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LES DÉCADENTS

L’Une des caractéristiques des écrivains sur qui les Déliquescences font tomber une fine pluie d’épigrammes corrosives, c’est de proclamer qu’ils sont des décadents! Et d’ajouter, par une assez grotesque généralisation de leur cas, que toute la civilisation occidentale est en décadence.

De cela ils ne sont pas marris du tout, au contraire. Le melliflu, l’ultime décadent en tressaute de joie. Il est démesurément fier de son état et prend en pitié quiconque ne jouit pas de son mal. Comme on le voit, c’est l’éclosion du crevé littéraire.

La joie de se sentir infirme est ce qui le distingue de l’apôtre premier de la décadence moderne, Baudelaire, car les sous-imitateurs du grand poète, dévorés de leur syphilis de pastiche, ne font que recommencer, en des dilutions de plus en plus fades, ce que son génie avait dégagé. Il envisageait, lui, la décadence comme une nécessité historique à laquelle on se résigne en la subissant, et dont il faut

tirer le meilleur parti possible. Il ne résistait plus au courant de décrépitude dans lequel il se croyait pris et chantait, en rythmes bizarres, les phénomènes psychologiques et sociaux qu’il croyait être les conséquences de la civilisation vieillissante au milieu de laquelle il était né. Mais il ne gambadait pas, il n’exultait pas. Mélancolique, sarcastique, énigmatique, c’était âprement qu’il parlait de son temps et qu’il décrivait les étrangetés qu’il y pensait voir. Le titre anti-phémique de son œuvre principale, si courte et d’un sillon pourtant si profond, les Fleurs du mal , rend bien ce contraste d’idéal et d’amertume. C’est le mélange de joies divines et de souffrances sataniques qui donne sa grandeur à cette individualité redoutable. S’il fut un décadent, il fut un décadent triste.

Ceux qui sont le monnayage en petits sous de cette statue de bronze sont des décadents hilares. Pour rien au monde, ils ne voudraient qu’on les sauvât de la pente sur laquelle ils glissent vers l’effondrement. Ce qui navrait Baudelaire les réjouit, et ils ont imaginé, pour se garder ainsi le cœur léger, la théorie que Paul Bourget a rappelée dans ses Essais de psychologie contemporaine, et qui justifie leur intime satisfaction.

C’est très simple. Les hommes de décadence sont très supérieurs comme artistes. S’ils sont malhabiles à l’action, c’est qu’ils sont habiles à la pensée! S’ils

dédaignent de prendre leur part des besognes communes, c’est que l’abondance des sensations fines et l’exquisité des sentiments rares en ont fait des virtuoses stérilisés, mais raffinés ! S’ils sont incapables de sacrifices, c’est que leur intelligence cultivée les a débarrassés des préjugés, et qu’ayant fait le tour des idées, ils sont parvenus à l’indifférence suprême, qui légitime tout. S’il est vrai que les décadences n’ont pas de lendemain, c’est que le lot fatal de l’exquis et du rare est de n’être qu’éphémère !

Donc, réjouissons-nous, clament-ils, car nous sommes des êtres d’élection. Frottons-nous les mains et prenons le surplus des mortels en mépris.

C’est l’opérette de la décadence, après le drame de Baudelaire. Celui-ci, comme le rappelle Paul Bourget, jouait ce rôle dans des conditions épiques, fanfaron, mais désolé. Il relevait dans la vie et dans l’art tout ce qui paraissait morbide et artificiel aux natures simples. Il affectait de dire que ses sensations préférées étaient celles que procurent les parfums, parce qu’elles rendent plus que les autres cet on ne sait quoi de sensuellement obscur et triste que nous portons en nous. Sa saison aimée, c’était la fin de l’automne, quand un charme de mélancolie semble ensorceler le ciel qui se brouille et le cœur qui se crispe. Ses heures de délices étaient les heures du soir, quand le ciel se colore, comme dans le fond des tableaux de Vinci, des nuances d’un rose

mort et d’un vert quasi agonisant. La beauté de la femme ne lui plaisait que précoce et presque macabre de maigreur, avec une élégance de squelette, ou bien sous la chair d’une maturité ravagée :

Ton cœur meurtri comme une pêche Est mûr, comme ton corps, pour le savant amour.

Les musiques caressantes et languissantes, les peintures singulières étaient l’accompagnement obligé de ses pensées mornes ou gaies, « morbides » ou “ pétulantes » . Ses auteurs de chevet étaient ces écrivains d’exception qui, pareils à Edgard Poë, ont tendu leur machine nerveuse jusqu’à devenir hallucinés, sortes de rhéteurs de la vie trouble dont la langue « est marbrée déjà des verdeurs de la décomposition ». Partout où chatoyait ce qu’il nommait lui-même la « phosphorescence de la pourriture » il se disait attiré par un magnétisme invincible. En même temps, son immense dédain du vulgaire éclatait en paradoxes outranciers, en mystifications laborieuses. Ceux qui l’ont connu (nous fûmes du nombre) rapportent de lui des anecdotes extraordinaires. La part une fois taillée à la légende, il demeure avéré que cet homme supérieur garda toujours quelque chose d’inquiétant et d’énigmatique, même pour ses amis intimes. Son ironie douloureuse enveloppait dans un même mépris la sottise et la naïveté, la niaiserie des innocents et la stupidité

des péchés. Bref, et pour résumer cette peinture saisissante de Paul Bourget, Baudelaire apparaît aux générations présentes comme le type du décadent foudroyé.

Sur la tombe de ce titan dansent les diablotins d’aujourd’hui, les petits imitateurs de cette sombre figure, les décadents de contrebande, fardés, grimés, blancs de farine ou vermillonnés, clowns et pierrots, menant leur carnaval tapageur, ayant tout, excepté la grandeur nécessaire pour tenir le personnage. Il y eut autrefois à foison des petits Byron, des réductions de Byron, de la Byronaille. Il y a maintenant, jusqu’au pullulement, des sous- Baudelaire, des Baudelairions, tous se proclamant cadents décadents, singeant le maître, ferraillant là où il développait sa savante escrime, rimaillant là où il laissait tomber son vers puissant, menant une ronde gouailleuse là où, solitaire, il promenait sa grande ombre.

Vive la décadence! Ah! quel plaisir d’être cadents!

C’est la saturnale du Clampinisme.

Et là dessus les plus savants exposent une théorie pédantesquement scientifique et pesamment sociale. Paul Bourget, l’évangéliste de ce mouvement, évangéliste plein de restrictions du reste, l’expose en termes topiques. D’après lui, par le mot de décadence on désigne l’état d’une société qui produit un

trop grand nombre d’individus impropres aux travaux de la vie commune. Une société doit être assimilée à un organisme et se résout dès lors en une fédération d’organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L’individu est la cellule sociale! Or, pour que l’ensemble fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes composants fonctionnent aussi avec énergie, mais avec une énergie subordonnée. Et de même, pour que ces organismes moindres fonctionnent à leur tour avec énergie, il faut que leurs cellules composantes fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée. Si les cellules deviennent indépendantes, les organismes qui composent le total cessent pareillement d’être soumis à l’ensemble, et l’anarchie qui s’établit constitue (nous y voilà) la décadence de l’ensemble ! Car l’organisme social n’échappe pas à cette loi, et il entre en décadence aussitôt que la vie individuelle s’est exagérée sous l’influence du bien-être acquis et de l’hérédité!!!

Il eût été étonnant que l’hérédité ne fût pas intervenue dans ce morceau digne en tous points des temps scolaires où nous vivons.

Et de même (car ce n’est pas tout) se gouverne le développement de cet autre organisme qu’on nomme le langage. Un style de décadence est celui où l’unité du livre se décompose pour laisser la place

à l’indépendance de la phrase, et la phrase pour laisser la place à l’indépendance du mot.

Punctum ! Rien n’y manque : comme architecture d’une théorie, c’est d’une remarquable ingéniosité. Les législateurs de la décadence supplantent les législateurs du Parnasse. Baudelaire est réduit en formules. On peut être décadent algébriquement. Toute la marmaille que l’on voit polissonner dans les lettres a désormais le droit de se rengorger en disant Nous sommes scientifiques. Le grand homme inconscient qui a créé une nouvelle expression de l’art, en prenant ses rêves pour des réalités, n’est plus, là, dans l’expansion irrésistible de son originalité. Mais de sa substance est sorti un fourmillement de larves qui prétendent le continuer en l’expliquant. Cette grande décadence, dont le fantôme hantait sa puissante imagination, et qu’il faisait résonner comme un instrument sinistre et formidable, ils la reprennent en sourdine sur leurs petites flûtes. Du Wagner soufflé dans des mirlitons.

Mais qu’est-ce que c’est au juste que cette nuée de décadents, bourdonnant comme des mouches? Décadents? eux? soit! Ils y tiennent : que leur fantaisie soit faite. Il y aura donc un groupe de décadents, quelque part, dans un coin, Baudelairisant à faux, c’est entendu. Mais d’où leur vient la toquade de croire que le monde moderne tout entier décade

avec eux? Ils se sentent, ou plutôt se disent (avec satisfaction) moroses, désillusionnés, sans désirs, sans passions. Dans la préface des Déliquescences , Marius Tapora raconte dévotement un incident de la séance du cénacle à laquelle il lui fut donné d’assister, quoique profane, quoique indigne. On révèle que Bornibus, un des frères, est amoureux. Le club a une sorte de haut-le-cœur. « Amoureux ! s’écrie l’un des assistants. Cela ne m’étonne pas de sa part, c’est une pauvre tête, un cerveau vulgaire. Amoureux ! Il ne lui manquait que ce ridicule. Comment peut-on être amoureux? Y a-t-il au monde quelque chose de plus plat, de plus misérable, de plus répugnant, de plus écœurant que l’amour? » Et il poursuit en ne faisant de concession que pour l’inceste, et encore! Un autre s’écrie : « Luther était bien heureux! Il était le mari d’une religieuse! » — Aussi, est-ce avec l’élan d’une apothéose qu’Adoré Floupette cisèle ce sonnet fait pour devenir le chant national des décadents :

Nos pères étaient forts, et leurs rêves ardents S’envolaient d’un coup d’aile au pays de Lumière.

Nous dont la fleur dolente est la Rose Trémière,

Nous n’avons plus de cœur, nous n’avons plus de dents !

Pauvres pantins avec un peu de son dedans.

Nous regardons, sans voir, la ferme et la fermière. Nous renâclons devant la tâche coutumière,

Chariots trop amusés, ultimes Décadents.

Mais, ô Mort du Désir ! Inappétence exquise 1 Nous gardons le fumet d’une antique Marquise Dont un Vase de Nuit parfume les Dessous !

Être Gâteux, c’est tout une philosophie,

Nos nerfs et notre sang ne valent pas deux sous,

Notre cervelle, au vent d’Été, se liquéfie 1

Bien! Très bien! Mais, messieurs les Chariots trop amusés, où donc avez-vous pris que tous vos contemporains vous ressemblent? Où avez-vous pris que les temps sont à la décadence? C’est d’abord fort difficile de juger son époque, mais est-il téméraire de faire remarquer que, de tous les siècles historiques, celui où nous vivons est le plus merveilleux. Que le bon goût nous garde de célébrer les prodiges de la vapeur et de l’électricité, et de demander aussi quelles heures du passé ont vu des entreprises comme le percement des deux isthmes, l’Africain et celui des deux Amériques. Mais, pour ne parler que du progrès littéraire, quel épanouissement de la pensée fut pareil à celui de ce siècle? Laissons de côté, de crainte de paraître banal, les supériorités incontestées de Hugo et de Goethe. Bornons-nous à citer le développement sans pareil du roman et du journalisme. Et c’est parce que, durant quelques lustres, le second Empire aura passagèrement gâté les mœurs et fait à Paris une réputation de lupanar international, qu’il faudra affubler du nom de décadente toute la génération présente ? C’est absolument comme si les bossus de France se

mettaient à prêcher en vers et en prose qu’il n’y a plus que des bossus.

La vérité est que nous sommes dans une période de transition. Que notre idéal en toute chose perd, non sans souffrance, ses appuis anciens, et péniblement en cherche d’autres, qu’il trouvera, n’en doutons pas. A cela s’applique la partie vivante et saine des races européennes. Il n’y a pas matière à comparer cette évolution à la chute lente de l’empire romain ou de l’empire de Byzance. Il s’agissait alors de nations incapables de trouver en ellesmêmes les éléments de la rénovation attendue. Les deux races étaient épuisées. Il a fallu que les barbares vinssent essaimer dans ces lieux stériles pour y rajeunir l’histoire. Aujourd’hui, il n’y a point de barbares à l’horizon. Si les classes supérieures, pourries et blasées, doivent être remplacées, ce sera par des couches qui sont sous elles, dans les entrailles mêmes des peuples. Comme nous l’écrivions dans Y Amiral, l’invasion destinée à infuser les sucs nouveaux ne sera plus latérale, du dehors au dedans, mais verticale, du dessous au dessus. Quand des races ont en elles ces forces de réserve, elles ne sont pas en décadence, mais en transformation. Ce qu’il leur faut, ce qui ne leur manquera pas, ce sont des écrivains pour annoncer, pour chanter, pour accélérer ces phénomènes prochains. Et quant à ceux qui, pareils à des oiseaux déplumés et malades,

piaillent en sautillant, et prennent leur misère pour la misère universelle, ils seront submergés, sans qu’il en reste trace ou souvenir, eux et leurs œuvres stériles, lorsqu’au rivage de l’avenir montera la haute marée du renouveau.

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