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LES BIEN-PORTANTS

Décadents, Incohérents, Verbolâtres, Esotériques! Déliquescents de tout poil, rentrez à l’hôpital. Nous vous avons suffisamment auscultés. Vous n’êtes pas les seuls malades de l’art. Que d’autres complètent cette pathologie.

Et les voilà qui s’en vont, inconscients de leur mal, fort joyeux de leur sort, en chantonnant. Prêtons l’oreille : cela semble drôle. Ils se moquent de notre clinique. Ils fredonnent un sonnet fameux d’Arthur Rimbaud, un des leurs jadis, traité de renégat depuis qu’il est guéri, Y Oraison du Soir :

Je vis assis tel qu’un ange aux mains d’un barbier,

Empoignant une chope aux fortes cannelures,

L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,

Mille rêves en moi font de douces brûlures;

Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier Qu’ensanglante l’or jaune et sombre des coulures.

Puis quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,

Je me tourne ayant bu trente ou quarante chopes,

Et me recueille pour lâcher l’âcre besoin.

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,

Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin,

Avec l’assentiment des grands héliotropes.

Oui, c’est la célèbre Oraison du Soir. Verlaine, dans sa brochurette les Poètes maudits , la cite comme un chef-d’œuvre à se mettre à genoux devant!!

Le chœur des Déliquescents s’éloigne. Il s’interrompt. Mais il reprend. Qu’est-ce encore? Un pantoun à la mode malaise, emprunté au plus récent recueil du même Verlaine, Jadis et Naguère :

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.

Monsieur le Curé n’aime pas les os.

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule.

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux.

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule.

On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.

Vivent le muguet et la campanule !

Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux.

Trois petits pâtés, un point et virgule ;

On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.

Vivent le muguet et la campanule.

Trois petits pâtés, un point et virgule;

Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.

La libellule crie emmi les roseaux,

Monsieur le Curé, ma chemise brûle.

Les derniers vers nous arrivent à peine distincts. Ils s’éloignent, s’éloignent, s’éloignent. Leur chant meurt. Ils sont rentrés. Qu’on ferme la porte.

Et maintenant demandons-nous si la santé, la belle santé, ne serait point, par aventure, la meilleure auxiliaire de l’Art?

Jamais! s’écrie Adoré Floupette, le gros garçon qui, on le sait, avait toutes les peines du monde à se mal porter. Et il n’est pas le seul à pousser ce cri de défi. Dernièrement, chéz nous, on risquait cet aphorisme : Pour être bon poète, il faut être malade.

Aussitôt tous les éclopés, les infirmes et les asthmatiques de la littérature se sont rengorgés.

Allons donc! Que les impuissants et les petits crevés nous lâchent leurs rimes comme des régurgitations après les repas quand l’estomac est trop faible, soit. Mais gober cette mystification, nous n’en sommes pas là.

Être bien portant de corps et d’esprit, est une des plus grandes forces de l’artiste, n’est-ce pas Hugo, n’est-ce pas Wagner, n’est-ce pas Rubens?

La question n’est pas de savoir si, quoique malades, des artistes ont fait de belles choses, mais ce qu’ils eussent fait étant bien portants.

Ne confondons pas, au surplus, la santé avec le bonheur. Certes la meilleure condition pour exprimer les mouvements de l’âme est de les avoir ressentis, et quand l’infortune secoue, mord, déchire un

grand artiste, il répond par des cris sublimes. Mais l’homme bien portant, tout autant et même plus que le malade, subit les passions et, s’il est poète, en chante les souffrances ou les délices.

Ce qu’il faut proscrire, en tant qu’on en voudrait faire la règle et l’exemple, ce sont les affections morbides qui détraquent l’intelligence, la jettent dans les excentricités, ne lui font plus trouver supportables que le bizarre et entraînent l’écrivain à ne s’occuper que d’une littérature d’exception, décrivant des faits d’exception, une littérature de monstruosités et de phénomènes, bonne en passant, mais exaspérante et écœurante quand on en veut faire le plat d’anguilles de tous les jours.

Que les malheureux qu’une santé compromise et un intellect dévoyé induisent à décrire leurs sensations insolites, donnent l’analyse de leurs rêvasseries, nul ne s’en plaindra. Le fait sera curieux et la poésie parfois intéressante. On doit à ces alités quelques nouveautés précieuses, dont on peut leur dire, comme l’a fait l’un d’eux apparemment pendant une insomnie :

En route, mauvaise troupe !

Partez, mes enfants perdus !

Ces loisirs vous étaient dus :

La chimère tend sa croupe.

Partez, grimpez sur son dos,

Comme essaime un vol de rêves D’un malade dans les brèves Fleurs vagues de ses rideaux.

Ma main vous bénit, petites Mouches de mes soleils noirs Et de mes nuits blanches. Vite,

Partez, petits désespoirs.

Petits espoirs, douleurs, joies.

Que dès hier renia

Mon cœur quêtant d’autres proies

Allez, ÆGRI SOMNIA.

Ægri somnia ! Oui, voilà le mot. Ces hantises de fiévreux ne les repoussons pas quand même; les malades, que diable, ont le droit de faire des vers, et de dire en vers ce qui se passe dans leurs cerveaux troublés. Nous ne leur faussons compagnie que lorsqu’ils nous convient à devenir tous malades comme eux et lorsqu’ils clament que leur poésie, qui appelle le médecin et l’apothicaire, est la seule admissible. « Il faut être pervers! s’écriait Floupette. Soyons pervers. Promets-moi, Tapora, que tu seras pervers. ?»

Ah! que non, que non. Nous lisons vos vers, mais si nous sommes bien portants, nous entendons rester en état de santé, et si nous sommes poètes, écrire en poètes bien portants, comme vousmêmes l’avez fait souvent.

Ces groupes de maladifs, décadents larmoyeurs, incohérents nébuleux, verbolâtres néologistes, symbolistes ésotériques, ont eu des analogues à d’autres époques, et le discrédit, souvent compliqué de ridicule, dans lequel ces excentriques ont chaviré,

devrait valoir avertissement. Qui ne se souvient des poètes du désespoir :

Adieu, trop inféconde terre,

Fléaux humains, soleil glacé.

Comme un fantôme solitaire Inaperçu, j’aurai passé !

Et ainsi de suite. On en a eu par milliers de ces strophes. Les poètes de cette école aspiraient au rôle de beaux ténébreux. Sont-ils assez finis! Les pervers farouches, les ultimes décadents de ce temps-ci jouent la même parade et culbuteront dans le même bourbier. En vain se réclament-ils de Baudelaire, et ultérieurement d’Edgard Poë, avec des regards de côté vers le Jean Floréas des Esseintes de J. -K. Huysmans. Cette sempiternelle invocation de la même descendance et des mêmes recommandations, passée à l’état de locution agaçante, est devenue un de leurs plus visibles travers, et les décalques qui en dérivent ne sont plus pris au sérieux que par les niais. Baudelaire et Poë ont assez fait dans leur genre pour que le pastichage de ces grands hommes par une nuée de myrmidons soit tout à fait superfétatoire.

Les esprits bien portants n’ont pas besoin de ces rubriques et de cet emberlifîcotage. De tout temps ils ont eu des maximes fort simples, difficiles, il est vrai, à suivre quand on n’est qu’un médiocre.

Avant tout ils veulent être eux-mêmes et se gar-

dent avec opiniâtreté des imitations qui empestent la littérature. Ils savent admirer ceux qui les ont précédés, Baudelaire tout comme un autre, mais se révoltent à l’idée de recommencer ce que ceux-ci ont fait. La personnalité est leur mot d’ordre suprême, et, pour l’atteindre, ils sacrifient tout. Ils passent à travers les littératures antérieures, mais seulement pour développer leurs facultés originales, regardant les œuvres non pas comme des modèles (fâcheuse expression d’un enseignement fondé tout entier sur l’imitation), mais comme des excitations destinées à augmenter leurs aptitudes propres.

Mais, dira-t-on, ne vouloir que des artistes originaux, c’est en réduire singulièrement le nombre ; partout on voit les nouveaux- venus suivre les maîtres et se réclamer d’eux. — C’est précisément cette odieuse répétition des belles choses par les médiocres qui doit être réprouvée sans merci et dont il faudrait purger les arts. Elle est inutile et misérable. Tous ceux qui s’y livrent disparaîtraient, qu’il faudrait s’en réjouir. C’est aujourd’hui une calamité. Pasticher consciemment ou inconsciemment est la pratique presque universelle. C’est le vice abominable qui déshonore la littérature, la peinture, la sculpture, la musique. Il suffit qu’un grand homme ait surgi pour que la légion des impuissants se jette sur son œuvre, et se le partage comme les Ménades firent des membres pantelants d’Orphée. L’artiste

bien portant se refuse à cette bassesse. 11 ne veut pas d’un art d’emprunt. Il ne veut pas n’être qu’une ombre chinoise.

Il sait aussi que son devoir principal est d’exprimer les actions et les sentiments généraux et non pas les raretés psychologiques. Les vraies grandes œuvres ont de tout temps été celles dans lesquelles la plupart des hommes ont reconnu leurs ioies, leurs douleurs, leurs passions. L’art est surtout destiné à révéler avec plus de clarté et de force le secret de leur existence, à les réjouir, à les soutenir, à exciter en eux les émotions qui les rendront plus fiers, plus heureux, plus libres, ou bien encore, comme l’écrivait Asselineau, à réaliser pour nous la vie complémentaire du rêve, du souvenir, de l’espérance, du désir; à donner un corps à ce qu’il y a d’insaisissable dans nos pensées et de secret dans le mouvement de nos âmes; à nous consoler ou à nous châtier par l’expression de l’idéal ou par le spectacle de nos vices; l’âme du poète est nécessairement une âme collective, une corde sensible et toujours tendue que font vibrer les douleurs et les passions de ses semblables. Quel intérêt, si ce n’est celui d’une curiosité passagère, s’attache à la description des complications psychiques d’un petit groupe de néo-bohêmes qui, par une étrange illusion, s’imaginent que tous leurs contemporains sont dans l’état d’hallucination qui les désarticule? Il y

a autre chose à faire que de narrer sur tous les rythmes ces cas pathologiques rares. La société moderne évolue rapidement vers des destinées nouvelles et l’ensemble de cette transformation domine, entraîne, étouffe les détails auxquels se cramponnent les petits bonshommes dont les piaulements font dans la littérature un si joli tapage.

Ce ne sont point là les vrais jeunes, ceux à qui Zola disait dans son admirable Lettre à la Jeunesse : « Si nous voulons que demain nous appartienne, il faut que nous soyons des hommes nouveaux, marchant à l’avenir par la méthode, par la logique, par l’étude et la possession du réel. Applaudir une rhétorique, s’enthousiasmer pour l’idéal, ce ne sont là que de belles émotions nerveuses. Aujourd’hui nous avons besoin de la virilité du vrai. »

Justes et puissantes paroles. Elles résument bien l’évangile de l’écrivain bien portant, résolu à avoir une influence sur son temps et faisant bon marché des simples amusettes. Certes, nous ne saurions assez le dire, il faut se garder de faire chorus au hasard avec ceux qui, aveuglément conspuent toute tentative nouvelle. « Le public, a dit avec raison Edmond de Goncourt, n’entend et ne reconnaît à la longue que ceux qui l’ont scandalisé tout d’abord, les apporteurs de neuf, les révolutionnaires du livre et du tableau, les messieurs, enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et univer-

sels des choses du monde, osent contrarier l’immutabilité paresseuse de ses opinions toutes faites. » Nous-même avons écrit ailleurs qu’il faut être très attentif à un livre qu’on ne lit pas, plein de respect pour une pièce sifflée, plein d’égards pour un tableau refusé. Mais ce que nous n’admettronsjamais comme œuvre artistique sérieuse, ce sont les mouvements vrais à l’origine qui dégénèrent en manies, la transformation en décadence générale des doutes douloureux de notre époque de transition, l’amincissement jusqu’à l’incohérence des sensations vagues de nos âmes, la culture jusqu’à l’incompréhensible des nouveautés dans les mots, le symbolisme dans la langue devenant une énigme pour tous autres que les initiés. Et surtout la prétention de réduire l’art poétique à l’expression des maladies mentales dont sont affligés quelques excentriques.

Et pourtant nous ne saurions, sans injustice, parlant des Bien-Portants, ne pas les ranger parmi ces derniers pour certains moments de leur vie artistique. Ce ne sont pas des malades chroniques, mais intermittents, sujets à des accès plus ou moins violents, plus ou moins fréquents. Il y a dans leurs œuvres de si remarquables choses, à côté des insanités, que souventes fois nous avons entendu poser, en ce qui les concerne, la question de savoir s’ils n’avaient pas, les jours de leurs bizarreries, le parti-pris de se moquer de la critique. Peut-être,

mais c’est leur secret. Peu importe. La critique y va bon jeu, bon argent et a le droit de traiter ceux qui jouent les fous avec elle comme s’ils étaient fous véritablement.

Il s’agit donc d’une démence avec intervalles lucides. Parlons des intervalles lucides.

On se trouve alors devant des œuvres, non seulement bonnes d’après la commune mesure poétique, mais parfois d’une originalité puissante. Quelques exemples que nous donnerons tantôt le démontreront avec évidence. A ce point de vue les Déliquescents marquent une étape que l’histoire littéraire de notre temps ne peut dédaigner, que nous particulièrement, qui mettons la personnalité au dessus de toutes les autres qualités artistiques, aurions mauvaise grâce à ne pas signaler avec insistance. Dans la façon de voir les choses, de pénétrer les sentiments, dans la recherche et la peinture des images, cette caractéristique de la poésie contemporaine, ils ont eu des inspirations et des audaces étonnantes. Quand ils ne les forcent pas jusqu’à tomber dans l’incompréhensible ou l’informe, on ressent, à la lecture de leurs vers, une vive sensation de nouveauté séduisante qui explique le fanatisme de leurs partisans et que nous n’hésitons pas à louer comme un phénomène curieux et fécond. Ils ont risqué des au delà qui sont des conquêtes de terres inconnues. L’art en est enrichi et ne perdra plus cet accroisse-

sement de territoire. Ils ne se sont pas bornés à faire sur les champs que Ton possédait de la culture intensive, augmentant le produit des anciens labours; ils ont défriché des champs que nul n’avait cultivés. Il faut ne pas leur marchander l’éloge que méritent ces travaux accomplis dans leurs jours de belle santé, et si, brûlés par la fièvre de ces efforts, ils ont souvent divagué, il ne faut pas, confondant leurs exploits avec leurs folies, les conspuer indifféremment pour toutes leurs œuvres. Non. 11 faut seulement en dire assez des dernières pour dégoûter les homuncules qui frétillent dans le sillage des poètes, se nourrissent de leur substance, et, avec leur bêtise de pasticheurs, déglutissent avidement les éléments impurs.

A propos des Incohérents et de leurs nébulosités, nous avons fait remarquer le charme des vers qui, non seulement décrivent les impressions vagues de la terre et des âmes, mais dans la phrase même et les mots donnent un à-peu-près qui s’arrête juste à la délicate limite après laquelle l’obscurité, le confus apparaissent. Certes un rien amène le trouble qui détruit le cristallin à travers lequel l’image glisse, diffuse mais visible pourtant dans ses vagues et doux contours. Il faut une habileté de fée pour ne point passer du translucide à l’opaque. Ce miracle de charmeur est toutefois possible et ceux qui font réalisé sont des novateurs dignes d’être remarqués. Nous

trompons-nous quand nous disons que ce fut le cas pour Stéphane Mallarmé dans la pièce qu’on va lire? N’est-elle pas vague et veloutée comme un pastel? N’est-ce pas un rêve baigné dans une molle incertitude, où l’on se retrouve néanmoins mais comme en des sentiers sur lesquels plane encore la brume matinière ? Rien de la sèche netteté des chemins bien tracés, rigides, allant droit jusqu’à 1 horizon.

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs,

Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots, glissant sur l’azur des corolles.

— C’était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie aimant à me martyriser S’enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire laisse La cueillaison dun rêve au cœur qui l’a cueilli.

J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli,

Quand, avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m’es en riant apparue.

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

Oh! que c’est caressant et tendre. Indécis et contestable dans certaines images, assurément, mais, c’est là le charme et l’originalité de ce genre spécial : ne pas tout dire, dire approximativement aussi, murmurer, esquisser, ensourdiner tout, donner à

l’âme une sensation exquise de demi-réveil, faire

quelle se cherche, qu’elle tâtonne, mais sans humeur, parce qu’elle se ressaisit dans ce nuage léger et plein de senteurs exquises.

Voici de Paul Verlaine maintenant. C’est le même procédé en demi-teintes. Il s’agit d’exprimer l’épuisement et l'incurable lassitude des hautes classes à la fin de l’empire romain. Le poète ne veut pas décrire en termes précis le lugubre phénomène historique. Il veut que la fatigue des phrases accompagne la fatigue des hommes. Il a confiance que l’effet sera plus puissant, que tout au moins il sera neuf. Il éprouve un invincible dégoût à répéter ces choses dans le style usuel qui lui semble déclamatoire et usé. Pour lui il y a une harmonie entre le faire de l’œuvre et son sujet. Pour dire des choses lassées, il veut des tournures lassées, il veut des expressions lassées, il veut une voix lassée, des à-peu-près, des entrecoupements, des pensées qui commencent et meurent mal achevées. Il s’agit d’une civilisation qui se traîne avec des lenteurs d’agonie, il va se traîner dans son langage. Lisez, d’une voix de malade, le sonnet que voici, et dites si l’effet cherché n’est pas obtenu avec une intensité singulière :

Je suis l’Empire à la fin de la décadence Qui regarde passer les grands Barbares blancs, En composant des acrostiches indolents D'un style d’or où la langueur du soleil danse.

L’âme seulette a mal au cœur d’un ennui dense.

Là-bas on dit qu’il est de longs combats sanglants.

O n’y pouvoir, étant si faible aux vœux si lents,

O n’y vouloir fleurir un peu cette existence !

O n’y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu !

Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu fini de rire ?

Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !

Seul, un poème un peu niais qu’on jette au feu,

Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige,

Seul, un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige !

A notre avis, on ne saurait, de façon plus pathétique, décrire avec plus de vérité un sujet aussi navrant. Et c’est fait en quelques traits mous, en quelques images floconneuses, mais d’une pénétration poignante, qui s’enfoncent, s’enfoncent millimètre par millimètre. Qu’on lise ces vers, non plus avec langueur, mais du ton oratoire accoutumé, et le charme est rompu, la fleur étrange referme ses pétales, il ne reste plus qu’un bouton bulbeux, terne, difforme, sur lequel la critique banale peut exercer sa plaisanterie.

D’Arthur Rimbaud nous avons cité Y Oraison du soir. Si on ne l’avait pas signalée comme un chefd’œuvre, si on l’avait laissée ce qu’elle était d’après nous : une boutade de collégien (son auteur était en seconde quand il la fit), nous n’y aurions rien trouvé à redire. Voici, par contre, une pièce de la plus intense originalité, les Assis : jamais le don de l’image exacte dans son excentricité ne s’est,

croyons-nous, révélée à un plus haut degré. Les formules, les conventions sont directement heurtées. Celui qui aime à retrouver dans ce qu’il lit les vieux refrains et les vieilles règles est horripilé. Mais ce n’est pas dans ce sentiment qu’il faut aborder les innovations. N’en sommes-nous pas la plupart à subir ce phénomène psychique qu’indiquait un compositeur à l’occasion de Wagner? « C’est drôle, je ne puis souffrir cette musique et pourtant elle me dégoûte des autres. » Nous avons besoin de nouveau, et quand on nous le présente, nous protestons. Ces impressions contradictoires enseignent qu’il nous faut y regarder de très près quand, au premier contact, nous subissons un choc. Qu’on examine donc avec patience la pièce suivante ; qu’on y revienne, qu’on réfléchisse à ses étrangetés, non pas qu’elles soient obscures, mais elles sont si imprévues, et peu à peu, nous en sommes convaincu, la brutale beauté de ces vers, l’âpreté du tableau se divulguera et imposera l’admiration. Ces Assis , ce sont les vieux gratte-papier, les vieux employés de bureaux, les fonctionnaires assis. Mauvais sujet pour des vers. Allons donc ! Voyez ce qu’en tire un poète original et téméraire :

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues

Vertes, leurs doigts boulus crispés à leur fémur,

Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

Comme les floraisons lépreuses des vieux murs,

Ils ont greffé dans des amours épileptiques Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques S’entrelacent pour les matins et pour les soirs.

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, Sentant les soleils vifs percaliser leurs peaux,

Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges,

Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.

Et les sièges leur ont des Bontés ; culottée De brun, la paille cède aux angles de leurs reins.

L'âme des vieux soleils s’allume, emmaillotée,

Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les assis, genoux aux dents, verts pianistes.

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, S’écoutent clapoter des barcarolles tristes.

Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage.

Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés,

Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !

Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors, Et leurs boutons d’habit sont des prunelles chauves Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors.

Puis ils ont une main invisible qui tue ;

Au retour, leur regard filtre ce venin noir Qui charge l’œil souffranc de la chienne battue,

Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings crispés dans des manchettes sales,

Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever,

Et de l’aurore au soir des grappes d’amygdales Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,

Ils rêvent, sur leurs bras, de sièges fécondés,

De vrais petits amours de chaises en lisières Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés.

Des fleurs d’encre, crachant des pollens en virgules,

Les bercent le long des calices accroupis.

Tels qu’au pli des glaïeuls le vol des libellules,

— Et leur membre s’agace à des barbes d’épis !

Ainsi écrivait un tout jeune homme, un étudiant. C’était de l’outrance, mais quel entrain, quelle ironie terrible. La dose du corrosif liquide était çà et là trop forte, oui. L’accès pointait, la santé chancelait. Mais l’énergie du tempérament était formidable. Et à qui ressemblait cette tumultueuse nature? Ce n’était plus la farce de Y Oraison du soir , c’était l’originalité dans une franchise violente et insolente, qu’il suffisait de contenir.

Cette même exubérance caractérise un poème de Tristan Corbière, la Fin , sorte de réponse brutale à la belle élégie de Victor Hugo qui commence par ces vers célèbres :

Oh! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis.

Corbière, marin lui-même, ne s’accommode pas du sentimentalisme avec lequel le grand poète pleure la fin tragique dans un naufrage, et, reprenant le thème sur un rythme barbare et brutal, il

répond par cette rude, dédaigneuse et superbe apostrophe :

Eh bien, tous ces marins, matelots, capitaines,

Dans leur grand Océan à jamais engloutis,

Partis insoucieux pour leurs courses lointaines,

Sont morts — absolument comme ils étaient partis.

Allons ! c’est leur métier; ils sont morts dans leurs bottes !

Leur boujaron au cœur, tout vifs dans leurs capottes.

— Morts... Merci : la Camarde a pas le pied marin ;

Qu’elle couche avec vous; c’est votre bonne-femme...

— Eux, allons donc : Entiers ! enlevés par la lame !

Ou perdus dans un grain...

Un grain... est-ce la mort ça? la basse voilure Battant à travers l’eau ! — Ça se dit encombrer ...

Un coup de mer plombé, puis la haute mâture Fouettant les flots ras — et ça se dit sombrer.

— Sombrer — Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle Et pas grand chose à bord, sous la lourde rafale...

Pas grand'chose devant le grand sourire amer Du matelot qui lutte. — Allons donc, de la place !...

Vieux fantôme éventé, la Mort change de place :

La Mer !...

Noyés?... Eh ! allons donc ! Les noyés sont d’eau douce.

— Coulés ! corps et biens ! Et, jusqu’au petit mousse,

Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !

A l’écume crachant une chique râlée.

Buvant sans haut-le-cœur la grand- tasse salée.

— Comme ils ont bu leur boujaron. —

— Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière : Eux ils vont au requin ! L’âme d'un matelot.

Au lieu de suinter dans vos pommes de terre, Respire à chaque flot.

— Voyez à l’horizon se soulever la houle :

On dirait le ventre amoureux

D’une fille de joie en rut, à moitié soûle...

Ils sont là ! — la houle a du creux. —

— Ecoutez, écoutez la tourmente qui beugle !...

C'est leur anniversaire. — Il revient bien souvent. —

O poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle :

— Eux : le De profundis que leur corne le vent.

Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !...

Qu’ils roulent verts et nus.

Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges...

— Laissez-les donc rouler, terriers parvenus !

Qui donc ne se sentira pas emporté par cette mâle clameur, retentissante comme l’ouragan? Qui n’y verra l’inspiration d’une grande âme? Et quant à l’originalité, elle est indiscutable, comme dans les pièces que nous avons reproduites plus haut. Ce n’est pas à leur propos qu’il faut se demander s’ils imitent Baudelaire, l’éternel. Rien, dans leurs vers, n’y fait penser. Ils sont eux-mêmes, et c’est assez, c’est tout.

Ah! oui, tout cela fut fait en des heures de belle santé ! Pourquoi faut-il qu’autour de ces œuvres si dignes d’être louées s’étale le ridicule remplissage que nous avons condamné? Le mélange est inexplicable et, bizarre circonstance, dans ses Poètes maudits, Verlaine, qui signale ces pièces, met au même plan et admire autant les autres. Encore au fois, ne se moque-t-on pas des pauvres critiques?

Nous n’avons pas voulu terminer ces études sur des

questions si neuves et si intéressantes sans ces considérations, qui, après le blâme souvent rigoureux, met la louange méritée et essaie de marquer la place à laquelle les Déliquescents, malgré leurs folies des mauvais jours, ont droit dans l’évolution littéraire contemporaine. Leur oeuvre est zébré d’ombre et de lumière.

Car il faut s’accoutumer à une critique qui, se refusant à condamner en bloc, examine une à une les productions artistiques et, voyant en l’écrivain l’homme du droit romain qui plures sustinet personas , fait la ventilation de ses écrits. Des maladies littéraires régnent; mais, comme dans les maladies médicales, elles surgissent, disparaissent, reviennent, sont passagères ou chroniques, endémiques ou épidémiques. Nous en avons décrit quelques-unes. A d’autres de compléter. Quant au remède, il est dans leur étude même.

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