‹ Pro arteChapitre 17 sur 39 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Quelle soie aux baumes du temps Où la chimère s’exténue Vaut la torse et native nue Que, hors de ton miroir, tu tends !

Les trous de drapeaux méditants S’exaltent dans notre avenue :

Moi, j’ai ta chevelure nue Pour enfouir mes yeux contents.

Non! la bouche ne sera sure De rien goûter à sa morsure S’il ne fait, ton princier amant,

Dans la considérable touffe Expirer, comme un diamant,

Le cri des Gloires qu’il étouffe.

Oh!... Oh!!... Oh!!!...

Positivement, Adoré Floupette n’est qu’un incohérent de pacotille en comparaison. Sa poésie est limpide à côté de ce moût trouble. Car enfin, lorsqu’il écrit :

Les tœnias Que tu nias

Traîtreusement s’en sont allés,

on voit quelque chose, on voit le départ sournois de ces tœnias auxquels un incrédule refusait de croire. Mais qu’est-ce que c’est que : une nue torse et native tendue hors d'un miroir ?... Et des trous de drapeaux méditants qui s'exaltent dans une avenue?? ... Et faire expirer comme un diamant dans une touffe considérable le cri des Gloires quon étouffe???,..

On va nous accuser d’être des chicanous de lettres, des personnages grincheux, des envieux cherchant le chemin des académies. Pour sûr, on va nous en accuser. Mais non, braves petits bonshommes, nous sommes tout simplement des profanes, écarquillant les yeux pour essayer de voir, et, ne voyant rien, comme cet anglais assistant à Naples à la cérémonie où l’on montre un cheveu de la vierge, s’appro-

chant, regardant et disant au prêtre : Mais je ne le vois pas, — et le prêtre répondant : Mais moi, il y a quarante ans que je le montre et je ne l’ai jamais vu.

Il est vrai que, comme ultime excuse de ces singularités, un jeune auteur, dont nous parlerons tantôt, a imaginé cette explication : Que ces œuvres capricantes sont seulement des tours de force, des dislocations que l’on accomplit pour mieux apprendre son métier et sa langue, et qu’il ne faut pas juger autrement cette épilepsie de strophes et de mots ; que ce n’est que de l’exercice et de l’exaspération.

Parfait, si c’est comme ça, parfait. Mais il fallait le dire tout de suite. Dès que nous ne sommes plus dans le temple des Muses , mais dans une salle d’escrime, une aire de gymnastique ou un local d’orthopédiste, c’est bien différent. Nous pouvons alors admirer les culbutes, les sauts au tremplin, les grands écarts et les gesticulations qui sont de l’hygiène et non de la poésie.

Nous ajouterons même que, comme acrobatisme et funambulisme, c’est d’un réussi incomparable. Le poète ne chante pas, mais se livre à des exercices de force et d’adresse, des assouplissements et des rétablissements, aux anneaux et au trapèze; il fait des extensions et des rétractions musculaires. Mais cette ingénieuse explication n’est nullement admise par les virtuoses du genre qui, très fiers de leur détraquement mental, soutiennent, devant la ville et le

monde, que leur manière est la seule belle, la seule bonne, la seule juste, la seule aimable. Et quand on se risque à critiquer l’un d’eux,

Il s’immobilise au songe froid du mépris.

Le jeune écrivain auquel nous faisions allusion plus haut, c’est Francis Nautet. Il a publié des Notes sur la littérature moderne bourrées d’excellentes choses. C’est, il est vrai, en certaines parties, une œuvre dé bon camarade, naïvement admirative, attribuant à chacun des amis de l’auteur un rôle à la rampe dans la pièce générale que joue la littérature belge, s’adressant au Roi, on ne sait pourquoi : Sire, Sire, et Sire! Or, il s’y trouve un passage qui, mutatis mutandis , s’applique merveilleusement aux vraies prétentions des I ncohérents. Est-ce que d’une œuvre d’art, y est-il dit en substance, si fantaisiste, si nuageuse qu’elle soit, il ne ressort pas un enseignement très supérieur? Le moindre d’entre nous en a plus deviné peut-être que le premier des professeurs de littérature de la plus fameuse Université. En naissant artiste, on naît lucide, avec un fonds de science qui, s’il ne vient pas du ciel, provient assurément de l’hérédité. Si l’on savait jusqu’à quels dessous nous avons pénétré! Nous nous sommes disloqués à d’immenses hauteurs sur le trapèze des hypothèses vertigineuses (toujours la toquade du gymnase) et notre esprit s’est

complu dans les spéculations les plus vastes. Il existe une science, Sire, une science synthétique dont Baudelaire (inévitable) a été le grand prêtre, Sire, et M. Taine l’apôtre, car philosophe, moraliste, psychologue, Sire, vous trouverez en son œuvre Spinosa, Kant, Hégel et Darwin!!

Pas modestes, dira le lecteur. Erreur. Simplement naïfs. Amusant détail : le juvénile auteur donne pour exemple de la prescience innée de ses camarades de lettres et de lui-même, que tous auraient deviné, connaissant le quinzième siècle, que Christophe Colomb le Génois ne pouvait être qu’Espagnol ! Textuel ! Naïfs, oui. Ils croient à leurs vastes fronts. Adoré Floupette croit à son vaste front. Il plane, répétons-le, sa fonction est de planer. Mais, diable, cette fâcheuse incohérence subsiste, malgré et peutêtre à cause de Spinosa, Kant et Hégel. C’est là l’ennui.

Non point que nous trouvions que la poésie vague, réalisant Corot en vers, n’ait son originalité et son charme. Décrire les choses indécises en phrases indécises n’est pas un péché, au contraire. Ce doublement dans le procédé, passant à la forme après le fond, est heureux et neuf. Or, en principe il faut aimer le neuf, parce qu’il devient souvent le vrai après avoir été l’original. Mais la difficulté c’est de rester en deçà de l’incohérent. Elle est considérable. On ne la vainct qu’en faisant œuvre dequili-

briste sur la plus ténue des cordes raides. D’un côté on penche vers la précision ancienne, de l’autre on tombe dans l’incohérence comique. Comme l’écrit encore Francis Nautet, en faisant allusion à l’un de ces jeunes artistes belges qui, encore à leurs débuts, atteindront peut-être au premier rang de nos écrivains, et certes seraient loués davantage pour leur art s’ils pouvaient l’être davantage pour leur caractère, il s’agit de frôler la gamme des nuances, de ne s’occuper du monde visible que pour trouver les liens qui se rattachent à l’invisible, de ne s’intéresser qu’aux créations humaines qui correspondent le plus à la subtilité des goûts; et de les transfigurer, de transposer les voix, d’ensourdiner les sons jusqu’à ce que les vibrations atténuées ne soient plus qu’un murmure, un souffle harmonieux; de faire une poésie non exprimée, mais effleurée, avec des rimes frêles comme une dentelle.

Oui. Eh bien ! les incohérents ont dépassé l’obscure limite. Ils sont dans l’au delà des hallucinations indéchiffrables. Mais nous avons chez nous aussi un esprit, subtil et rêveur, qui, en se laissant aller à la poésie du vague, vaguement parlée, a su parfois demeurer en dedans des frontières derrière lesquelles il n’y a plus que le chaos. C’est Georges Khnopfh II y a quelques mois, un journal parisien

l’accusait de plagier Bleu-coton nous voulons

dire Verlaine. La vérité est qu’il lui est souvent

supérieur en ce sens qu’il a su trouver l’exact dosage de la fluidité permise, n’allant pas jusqu’à l’évaporation nébuleuse. Il est intéressant de mettre à côté des morceaux opaques que nous avons reproduits une des poésies de notre compatriote. La réalité y reste perceptible, sous la gaze des incertitudes permises. Celles-ci ne sont plus que la caresse de l’aile de pigeon passant légèrement sur le dessin pour adoucir et velouter les contours. C’est l’extrême limite où la poésie qui doit toujours être discernable dans l’idée, confine à la musique, où l’impression seule subsiste.

Voici un de ses délicats et ravissants poèmes :

Dans les vagues rougeurs du soir, la symphonie Fait pâmer les oiseaux. Vois! C'est l’Ile bénie Où les amants heureux rêvent au clair de lune.

En robes de satins cassés, en bérets, l'une Après l’autre, Sylvie, Amynthe, Célimène Vont embrasser Pierrot poudrerizé, qui mène Le vieil âne pensif au miroir des fontaines.

C’en est fait des refus et des lèvres hautaines,

Des désespoirs pimpants et des afféteries.

C’est le règne du tendre : « hymens » et « bergeries >» Attirent les amants sur la carte amoureuse.

Entre les hauts tilleuls, la pelouse se creuse,

Exquise ; et, devisant, grignottant des noisettes.

Les belles sous les plis des blanches chemisettes Laissent les doigts se perdre et songer à leur guise; Eros malicieux, sous les charmilles aiguise

Les traits qui vont percer le sein des innocentes

Et c’est l’Ile enchantée où les amours naissantes Fleurissent, parfumant la lune, qui se lève Entre les branches d’or, et le bassin qui rêve.

Qu’en dites-vous? Ce n’est plus de l’incohérent. Ce n’est plus du rébus. Ce n’est plus la nébuleuse lointaine et irréductible aux plus puissants télescopes. Remarquons encore, avec F rancis N autet , que toutes les rimes sont féminines et que le poète, en s’affranchissant d’une règle, ne tourne pas une difficulté, mais en crée une et la surmonte; en désaccord avec les traités de versification, il est d’accord avec les lois de l’harmonie (et avec Ronsard) ce qui pourrait bien valoir mieux; ces rimes constamment donnent à son sujet, léger de sa nature, léger dans ses teintes, la fluidité qui convient.

Voilà du véritable et sincère Impressionnisme.

C’est l’œuvre impressionnante d’un cœur impres-

sionne.

LES VERBOLATRES

Arrivons à un nouveau cas. Ce n’est pas qu’il s’agisse d’un phénomène morbide en soi, dès l’origine. Non. Mais il le devient au cours de son évolution, par l’exagération de son développement. C’est le petit verre d’eau-de-vie, cordial quand on en prend un, faisant l’ivrogne quand on en prend vingt. Le germe est bon, l’épanouissement est monstrueux. Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, ont fait de beaux vers, de très beaux vers, qui l’ignore? Que le destin nous garde de passer pour ne pas discerner ce qu’il y a dans leurs œuvres de vraiment supérieur. Mais à côtoyer constamment le bizarre et le vague, ils ont peu à peu été absorbés, sucés par le gouffre, et ils chantent au fond, en plein dans ses obscurités, croyant être encore sur le bord.

Il en fut de même, au début, pour ceux que secoue actuellement le delirium verborum, fanatiques promenant par la cité leur polyphasie lamentable.

Résumons-en l’histoire. C’est Théophile Gautier, reprenant en sous-ordre, pour l’affiner, la réforme inaugurée par Victor Hugo, qui prêcha, en apôtre secondaire, le dogme de la propriété du terme et le dogme de l’enrichissement de la langue. Et Baudelaire, saisissant, plutôt qu’il ne reçut, le double flambeau dont l’auteur d 'Émaux et Camées maintenait la flamme dans les dimensions classiques et élégantes, en fit brusquement, tant il la flagella de son souffle révolutionnaire, deux torches qui, flambantes, éclairèrent toute la nouvelle génération.

Léon Cladel, dans une œuvre étrange, Dux , a décrit le maître à l’œuvre, donnant à un apprenti une leçon de mots. Ecoutez. Le morceau est superbe. C’est le disciple qui raconte.

Baudelaire a saisi l’écrit qu’on livre à sa critique. De son œil ardent, il l’examine, le scrute, le vrille, le pénètre :

« Dès la première ligne, que dis-je? à la première ligne, à la première lettre, il fallut en découdre. Etait-il bien exact, ce mot ? Rendait-il rigoureusement la nuance voulue? Attention ! Ne pas confondre agréable avec aimable , accort avec charmant , avenant avec gentil, séduisant avec provocant , gracieux avec amène , holà ! Ces divers termes ne sont pas synonymes; ils ont chacun une acception toute particulière ; ils disent plus ou moins dans le même ordre d’idées, et non pas identiquement la

même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, user de l’un à la place de l’autre. En pratiquant ainsi, on en arriverait infailliblement au pur charabia. Les griffonneurs politiques, et surtout les tribuns de même acabit, ont seuls le droit d’employer admonition pour conseil , objurgation pour reproche , valeur pour courage , époque pour siècle , contemporain pour moderne . Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses; mais nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours , toujours trouver l’expression absolue, ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs, comme tant d’autres qui, tout en ayant la vogue, n’auront jamais de succès ni de considération. Et tandis qu’il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d’exactitude, et ne s'adaptaient pas à ïidée ainsi que les gants à la peau. Cherchons! Si le substantif ou l’adjectif n’existent point, on les inventera ; mais ils sont là, comme des pépites dans la gangue... Et les dictionnaires de notre idiome empoignés étaient aussitôt compulsés, feuilletés, sondés avec rage, avec amour. On faisait souvent bonne chasse, mais quelquefois aussi l’on revenait bredouille. Alors intervenaient les lexiques étrangers. On interrogeait le

français-latin et puis le latin-français. Un pourchas sans merci ! Néant dans les anciens : aux modernes ! Et le tenace étymologiste, à qui la plupart des langues vivantes étaient aussi familières que la plupart des langues mortes, s’enfonçant dans les vocabulaires anglais, allemand, italien, espagnol, poursuivait pour lui, comme pour moi, l’expression rebelle, insaisissable et qu’il finissait toujours par créer, si elle ne se trouvait point dans la langue. w Allons donc! un néologisme ne fait peur qu’aux académiciens qui, Sainte-Beuve et Victor Hugo exceptés, jargonnent plus ou moins. » En devisant ainsi, l’indomptable praticien (dont, par parenthèse, je n’ai jamais bien compris l’égale admiration pour ces antipodes, ni qu’il les citât presque toujours ensemble avec tant d’ambiguité), s’acharnait de plus en plus à l’ouvrage, et bientôt je le voyais suer à grosses gouttes, et geindre, et renâcler, et faire ahan ! comme un forgeron en butte aux ardeurs de sa forge et martelant sans relâche sur son enclume le fer rougi qui résiste et qu’il ne peut tordre à son gré. Cette après-midi-là, je m’en souviens comme d’hier, un mot entre tous, je ne sais plus lequel, longtemps nous arrêta. De guerre lasse, surexcités au point d’avoir perdu momentanément la notion saine des règles grammaticales et philosophiques, à bout d’expédients, nous versâmes subitement dans l’extravagance, moi d’abord et mon maître ensuite.

Un barbarisme monstrueux fut inventé : la belle trouvaille ! Il nous sembla que nous avions découvert le Pérou. Quelle extase profonde et quelle allégresse! Heureux et triomphants, nous nous regardions en silence. Illuminés étaient nos yeux et nos traits rayonnants. On eût dit à nous voir que, nouveaux Jasons, nous venions de conquérir la Toison d’or! Oui, mais au comble de l’orgueil, l’homme, ce fat, est toujours précipité. Tout à coup le poète, désabusé, partit d’un grand éclat de rire, et s’écria : « Nous sommes idiots, simplement idiots ! » Il avait raison et j’en convins. Hardi ! Les gros dictionnaires furent bouleversés à nouveau. Rien, rien. A nous, Noël et Chapsal, à nous les poudreux glossaires, à nous les décrétales de l’Institut, à nous Burnouf et tutti quanti . Vive l’idiotisme ! En avant tropes et métonymies ! A nous le néo-latin et le néo-grec ! Courage, avançons, allons encore, allons toujours! Hélas! hélas ! stérile fut ce beau travail-là. J’en étais harassé. Dévot à ses saints, le scholiaste ne savait plus auquel se vouer et me regardait de travers... Soudain, il se frappa le front. Archimède avait bien trouvé, lui! Sur le plus haut rayon d’une bibliothèque, bâillait un effroyable in-folio. S’en saisir, y puiser en un clin d’œil, mon vaillant précepteur fit tout cela ; dans ses mains, le tome énorme voltigeait comme un fétu. Quel était ce livre? Avec une agitation indi-

cible, j’y jetai les yeux à mon tour. O terreur! invincible effroi! de l’hébreu! Pierre-Charles y lisait de gauche à droite les caractères chaldaïques, et tandis qu’il syllabisait, effaré, ses noires prunelles étincelantes envoyaient de toutes parts autour de lui des éclairs terribles.

— Satis ! criai-je en lui demandant grâce, assez, assez !

— Animal ! lâche ! tu ne veux donc pas devenir artiste? « —

Quel tableau ! Quelle parabole ! Quelle vivante leçon, sous l’exagération du détail et la virulence du coloris.

Et il le faisait parfois, comme il le disait, ce légendaire Pierre-Charles dont la hantise brouille la cervelle à tant de jouvenceaux littéraires.

Veut-on un exemple de l’acharnement avec lequel, à certains jours, il poursuivait l’expression, fuyante, glissante, capricante? Voici des variantes notées dans les Litanies de Satan :

ire édition : Poulet-Malassis, 1857.

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,

Aimable médecin des angoisses humaines.

Qui même aux parias , ces animaux maudits ,

Enseignes par l’amour le goût du Paradis...

Edition définitive : Levy frères, 1872.

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines Guérisseur familier des angoisses humaines.

Toi qui , même aux lépreux , aux parias maudits ,

Enseignes, etc.

ire ÉDITION.

Toi qui peux octroyer le regard calme et haut,

Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.

Edition définitive.

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne, etc.

ire ÉDITION.

Toi qui frottes de baume et d'huile les vieux os De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux.

Edition définitive.

Toi qui magiquement assouplis les vieux os De l’ivrogne, etc.

lre ÉDITION.

Toi qui mets ton paraphe, ô complice subtil,

Sur le front du Crésus, impitoyable et vil.

Edition définitive.

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,

Sur le front, etc.

ire édition.

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l’Enfer où, fécond, tu couves le silence !

Edition définitive.

De l’Enfer où, vaincu , tu rêves en silence !

Voilà, pour une seule pièce célèbre, les corrections, l’inquiétude, les hésitations du poète. L’expression définitive n’avait pas été trouvée du premier coup. Cela arrivait souvent à cet homme

énigmatique, songeur, taciturne, qui ne trouvait la réplique qu’en descendant l’escalier.

Ainsi se révèle à la fois l’importance du verbe et lapre désir de l’écrivain de l’atteindre, de le capturer, rigoureux devoir, légitime obsession. Subissant ces sensations, l’artiste est encore sain. Elles sont l’épanouissement normal des nécessités de son art. Rien de trop. Pas de faux pas excentrique. Il marche sur la ligne droite, fermement équilibré. Il veut le mot, le mot juste, le mot adéquat,

Qui semblable au gant fait sur mesure,

Ni trop long, ni trop court, comme un cuir assoupli,

S’adapte à la pensée et n’y fait aucun pli.

Mais qu’est-ce, en vérité, que ces mots dont tant on s’occupe? On a vu qu’Adoré Floupette en fait des êtres vivants, se diversifiant en espèces sans nombre; il parle d’eux comme un entomologiste d’animaux troublés par des sentiments, en proie à des passions :

Les mots ont peur comme des poules.

Ceci, c’est la maladie qui commence, le détraquement. Quand Floupette en raisonne, il délire.

Mais, d’abord, écoutons sur le même sujet Taine qui, pour les jeunes, est à la philosophie ce que le grand, l’unique Baudelaire est à la poésie. Terne et calme est la physiologie du verbe telle qu’il la

donne dans son livre sur Y Intelligence, mais combien vraie, sensée, scientifique.

Lorsque, dit-il en substance, vous montez sur l’arc de triomphe de l’Étoile, et que vous regardez au dessous de vous du côté des Champs- Élysées, vous apercevez une multitude de taches noires ou diversement colorées qui se remuent sur la chaussée et sur les trottoirs. Vos yeux ne distinguent rien de plus. Mais vous savez que sous chacun de ces points sombres ou bigarrés il y a un corps vivant, des membres actifs, une savante économie d’organes, une tête pensante, conduite par quelque projet ou désir intérieur, bref une personne humaine. La présence des taches a indiqué la présence des personnes. La première a été le Signe de la seconde. Des associations de ce genre se rencontrent à chaque instant. Or, dans la grande famille des signes, il est une espèce dont les propriétés sont remarquables ; ce sont les mots. Lorsque je lis ou j’entends ce mot Tuileries, j’imagine plus ou moins vaguement, en formes plus ou moins tronquées, un terrain plat, des parterres encadrés de grilles, des statues blanches, des têtes rondes de marronniers, la courbe et le panache d’un jet d’eau et le reste. Cette courte et petite sensation, entrée par les yeux ou l’oreille, a la propriété d’éveiller en nous telle image ou série d’images, plus ou moins expresse, et la liaison entre le premier et le second

terme de ce couple est si précise qu’en cent millions de cas et pour cent millions d’hommes le premier terme amène toujours le second. Mais supposons qu’au lieu de m’appesantir sur ce mot Tuileries et d’évoquer les diverses images qui lui sont attachées, je lise rapidement la phrase que voici : « Il y a beaucoup de jardins publics à Paris, des petits et des grands, les Tuileries, les Champs-Élysées, les squares, « je le demande au lecteur ordinaire qui vient de lire avec la vitesse ordinaire : quand ses yeux couraient sur le mot Tuileries, a-t-il aperçu intérieurement comme tout à l’heure quelque fragment d’image? Non certes, ses yeux couraient trop vite ; il y a une différence notable entre l’opération précédente et l’opération présente. Dans la première, le Signe éveillait des simulacres plus ou moins décolorés de la sensation, des résurrections plus ou moins affaiblies de l’expérience ; dans la seconde, le signe ne les éveillait pas. Ces états relient la demi-vision intense à la notation sèche, par une série de dégradations, d’effacements, qui peu à peu ne laissent subsister de l’image complète et puissante qu’im simple mot. Ce mot ainsi réduit n’est point cependant un signe mort qu’on ne comprend plus ; il est comme une souche dépouillée de tout son feuillage et de toutes ses branches, mais apte à les reproduire ; nous l’entendons au passage, et, si prompt que soit ce passage, il n’entre point en

nous comme un inconnu, il ne nous choque pas comme un intrus ; dans sa longue association avec l’expérience de l’objet et avec l’image de l’objet, il a contracté des affinités et des répugnances ; pour peu que nous l’arrêtions, l’image qui lui correspond commence à se reformer ; elle l’accompagne à l’état naissant. Prolongez et variez l’épreuve : vous trouverez dans le mot un système de tendances toutes acquises par lui dans son commerce avec l’image, mais à présent sponta'nées, et qui opèrent, tantôt pour le rapprocher, tantôt pour l’écarter des autres mots ou groupes de mots, images ou groupes d images. De cette façon, le nom tout seul peut tenir lieu de l’image qu’il éveillait, et, par suite, de l’expérience qu’il rappelait; il fait leur office, il est leur substitut .

Ainsi parle un homme de sens, un observateur ingénieux, un penseur pénétrant. Les mots sont des signes, rien de plus, et l’exactitude dans leur emploi procédera d’une connaissance approfondie de ces signes, de leurs nuances, de leurs détails. Certes, à l’origine, ces signes eux-mêmes ont pu être choisis ou composés dans un certain rapport d’harmonie avec l’objet qu’ils devaient rappeler, quelquefois frappant. Mais la dualité du signe et de la chose n’en est pas moins certaine. Du respect de cette dualité vont sortir toutes les règles et les qualités du langage, sa clarté, sa force, son rythme, sa

résonnance. De la méconnaissance de cette dualité, l’obscurité, l’incohérence, la transformation de la langue en simple musique. A cela aboutissent fatalement ceux qui ne voient plus que le mot, ceux qui sont pris de sa folie : les Verbolâtres !

Tout verbolâtre a commencé par être un écrivain légitimement préoccupé de débarrasser la langue de l’odieuse pauvreté dont elle est affectée chez ceux qui parfois déguisent leur impuissance en disant : La langue du grand siècle , la langue de Corneille . Oui, quand on peut mettre dessous la pensée des écrivains du grand siècle, la pensée de Corneille. Mais combien elle apparaît morne quand elle ne sert de vêtement qu’aux cuistreries! Quelque chose alors comme l’armure des preux sur un mannequin. En outre, qu’est-ce que cette manie de prétendre confiner l’Art dans la forme, l’allure, les dimensions d’une époque? L’art est essentiellement évolutif et changeant, line se recommence jamais. Toute génération qui a tenté de l’arrêter ou d’en donner une répétition n’a produit que des œuvres misérables. Fut-il assez révoltant, le néo-grec et le néo-gothique! Ne sommes-nous pas près d’en avoir assez du néo-flamand? Quelle froideur de mort sort de ces soi-disant résurrections qui ne sont que des exhumations! Dans chacune de ses formes passagères, le beau germe florit, se fâne et ne repousse pas. Il fut, mais ne saurait plus être. Il faut en

chercher un autre. Il faut admirer le passé sans espoir de le renouveler. Dès lors la littérature du grand siècle est finie. Elle a augmenté le trésor des chefs-d’œuvre, mais ne doit pas être abaissée au rang de modèle pour pasticheurs. Nous en avons déjà trop de ceux qui singent les modernes. Oh ! l’abominable chose qu’une génération occupée d’imiter tout ce qui l’a précédée! Oh! l’horreur qu’un enseignement qui n’a pas d’autre principe ! Athénées, académies, université, quand ils deviennent des musées de choses éteintes où l’on s’applique à anéantir l’originalité artistique des jeunes intelligences, sont les destructeurs du beau à venir au lieu de se contenter de rester les conservateurs du beau accompli. On y confond alors ces deux missions essentielles : inspirer le respect des grandes œuvres d autrefois, susciter la volonté de créer de grandes œuvres originales. Pour certains le beau est un, et une fois obtenu, il faut le rééditer sans cesse. En vérité, le beau est plus fluctuant que les nues et il faut ne le rééditer jamais. Non, jamais, ni en peinture, ni en musique, ni en littérature, ni nulle part. Cette langue classique qui fut un grand art, qu’on ne nous parle donc pas de la reprendre en l’imitant piteusement, comme l’ont fait notamment les fabricants modernes de tragédies, grotesques et plates. Il fallait pour notre temps une autre langue, etceuxquilacherchèrent, ceux qui l’ont trouvée, furent dans le vrai.

Mais la métamorphose a été difficile, et désastreuse pour plusieurs qui s’y sont appliqués. Dans les tentatives destinées à découvrir des régions nouvelles, tous n 'étaient pas trempés pour supporter les fatigues et les périls de l’aventure.

On est loin, avec ces funambules, de l’opiniâtre recherche de l’expression juste que recommandait Baudelaire, l’écrivain exact et prodigieusement clair dans le rendu, même des sensations les plus imprévues, les plus étranges. C’était la pensée qu’il voyait, lui, et les mots devaient despotiquement se soumettre à elle. Il ne voulait pas qu’ils devinssent une mélodie résonnant pour elle-même : ils restaient un accompagnement, soulignant la pensée, la réalisant plus forte et plus visible. Il n’y a pas dans tout son œuvre une obscurité. Son style est bref, lapidaire, d’un beau son métallique et net. Il est la critique des bateleurs d’aujourd’hui et non le précurseur de leurs jongleries.

Enrichir la langue, trouver l’équation constante de la pensée et du mot, étaient des problèmes que seules les natures d’élite pouvaient résoudre sans fléchir. Les autres devaient tomber dans les pièges et les erreurs des faux calculs. Le mot toujours poursuivi, le mot toujours traqué, le mot saisi, tourné, retourné, le mot, le mot, le mot! devint pour les esprits faibles une obsession. Le mot, grandi démesurément en ses proportions, s’affirma de plus

avec une intensité étrange dans son coloris. Cette dualité nécessaire : la pensée-le mot, fut mutilée. Le rapport se rompit. Un de ces termes disparut, l’autre domina seul. Et alors il devint l’objet d’un culte : la verbolâtrie était fondée.

Dans l’étude que nous avons citée précédemment, Paul Bourget, fidèle à sa systématisation, y voit une expression très nette de la décadence. De même que l’anarchie décadente se manifeste dans les sociétés par la substitution du groupe à l’ensemble, de l'individu au groupe, ainsi, d’après lui, en littérature, la décadence se révèle par la substitution de la phrase au livre, du mot à la phrase. La littérature décadente, c’est la littérature des mots. C’est ingénieux et d’un assez bel aspect théorique. Mais, outre qu’il y a trente-six manières d’être décadents en littérature, il y a témérité à prendre pour un affaissement général les infirmités de quelques malheureux insuffisamment solides pour supporter les dangers des entreprises où ils se sont jetés. Qu’ils en deviennent malades et que le public assiste au développement de la fièvre mentale qui les tourmente, soit. C’est le cas des médecins qui, dans les épidémies, meurent du mal qu’ils soignent. Mais dire que ces cholériques isolés donnent l’étiage de la santé commune, on ne saurait l’admettre. On ne juge pas d’une population par ceux qui sont à l’hôpital ou qu’il y faudrait mettre.

La verbolâtrie, à son dernier paroxysme, c’est le cas d’Adoré Floupette. Les mots, pour lui, ne sont plus des signes, destinés à rappeler les réalités. Non. Ils sont eux-mêmes des réalités, des objets, des êtres, ayant leur physionomie, leur taille, leur couleur, leur odeur. Le monde intérieur des idées n’existe plus. Il n’y a que des mots. Ce sont eux qui vont, viennent, parlent, chantent, évoluent. Chacun deux est une unité douée des trois dimensions. Figurez-vous un théâtre où s’agitent des acteurs revêtus des costumes de leurs rôles; imaginez, qu’insensiblement, sous les vêtements, les corps se dissolvant : les bras disparaissent des manches, les jambes des jupes, puis les corps, puis les têtes. Il ne reste que les oripeaux, tenant ensemble par un prodige, continuant à aller, venir, danser, gesticuler. C’est la scène fantastique qui se produit dans le cerveau du verbolâtre. Il ne s’y trouve plus que des défroques et rien dedans, il ne s’y trouve plus que des mots.

Et pour chacun deux, il se sent pris d’une admiration cabalistique. Il lui découvre des vertus extraordinaires. Ils deviennent pour lai plus vivants que les choses vivantes. Dans son hallucination à la fois grotesque et funèbre, il fait agir ces haillons mortuaires sur un théâtre de marionnettes. Lui seul a la clef du spectacle et il le trouve merveilleux. Lui seul sait et voit ce qu’il a mis sous chacun de

ces fantoches, lui seul renifle leur senteur, lui seul aperçoit leur couleur, lui seul entend leurs petits cris. Il prend en pitié quiconque ne distingue pas ce ballet d’ombres impalpables, et tient pour un aveugle et un impotent quiconque ne perçoit pas le rêve qui se passe dans son imagination. Les mots, mis côte à côte, ont des résonances, produisent des accords, éveillent des images qui l’exultent et le ravissent. Il répétera avec ferveur, avec enthousiasme des phrases fatidiques qui évoquent en lui des sensations surhumaines et qui, sur le vulgaire bien portant, font l’effet du jeu des queues de mots dans lequel chaque syllabe terminale correspond à la syllabe initiale du mot suivant : Ris de veau , Veaucluse , use ton habit , Abimélech , lecture , hure de sanglier , lié par les pattes , pathétique , tic tac de moulin à vent , qu’il faut prononcer : Ris de veau-cluse ton habit-mélecture de san-glié par les patte-té tic tac de moulin à vent. Souvenez-vous de ce tercet de Floupette si euphonique et si prodigieusement insensé :

Dans la pénombre

Ma clameur sombre,

A fait fleurir les azalées.

Le Verbolâtre a aussi la manie du néologisme. C’est la phase de sa maladie correspondant au besoin moderne si impérieux, si louable, d’augmenter le vocabulaire littéraire. D’admirables audaces

se sont produites à cet égard et désormais quantité de mots, les uns vraiment neufs (ils sont fort rares), les autres retrouvés dans la vieille langue, sont acquis à l’art et ne sauraient plus disparaître. Nos écrivains modernes réparent ce que la sévérité de Malherbe avait, dans son excès, sacrifié quand il voulut débarrasser le français de l’encombrement qu’y avait introduit le néologiste par excellence, Rabelais. L’assainissement dépassa alors la mesure, et des expressions charmantes de Ronsard et de ses adeptes disparurent pendant trois siècles. De notre temps on a fouillé sous ces décombres et tous ses joyaux ont été retrouvés. Qui pourra se plaindre de voir reparaître, et devenir familiers, des mots comme endeuillir , dévelouter , ensour dîner? Le Verbolâtre s’y est appliqué et a rendu, dans cette recherche des trésors, de signalés services. Mais, ici encore, son tempérament n’y a pas résisté. Le goût a dégénéré en manie et le néologisme est devenu obsédant. Le verbolâtre exulte quand il a bâti une phrase où il n’y a que des mots ignorés. Il ne se sent pas de joie quand il a remplacé un terme connu qui remplissait dignement son office, par un terme nouveau, bizarre, et, s’il se peut, macabre.

Il inonde sa littérature de ces excentricités qui font au lecteur l’effet de noyaux de cerises venant à l’improviste sous la dent quand on mange paisible-

ment un morceau de tarte. S’il se rencontre un maniaque qui, verbolâtre à la seconde puissance, s’est composé un dictionnaire de purs néologismes et joint à cette toquade celle que nous décrivions plus haut, à laquelle s’applique si bien le dicton : verba et voces, et prœterea nihil , cela devient un charabia qui ferait prendre les armes au diable. Quant à lui, il s’y retrouve et y circule comme une araignée sur sa toile.

Mais, nous l’avons ,déjà dit, nous ne saurions trop le répéter, au fond, ou plutôt à l’origine de toutes ces démences, il y a une tendance vraiment salutaire. Ce sont les ouvriers de la transformation moderne de l’art littéraire. Chacun d’eux accomplit une fonction de mouvement général. Il n’est pas une de leurs folies qui n’ait eu quelque efficacité pour le passage d’un art antérieur à un art plus jeune. Sans eux, on resterait peut-être sur place, ce qui serait la pire des infortunes. Ce sont eux qui osent, qui osent jusqu’à l’exaspération, jusqu’au délire, et qui, par cela même, forcent l’obstacle et imposent la nouveauté. Ce sont des enfants perdus, ces audacieux, ces frénétiques : ils ouvrent les chemins, imaginent les hypothèses, préparent l’avenir, poussent les timides vers les continents nouveaux. Aussi parlons-nous, non par esprit de dénigrement, mais par désir de mettre en garde contre leurs étrangetés maladives ceux qui auraient

quelque tendance à les prendre pour des modèles à suivre dévotement. Ils tendent les ressorts avec excès, tant mieux. Après eux les ressorts reprendront la tension normale. Il vient tôt ou tard quelque esprit harmonique qui, colligeant dans toutes ces campagnes folles ce qu’elles avaient de bon, fixe la juste mesure. Pour armer de pied en cap l’homme de génie qui résume une époque, il faut qu’il y ait, dans les arts, une procession analogue au cortège de Malborough :

L’un portait la cuirasse,

L’autre le bouclier,

Un troisième le casque,

Un quatrième ... rien.

Nos Déliquescents, nos Décadents, nos Incohérents, nos Verbolâtres, représentent assez bien ce cortège fameux. Quand nous y aurons ajouté les Ésotériques , il sera complet.

LES ÉSO TÉRIQ UES

Adoré Floupette vient d’exécuter Zola, Hugo, Coppée, le Parnasse , la poésie rustique, le naturalisme. Marius Tapora, épouvanté, s’écrie : Mais que reste-t-il donc ? — Floupette, le regard fixe, l’index levé au ciel, la voix grave et tremblante, répond : Il reste le symbole !

Qu’est-ce que le symbole ?

S’il s’agissait de l’activité littéraire commune et du mot employé dans son sens ordinaire, il n’y aurait pas grande difficulté à répondre. Mais une solution aussi simple ferait hausser les épaules à la séquelle de Floupette. L’activité littéraire commune! Le sens ordinaire des mots ! Comme si cela valait la peine qu’on s’en occupât. Leur symbolisme est un symbolisme, mais nullement le symbolisme : c’est précisément ce qui en fait l’originalité et le mérite.

Nous est avis que c’est précisément aussi ce qui en fait le caractère nosologique.

Il faut remonter un peu haut pour faire com-

prendre ce mystère au vulgum pecus, dont nous sommes et pour qui nous écrivons.

Le symbolisme dans les arts n’a pas attendu Floupette pour se révéler. Il est la dominante des œuvres qui durent. Il consiste à dégager si nettement et à exprimer si fortement une ou plusieurs des grandes généralités de l’humanité ou de la nature, que, longtemps après que l’œuvre a été créée, les générations s’y retrouvent encore dans quelques-uns de leurs sentiments et la tiennent pour aussi vraie, aussi émouvante, aussi belle qu’aux premiers jours. Le symbole ainsi compris, c’est le type. Il incarne une passion redoutable ou touchante, il résume une époque brillante ou sinistre, il formule une grande vérité, il matérialise une loi naturelle. De là lui vient sa force et sa persistance.

Tantôt l’artiste qui l’a compris et réalisé y ajoute des détails pris aux mœurs de son temps. C’est le cas le plus ordinaire. Mais qu’importent ces éléments passagers s’ils n’occupent que la seconde place, s’ils ne sont que des ornements sous lesquels le type se dresse. L 'Iliade semble la plus puissante expression de ce genre. Les héros et les héroïnes qui s’y meuvent demeurent, malgré l’attirail grec et troyen, des figures symboliques d’une unité et d’une clarté incomparables. Dans les temps modernes, Shakespeare, à son tour, a sculpté des types qui

semblent immortels et la cohorte de ses personnages fournit pour chacune des conjonctures tragiques de la vie une figure qui résume en elle, sous la concentration la plus intense, quelque phénomène de notre âme, sans que l’abondance du coloris local, qu’il s’agisse de Vérone, d’Elseneur ou de Londres, enlève quelque chose à la solide charpente du type. Wagner a réalisé le même art, en prenant pour matériaux les légendes germaniques. Ses motifs musicaux, si simples quoi qu’on en dise, si grandioses, si populaires déjà, symbolisent, sous les individualités théâtrales, les douleurs et les sensations humaines avec une séduction irrésistible.

Tantôt aussi l’être symbolique apparaît plus dégagé de toute contingence, dans une sorte de nudité sacrée, ou bien encore sous des formes générales, vagues en apparence, en réalité d’une précision parfaite mais plus difficiles à discerner dans l’objet que l’artiste a représenté. Telles sont les divinités de TOlympe, soit quelles aient été chantées par la poésie, soit qu’elles aient été modelées par la statuaire : Vénus, la beauté ; Minerve, la sagesse; Hercule, la force. Et leur puissance symbolique est telle qu’à plus de deux mille ans de distance, des races absolument étrangères à la Grèce en subissent encore la domination. De même, pour nous rapprocher de l’époque présente, Molière, dans ses comédies où circulent sous des

noms quelconques des hommes et des femmes que seul un esprit superficiel peut croire du temps de Louis XIV, a vigoureusement dessiné des types universels : Tartuffe, le Misanthrope, l’ Avare, Célimène.

Voilà l’art symbolique. Le plus grand, le plus noble de tous. Mais le plus difficile aussi, celui auquel le génie seul atteint. Il s’oppose, en sa supériorité, à l’art d’observation minutieuse qui caractérise surtout le roman contemporain occupé de décrire un point dans l’espace et une heure dans le temps. Art salutaire, certes, et ingénieux, mais qui passe vite et qui, par cela même que son influence comme son succès est éminemment transitoire, ne peut prétendre à une dignité aussi haute.

Dans ses règles et dans sa réalisation, le symbolisme semble en contradiction avec l’évolution moderne qui recommande l’étude du milieu et sa description exacte, de telle sorte que le détail est l’objet principal de son attention. Cette contradiction apparente importe peu, la variété dans les manifestations étant la plus salutaire, la plus vraie et la plus consolante des lois artistiques. Mais, au fond, ce n’est point par le dédain des particularités qu’on arrive à concevoir un symbole ; c’est, au contraire, par leur observation la plus pénétrante; ce sont elles qui mènent l’esprit aux vastes généralités, sauf que le créateur d’un type, après les avoir

dégagées et comprises, les abandonne tout à coup pour s’en tenir à l’ensemble qui les résume en une unité magnifique.

L’œuvre symbolique est parfois obscure pour celui qui la contemple pour la première fois. C’est inévitable. La majorité des hommes est faite pour le menu des choses bien plus que pour leur totalité. Dans tous les domaines, ce sont les lois que notre esprit perçoit en dernier lieu. L’art spécial dont nous parlons, s’il est jrare par la rareté des génies aptes à le réaliser, est souvent attaqué par la difficulté qu’on éprouve à le comprendre. Il est mystique, hiératique, parlant le langage d’un oracle, plein, dirait-on, de sous-entendus, de pensées mystérieuses, d’allusions au monde invisible. Les dernières poésies de Victor Hugo contiennent des exemples multiples de ces œuvres énigmatiques dans lesquelles le vulgaire ne se retrouve pas, mais qui, pour le penseur, ont une séduction étrange. L’inquiétude que ce vague sacré éveille en lui est une sensation qu’il recherche et qu’il est enclin à préférer à la précision des poésies plus étroitement attachées à la terre. Il monte alors dans une région faite à la fois de ténèbres et de perçants rayons de surnaturelle lumière. C’est le symbolisme encore, mais non plus celui à l’antique, s’incarnant en un dieu, en un héros aux harmonieux contours. C’est celui de la pensée, du rêve prophétique. Nulle part

nous ne l’avons trouvée mieux caractérisée que dans une pièce des Quatre Vents de l Esprit , que nous reproduisons comme exemple décisif de ce genre spécial, apte à susciter dans l’âme le trouble de l’inconnu. Le poète parle, on croirait entendre Ezéchiel :

Je suis fait d’ombre et de marbre Comme les pieds noirs de l’arbre,

Je m’enfonce dans la nuit.

J’écoute ; je suis sous la terre,

D’en bas, je dis au tonnerre :

Attends ! ne fais pas de bruit.

Moi qu’on nomme le poète,

Je suis dans la nuit muette L’escalier mystérieux.

Je suis l’escalier Ténèbres,

Dans mes spirales funèbres L’ombre ouvre de vagues yeux.

Les flambeaux deviendront cierges.

Respectez mes degrés vierges,

Passez, les joyeux du jour!

Mes marches ne sont pas faites Pour les pieds allés des fêtes,

Pour les pieds nus de l’amour.

Devant ma profondeur blême Tout tremble, les spectres même Ont des gouttes de sueur.

Je viens de la tombe morte;

J’aboutis à cette porte Par où passe une lueur.

Le banquet rit et flamboie.

Les maîtres sont dans la joie

Sur leur trône ensanglanté ;

Tout les sert, tout les encense,

Et la femme à leur puissance Mesure sa nudité.

Laissez la clef et le pêne.

Je suis l’escalier; la peine Médite ; l’heure viendra.

Quelqu’un qu’entourent les ombres Montera mes marches sombres Et quelqu’un les descendra.

Ne dirait-on pas un' oracle sorti de Delphes ou d’Endor, écrivait Émile Verhaeren, citant, lui aussi, cette pièce extraordinaire? Cette poésie toute d’obscurité, communiquant beffroi mystérieux et terrible, accablante comme l’horreur, tragique comme le châtiment, est un colossal effort du génie épique pour franchir les limites de l’humain. Cela semble écrit depuis des siècles sur l’airain par quelqu’un d’inconnu ; cela vient d’au delà des temps et des espaces, menaçant et tranquille, et sùr, et immuable; chacun de ces trente-six vers contient comme une fatalité, comme un poids de vengeance. Ils incarnent l’éternité, ils ont des sonnances de bronze, ils cortègent dans l’escalier Ténèbres avec des lampes portées par des mains de fer ; ce sont des ombres formidables écrivant on ne sait quel Mané Thécel Phares sur des murs de nuit.

Il nous fallait parler de ce symbolisme mystique pour arriver à nos symbolistes d’aujourd’hui. Ils

ont subi la séduction âpre et souveraine de cette poésie surhumaine. Et ils ont essayé de la réaliser à leur tour. Mais leurs mains furent trop faibles pour manier ces outils de géant.

Comment leurs efforts impuissants les ont-ils induits à se confiner dans ce qu’ils nomment le symbolisme ésotérique , qu’est-ce que cela veut dire et pourquoi le considérons-nous comme une maladie?

Ces êtres bizarres sont restés incompréhensibles jusqu’au moment où l’un d’eux s’est chargé d’expliquer, dans un journal parisien, la nature de l’affection qui déroutait les symptomatologistes les plus pénétrants. Il va sans dire qu’il s’est vanté de son mal comme d’un insigne honneur qu’il devait à sa volonté et à ses aptitudes littéraires. Une infirmité, allons donc? Une qualité d’élection, une expression artistique nouvelle, une porte ouverte sur un avenir jusqu’ici inconnu. Le mot de l’énigme a été donné : I’Esotérisme.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

D’après les dictionnaires les plus accrédités, Esotérique, du mot grec esotéricos, intérieur, était la qualification donnée dans les écoles des anciens philosophes à la doctrine secrète réservée aux seuls initiés; son opposé était exotérique.

Bon. Mais quel rapport avec la poésie?

Voici. Quelques esprits, persuadés de leur nature exceptionnelle et vraiment privilégiée, désolés d’avoir

affaire à la foule pignouffarde (pardon pour le mot, mais quelques symbolistes ésotériques joignent à cette haute qualité celle de verbolâtres néologistes), ont eu l’idée d’organiser pour eux seuls un rite poétique secret, quelque chose comme les mystères de la bonne déesse ou de la franc-maçonnerie. C’est très simple. Il suffit de détourner les mots de leur sens ordinaire, de le retourner par exemple, de convenir de certains signes, d’attacher à la disposition des vocables une vertu spéciale, de dresser un catalogue de ces conventions, de préférer les plus biscornues parce que le mystère en est d’une pénétration plus difficile.

C’est, comme on le voit, un jeu qui n’est pas neuf dans son principe. Le bon vieux langage des fleurs l’avait ingénieusement appliqué, et plus récemment les jeunes filles ont imaginé pour leurs amourettes celui du mouchoir : Laisser tomber le mouchoir : je crois que nous nous entendrons. — Le passer sur la joue : je vous aime. — Le passer sur les mains : je vous déteste. — Le plier : je veux vous parler. — Le jeter sur l'épaule droite : suivez-moi. — Et ainsi de suite.

Chose singulière, mais connue, la pratique de ces enfantillages aboutit rapidement à donner à ceux qui s’y adonnent une confiance extrême dans leur efficacité. Ils en deviennent fanatiques. Ils les préfèrent à la réalité. Leur vague même et leur

arbitraire prêtant à toutes sortes de suppositions, l’imagination y vagabonde, et pour peu qu’elle soit active, arrive à une prolifération merveilleuse. Ce sont des effets de kaléidoscope. Les plus imprévues et les plus brillantes combinaisons de formes et de couleurs apparaissent. L’initié les voit avec l’intensité de l’hallucination. Telle est l’énergie du phénomène intellectuel qui se produit chez lui qu’il vous mettrait en présence d’une page blanche en affirmant qu’il y voit une poésie incomparable. Jugez de ses transports quand sur cette page il y a quelques strophes dans lesquelles un œil ordinaire ne voit qu’obscurité et confusion. Il clame alors, il interpelle, il signale les beautés visibles pour lui seul, il se monte le coup, il jubile, il rutile, il prend des airs inspirés, et finalement éprouve une grande pitié pour les infortunés qui, restés calmes devant son épilepsie, persistent à dire : Je ne comprends pas.

Cette incrédulité universelle devrait, semble-t-il, décider les initiés à garder pour eux leurs productions pythiques. On se demande, non sans raison, quelle rage les prend de publier ce qui n’a de signification que pour eux seuls, grâce à la clef des songes qu’ils gardent jalousement. A cela ils répondent qu’ils s’amusent à considérer les contorsions que leurs œuvres provoquent et que plus l’impossibilité d’y voir quelque chose s’affirme, plus l’efficacité de leur école se justifie. C’est à titre d 'épreuve

qu’ils se font imprimer, et le jour où leurs secrets seraient pénétrés, ils changeraient le système.

Nous sommes donc bien et dûment avertis. A moins de se faire admettre dans la sacro-sainte congrégation, il faut se résigner à ne rien démêler dans les oracles versifiés que l’école de Floupette éjacule. C’est un langage hiératique fait pour les prêtres. Le commun des lecteurs le doit accepter humblement comme articles de foi, superbes mais indéchiffrables. S’il en était autrement, ce ne serait plus du symbolisme ésotérique : l’école serait détruite! Or, rien ne serait plus fâcheux que la destruction de l’école.

Elle nous donne, en effet, de bons moments et, s’il ne s’agissait que de rire, il ne faudrait pas nous plaindre. Mais il s’agit aussi de l’art d’écrire, et sans prétendre corriger personne, spécialement les aliénés de la littérature, on peut, vis-à-vis de soi-même, rechercher si ce mouvement insolite mérite des égards, d’autant plus qu’il y a toujours des floppées de jeunes singes en quête d’un enrôlement, qui volontiers s’engagent dans le bataillon des excentriques, à moins que la risée générale ne les en dégoûte, A ce titre, quelques réflexions sur les faits et gestes de ceux qui trouvent qu’il y a trop longtemps que l’on porte la tête au-dessus des deux épaules et qu’il faut tâcher de la porter sous le bras, ne nous paraissent pas sans opportunité. Le faire autrement

que les autres , manie qui procède de cette haute qualité : le désir detre original, mais qui en est la perversion quand on l’allonge au point quelle n’a plus ni consistance ni appui, sévit actuellement chez quelques-uns avec la force d’une folie endémique et menace de donner à ce jeune monde littéraire la danse de Saint-Gui.

Précisons davantage pour ne laisser aucune équivoque sur les caractères du symbolisme ésotérique et mettre dans tout leur relief ses étrangetés. Prenons un exemple dans les Déliquescences. C’est une parodie, mais dans les originaux mêmes nous n’aurions aucune peine à trouver mieux ; nous l’avons démontré précédemment, en citant deux morceaux, l’un de Bleu coton-Verlaine, l’autre d’Arsenal- Mallarmé. Mais mieux vaut, nous semble-t-il, procéder in anima vili. L’épreuve n’en sera que plus générale en restant aussi concluante.

Reprenons la fameuse pièce des Tœnias . Si c’est du symbolisme ésotérique, elle aura deux sens, l’un pour les profanes, l’autre pour les initiés. Elle aura même, d'après la doctrine la plus perfectionnée, un troisième sens, intermédiaire, pour une catégorie moins bête que le vulgaire, mais pas aussi raffinée que les initiés. Ceci c'est le fin des fins, disait Adoré Floupette, en clignant de l'œil. Il faut même que le sens secret soit obscène, par imitation sans doute des mystères antiques où se passaient, en ce

genre, des choses soignées, on le sait. Quand on prend un modèle, on ne saurait lui être trop fidèle.

Ceci posé, relisons :

Les tœnias Que tu nias

Traîtreusement s’en sont allés.

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

Pendant la nuit Mes longs ennuis

Brillent ainsi qu’un flambeau clair.

De cette perte Mon âme est verte C’est moi qui suis le solitaire.

Imaginez la Pythie de Delphes ou l’oracle d’Endor, dont nous parlions à l’occasion de l’admirable pièce symbolique de Victor Hugo, vaticinant en ces termes. Les auditeurs devaient se dire : « Attention. Ne nous attachons pas au sens rigoureux. S’il fallait juger d’après le langage vulgaire, cela ne voudrait rien dire ou serait seulement comique. Mais ce n’est pas cela du tout. Il y a quelque chose là-dessous. Le tout est de le dénicher. « — Et on se livrait alors à des interprétations multiples. On se mettait l’esprit à la torture. On tournait et on retournait les mots et les phrases jusqu’au moment où l’on aboutissait à quelque chose de raisonnable. Alors on s’écriait : Ça y est ! Et l’on agissait en conséquence.

C'est ce qu’il faut faire avec la poésie symbolique ésotérique. Cela devient même amusant après quelques essais et rappelle le jeu : Cherchez le Bulgare. Les amateurs de logogriphes peuvent remplacer avantageusement par cet exercice celui des devinettes offertes à la perspicacité des lecteurs des petits journaux. On pourrait même donner des primes.

Ainsi, supposez que, pour les initiés, les tœnias ne soient pas l’intéressante annélide que l’on ne connaît que trop, hélas ! mais le ver rongeur de la rime qui tourmente intérieurement le poète. Le voici, qui ne lui laisse pas de repos ; il en sent les morsures et il s’en plaint à un collègue qui, peu crédule sur les vocations poétiques, s’en moque. Le défaut d’encouragement tarit l’inspiration du néophyte. Devenu stérile, il s’adresse avec amertume à celui qui l’a méconnu, en ces vers désormais limpides comme eau de roche :

Les tœnias Que tu nias

Traîtreusement s’en sont allés.

Et comme il se désole de son impuissance et que ses cris de détresse éveillent la compassion, il exprime ces incidents en disant :

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

Pendant la nuit Mes longs ennuis

Brillent ainsi qu’un flambeau clair.

De cette perte Mon âme est verte C’est moi qui suis le solitaire.

Hein! Qu’en dites-vous? Que parle-t-on d’obscurité? Il a suffi de deux mots d’explication pour dissiper les brouillards. Prodige du symbolisme ! Entendons-nous sur le mot Tœnias , et le reste se lit comme un papier de musique. '

Mais ce n’est pas tout. Ceci est bon pour la moyenne, pour les journalistes comme dit Floupette. Descendons plus profond. Venons-en au troisième sens, celui qui doit être contraire aux lois de la pudeur. Imaginez que tœnias signifie ces dames, vous savez ces dames, les pieuvres. Le symboliste ésotérique les aimait et les fréquentait, leur trouvant des charmes savants. Son ami l’en blâme et conteste leurs mérites. Furieuses, elles s’en vont en emportant indélicatement quelques souvenirs. Le poète se lamente et fait retentir les airs de ses gémissements ce qui éveille les voisins et les met aux fenêtres.

Les tœnias Que tu nias

Traîtreusement s’en sont allés.

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

La solitude à laquelle il est maintenant livré le tient éveillé.

Pendant la nuit Mes longs ennuis

Brillent ainsi qu’un flambeau clair.

Ces insomnies ont des conséquences que ne démentirait pas Chariot, l'intéressant jeune homme qui s’amuse. Le poète exprime ce désolant dénouement et son avilissement en ces vers précis :

De cette perte Mon âme est verte C’est moi qui suis le solitaire.

N'est-ce pas merveilleux?

Eh bien, ces merveilles c’est le symbolisme ésotérique qui les réalise. Et on ne lui en serait pas reconnaissant ?

Nous sommes loin, on le voit, du symbolisme des grands poètes, de celui qui attache à une œuvre le don précieux de la durée, de celui qui donne ce caractère de mystère tragique et grandiose éveillant dans l'âme la terreur de l’inconnu et le désir de le pénétrer. Il ne s’agit plus de prophètes parlant en termes fatidiques, mais de petits malins s'entendant entre eux grâce à un code de niaiseries. Nous le disions, le point de départ de cet avortement pitoyable a été sans doute la séduction du symbolisme d’épopée que Victor Hugo a si puis-

samment réalisé, que Leconte de Lisle continue Ma* la difficulté de le réaliser est énorme, et les enques, inaptes à y réussir, ont tourné court dans 1 étrange et ridicule tourbillon où ils exécutent eurs évolutions de mouches. Comme pour toutes les autres maladies littéraires que nous avons décrites, le point de départ était normal, mais une déviation s’est faite et l’infirmité a paru. Comme pour toutes les autres maladies, on ne peut dire que leurs efforts ont été complètement inuffies : ils on ramene 1 attention sur ce genre qui fut si souvent condamne parce qu’il paraît ténébreux, et l’exagération de leur obscurité aura peut-être rendu à une partie des poésies du grand créateur des Quatre ents de l Esprit l’admiration qu’on leur marchan-

comm! n°US °ntr Ué’ en effet’ à ne exiger

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de 1 idee et la précision absolue de la forme.

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