit le frère du Sahara. J'ai été élevé à la campagne, et je vous assure que les poules elles-mêmes font une fameuse musique quand on va leur tirer des œufs de dessous le ventre. Cela ne les empêche pas de repondre. Vous et moi, nous avons, comme vous le dites, un autre idéal. Ce n'est certes pas le peuplement indéfini de la terre par une vermine de pécheurs tous les jours plus endurcis, mais bien au contraire l'avènement du Jugement Dernier... Un beau coup de trompette. . . là. . . sonnant dans le ciel, aux alentours de minuit, et surprenant tous ces mécréants au milieu de leur fornication I Or, voilà que la fanfare sonne — inespérément — pour nous. Et je le vois bien, je suis seul à me réjouir. Vous, de qui j'attends l'exemple, vous n'avez pas l'air heureux I
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Le Père répondit avec douceur :
— Si, mon Frère, mais... comment dire?... je me sens un peu étonné. C'est, si vous voulez, la surprise d'un voyageur qui croyait encore avoir une longue route à parcourir et qui, soudain, à son réveil, s'aperçoit qu'il a été mystérieusement transporté, tout endormi, au but même de son voyage. Ah ! si mes pauvres chers parents pouvaient me voir à cette minute» Comme leurs larmes couleraient I Comme leurs cœurs se serreraient s'ils apprennaient notre martyre ! Pauvres âmes ! Elles sont chrétiennes* Pourtant il faudra qu'elles fassent un effort surhumain pour se réjouir à mon sujet.
Le Frère du Sahara réprouvait ces attendrissements ; cependant, il contint, cette fois, Texpression de son déplaisir et demanda avec une angoisse visible :
— Vous êtes sur, au moins, que tout cela n'est pas de la frime?
— Quoi donc?
— Cette sommation de Mahimon?... Cette menace de traiter comme Sanchez ceux d'entre nous qui refuseraient d'apostasier ?
— Ce que nous avons vu, dit lo Père, me
PRISONNIERS MAROCAINS î 117
paraît une preuve que ces gens sont sincères dans l'égarement de leur fanatisme.
— C'est que, dit le Frère du Sahara, la vie ne m'a pas gâté et ma déveine m'a rendu méfiant!... Ce ne serait pas la première fois, voyezvous, qu'on m'offrirait du « nanan » et qu'on me laisserait la bouche ouverte.
— Ces malheureux, dit le Père, ne seront, quoi qu'il arrive, que les instruments de Dieu. Pas un cheveu ne tombera de nos têtes sans un arrêt divin.
-Rasséréné par la confiance de son compagnon, le Frère Marius avait recouvré sa belle humeur.
Il interrogea :
— Comment croyez- vous qu'ils nous tueront?
— Peu importe, dit le Père.
— Pourvu, dit le Frère Marius, qu'ils ne s'avisent pas de nous décapiter... Cela vous donne une ressemblance désagréable avec les coquins que l'on guillotine place de la Roquette. Parlez-moi de la lapidation ! . . . Voilà une bonne forme de martyre... Elle édifie davantage les personnes qui lisent les Annales de la Propa-
gation de la foi, . . Encore que — pour vous donner mon avis franc — ce supplice-là soit plus redoutable en imagination qu'en réalité... Voilà Sanchez... 11 n'a presque passouffertl... Jesuis sur qu'il a été assommé du premier coup jmr une pierre qu'il a reçue entre la mâchoire et l'oreille. . . J'écarquillais les yeux,vous comprenez bien, et j'ai soigneusement noté tous les détails de la chose... Le reste était superflu... Chacun de ces mécréants tenait à envoyer son caillou au tas, comme nous en usions, dans ma jeunesse, quand on se bombardait sur la place du village avec des marrons d'Inde. Et vous savez, il suffit d'un projectile bien placé pour plonger le pèlerin dans une obscurité complète. Vous voyez cette cicatrice que j'ai là, à la tempe ? C'est la trace d'une boule de cochonnet qu'un polisson m'a envoyée dans la figure à l'époque de ma seconde communion... On a cru que je ne renouvellerais pas... J'étais tombé par terre sans connaissance, comme un bciHifqui a reçu son coup de maillet... Si c'est ça la mort par lapidation, on achète vraiment le ciel à peu de prix. Expertp crede Mano, C'est un jeu d'enftmts I Tant qu'à être martyrisé je vou-
drais un peu plus de raffinements autour de mon aventure.
Le Père Blanc fit avec gravité:
— Sanchez, mon Frère, s'est remis entre les mains de Dieu avec la simplicité qui a fait les Confesseurs de la Foi. Ne pensons qu'à l'imiter. Il y a plus d'orgueil que vous ne croyez dans vos préoccupations de souffrance.
Le Frère du Sahara fronça les sourcils ; il ne repoussait pas le reproche ; il s'interrogeait avec bonne foi, et, sans doute, il fut satisfait de son examen de conscience, car il déclara avec rondeur :
— Je vais vous dire, mon Père : je n'ai pas la peau tendre comme vous, et j'ai peur, à cause de cela, de ne pas gagner assez démérites* Dans le temps où je ne croyais à rien — il n'y a pas si longtemps — je supportais des choses atroces pour un pari, pour étonner les demoiselles... Avouez qu'il serait bien fâcheux que je n'aie pas l'occasion de souffrir un peu plus pour gagner mon Paradis ?
— Frère Marins, dit le missionnaire, vous êtes de bonne foi dans votre goût de souffrance, mais je voudrais détourner vos regards de cette
récompense que vous êtes excusable de convoiter. Élevez donc vos pensées plus haut, vers Celui auquel vous allez joyeusement faire votre sacrifice. Remettez-vous-en à lui du soin de régler les détails du martyre et de la récompense. Croyez que sa justice les proportionnera à vos forces et à vos mérites.
Cette fois le Frère Marins courba la tête avec une docilité parfaite.
— Vous avez raison, mon Père, dit-il. Vous apercevez ces choses-là de haut, comme un général en chef. Si le simple soldat espère la prise de la ville et monte hardiment à Tassaut, c'est qu'il compte bien faire le sac. Or moi, je n'en reviens pas de penser que je serai peut-être béatifié après ma mort!... Moi! Marins!... le fils de ma mère!... Dans tous les cas, on fera sagement de ne pas installer de pèlerinage en mon honneur dans les divers endroits où j'ai passé... Les évêques du diocèse seraient découragés dès le début de leur enquête. Et tout cela ferait du tort à la Sainte Église.
Il y avait dans l'accent du Frère une si sincère humilité que le Père Blanc renonça à
le redresser sur ce chapitre des vanités posthumes.
Il dit seulement:
— Ne songeons pas davantage à nous-mêmes. Prions Dieu de nous donner son éloquence pour fortifier nos frères et iIqs sœurs de captivité. Les païens qui nous imposent cette épreuve escomptent l'injure que des chrétiens infidèles peuvent faire à la Croix en apostasiant. Si un tel outrage doit être réservé au Maître que nous servons, par la faiblesse de ces femmes, par l'ignorance de ces enfants, par l'indifférence de ces hommes détachés de la foi, les uns par la rudesse de leur état, les autres par les préoccupations de leur commerce, les autres encore par la vanité de leurs études, c'est notre devoir, à nous autres, qui avons les secours de la grâce, de plaider pour ces chrétiens égarés.
Et, joignant ses mains, le Père pria.
Il entendait résonner dans son âme, toute pleine de l'amour du prochain, cette parole jaillie au milieu des tourments de la Passion.
« Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
La parole lui germait dans le cœur en graine
(l'espérance ; elle descendait du ciel comme une rosée, elle rafraîchissait l'inquiétude ; elle était une promesse que, à la suprême minute, les forces d'en haut ne manqueraient pas aux vaillants, ni l'indulgence à ceux qui défailleraient.
Le lieutenant Renaud avait amadoué ses gardiens en leur partageant les mailles de sa chaîne de montre. Il obtint que^ les mains liées derrière le dos et ses pieds étroitement entravés, on le conduisît jusqu'à la maison du Cadi, où Marie-Christine avait été reléguée.
Lui aussi, il refusait de croire que la jeune fdle ne fût résolue à défier Mahimon.
Ainsi qu'il arrive à cet âge et chez les gens de culture scientifique un peu hâtive, les convictions religieuses du lieutenant étaient plus qu'affaiblies. Dans cette disposition d'esprit, il était prêt à envisager comme une brimade odieuse,
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mais sans portée morale, la contrainte dont ses geôliers se disposaient à user contre lui. Mais il le prévoyait : la piété de Marie-Christine devait s'afïliger à la pensée qu'on imposait à sa foi une palinodie si grave. Il venait donc apporter à celle qu'il aimait des consolations. Dès le premier mot qu'il glissa sur la violence cruelle que la jeune fille allait s'imposer, elle l'arrêta avec une surprise qui n'était pas feinte :
— Que croyez-vous donc?
Il la considéra avec inquiétude.
— Vous n'allez pas...
Elle le fixait si gravement qu'il n'osa se rapprocher.
— Voilà, dit- elle, un homme qui prétend m'aimer et, dès la première occasion qu'il a de me juger, il suppose que ma faiblesse va déserter l'honneur.
Marc fit un vain effort pour se débarrasser des cordes qui liaient ses mains.
— Mais, Christine, vous ne savez pas de quoi ces gens sont capables ! Vous n'avez donc pas vu comme ils ont traité Sanchez ?
— J'ai vu, dit-elle, comment un chrétien meurt pour sa foi.
ruiso.NNiEns marocains: 125
Il n'y avait pas plus d'exaltation dans son geste que dans sa voix. Le lieutenant comprit qu'il se heurtait à une décision. Il s'écria:
— C'est de la folie ! On ne meurt pas pour éviter un mot que les lèvres prononcent dans la contrainte, et que le cœur désavoue I La loi divine ne peut, sur ce chapitre, être moins indulgente que la loi humaine ? Celle-ci ne reconnaît nulle valeur à un engagement qu'on vous arrache le couteau sur la gorge! Avant quinze jours d'ici vous serez libre, Marie-Christine. Vous vous confesserez! Vous ferez pénitence.
Il était tombé à genoux. Elle le contempla avec une ardeur de reproche qui n'était pas sans douceur.
— C'est vous, dit-elle, un soldat, qui me conseillez une telle désertion. Alors pourquoi êtes-vous sorti du rang quand ces barbares ont demandé une victime? Pourquoi avez -vous essayé d'usurper la place de Sanchez?
Il avait courbé la tête ; cette pitié presque tendre le terrifiait. Il le sentait, en effet, pour qu'en un tel moment Marie-Christine lui découvrît un sentiment affectueux, il fallait que, par sa résolution, elle se fût placée à l'abri de
toutes les atteintes. 11 eut la vision de cette seconde où Mahimon interrogerait la jeune fille, Où elle répondrait par la hautaine confession de sa foi, où les bras se relèveraient, les bras et les pierres...
C'était plus que n'en pouvait supporter la tendresse de Renaud. Et, lui aussi, conquis par cette grandeur d'Ame, il fit, dans un élan, le sacrifice de son amour.
— Christine, je vous en supplie I... je ne vous importunerai plus... Vous n'entendrez plus parler de moi, de mes rêves de mariage... Vous serez religieuse... Mais vivez I... Vivez I
Elle refusait de la tête.
— Voulez- vous me désespérer? Me jeter dans le blasphème?
Vivement, sur cette bouche qui peut-être allait prononcer la parole impie, la jeuiTe fille appuya sa main :
— Mon Dieul fit-elle avec douceur, comme vous avez besoin que je vous rachète I
— SoitI rachetez-moi par vos prières, mai» non par votre sang!
Elle sourit. Cet éclair la faisait si belle que le lieutenant en fut bouleversé dans son désespoir»
— Cependant, dit-elle, si je vous demandais de me suivre dans la mort?
C'était pour la première fois qu'avec lui elle usait de ce ton de coquetterie; en toute autre occasion elle aurait ravi Renaud, mais il comprenait trop le sens des avances qu'elle lui faisait là pour s'en réjouir.
Il riposta :
— Certes, je veux mourir, s'il le faut; mais, à votre place, en cherchant à vous tirer des mains de ces brigands. Leur surveillance, toute vigilante qu'elle est, peut, tout de même, être mise en défaut... Vous le savez, j'ai l'habitude de la montagne, l'obscurité dan& le « bled » ne m'empêche pas de me guider. Il ne me faut pas plus d'une nuit pour descendre à Melilla. J'avertirai le général Margallo que l'on tient ici des femmes prisonnières... Et vous serez libre, Marie- Christine I Peut-être avant que Mahimon ait seulement fini de combiner la mise en scène de son mélodrame.
Il reprenait courage en développant ses projets.
Elle répondit avec un sourire :
— J'admire comme vous bâtissez des ro-
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mans qui finissent bien ! j'entends au gré de vos désirs, car vous avez répondu à tout, excepté à la question que je vous adressais. Je vous la pose une seconde fois : si je meurs pour mon Dieu, Marc, refuserez- vous de me suivre?
Il trahit son secret espoir :
— Si nous mourons, je vous perds à jamais. Elle eut un mouvement qui voulait dire :
« Je savais que vous découvririez le fond de votre pensée. »
Et elle s'écria :
— Voilà le grand mot lâché î Vous ne croyez pas à l'autre vie.
11 se défendit sans mensonge ;
— Ce n'est pas cela, Christine, qui m'empocherait de mourir...
Elle riposta :
— Mais c'est cela qui, moi, m'empêcherait de vivre avec vousl Que m'offrez-vous, je vous prie, en échange de la sûreté que Dieu me donne? Une tendresse qui dure un instant, et qui finit dans l'ombre...
il était trop sûr des forces de son amour pour accepter cette condamnation sans révolte:
— Arrêtez I fit-il, car, à mon tour, je vous dis : «Ne blasphémez pas ce que vous ne connaissez point! » Vous n'avez pas le droit d'appeler « un instant » la fidélité de toute une vie... et pour cette ombre qui vous offense je ne suis pas seul à l'apercevoir derrière la clarté du soleil. Je ne suis pas savant, Christine, dans la lecture des livres saints. Je m'en repens, puisque cela vous déplaît, cependant il m'est arrivé comme à tout le monde d'entrer dans un cimetière, et de m'interroger en face de ces endormis sur le mystère de la mort. C'est là qu'un jour, sur une tombe, j'ai lu cette parole empruntée à quelque prophète, et qui, depuis lors, n'a cessé de vibrer, indéfiniment en moi : Quand je marcherais dans les ténèbres je n aurai pas peur parce que Tu es avec moi. Je vous voyais Christine, vous, toute blanche, toute pure, vous qui croyez, dans ce défilé de la mort, comme dans le chemin de la vie, appuyée sur mon amour.
Elle protesta :
— On ne marche pas dans les ténèbres !
Sa foi l'illuminait vraiment d'un rayon d'en haut, et Renaud, ému par cet accent de certi-
tude, se demanda si, devant soi, il avait une faible jeune fille, ou cette apparition que les Pèlerins du Sépulcre trouvèrent près de la pierre écartée et qui leur dit en montrant le ciel ;
« Celui que vous cherchez est ressuscité. » Mais, tout de suite, entre cette apothéose et sa présente supplication, s'interposa l'image de la victime. Le souvenir de l'agonie de Sanchez lui revint une seconde fois. Il eut la sensation que les pierres le traversaient lui-même, pour venir broyer ce corps charmant de jeune fille, anéantir toutes ces promesses d'amour qui étaient en elle. La tendresse, la pitié, le désespoir, le désir, le soulevèrent dans un élan qui lui mettait les larmes aux yeux. Il rêva de troubler cette chair, puisqu'il ne i)ouvait atteindre cette âme.
Il dit, haletant :
— Mais, Marie-Christine, vous n'y pensez pas! Jamais vous n'avez soulîert! Vous ne vous faites pas une idée de la douleur que vous voulez braver!
•— h h devine.
— On no meurt pas sur le coup.
— J'ai VU.
— L'agonie peut se prolonger, effroyable, atroce.,, par leur cruauté... par leur maladresse...
Il ne parvenait pas à la faire pâlir.
— ... Et pendant ce temps les pierres continuent de pleuvoir, la chair s'écrase partout, la vie se débat, la lamentation qu'on voudrait retenir jaillit malgré tout des lèvres, la chair dément l'âme... Vos bourreaux pourront s'y tromper ! . , .
Il n'avait réussi qu'à l'exalter jusqu'à l'indignation.
Elle cria plus qu'elle ne dit :
— Je ne demanderai pas grâce!
Ses prunelles étaient dilatées, ses narines battaient. Au point où ils en étaient, Marc ne pouvait plus s'avouer vaincu. Il avait dépassé la minute où la cruauté de sa conduite pouvait lui apparaître encore. Il oublia qu'il était un fiancé et elle une vierge à demi promise à Dieu. Il se souvint seulement qu'il la souhaitait avec toute l'ardeur, toute la jalousie d'un amant, et que, de ses bras, elle s'enfuyait vers le supplice.
Il dit d'une voix qui s'étranglait, pour murmurer tout bas un secret de honte :
— Malheureuse! vous bravez les pierres I mais vous oubliez que vous êtes une femme et que vous êtes tombée aux mains des démons î
Cette fois elle blêmit, et il eut la triste joie de sentir qu'il avait touché juste. Les longs cils s'abaissèrent sur les yeux qui, brillaient d'un éclat de mystique colère. Comme si lui-même eût été le bourreau, elle murmura :
— Pourquoi voulez -vous m'enlever mon courage?
Peut-être le lieutenant Renaud allait toucher de son front les pieds de Marie -Christine et implorer son pardon. Il fut arrêté dans cet élan par le bruit d'une querelle au seuil de la maison.
Les serviteurs du cadi s'efforçaient d'en interdire raccès à un nouveau visiteur.
— Je vous dis, mes enfants, faisait la voix du missionnaire, que Sidi Mahimon m'a laissé libre d'aller et venir à ma guise. Vous le voyez bien, c'est par son ordre que je circule sans entraves.
Et comme les deux gardiens prétextaient
que déjà il y avait un homme dans la maison, le missionnaire ajouta :
— Il va me céder la place...
— Je vous en prie, Marc! fit Christine en joignant les mains. Voyez dans quel trouble m'ont jetée vos paroles. Seul cet homme de Dieu peut me rendre la paix dont j'ai besoin — quoi qu'il arrive — pour me décider librement.
Le lieutenant se releva.
— Soit! dit-il. Mais puisque mes bras sont enchaînés et que je ne puis seulement vous efïleurer du bout des doigts, mettez votre main sur mon cœur fidèle.
— J'y consens, dit-ello.
11 ferma les yeux comme elle touchait sa poitrine :
— Vous n'avez jamais douté, Christine, que ce cœur fût à vous. Avec ou sans la foi, Renaud vous suivra où il vous plaira de le conduire. Hélas! il avait rêvé de vous conduire à l'autel.
Elle eut un sourire de victoire.
— Ne m'enviez pas cette joie de vous amener à Dieu.
Ce rayon de bonheur n'avait pas tout à fait disparu du visage de la jeune fdle quand après la sortie du lieutenant le missionnaire entra dans la masure.
— Eh bien, mon Père, dit Marie-Christine, nierez-vous que Dieu se soit servi de son humble servante pour vous annoncer l'effort qu'il attendait de vous? Vous rappelez-vous les paroles dont je vous ai salué, hier matin, à Tanger, au moment où je mettais le pied sur la Meina- Mercedes?
— En effet, répondit le Père Blanc. Vous me trouviez tout triste de mon échec auprès des Marocains de Ziki...
— Et je vous ai répondu : « Partout vous êtes dans votre route, vous trouverez des âmes à encourager. » Je songeais alors à ma vocation religieuse, que la volonté de mon père entrave. Je me disais que j'aurais besoin de votre appui pour résister au mariage qui ne s'accorde pas avec mes vœux secrets. Mais voici que par la bonté de Dieu toutes ces luttes désolantes vont m'être épargnées. Nul ne peut plus m'empêcher de rendre en public mon témoignage de chrétienne. Je remercie Dieu,
mon Père, de vous avoir envoyé si à propos pour soutenir tout ce qui est débile dans ma décision.
Jamais le Père n'avait attaché ses yeux sur une femme. Il les voyait sans retenir leur image; mais à la faveur de la surprise que ces ardentes paroles provoquaient en lui, il fixa celle qui les lui adressait; et son cœur de chrétien fut touché comme d'un rayon par la foi qui jaillissait de cette vierge.
Oui, c'était bien ainsi qu'autrefois, au séminaire, quand sa chaste jeunesse s'exaltait à la lecture du Martyrologe, il les avait évoquées, ces filles de la primitive Église, Blandine, Perpétue, mille autres, que le bourreau avait trouvées prêtes à immoler les trésors de leur jeunesse. Ce ne fut qu'une lueur. L'éducation que le Père avait reçue était sévère aux femmes. Elle lui rappela qu'il ne devait pas s'arrêter à cette mysticité, mais peser la faiblesse qui sans doute se cachait derrière cet élan de courage. •
Il fit sur Marie-Christine le geste des Confesseurs. Il l'invita à s'asseoir à ses côtés, sur le Lanc de terre qui occupait tout le fond de la
masure et répondit avec une dignité un peu froide :
— Ne préjugeons pas, ma fille, de la volonté du Très-Haut. Lui seul sait au juste quel sacrifice il attend de nous. Dans tous les cas, je puis vous en donner l'assurance, l'obéissance à ce qui nous déplaît lui est plus précieuse que notre élan à nous jeter dans une voie qui nous agrée. J'ai Tespoir qu'il épargnera à votre jeunesse l'horreur d'un choix trop cruel pour une enfant qui, sur cette terre, n'a pas encore goûté aux joies que bénit l'indulgence divine.
Marie-Christine avait baissé les yeux. Ses joues se colorèrent légèrement, comme si, derrière ces paroles réfléchies, elle discernait un reproche.
— Me défendez-vous, mon Père, de prier Dieu à mains jointes pour que, après avoir fait luire à mes regards une telle espérance, il ne me replonge pas dans la nécessité de vivre, longtemps peut-être, avant d'arriver à lui? J'étais une enfant quand ma mère est morte ; dès que j'ai pu seulement la nommer, on m'a tourné les yeux vers le ciel. On m'a dit qu'elle était là, qu'elle me tendait les bras, qu'un jour j'irais
la rejoindre. Les chères Sœurs Blanches qui m'ont élevée vivaient toutes dans de jmreils espoirs. Pas une qui ne rx)nHidéràt la terre comme un lieu d'exil, le Paradis comme une Patrie vers laquelle nous devons tendre. Il semble fjue nous y touchons, mon Père ! Quelques minutes de douleur nous en séparent encore. Il faut me pardonner si, devant cettç espérance, malgré moi, mon ûme s'exalte, ]\ 'est-il pas permis de croire que Dieu, dan^ sa gnlce, prend parfois en pitié ceux qui n'étaient pas assez forts pour supporter les fatigues de la route? Sans passer par les accablements de midi, dès le matin, il les transporte au crépuscule de leur journée.
Le Père écoutait, sur la défensive, cette voix dont la soumission demeurait caressante. D'ailleurs sa sagesse ne trouvait pas ici de place pour une critique. Ce n'était ni dans une estime exagérée de ses forces, ni tlans une vaine gloriole du choix dont elle se serait crue l'objet, que cette enfant songeait aux chances du martyre. Elle y rêvait dans un élan de gratitude, avec une connaissancx* suffisante de ses faiblesses et, autant qu'il semblait, avec \r>u\o
l'humilité que comporte le sincère amour. Cependant, avant d'encourager la jeune fille dans ce qu'elle appelait « une espérance », le Père jugea qu'il devait plaider encore auprès d'elle en faveur de ces naturelles tendresses qu'elle sacrifiait délibérément dans ses vœux. — Vous m'avez, dit-il, nommé votre mère avec piété, mais vous ne pi'avez parlé de votre père que pour vous féliciter d'échapper à sa volonté. Je le' sais, cependant, par des confidences que me fit notre bienheureux Sanchez, vous avez contracté envers lui une dette considérable de gratitude? Sans grande foi, il a voulu vous faire élever par des personnes de foi. J'ai peur que le zèle que vous faites paraître pour le martyre ne cause chez lui quelque révolte d'âme. Elle rendrait inutile à son salut sa mort elle-même. Je vois bien, d'autre part, que vous espérez gagner le ciel en coupant au plus court, mais je me demande si, dans cet égoïsme que vous croyez licite, vous ne négligez pas une part des devoirs qui vous incombent, quelques-unes des occasions de mérite que Dieu vous a offertes. Pouvez vous désirer pour vous-même la paix du Para-
''\ ^«'SONNIEas MAROCAINS.'
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à ses ordres t^„t^, -, ^ obéissance félicilé? '"^ '■""■' """'•^'■''-'.•^é votre
Mm-ie-Chnsiin,. i,.,,,,,-, , , ,,,
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trouvait la force de sourire. Réfléchissez donc en face de Dieu avant d'implorer comme une volupté les épines du martyre. Rappelez-vous que le divin modèle de la résignation supplia un instant son Père d'écarter de ses lèvres l'amertume qu'on lui tendait. Pas une minute il ne fit paraître cette joie où votre enfance se délecte dans l'ignorance de ce qu'est le vrai sacrifice. Craignez qu'une présomption juvénile ne vous abuse sur vos véritables forces. On va vers Dieu quand il appelle, Christine, mais il est imprudent de fuir spontanément dans ses bras un devoir trop lourd . . .
Le Père Blanc s'arrêta, car maintenant sa pénitente lui faisait pitié.
Elle avait glissé du banc jusqu'à terre, et dans un pli du manteau, ample et blanc comme un burnous, elle cachait son visage, que noyaient les larmes.
Le missionnaire songea aux paroles de douceur que le Maître avait toujours trouvées pour parler à la faiblesse des femmes. Il se demanda s'il n'avait pas été trop rude pour cette enfant chrétienne.
— Marie-Christine, dit-il, séchez vos pleurs.
Je n'ai pas voulu tuer en vous la joie qui vous porte à vous sacrifier toute dans un élan d'amour. Je devais seulement vous rappeler que, dans une occasion si grave, il ne vous faut pas courir au-devant de la volonté de Dieu : attendez-la dans le respect et dans la crainte.
Il se tut, espérant la réponse de la soumission.
Mais Marie-Chrisline n'avait pas fini de dompter son cœur.
Mahimon, le marabout de Mazuza, était de bonne noblesse religieuse. Il descendait très directement de ce Sidi-Guarrich, dont des terrassiers espagnols avaient renversé le tombeau.
Peu de personnages religieux ont conquis sur la côte septentrionale du Maroc une renommée aussi populaire que Sidi-Guarrich. La tradition place son apostolat vers le septième siècle de l'Hégire. Elle conte que, dès l'enfance, il s'était fait remarquer par un zèle admirable pour les intérêts de l'Islam et par une haine sans limites pour tout ce qui n'était pas le Croissant. Précédé d'une grande repu-
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lai ion d'ascétisme, Sidi-Guarrich avait franchi le détroit de Gibraltar afin d'aller prêcher aux Maures d'Espagne la réforme des mœurs. Sa bonne volonté s'était heurtée à une voluptueuse mollesse qui traitait peu respectueusement les saints montagnards. Il avait maudit l'Espagne, une fois pour toutes repassé la mer, et il était venu finir sa vie au milieu des Riffains. Ces brigands, mieux que Grenade et que les hôtes trop civilisés de l'Alhambra, s'accommodaient de sa rudesse.
Le renégat Diego avait pris bien soin de se renseigner sur toutes ces particularités avant de paraître devant Mahimon. Il fit usage de son savoir avec une discrétion habile.
— L'heure de Dieu est prochaine, s'écria-t-il en se jetant sur les mains du marabout, puisque les saints de l'Islam sortent de leurs tom* beaux. Sidi-Guarrich ressuscite sous les traits de son arrière-petits-fils, afin do jeter à la mer ces Espagnols corrupteurs de croyants entre tous les nazaréens et détestés de nos cœurs!
Mahimon accueillit cette profession enthousiaste avec un grand silence de la bouche et du geste. Il avait chargé le cadi de faire une
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enquête discrète sur l'orthodoxie de Diego. Il avait appris que le renégat était un des fournisseurs d'armes qui, depuis les débuts de l'insurrection, introduisaient dans le Riff des fusils et des cartouches ; cependant il apercevait toujours le chrétien sous le burnous rituel. Il fit un effort sur sa répugnance et il demanda :
— Toi-même, tu es né de l'autre côté de la mer, dans le pays d'iniquité?
— En effet, répondit le renégat, mais j'ai rompu avec ces Enfants du Péché dès que ma raison a pu distinguer où est le bien.
— Qui t'a porté à embrasser l'Islam?
Diego riposta sans hésiter :
— La volonté de marcher dans la voie droite, mais surtout le désir de connaître un jour le grand saint auquel je parle à cette heure, — l'homme de Dieu qui, par ses vertus et son courage, réveille l'espérance de l'Islam, la foi endormie des croyants I
— Je sais, dit Mahimon avec plus d'indulgence , que tu nous as fourni des armes au début de cette guerre sainte. Voudrais-tu t'employer à présent à prêcher la bonne parole à
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tes compagnons de naufrage? Dieu qui les a mis entre mes mains veut sans doute que, de gré ou de force, je les amène à la vraie foi. Notre Saint Prophète a dit en effet : « Il vous sera plus profitable, au grand jour du jugement, d'avoir acquis un chrétien à l'Islam que d'en avoir tué mille dans les combats. »
Diego sourit avec une hypocrite résignation :
— J'essayerai, Sidi-Mahimon, de te complaire en cela comme cela le reste, mais — je ne te le cache pas — je n'ai guère d'espoir de réussir dans la mission dont tu me charges après de ces nazaréens.
— Pourquoi donc? demanda le marabout.
Est-ce que la lumière qui t'a éclairé est devenue moins éblouissante?
— Elle brille toujours, ô mon Maître, de l'éclat le plus vif; cependant tu n'ignores pas qu'il suffit qu'un seul homme cache la clarté de la lampe avec sa main pour empêcher toute une assemblée d'y voir.
— Cet homme-là quel est-il?
Diego répondit du même ton doucereux :
•— Tu ne le connais pas? Il l'a bravé en
face. . . C'est lui qui porte comme nous la tunique en laine blanche, mais avec le signe détesté de la croix sur la poitrine. Cet homme-là est ton ennemi, le mien, et, par-dessus nous deux, celui du Prophète.
Diego s'arrêta, il regardait la colère descendre du front de Mahimon jusque dans son cœur :
— Tu dis, fit lentement le marabout, que ce prêtre t'a persécuté?
• — Il est cause, répondit le renégat avec ardeur, que j'ai dû interrompre les envois d'armes et de munitions que je faisais dans le Riff. Il m'a dénoncé à Mohamed-Torrès comme un courtier d'insurrection. C'est à cause de lui que j'étais réduit à me servir de la frontière de Tlemcen pour vous faire tenir ces armes dont vous avez besoin pour soutenir la cause de Dieu.
Mahimon hocha la tête. Les accusations que Diego portait contre le Père Blanc avaient pour soi la vraisemblance. Après quelques secondes de réflexion, le marabout demanda encore:
— Tu as rencontré ton ennemi par hasard sur le navire qui vous portait?
— 11 remontait du Sud...
— Qu'y faisait-il?
— Tu le demandes? Il travaillait au profit de la Croix contre le Croissant. 11 détachait des ignorants de nos saints. Il les corrompait avec des promesses, par des remèdes, par de l'argent. Il y)rétend que si ta guerre n'était pas venue l'interrompre, sa moisson de méchanceté eût été aussi abondante que l'orge après une saison pluvieuse.
Mahimon ne cherchait plus à dominer le mécontentement qui grondait en lui.
— C'est, fit-il, une bête impure! Il faut l'écraser dans son sang. Nos frères trouveront bien des tourments pour lui arracher des supplications de femme. Il n'y a que la foi dans le Dieu Unique qui mette l'homme au-dessus de la douleur.
Diego dissimulait son contentement» Il dit bien vite:
— Tu ne connais pas, Mahimon, l'orgueil de ces prêtres chrétiens, serviteurs favoris du démon ! Celui-ci compte te braver, au milieu des supplices. Il excitera tous ces nazaréens à l'imiter. Même il espère en imposer par son cou-
rage aux Croyants qui le tortureront. J'ai été élevé par les chrétiens, Sidi-Mahimon, et si je déteste leurs leçons, je ne les ai pas oubliées : ils croient que le sang versé pour leur foi maudite a une vertu miraculeuse, et qu'il gagne à la croyance des chrétiens ceux qui le voient couler.
Mahimon répondit avec violence :
— Le Prophète ne laisse pas entamer la foi de ceux qui le prient sincèrement.
Diego ne voulait pas que son scepticisme le rendît suspect ; mais d'autre part il était bien décidé à conduire Mahimon jusqu'où il voulait le mener :
— Dieu lui-même, dit-il, a permis que ses saints fussent tentés. Or, le démon met ses artifices au service des prêtres chrétiens et il y en a de redoutables...
Il prononça ces dernières paroles d'une voix mystérieuse comme si lui-même il avait craint la vue de ces prodiges.
La foi de Mahimon était surtout politique, mais ce n'est jamais en vain que, devant un homme de sa race, on invoque le péril des Puissances Occultes. Il se demanda si le rené-
gat n'avait pas raison de s'inquiéter. La mort du prêtre chrétien pouvait être l'occasion de quelque prodige qui jetterait la terreur dans l'esprit de sa clientèle, et nuirait ainsi à son propre prestige.
Il demanda :
— Tu connais ces chrétiens mieux que moi. Par quel artifice me conseilles-tu de réduire cet orgueilleux?
— Il me semble, dit le renégat, que si cet ennemi du Prophète acceptait de ta main le chapelet et le burnous, ton triomphe sur lui serait plus reluisant.
— Mais comment le contraindre, demanda le marabout, puisque la crainte n'aura pas, dis-tu, raison de sa résistance?
— Tous ses compagnons, insinua le renégat, ne sont peut-être pas aussi décidés que lui à braver la mort...
— Je ne comprends pas, fit Mahimon dont les sourcils se fronçaient.
— Je veux, dit Diego, t'édifier sur une faiblesse de ces chrétiens, que, par toi-même, tu ne découvriras pas. Ce même homme que je t'ai dépeint si décidé à supporter tes tour-
ments , est très capable de s'amollir à la pensée que d'autres êtres, plus tendres que lui, par exemple une jeune fille, des femmes, des enfants seraient exposés à des souffrances au-dessus de leurs forces...
— Tu ne me dis pas, s'écria Mahimon avec une expression de joie presque sauvage, qu'un tel homme est ouvert à une telle lâcheté?
— Il faut, dit le renégat, qu'il y ait dans le cœur de cet homme un ver qui ronge tout son courage, car sûrement cette couardise est au fond de celui-ci comme chez beaucoup de nazaréens. Le démon qui veut perdre ces infidèles les aveugle si fort en cette matière qu'ils sont tout près de se vanter, comme d'une vertu, de cette pusillanimité de leurs entrailles. Ils l'appellent « pitié » dans leur langue maudite I Parfois ils lui sacrifient jusqu'à leur vengeance.
Mahimon répéta deux ou trois fois du bout des lèvres ce mot mystérieux et incompréhensible. Il le prononça avec précaution comme s'il eût contenu quelque magie dont il convenait de se défier. Puis il sourit avec une satisfaction qui mettait en valeur toutes ses puissances d'ironie.
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— Reste avec le bien, mon frère! dit-il au renégat, et que Dieu te récompense parce que tu m'as éclairé de ton savoir. J'en ferai mon profit. Mais les enfants de l'Islam n'ont rien à craindre des nazaréens, si vraiment cette peste que tu as nommée « pitié » est entrée dans le cœur de beaucoup d'entre eux.
Selon l'usage, la mosquée de Mazuza était précédée d'une vaste cour en arcades. Cbmme les autres constructions du village riffain, elles n'étaient qu'un mélange de cailloux et de boue. Du moins ce monument se distinguait-il du reste des édifices par la blancheur d'un réchampi à la chaux, et l'archaïque splendeur de quelques carreaux de faïence. Ils décoraient la niche de l'iman, un banc de sieste, sur lequel on prétendait que Sidi-Guarrich avait aimé à se reposer, une fontaine pour les ablutions rituelles, et la porte même de la mosquée.
Ce fut dans cette enceinte où les pèlerins d
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distinction reœvaient asile, où les étudiants des choses saintes se réunissaient volontiers autour des derviches de passage pour les interroger sur les commentaires du Livre, que les naufragés de la Reina-Mercedes furent conduits, après la prière de trois heures, afin de témoigner entre les mains de Mahimon.
Ce n'était plus ici la houle de l'assemblée publique, mais le recueillement d'un prétoire. Il n'y avait dans l'assistance ni femmes, ni enfants, ni guerriers en armes : seulement des croyants qui venaient de prier. Le marabout sortit à la rencontre des prisonniers, sur le seuil de la mosquée.
Dans le cadre de cette porte sombre, il paraissait étrangement blanc. Il avait dépouillé l'expression de haine qui animait ses traits, quand, pour la première fois, il s'était montré aux étrangers sur la |)lace. Maintenant il semblait moins un vainqueur qui va décider du sort de prisonniers de guerre, qu'un hôte qui, avec affabilité, vient au-devant de voyageurs jusqu'à la porte de sa maison :
— 0 les nazaréens I dit-il d'une voix persuasive, il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et notre
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Seigneur Mohammed est le Prophète de Dieu, Dieu est unique. Il n'a pas d'associés. Il est seul de son espèce. Il ne peut être comparé à rien. Il est souverain maître et incomparable. Il est de toute éternité. Sans cesse il sera. C'est lui qui fait ressusciter. L'éternelle durée ne le détruira pas, le temps et les siècles ne le changeront point.
Le Père Blanc regardait avec un visage d'inquiétude du côté de ceux dont il sentait vaciller la foi. En effet, la sublimité de ces paroles ne lui échappait pas. Il craignait qu'elles ne fussent un piège où ces tièdes chrétiens tomberaient sans inquiétude. Ce Dieu que louait le marabout de Mazuza n'était-il pas, après tout, celui que des prêtres leur avaient prêché à eux-mêmes dans leur enfance?
Mahimon reprit:
— Dieu est le premier et le dernier, le présent et le caché. Il voit tout, il sait tout. Il est partout, sa durée ne peut être limitée par le temps; il est saint et aucun lieu ne peut l'enfermer. Il est vivant, il est fort, il est toutpuissant, il est superbe, il est sévère. Il n'oublie pas, il ne dort pas. Il connaît ce qui est
apparent et ce qui est obscur, les pensées que les mots ne nomment pas, les secrets les plus profonds. Il a créé les créatures et leurs actions. C'est par sa volonté que les événements se déroulent. Rien n'arrive dans son univers, ni peu ni beaucoup de bien ou de mal, si ce n'est par son ordre.
Une interruption lancée du groupe des prisonniers arrêta le marabout:
— Il a donc décidé de toute éternité, Mahimon, que ton discours me ferait juste autant d'effet qu'un coup de chéchia sur une vieille bourrique, car je te préviens qu'en ce qui me concerne, tu conjugues inutilement ton Koran. Ton Dieu n'a pas le pouvoir de faire un renégat avec le fils de ma mère.
Une seconde on put croire qu'oubliant la sainteté du lieu, les RifTains allaient se saisir du Frère Marins et l'écharper sur place. Il suffit pour apaiser cette violence que Mahimon renouât le fil brisé de son discours. Il se contenta de jeter au blasphémateur la foudre de son regard et il reprit, insistant avec une foi dont l'ardeur à chaque mot s'exaltait :
— Quand Dieu veut une chose, elle est
Quand il ne la veut pas, elle n'est pas. Il est le commencement, la fin, le faiseur de sa volonté. Si les hommes, les esprits, les anges et les démons se réunissaient pour mettre obstacle à l'ébranlement d'un atome ou pour en ébranler un, ils se briseraient comme verre contre sa décision. Tout ce qui a lieu dans ce monde, mouvement, repos, bien, mal, profit, perte, croyance, impiété, obéissance et désobéissance, foi et blasphème, tout provient de Dieu. Pas d'oiseau volant sur ses ailes, pas de bête marchant sur ses pieds, pas de reptile glissant sur son ventre, pas de feuille qui pousse ou qui tombe, pas de lumière et d'obscurité sans la volonté toute-puissante de Dieu.
La voix du marabout portait dans le grand silence ; elle passait sur toutes ces têtes de croyants inclinés. Elle commentait dans des images, à tous compréhensibles, cette résignation sans limites dont un quart du monde a nommé sa foi ^ .
Seuls, au milieu de ces hommes courbés sous la main qui brise tout effort volontaire,