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quelques-uns, quand il s'applique à des œuvres destinées au petit nombre, il se mesquinise : c'est la décadence.
Avec cette amplitude, l'art s’affirme comme social au même titre que les autres lois générales qui enveloppent et guident le mouvement humain. Mais il y a lieu de rechercher comment il doit accomplir sa partie dans ce gigantesque concert.
Laissant de côté toute théorie, les exemples éclatants laissés par ses représentants les plus superbes, spécialement dans la littérature, suffisent à résoudre ce mystère qui repose dans les régions les plus lointaines et semble mener l'esprit voyageur aux colonnes d'Hercule de l’esthétique.
Qu'ont-ils fait? Hommes de leur temps, c’est sur le milieu où ils vivaient qu’ils ont prétendu agir en même temps qu’ils lui demandaient leurs inspirations. Certes ils ont pu emprunter parfois au passé les événements qu’ils mettaient en scène Mais les personnages qu’ils faisaient agir, pensaient, sentaient, aimaient comme les contemporains, et ce que l’artiste voulait, c’était émouvoir ces contemporains. Et quand il cherchait à produire cette émotion dont la trace chez chacun devait devenir un grand courant pour une transformation générale, c'était en s’emparant d'un événement populaire, historique, politique qu'il remaniait, grandissait, divinisait par son génie.
Pour ne point reprendre ceux dont nous avons tantôt composé le cortège, pour ne point montrer Eschyle ennoblissant les Grecs de son temps en exposant leur histoire sur le théâtre, Tacite préparant la chute des Césars en racontant leurs infamies, Dante civilisant l’Italie du moyen-âge en la reflétant dans sa divine comédie, Shakespeare transformant toute la société anglaise en peignant dans ses drames
les tyrans, les patriotes, les amants, les amis, Schil-
1er électrisant l’Allemagne, Victor Hugo grandissant toute âme qui le lit, parlons de Molière et demandons-nous si lui aussi n’est pas de cette école artistique sociale qu’on voudrait discréditer au pro^ fit de la petite musique distractive par laquelle des écrivains prétendent faire suffisamment de l’art en esquissant avec adresse les petits mouvements personnels de leur fantaisie ou de petit monde dans lequel ils vont et viennent, zigzaguant comme des moucherons dans un rayon de soleil.
Que sont ces symboles que Molière a décrits, ces personnages qualifiés de noms conventionnels : Alceste, Harpagon, Philinte, Dorante, Célimène? Qu’est-ce donc que l'Avare , l'École des femmes , l'École des maris , si ce n’est la peinture directe de la société où il était plongé, avec la prétention d’agir sur elle pour la décrire et la modifier, c’est-à-dire, pour atteindre un but social ? Et le Tartufe , par un effet singulier du développement
des choses, en supposant qu’il ait eu un objectif simplement privé quand il parut, est aujourd’hui, sans rien perdre de ce qu’il vaut, une comédie politique, car certaines œuvres artistiques ont cette destinée de devenir parfois, les circonstances aidant, plus sociales encore qu’elles ne l’étaient à leur origine. On en peut, à certains moments, faire des applications étonnamment puissantes à des événements nouveaux, et mieux elles s’adapteront aux conjonctures présentes, plus elles paraîtront belles. Elles retrouvent ainsi, par une sorte de rajeunissement, la chaude efficacité qu’elles avaient au début, comprise par la génération qui les a vues surgir et qui s’était refroidie au cours des siècles, en vertu de cette loi, par nous signalée, que toute œuvre artistique est une chose passagère, en ce sens au moins que, sortie d’une époque déterminée, c’est surtout pour celle-ci qu’elle est le mieux compréhensible et acquiert toute son intensité.
Dans cette lutte où nous faisons descendre les plus retentissants de ceux qui furent les champions d’une doctrine esthétique qui, à notre avis, résume dans son expression la plus fière la dignité et l’utilité de l’art, nous ne saurions oublier Balzac. En burinant la vie de province étroite, méchante, arriérée, le monde financier avec son faste et sa débauche, la bourgeoisie prétentieuse, ambitieuse, est-ce autre chose que de la littérature sociale
qu'il a faite, sans le dire, soit, peut-être sans y penser, quoiqu'il soit difficile d’admettre l'inconscience chez un aussi robuste athlète, mais une littérature ayant, avec une évidence écrasante, cette portée et ce résultat de laisser sur tout ce qu’il a frappé et balafré, d’énormes cicatrices signalant en marques indélébiles les choses destinées à disparaître, que lui-même a commencé à secouer.
Comment, en présence de ces types impérissables qui ont si résolument abordé un art ayant pour but de remanier l’humanité, se refuser à admettre que c'est là une des applications de l'art et la plus hautaine? Se figure-t-on aisément ces grands hommes destituant leur génie de toute préoccupation humanitaire et ne songeant qu’à faire de l'art pour Part? Quelle déchéance, ou plutôt quelle invraisemblance! Ils n’atteignent leur taille de géants que si on leur suppose cette volonté héroïque d’agir sur le mouvement du monde et d’apparaître comme des Titans, soulevant de leurs mains formidables l’axe des sociétés et le déplaçant pour le pointer vers un autre point de l’horizon intellectuel.
Eh bien! ce qui fut vrai pour eux l’est aussi pour les individualités plus humbles. Ils sont les chefs : les commandements sortis de leur bouche et consacrés par leurs travaux, les soldats ont à les suivre. Ce qu’ils ont tenté dans des proportions colossales avec des résultats dont l’humanité est
restée palpitante, d'autres ont à le faire dans les limites de leur courage et de leurs forces artistiques. Et quantité de vaillants n’y manquent pas. La poésie moderne par quelques-uns de ses chantres les plus énergiques, le roman surtout, décrivant avec une minutie cruelle les milieux où nous sommes, donnant aux détails ce relief qui manifeste notre organisation dans ce qu’elle a de bon, mais aussi dans ses iniquités, ses malpropretés et ses horreurs, servent la cause historique et préparent l’évolution qui n’est en somme qu’une révolution ralentie. Là est la vigne où doivent aller les ouvriers les meilleurs, et, s’il en est qui restent au dehors pour chanter et jouer de la guitare, leurs refrains ne seront pas dédaignés, mais ils retentiront ainsi que des fioritures dans l’ensemble. En vain, avec la sérénité que leur donnera une existence loin de la lutte, se croiront-ils en possession de la pure tradition artistique. Ce mirage n’existera que pour eux et la foule ne les écoutera guère. Elle aime qui sonne la fanfare pour les dures mêlées où elle se démène, et qui prépare les hymnes pour les victoires qu’elle sent pro chaines. Il ne s’agit plus de la mener à la fête en jouant devant elle du fifre et des pipeaux. L’époque est tragique et c’est sur le mode tragique qu’il faut battre la mesure.
Baudelaire est adopté par certains jeunes comme leur modèle. Par un étrange destin il lui a suffi
d’une œuvre, les Fleurs du mal, pour devenir plus que Victor Hugo le symbole qu’ils admirent et qu’ils imitent. Est-ce parce que, ayant touché à peu de chose, il laisse un immense espace où peuvent s’exercer les pasticheurs, tandis que Hugo a tellement promené en tous sens la magie de ses rythmes, que tout fut par lui épuisé et qu’on ne peut toucher à rien, en suivant son art, sans paraître un plagiaire? N’essayons ,pas de résoudre la question, mais faisons observer qu’il n’y a pas seulement dans Baudelaire le charme poignant résultant de l’étrangeté et de l’imprévu des images maintenus par un effort de génie d’accord avec leur vérité. Baudelaire lui aussi a marché résolument vers l’art social, y a posé sa main à la fois caressante et brisante, et a largement introduit dans son œuvre ces préoccupations profondes qui, sans qu’il soit besoin de les exprimer ouvertement, donnent à tout ce qu’elles pénètrent une allure grandiose et sauvage, caractéristique de toute œuvre dans laquelle est engagée l’humanité avec ses joies et ses souffrances. Il est nombre de pièces de l’attrayant et mystérieux poète où cette marque ne se retrouve. Telles sont les Litanies de Satan , cette amère revendication des sacrifiés, tel Abel et Caïn, tel plusieurs des Paysages parisiens. A côté de cela d’admirables fantaisies, comme le Beau Navire, mais non pas isolées.
Ce grand sujet nous a mené loin en croupe.
Quand on le chevauche, il est difficile de remettre pied à terre et, comme pour le cheval, qui le monte, monte son maître. Nous nous y sommes risqué par amour pour notre art et par affection pour ces nouveaux venus dont plusieurs sont notre souci et notre espoir.
Puissent nos efforts servir la cause commune et préparer les héros littéraires qu'on attend.