‹ Pro arteChapitre 19 sur 39 · BELGE · texte numérisé non relu

BELGE

E qu’on nomme chez nous le jeune mouvement

littéraire a décidément eu la bonne fortune de

remuer l’opinion dans toutes les cases de son échiquier. Ce ne sont plus seulement les recrues qui ont fait tapage, attirant sur elles l’attention par des procédés sentant parfois trop la réclame et visant à violenter l’attention. Ce ne sont plus seulement les Bonshommes Jadis qui, après avoir juré qu’ils feraient semblant de ne rien entendre, se sont mis en branle autant que l’ont permis leurs vieilles jambes, exhalant sur tous les rythmes leurs plaintes entremêlées de tousseries, aidés dans leur croisade im-

puissante par les jeunes eunuques qui ont vendu leur virilité pour le plat de lentilles des faveurs de pacotille. Même les indifférents se sont éveillés et ont pris parti pour ou contre, pour surtout, car, il n'y a pas à le méconnaître, pendant un certain temps l'escadrille des jeunes a eu le vent en poupe, et voguant triomphalement vers le succès, a laissé crier derrière elle, sur la rive, la cohue des éclopés et des asthmatiques.

L'heure est arrivée où devant ce phénomène de nouveaux venus conquérant en quelques mois l'attention du public, malgré leur jeunesse qui se dégage à peine de l'adolescence, et gagnant des batailles comme les généraux imberbes de la République, on est entraîné à rechercher s’il s'agit d'un accident, d'une sorte de fantaisie, d'un engouement de la mode, bien plus que d'un fait social. Ou bien si cette explosion retentissante, remplissant de son bruit et de son éclat notre horizon restreint, n’est pas la résultante d’une évolution historique, prenant son point de départ à l’époque où la patrie devint indépendante, et destinée à continuer son efflorescence jusqu'à l'épanouissement complet de notre littérature. Et, dès que cette vue plus large s'entr'ouvre, on se demande aussi sous quelles formes inattendues ce drame artistique va se poursuivre, de quels rôles il va occuper la scène, quelles œuvres il va accomplir, quelle est sa mission dans notre existence belge ?

Envisagé avec ces proportions, ce curieux épisode apparaît comme étant bien autre chose qu’une folle irruption de jeunes écervelés, sortant brusquement de leurs chambrettes d'étudiants, brandissant des livres bizarres, et déclamant des vers batailleurs et hardis. Il devient ridicule d'en parler comme d’une émeute de bacheliers ou d'un tumulte d'écoliers, auxquels le groupe des myopes voudrait le rapetisser. Est-ce que ce bruit dont ceux-ci parlent comme le sourd aux oreilles de qui partait un coup de canon et qui, croyant à un simple éternuement, s'écria : Dieu vous bénisse ! ne serait pas un événement mal compris des contemporains, mais, en réalité, clôturant une des phases de notre passé littéraire et ouvrant à deux battants la porte d’une période nouvelle ?

A notre avis, oui. La conjoncture à laquelle nous assistons a ce caractère et cette importance dont la grandeur échappe même à ceux qui en sont les acteurs les plus turbulents et les moins réservés dans leur présomption . 1 1s croient conduire le phénomène : en réalité, ils le subissent. Les lois invisibles qui les ont fait marcher les poussent maintenant en avant avec une irrésistible et brutale inconscience. Leur succès est fait, moins de leurs efforts et de leurs audaces propres, que de la complicité mystérieuse du hasard. Ils sont venus au temps opportun, et les coquilles sous lesquelles ces jeunes aiglons

étaient en couvaison se sont brisées plutôt d ellesmêmes que sous leur coup de bec. Il faut se résoudre à admettre et à subir ce qu’il y a de fatal dans ces forces sociales, qui agissent à la façon des forces de la nature, et ce qu’il y a surtout en elles d’ingouvernable pour ce qu’on nomme les têtes pensantes et les têtes politiques, s’imaginant plaisamment que c’est d’elles qu’il dépend d’accélérer ou de réfréner le progrès.

Quand on a été mêlé au mouvement artistique depuis nombre d’années, et qu’à l’expérience personnelle on peut ajouter tout ce qu’apprennent les souvenirs des contemporains qui remontent jusque 1830, il n’est pas difficile de saisir et d’exposer l’allure générale de ce développement, logique comme un cycle historique, et, comme lui, marqué d’avance. Rien ne saurait être plus efficace pour étouffer les criailleries injurieuses des attardés résolus à s’arrêter au palier qu’ils n’ont atteint qu’en épuisant leur dernier souffle, pour encourager la génération naissante que le charivari de tant de haines et d’outrages pourrait faire hésiter, pour montrer à celle-ci la route qu’elle doit embouquer, comme le navire bien piloté fait du goulet d’un port, pour lui dévoiler enfin le but vers lequel il faut que visent tous les arcs bandés par les archers qui forment sa cohorte.

Il y a un demi-siècle la production littéraire n’existait pas en Belgique, au moins comme phénomène

d’ensemble pénétrant partout la nation et la couvrant de sa gaze légère et parfumée. On lisait, mais on n’écrivait pas. De ci, de là, dans quelque coin, pour quelques amis, un écrivain, un poète était entraîné par une vocation incompressible. Inconsciemment il sortait de son cerveau un livre, de ses lèvres des chants, mais ces œuvres tombaient dans le vide, et, après avoir un instant pris leur vol et retenti dans le silence, retombaient sur le sol comme des oiseaux frappés à port dès les premiers coups d’aile. Elle était rude et décourageante alors la vie littéraire, sans espoir et sans encouragement, dangereuse et discréditante pour qui s’y laissait aller, tenue pour une sorte de bohème mal famée, pour une occupation stérile et quasi-immorale, surtout quand elle prenait de libres allures, cherchant le fond, mais ayant pour la forme et ses impérissables beautés cette tendresse, cette faiblesse incurable de toutes les grandes âmes artistiques.

Aussi, sous l’impression de cet étouffement et de cette malveillance, vit-on la littérature, inquiète de se faire accepter et de se faire pardonner les vices originels qu’on lui prêtait, s’attacher au côté sérieux en accord avec le milieu bourgeois dans lequel elle tentait d’obtenir une place. La poésie disparut presque ou devint honteuse. Tout ce qui se croyait écrivain s’appliqua aux productions graves, aux travaux dits pratiques, et, avec des austérités de

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quakers, dédaigna la forme comme péché diabolique. Un flot pesant de livres indigestes commença à rouler lentement à travers la vie nationale, répandant l'ennui, forçant parfois l'attention, grâce au tambourinage d'une presse bonne camarade, s'étendant comme une couche de vase, promenant son labeur sans séduction. C'est l'époque antédiluvienne où l’on vit surgir des êtres bizarres, curiosités zoologiques destinées à disparaître, trop longtemps maîtres pour qu'ils n'aient pas cru à la perpétuité de leur race, gonflés, démesurés, disproportionnés, lourds et toujours menaçants, écrasant tout sur le passage de leurs membres mégalosauriques, prenant souvent pour des merveilles des plates déjections, fades d'odeur et de couleur.

Cependant, cette animalité de transition n’était pas inutile. Elle préparait l'avenir. De ces formes rudimentaires devaient sortir des espèces plus parfaites. Elles accoutumaient la nation au va-et-vient littéraire. Elles trituraient la matière, et le livre devenait peu à peu chose dont l'opinion s’occupait. Déjà de temps à autre, comme une belle fleur éclose sur les sédiments limoneux, une œuvre éclatait parfumée et brillante. Un écrivain de race nouvelle surgissait au milieu des monstres vieillots, se développait silencieux dans quelque retraite, échappant à la gigantesque patte des mastodontes, et, par un jour de beau soleil et d’espérance, se risquait à sortir en

plein air et à chanter. La tentative était prématurée et les voix formidables des habitants des marais couvraient l’hymne de leurs coassements.

Il y a vingt ans l’évolution en était là. Notre vieux monde littéraire déclinait. Les poussées d’éléments plus jeunes et plus agiles devenaient fréquentes. Dans la politique une transformation se faisait. Les têtes se dressaient pour aspirer les bouffées arrivant des sommets cachés dans l’avenir, chargées de senteurs excitantes. Ces sensations nouvelles trouvaient leur expression dans là littérature, car, lorsqu’on se reporte à cette aurore, c’est dans la presse et le pamphlet qu’on trouve les premières lueurs de l’art nouveau qui allait grandir et devait, de nos jours, s’épandre merveilleusement.

Ce qui le caractérisait, c’était le retour aux exigences artistiques de la forme. Le style, la couleur, l’accent, le rythme, l’harmonie, l’émotion reprenaient leur dignité royale et s’efforcaient d’orner les idées qui, depuis tant d’années, marchaient chauves et dépouillées, ou bien fagotées d’oripeaux. Et dès que cette tendance vers les beautés extérieures apparut, par une fécondité qui ne manque jamais à l’art, on vit, à côté des écrits politiques qui donnaient l’accord, renaître le roman et la poésie, ces deux manifestations brillantes qui réalisent la littérature dans ses formes les plus pures et les plus séduisantes.

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Dès ce moment le branle était donné et la pente qui devait mener aux régions fécondes fut rapidement descendue. La forme reprit le dessus, avec excès et une préoccupation maladive, comme, lorsque dans un corps une inflammation localise passagèrement l'activité sur un organe en y concentrant le sang outre mesure. Les jeunes d'aujourd'hui sont atteints de ce mal, qu'on peut appeler la fièvre du langage. La vie est soutirée aux régions profondes et, comme sous l’action de ventouses, vient faire à la surface des boursouflures. Il y a en cela une promesse et un péril. Un péril si cette manie persiste. Une promesse si elle n'est que la prise de possession complète de la forme, préparant le retour vers l'équilibre entre elle et le fond.

Le phénomène continue son évolution normale et nous y assistons. Pour les uns ce spectacle est un scandale, pour les autres c’est une joie. Les devanciers ont défriché le sol, sans en faire surgir des œuvres destinées à vivre. Ce fut leur mission et c'est leur honneur. Qu'ils s'en contentent, il est assez beau. Après eux sont venus les premiers laboureurs, faisant germer des moissons à demi infécondes, où la pensée seule se trouvait, indigeste et mal dégrossie. C’est maintenant le tour des jardiniers habiles, dessinant les parterres où éclosent les fleurs légères. Nous attendons ceux qui, unissant ces grâces aux sucs nourriciers, donneront enfin le véritable ali-

ment qu’il faut à nos âmes, celui où le dedans et le dehors s'uniront dans un harmonieux accord.

C'est cela qu'il faut favoriser. Vétérans qui avez été les précurseurs, conscrits qui réclamez de nouvelles conquêtes, ne vous invectivez plus. Vous, les anciens, acceptez votre retraite, vous, les jeunes, ayez moins de présomption et de dédain. Un mouvement peut être entravé dans son origine ou favorisé dans sa marche, mais arrêté, jamais; accompli instantanément, pas davantage. Signaler d'où l'on arrive et où l’on va, c'est aider au progrès parce que c'est rendre honteux de leur résistance ceux qui tirent en arrière, et que c'est inspirer un plus hardi courage à ceux qui se sentent poussés en avant par leur instinct. Les injustices alors s'apaisent, les malentendus s’évaporent, on devine que c'est à une même lutte que l’on est mêlé. C'était un combat de nuit, où l’on frappait ses alliés ou ses frères. Le jour se lève, l'erreur apparaît, et l’on se tourne vers l’ennemi commun, c'est-à-dire le préjugé; celui-ci abattu, on se remet en marche du même pas vers un but unique.

ne circonstance qui frappe lorsqu'on analyse le mouvement, c'est l'inconscience absolue de la place qu'il occupe dans notre histoire artistique contemporaine et de la mission qu'il a à remplir. L'un du reste, ne saurait aller sans l'autre. Ce sont deux expressions successives de la même évolution que, seule, peut pénétrer une critique qui a pour base l'histoire, en pareil cas presque toujours négligée, car presque toujours les œuvres sont envisagées isolément, dans leurs éléments propres, sans aucune liaison avec ce qui les a précédées ou suivies.

Il s'en suit les plus singulières et parfois les plus injustes méprises au sujet de la période antécédente, de même que l'impossibilité de discerner à quoi, dans l'avenir, doivent s’appliquer les forces récemment écloses. Visons à dissiper les ignorances et les malentendus, qui jettent la discorde dans notre monde littéraire, et stériliseraient vraisemblable-

ment, si elles devaient subsister, la vaillance des nouveaux venus.

Nous ne citerons qu’un exemple de cet état de choses, grave et regrettable : c’est le dédain des jeunes pour ceux qui naquirent avant eux, exprimé dans une forme qui dépasse la mesure des convenances littéraires et de l’équité. Assurément ils n’auraient pas eu cette attitude s’ils s’étaient rendu compte qu’une littérature ne se crée pas de toutes pièces, quelle est soumise à un pénible enfantement, et que ceux qui se vouèrent à ce labeur difficile ont eu leur utilité et méritent le respect et la gratitude. Ils n’ont vu dans ces précurseurs que les infirmités inévitables de l’époque de transition dont ils ont été les artisans, ils n’ont pas compris qu’il existe entre cette génération et la leur des liens de filiation inévitables, ils ne soupçonnent pas que, sans cette couche sacrifiée, ce seraient eux peut-être qui eussent dû en accomplir l’obscure fonction; ils ont été injustes au point de méconnaître que, parmi ces écrivains qu’ils attaquent avec le plus de violence, il en est quelques-uns dont les mérites anticipés annonçaient clairement la phase plus brillante qui allait s’ouvrir par l’entrée en scène de leur cortège chantant d’adolescents revêtus de la parure d’un art nouveau.

C’est pourquoi ils ont été cruels comme le sont des enfants. Ils n’ont rien aperçu des services ren-

dus durant le chaos qui finit à peine, ni l'audace de vouloir opiniâtrement affirmer la poésie lorsqu'elle était une occasion de discrédit pour quiconque la pratiquait, ni celle de s'affirmer écrivain, rien qu'écrivain, et de le rester, quand cela ne menait à rien. Si, à l'heure présente, on peut songer chez nous à faire de la littérature une vraie fonction sociale, d'une utilité visible pour tous et devant, dans un avenir peut-être prochain, permettre de vivre à ceux qui l’exercent, c’est qu’il y a eu quelques-uns de ces entêtés pensant ainsi alors que nul n'y croyait. Qu'on trouve insuffisant désormais les résultats de leurs efforts accomplis au milieu des résistances universelles, soit. Mais qu'on englobe dans ces dédains et ces moqueries leurs personnalités et leur rôle historique, nous n'y saurions souscrire, nous qui avons vu ces temps difficiles et qui tenons pour miracle que quelques-uns y aient pu résister.

Par la répercussion fatale qu'a toute injustice, ces anciens coursiers, si maltraités par les poulains de la littérature, sautant et ruant autour d’eux sans déférence pour leurs respectables crinières, se sont émus et irrités au delà des bornes et l’on a assisté à une scène de discorde artistique inféconde et fâcheuse. Il eût été aisé d'être paternel et de ramener doucement cette jeunesse à une appréciation équitable. Au lieu de cela nos farouches gérontes se sont indignés avec une virulence dont eussent dû

les préserver leur âge et leur expérience. C'est qu'eux aussi ne démêlaient guère ce qu'avait été leur rôle et prétendaient demeurer en possession d'une gloire destinée à n’être que passagère. Ici également l'ignorance des faits historiques donnait des fruits amers. Au lieu de prêter aux jeunes cette aide qui ménage le passage d'un mouvement littéraire à un autre, ils se sont préoccupés d’arrêter, en le dénigrant, l'épanouissement qu'ils ont préparé, de telle sorte que si tantôt nous pouvions blâmer les fils de méconnaître leurs pères, nous devons aussi dire des pères qu'ils ne reconnaissent pas leurs enfants.

Ce trouble de notre république littéraire eût été évité si des deux parts on avait eu une conception plus générale du développement logique de l’histoire de notre art. Il est certes malaisé, pour les contemporains, de se rendre compte de leur rôle. D’ordinaire, ce ne sont que les générations suivantes qui, par l’éloignement même, peuvent juger ces ensembles et voir les grandes masses, qui disparaissent sous la multiplicité des détails quand on en est trop près. Mais il n'est pas trop tard pour attirer de ce côté les regards et les méditations, et nous le faisons avec l’espoir qu'il se trouvera dans les deux groupes qui actuellement s'invectivent et se méprisent des esprits clairvoyants et des âmes raisonnables qui sauront revenir sur la passion des premières colères,

et dissiper ces dissensions, où s'épuisent quelquesunes des forces les plus efficaces.

Si telles sont les réflexions que suggèrent le passé et l'état présent, l'avenir, plus obscur encore à première vue, inquiète à son tour, et l’on se demande comment le jeune rameau qui se détache du tronc va se développer et conduire sa sève? Le malentendu que nous venons de rappeler commande la circonspection à ceux qui souhaitent ne pas voir un nouvel exemple de guerre civile artistique.

Les appréhensions ne laissent pas que d'être vives. Assurément les activités qui se déploient sont riches en promesses, et l'accueil que leur a fait une partie de notre public l’atteste en même temps qu'il leur donne un encouragement qui a fait défaut à leurs devanciers, livrés seuls à d’âpres et douloureux combats. Mais on voit nos jeunes écrivains préoccupés surtout de fantaisie et de gloriole. Ils produisent des œuvres légères, dénotant une excessive préoccupation de la forme. Ils recherchent les vocables nouveaux, les tournures tourmentées, les étrangetés de pensée, les contorsions et les dislocations de tous genres, ces colifichets variés qui charment au moment où ils naissent, mais donnent si promptement aux œuvres dans lesquelles on les a accumulées un air vieillot et démodé.

Cette tendance, il faut la louer en tant qu'elle prépare et accélère une rénovation du style. Ces exer-

cices de métier et de virtuosité sont fructueux comme une gymnastique passagère, assouplissant la plume et rajeunissant la langue. Le danger est qu'on y voie un but suffisant et qu'on se confine dans ces préciosités et ces affectations qui rapidement d'intéressantes deviennent agaçantes, puis insupportables. La fantaisie est une aimable personne, mais de qui la cultive trop elle ne fait qu’un artiste secondaire. C'est la pensée forte et logique, de haut vol, pénétrante et émouvante, exprimant ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus vrai, qui doit être l'aliment de l’art véritable, de celui qui est digne de tenter les âmes viriles. Qu'on la revête de la forme la plus belle, c’est le devoir; mais qu’on subordonne cette divine substance à des tours d'escamotage littéraire, c’est une faute qui mène tôt à l'impuissance.

Nous comprenons l’attrait de cette liberté charmante qui laisse l'esprit aller où il vole de lui-même, et nous savons qu'elle a été représentée souvent comme l’expression la plus pure de l'art. En réalité, ce n'est qu’une faiblesse, acceptable chez les commençants, dont le cerveau, encore empreint de la mollesse des choses en formation, n'a pas la résistante fermeté de la maturité. Nous n’en faisons donc pas un reproche aux jeunes; mais, pour leur éviter de se cloîtrer dans ces conceptions imparfaites, nous leur signalons ce qui les cause et ce qui doit les leur

rendre suspectes, malgré les enchantements et les séductions quelles ont pour eux au moment présent.

Un péril plus grand, affligeant, on peut le dire, et qui semble en désaccord absolu avec la générosité qu'on souhaiterait voir à cette ardente phalange, c'est son maladif appétit de réclame.

Ce besoin de notoriété est moins peut-être un vice de notre nature que de notre éducation, basée tout entière, depuis l'école primaire jusqu'à l’université, sur l'émulation qui engendre l’amour-propre pour tout le monde, la vanité et l'orgueil pour ceux qui réussissent, la haine et l'envie pour ceux qui restent en arrière. Prix, décorations, distinctions, faveurs, richesses, influences, places, gloire frelatée, contribuent durant toute l'existence au développement de ces abominables défauts qui empoisonnent la sociabilité.

Nos jeunes sont entrés dans la carrière avec une forte dose de ces misères, sans qu’il soit pourtant possible de dire avec certitude s'ils en étaient personnellement infectés, ou si, pour percer la trouée difficile qui devait leur donner l'espace et l’air, ils n'ont entendu que faire usage des travers de leurs concitoyens, tenus par eux-mêmes pour choses méprisables. Personne ne parlait d’eux et on semblait résolu à ne point parler d'eux. Ils se sont mis à le faire eux-mêmes et l’on a assisté au phénomène assez burlesque de journaux ou de revues, fraîche-

ment sortis de la coquille, se répondant fraternellement par des dithyrambes et exaltant des inconnus revêtus de noms de guerre, se présentant le casque empanaché et la visière baissée. L'effet obtenu a été d'une efficacité indéniable, et c'est de là que sont nées, avec un entrain réjouissant, ces réputations assez extraordinaires. Sans cette manœuvre osée, ce petit monde agité, fiévreux, gros d’avenir, admiré avec de douces complaisances, serait probablement encore à chercher la lumière, à moins qu’il ne fût définitivement découragé ou écrasé. A ces points de vue divers il ne faut pas être trop sévère pour les parades qui ont accompagné les premières sorties de cette cavalcade, et ne pas trouver maladroite cette tactique, quelque peu critiquable dans son principe.

Mais si ces rejetons et ces sauvageons veulent être en mesure d’accomplir ce pour quoi ils nous semblent venus sous le ciel littéraire, ils ne doivent pas persister dans ces procédés, qui deviennent indignes d'eux dès qu’ils n’ont plus cette utilité première de rompre la croûte sous laquelle ils pouvaient craindre de périr asphyxiés. Cette rage de bruit amoindrit l'âme de l'artiste, l'accoutume aux concessions, lui fait accomplir des démarches où la fierté est sacrifiée, le salit peu à peu et lui enlève cette force qui est la seule inspiratrice des grandes œuvres : la noblesse du caractère.

L'écrivain, de notre temps surtout, est un homme de combat. Les luttes dans lesquelles il a son devoir humain à remplir sont rudes et deviendront sans doute bientôt terribles. Qu'il se prépare pour elles et dédaigne cet appétit constant de gloire qui l’abaisse à tant de faiblesses.

L'art est passager par essence et n’est durable que dans quelques œuvres exceptionnelles : c'est une idée qui devrait devenir familière à tous les artistes et qui les libérerait de tant de préoccupations rappetissantes. Il vise son temps, comme il vit de son temps, s'en inspire, prend de lui ses forces, et retourne l'influencer. Ce n'est que par accident qu’il se prolonge, comme le retentissement d'un orchestre, mais sans que cet effet lui soit indispensable, soit pour son expression au moment voulu, soit pour son efficacité dans le monde. Voyez-le dans les plus beaux de ses domaines, dans ceux où il est le plus émouvant et le plus social, dans l’éloquence et la déclamation au théâtre. Qu'en reste-t-il après qu'il s'est manifesté? Rien qu’un souvenir pour ceux qui voudraient admirer encore; au point de vue des sociétés humaines, ce qui subsiste, c'est l'effet puissant qu'il a produit en remuant les âmes, en y éveillant des lueurs qui, en peu d’instants, modifient les résolutions, les sentiments, les vues. C'est le symbole de ce qu’on pourrait nommer le fluide artistique, excité, se répandant, agissant souvent comme la foudre,

puis s'évanouissant pour apparaître sous une autre forme, dans une autre circonstance, à l'évocation de l'artiste. Cette puissance transitoire, fugitive, mais énergique et divine, se retrouve encore dans le chant. Et quand on s'abstrait du prolongement factice des courts instants de notre vie et des générations qui se succèdent, faut-il donc envisager autrement même la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique, la littérature? Oui, leurs productions durent plus, mais comme, en vérité, c’est encore peu ! Des peintres de l’antiquité il ne nous reste que ce que les cendres du Vésuve ont conservé de Pompéi, comme dans une daube volcanique. Des statues, des monuments, que des débris. De la musique, rien. Des œuvres écrites, à peine quelques-unes. L'art passe donc, la durée pour lui est un accident. Et c'est logique, car son influence, répétons-le, est surtout faite pour l’époque où il s'incarne dans des manifestations suscitées par le moment même. Cela est tellement vrai que, pour les générations ultérieures, les œuvres qui persistent ont toujours quelque chose d’énigmatique et de froid. On les admire, mais on n'en comprend pas toute la portée; elles ont déjà laissé dans le passé le meilleur d’elles-mêmes, et elles sont vraiment mortes par certains côtés. Ce sont de beaux cadavres, mais pour les voir vivre et subir leur séduction dans toute son intensité, il eût fallu respirer sous le firmament qui les a vues s'épanouir.

S’il en est ainsi, que vaut donc ce désir de voir durer ce que l’on fait, quand on est artiste? Il procède d’un égoïsme inconscient. Il va à l’encontre de la destinée artistique et il amène dans le choix de ce qu’il faut faire, et dans l’application de cette admirable force sociale, des malentendus sans fin.

PLUS on s'attache à l'analyse de nos jeunes écrivains, plus on s'y intéresse, mais aussi plus on s'inquiète. Cette discussion attentive et opiniâtre qui, après le bienveillant et joyeux triomphe par lequel, du premier coup, on les a fait sortir de l’inconnu, épluche leurs tendances et les soumet à un examen méticuleux, les étonne et les irrite. Glorieux comme on l'est aisément à leur âge, lorsqu'on a été brusquement porté en avant par une vague de sympathie et d'enthousiasme, ils se laissent aller à croire que déjà leur école peut parler avec autorité, et ils s'exposent inconsciemment au péril de s immobiliser dans des théories artistiques d'adolescents. Leur destinée les a fait surgir à une époque heureuse, en ce sens que leurs aînés, qui furent sacrifiés par l'indifférence, veulent leur éviter le même sort et accompagnent leur entrée en scène des acclamations encourageantes dont ils furent sevrés. Ce serait

un malheur pour le pays et pour eux-mêmes si l’aide cordiale qui leur est ainsi donnée devait aboutir à les rendre sourds aux observations par lesquelles on essaie de les diriger vers les avenues de l’art véritable.

La question est de savoir si ce groupe d’ardents pupilles se confinera dans l’art charmant, mais de pure distraction, auquel il s’adonne actuellement, ou s’il se prépare à des œuvres plus hautes et plus sociales? Ce qui, à cet égard, préoccupe ceux qui les patronnent et les défendent, c’est le parti pris qui s’accuse de s’en tenir aux choses de pure fantaisie et de virtuosité. L’art qui distrait, amuse, intéresse, caresse, sans aller au delà, est assurément humain et digne de tenter l’artiste. Nous avons besoin, dans notre vie complexe, faite de luttes et de repos, de ces embellies qui rassérènent et dont la frivolité même aide à l’adoucissement de nos fièvres. C’est le far niente après la bataille, c’est le doux sommeil et le rêve après le labeur et la fatigue. Mais si ces productions légères et ingénieuses sont les bienvenues quand il s’agit de se désaltérer et de reprendre haleine, elles sont l’expression de la décadence quand elles gagnent le domaine entier de l’art, et l’écrivain qui annonce qu’elles sont pour lui le but se condamne à n’occuper jamais que les basses régions.

Il est si facile de proclamer que l’art se suffit, et

de le soustraire, par une sorte de métaphysique littéraire, à la vie sociale en laquelle il est profondément mélangé. Il se prête en apparence à cette séparation et semble quitter sans résistance le milieu puissant où il pénètre partout quand on le laisse à lui-même, c'est-à-dire à l'action populaire. Mais bientôt, pareil à une forme désormais exsangue et vide, il languit, s'affadit, devient anémique et pâle, s'efforçant en vain de reprendre quelque vigueur dans les bizarreries des tours de force et dans les contorsions du métier. Il peut plaire ainsi aux jongleurs, il aura les habiletés de l'histrion, il paradera sous des costumes élégants, composés, dirait-on, pour le théâtre, il ravira les petites âmes et les cerveaux alambiqués, mais il restera sans portée sur son temps, et sans dignité.

L'art n'est pas fait seulement pour amuser, il est surtout fait pour émouvoir. L'art destiné à distraire ne doit venir qu’après celui qui a pour mission d'améliorer, de combattre, d'ennoblir.

C'est à cela que nous faisions allusion quand nous nous efforcions de mettre en relief cette vérité que l'immense majorité des oeuvres artistiques sont, dans leur plus haute efficacité, essentiellement passagères, précisément parce qu'elles ont, en vertu d’une loi inéluctable, pour destination principale d’influer sur leur temps, s’élevant ainsi, d’emblée, à la majesté des plus grandes forces sociales. Assuré-

ment il en est, répétons-le, dont la puissance continue son rayonnement loin dans l’avenir. Mais combien elles sont rares en comparaison de celles qui n’agissent que sur les contemporains, et combien ce serait réduire l’influence artistique que de compter pour rien cette immense germination qui enveloppe tous les moments de l’histoire et se fane dans le court intervalle de quelques années. Il est vrai également que d’autres émergent, devançant les temps, et ne sont comprises que par la postérité; que d’artistes ont été des précurseurs et des prophètes incompris ! Mais ces exceptions dans un autre sens n’enlèvent pas à la généralité du phénomène sa véritable allure et sa portée dominante; il reste surtout un facteur agissant sur l’époque où il surgit.

L’art est éternel, mais la plupart de ses manifestations sont ondoyantes et fugitives. C’est le même soleil qui se lève tous les matins, mais dont l’éclat n’arrive à la terre qu’à travers toutes les modifications de l’atmosphère. C’est pour le jour où il luit que comptent ses vivifiantes splendeurs. On pourra parler plus tard de ses aurores les plus belles, de ses saisons les plus fécondes. Le souvenir en sera gardé, mais il ne sera qu’un souvenir, si ce n’est dans ce qu’il aura fait éclore.

Nous insistons sur cette conception des destinées de l’art, parce qu’elle heurte de front les préjugés, et le plus tenace peut-être, celui de la gloire pour

l’artiste sans cesse préoccupé de faire œuvre qui dure et d’embrasser des expressions moins éphémères. Nous le faisons aussi parce que c’est, croyons-nous, le seul moyen de ramener les efforts littéraires vers leur légitime objectif, celui du milieu où vivent les écrivains; non pas seulement le petit cercle où s’agitent leurs personnalités empreintes d’exclusivisme, mais le monde dans lequel ils sont, malgré eux, enchaînés, dont ils sont, quoi qu’ils fassent, des matériaux et des rouages, où ils ont à remplir leur tâche quotidienne, dans lequel on attend d’eux, comme de tous, les labeurs qui serviront, sinon à réaliser la félicité commune, au moins à adoucir les misères ou à donner les forces nécessaires pour les supporter virilement.

Qu’il l’ait voulu ou qu’il y ait résisté, toujours l’art a obéi à cette mission que lui marque la nature. Quelques individualités ont pu s’y soustraire par exception, mais le mouvement de l’ensemble s’y est irrésistiblement conformé, et, par une récompense héroïque, ceux qui s’y sont le plus docilement laissés entraîner ont, dans le cours des siècles, toujours été les plus grands. En vain les fantaisistes ont-ils vanté l’art pour l’art. Ils sont restés à un rang amoindri, parmi le groupe aimable, mais à demi estimé, des amuseurs, quelque chose comme les vivandières et les bateleurs, qui suivent l’armée des vrais combattants.

Un art prend promptement sa place quand, inconsciemment ou non, il entre dans le détroit où roule, énergique et rapide, le courant de ces idées. Il laisse bientôt loin derrière lui les écoles légères, exclusivement amoureuses de la forme, attardées dans les criques qui dentellent les rives, valsant dans les remous qui ne mènent à rien, sautillant sur les petites vagues qui viennent mourir près des bords. Heureux ceux qui sont repris par le flot central et qu'il emporte vers la haute mer ! Leur destin pourra paraître plus rude, mais c’est le seul où soit tout Thonneur.

La mission de la littérature, comme force adjuvante du progrès humain et comme agent le plus efficace des transformations sociales, est singulière et souvent difficile à démêler, soit qu’elle détruise ce qui doit disparaître, soit qu’elle édifie les institutions nouvelles. Voyez l’action de l’école réaliste, dissolvant avec l’âcreté d’un acide, l’organisation bourgeoise qui, on le dirait, fera place, dans un avenir prochain, à l’épanouissement des classes populaires. Ses œuvres ne sont point des thèses, des plaidoyers pédantesques. Elles obéissent aux préceptes artistiques, exposant dans une forme originale, étrange, choquante pour ceux qui sont attaqués et en péril, des faits, des sentiments, des mœurs pittoresques, entraînants, curieux, ingénieux, qui laissent invinciblement dans les âmes des

impressions profondes d'où résulte un glissement général vers des conceptions inaperçues et un déplacement de l’axe sur lequel tournent les préoccupations humaines. Ce que les livres de ce groupe ont fait pour miner la domination bourgeoise est effrayant, et ceux qui les ont écrit ne s’en doutent guère. En dépeignant les infirmités de la classe où ils prenaient leurs sujets, ils ont atteint leur but artistique, mais sans se douter du rôle de destructeurs qu'ils accomplissaient.

Quiconque délaissera la fantaisie pure, et regardant autour de lui, dans le monde où il est plongé, fera le tableau de ce qui s’y passe, non plus en s’emparant du côté anecdotique de la vie, mais en recherchant le drame ou la comédie véritables, celui-là grandira, parce qu'il réalisera l'art dans son expression la plus réelle : celle de servir, en le préparant ou en le facilitant, à l'accomplissement des destinées humaines.

C’est vers ces œuvres redoutables et fortes que nous voudrions entraîner la pléiade de jeunes athlètes qui sont descendus récemment dans le cirque. Ils paraissent à l'heure où, plus que jamais, les forces intellectuelles prennent, pour amener les transformations, la place des forces brutales, et puisque le sort leur a donné une part de la puissance artistique, ils ont à savoir quel emploi ils en feront, s’ils resteront simplement des bohèmes écrivant et

versifiant pour leur délectation personnelle, où s’ils deviendront des citoyens résolus à prendre leur lot de peines dans la besogne commune.

Quand, parvenu à la maturité, qui seule donne le sens des situations d’ensemble, on établit un rapport entre notre temps et certaines périodes de l’antiquité, on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement qui trouble et sert à mieux montrer ce que l’art doit accomplir. Le monde où dominait Rome était arrivé à un état d’épanouissement qui précède celui où la pourriture commence. On sentait qu’il serait remplacé, et c’est des invasions barbares que sortirent les éléments rajeunissants qui couvrirent de leurs couches la civilisation mourante. Avant que se produisirent ces irruptions, les écrivains, remplissant un rôle redoutable, avaient promené sur l’écorce de l’empire leur stylet littéraire et l’avaient partout profondément scarifiée et déchiquetée. Leur art âpre et courroucé avait ébranlé cet organisme, et ce furent eux qui en firent crouler les premiers matériaux. Par un exemple historique, pathétique et formidable, ils ont montré ce que peut la plume quand elle s’attaque à n’importe quoi. Ce qui résiste à tout ne résiste jamais à l’art, et par cela même son devoir est d’intervenir, comme réserve suprême et irrésistible, pour donner les dernières poussées qui ruinent les choses usées. C’est par les brèches que Tacite et Juvénal avaient

faites aux murailles impériales, pendant que Tibulle roucoulait et que trinquait Horace, que les barbares ont pénétré.

Aujourd'hui on n'imagine pas que de nouvelles invasions intérieures puissent renouveler nos sociétés décrépites. Il n'est plus, aux frontières des nations modernes, de vastes espaces mal connus d'où pourraient sortir des essaims brutalement destructeurs, portant avec eux les germes d'une civilisation rajeunie. C'est de nos sociétés elles-mêmes que viendra l'invasion, ce sont les classes sacrifiées qui, montant, submergeront les classes dominantes quand elles seront aussi épuisées que celles de l’Empire. C'est par elles que se réalisera le salutaire phénomène, effrayant dans sa lente venue, mais légitime et fécond comme les coupes qui rasent, dans une forêt, les arbres mûrs, prêts à devenir bois mort, pour faire place aux rejetons nouveaux.

Eh bien, la littérature a sa part dans cette évolution obscure, qui arrive fatale comme la marée. Nos temps ont leurs écrivains préparant, la plupart sans qu'ils s'en aperçoivent, les enfantements sociaux. Eux aussi piochent le vieil édifice, eux aussi y font les brèches par lesquelles se précipitera l’invasion. Cette grandeur s'attache à leurs efforts, et ils font cette oeuvre d’employer l’art au progrès humain.

Quand la mission artistique prend ces proportions, que deviennent les théories sur l’art pour l’art, sur l’art fantaisiste, sur l’art réduit à la forme, sauf à mettre sous la forme une pensée quelconque, comme on fourre du son dans une poupée, puisqu’il est vrai que, mécaniquement parlant, il n’y a pas de forme sans pensée, axiome qui est une des justifications invoquées par nos roucouleurs littéraires ? Leurs marqueteries et leurs arabesques ont l’air de ces petits ouvrages de femmes, filets au crochet, broderies, frivolités, tapisseries, fort agréables à l’œil, délicats, méringués, dirait-on, et sucrés. Dans nos jours de combats, il ne nous faut pas des opérettes, bonnes au plus à faciliter la digestion des dîners bourgeois. Que l’on commence par là, c’est fort bien. Cela sert à former la main, à gagner du coup d’œil, à assouplir les muscles. Mais après ces succès de salon ou de gymnase, il faut penser à descendre sur la place publique et à y montrer ce que l’on peut faire, non pas qu’il s’agisse de transformer l’œuvre d’art en œuvre politique, mais de montrer ce que l’art, restant lui-même, peut apporter de secours aux réformes que la politique doit réaliser.

Voilà ce que nous voulions dire aux jeunes. Peutêtre n’ont-ils pas encore le sens qui permet de comprendre ce qu’il y a de réalité vraie et poignante dans ces rapides réflexions. Leur jeunesse

chante encore et s'ils sont sur le chemin de la lutte, aucun d’eux n’a déjà passé par la fournaise. Ce baptême les attend. Ce jour-là, ils seront des hommes. Provisoirement, qu’ils se complaisent dans leurs rêves heureux, qu’ils résistent, discutent, réfutent, protestent. C’est de leur âge et ne tire pas à conséquence.

Mais si, trompant les espérances de ceux qui les aiment, et les promesses de leurs débuts, ils restaient ce qu’ils sont aujourd’hui, se chrysalidant dans leur forme transitoire, au lieu de devenir ce que nous souhaitons, les représentants de notre art littéraire battant son plein épanouissement, réalisant dans une forme accomplie les pensées tragiques qui sont la résonnance de notre époque, alors ils ne seraient eux-mêmes que des écrivains de transition, comme ceux contre qui se sont déchaînées leurs premières colères, et, tristement, il faudrait attendre une nouvelle couvée.

Pourquoi, dira-t-on, quereller nos jeunes sur la nature de leurs œuvres, et faire des réserves sur le fond alors que vous en louez la forme? Oui, quelques-unes d’entr’elles paraissent frivoles, purement fantaisistes, détachées du milieu où nous menons notre existence, et leurs auteurs annoncent, comme une bravade, qu’ils continueront ainsi et que rien ne les fera se départir de leur programme qui a arboré la vieille formule, recommandée chaudement jadis par M. Prudhomme, Fart pour Fart. Soit, laissons-les faire. Il faut des œuvres à tous les degrés de la hiérarchie artistique, et jamais on ne s’est passé des productions légères. Elles ont leur charme, elles satisfont un besoin, elles ont leurs débouchés intellectuels. S’ils sont faits pour cette partie de la besogne commune, laissons-les y vaquer en liberté. «

Pourquoi? C’est que nous avons sur le nouveau

mouvement littéraire de plus hautes espérances. Si vraiment toute cette rumeur doit aboutir à ne nous donner qu’une nichée de Parnassiens, venant au monde chez nous sur le tard, pour recommencer une évolution déjà tarie en France après y avoir accompli une farandole élégante, nous serions assurément déçus. Il est indiscutable qu’on ne peut rien souhaiter de mieux aux écrivains que de s’en tenir au genre qui leur convient et de ne pas s’épuiser en efforts pour atteindre des hauteurs qui ne sont pas faites pour eux. Mais il arrive, par certains partispris, que des artistes dévoient ou restent au-dessous de leurs aptitudes. A cet égard, il est bon de les mettre en garde. Et avant de nous résigner à ne trouver dans la nouvelle phalange que des ouvriers de second ordre, destinés à n’avoir sur leur temps qu’une influence aimable et superficielle, nous avons voulu, afin d’éveiller toutes les forces que peut-être ils recèlent, leur rappeler ce qu’est un art vraiment digne d’eux et ce qu’attendent ceux qui ont salué leur aurore.

La question est de savoir si nous sommes en présence de jeunes hommes qui sauront prendre la tête du mouvement, ou de simples dilettanti qui charmeront par leur habileté et leur grâce, mais passeront comme des papillons.

C’est ici que se pose inflexiblement ce problème d’esthétique que nous avons soulevé, non sans appré-

hension, de la destination d’une grande littérature, de celle qui prend virilement sa place dans une société pour aider, avec tous les autres facteurs sociaux, à l’évolution générale.

Cette pensée que l’art pourrait être une force sociale en ce sens qu’il aurait pour mission d’être un adj uvant puissant des réformes économiques et politiques, soulève l’horreur chez les jeunes. Ils ne voient en lui que la floraison de l’âme dégagée de toute préoccupation civique, se sauvant loin, bien loin du tapage de la place publique et du monde des affaires. Et ils se donnent beau jeu en établissant les contrastes apparents de cette existence tumultueuse, rageuse, intéressée, avec la sérénité, la noblesse et l’harmonie de la muse. Faire de l’art social, jamais!

Quand pareil cri de défi est lancé, on ne sait pas si la conviction qui le fait clamer a pour origine une exacte notion de l’esthétique, ou une inconsciente impuissance d’accomplir l’œuvre que l’on dédaigne.

Il convient, pour faire évaporer des équivoques

favorables aux adversaires de cette grande école qui

a eu pour illustres artisans, en Grèce Eschyle, à

Rome Tacite, en Italie le Dante, en Allemagne

Schiller, en Angleterre Shakespeare, en France

Victor Hugo, de bien définir ce que fut pour eux,

et pour ceux qui ont suivi les voies qu’ils avaient

ouvertes, cet art social auquel une école moins robuste préfère un art de salon, ou de petit coin, amusant les esprits oisifs, sans remuer les âmes, et surtout sans remuer l’âme collective d’un peuple. On a si vite discrédité une doctrine artistique quand on a laissé entendre quelle prétend se donner pour but de prêcher des thèses, surtout des thèses politiques. Du coup on la marie à l’ennui et l’on pressent la lignée que produira le triste couple.

En réalité, rien n’est plus loin de l’art sublime qu’a chanté le chœur des artistes admirables dont nous énumérions les noms tout à l’heure.

L’art qu’ils ont magnifiquement étalé est social en ce sens, et c’est le vrai sens, qu’ils ont eu sur leur époque une influence prépondérante, s’emparant de toutes les idées dominantes de leur temps, les saisissant au vol, debout dans la société qui s’agitait autour d’eux, les dépouillant de toutes leurs contingences, les forgeant à nouveau, leur donnant une puissance et une sonorité inconnues, puis les rejetant dans cette masse remuante et tragique, pour imprimer à celle-ci, en vertu d’un magique alliage, des impressions nouvelles la lançant plus rapide sur le courant du progrès et de l’histoire. Leurs œuvres ne sont pas des leçons pédantesques, des prédications scolastiques, des thèses professorales. Non, rien de pareil. Mais sous les événements qu’ils ont mis en scène, sous leurs personnages d’une

humanité étrange, coule invisible, âcre, débordante, une sève qui, sans jamais suinter au dehors, attire, pour la faire dévier et la diriger vers des pôles nouveaux, cette âme populaire qui est l'agent principal des transformations humaines.

L'art, nous ne saurions assez le répéter, n'est pas, dans l'organisme des sociétés, un facteur à part, qu'on puisse détacher de l’ensemble pour en faire l'aliment d'un groupe de raffinés, quelque chose comme de la confiserie destinée à une aristocratie pincée de lettrés. La république des lettres n’est pas une île détachée du continent humain. L'art n'est qu’une des forces primitives, aussi indéniablement attachée aux autres, que, dans la matière, la chaleur, la pesanteur, le mouvement le sont entre eux. Cette prétention de vouloir le dégager de la politique, du commerce, de l’industrie est aussi vaine que de prétendre arracher à leur union commune dans les corps les lois physiques et les lois chimiques. En paroles, tant qu’on voudra, par un artifice de langage. En fait, jamais. L’art est un fluide qui pénètre partout dans l'humanité, accompagnant toutes nos actions, toutes nos œuvres, tantôt manifeste, tantôt effacé, mais jamais absent. Ainsi compris, il apparaît dans sa grandeur et dans son utilité populaire, et la vraie mission de l’artiste digne de luimême et du but qu’il poursuit, est de le voir et de le fortifier partout. Quand il devient le monopole de

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