JEUNE FRANCE D'AUTREFOIS JEUNE BELGIQUE D’AUJOURD'HUI
a Légende du Parnasse Contemporain est non
seulement d’une lecture très attachante, superè
fïcielle peut-être, écrite dans ce style dune simplicité élégante et raffinée, avec l’esprit et la finesse propres à Catulle Mendès, nourrie d’anecdotes adroitement mises en scène, ornée de poésies bien choisies et bien posées, comme des bijoux relevant une toilette d’un goût parfait, mais elle est surtout extrêmement curieuse parce quelle donne, avec une puissance qui va jusqu’à l'hallucination, l’impression qu’on assiste, sous des noms d’emprunt, à une époque supposée et dans le milieu parisien choisi pour dérouter le lecteur, au récit de l’agitation où l’on a vu arborer la cocarde vermillonnante de notre jeune mouvement littéraire.
Tout de suite surgissent ces questions à la fois drôles et assez attristantes : Sommes-nous en pré-
sence d’un groupe de pasticheurs ? Ne s’agit-il que d’une parade, exhibant les costumes, les allures, les attitudes, les déclamations, les manies démodées, oubliées, qui eurent quelque retentissement en France... jadis? Et, d’autre part, les colères, les criailleries, qui enveloppent le groupe résolu, alerte et pas mal insolent des jeunes d’ici, ne seraientelles que la contrefaçon inconsciente de Imposition qui accueillit les jeunes de là-bas, il y a quatre lustres pour les plus récents, ceux de Catulle Mendès, il y en a dix pour la première couche, celle de Théophile Gautier, quand ils s’avisèrent de se nommer Jeune France ?
Écoutez ce que raconte La légende du Parnasse sur ces origines. Écoutez et comparez avec les professions de foi bruyantes que nous avons entendues, avec les incidents auxquels nous avons assisté. N’est-ce pas vraiment la même pièce? Ne s’est-on pas borné à changer les héros ? Ce qui nous arrive n’est-il pas uniquement le reflet du feu qui fut allumé in illo tempore , et ne nous éclaire-t-il pas comme l’éclat de ces astres lointains qui brillent encore pour notre firmament lorsque, depuis longtemps, ils sont éteints dans les profondeurs incommensurablement lontaines où ils gravitaient ?
Nous ne parlerons qu’avec les phrases du Parnasse racontant des événements survenus aux entours de 1860. Nous abrégerons pourtant, suppri-
mant les ornements, ne gardant que le substantiel, faisant les interversions utiles. En nous suivant, lecteur, faites l'adaptation au Bruxelles de 1886. Procédez mutatis mutandis , comme on dit en jargon judiciaire. Avons-nous la berlue, ou ne dirait-on pas des allusions constantes? Encore une fois, écoutez :
Tout jeunes alors, quelques-uns des Parnassiens n’étaient pas sans défauts. Ils avaient l'audace des adolescences, avec quelque impertinence aussi. Ils ressemblaient quelque peu aux Jeune- France d'antan par le défi de la parole et de l’attitude. Même, ils étaient ces Jeune-France, ressuscités. Dans leurs illusions juvéniles, ils pensaient qu'ils étaient revenus, les temps de belle folie où quiconque s’appelait Louis se faisait appeler Aloysius ; temps de fantaisie exaspérée, mais aussi d'admirable enthousiasme, contempteur fantasque à la fois et fanatique du vieux, du laid, du vulgaire, de l’étroit, de tout ce qui, dans les mœurs et dans l'art, était classique et convenu, temps extraordinaire, qui ressemblait à la fois à un mardi gras et à une croisade.
Leur allure un peu capitane n'était pas le seul motif de l'injustice dont ils étaient l'objet. C'étaient des impertinents, ces nouveaux venus, absolument ignorés hier, qui prétendaient conquérir le public au respect de l'idéal et du travail persévérant, à l'amour des belles formes, des beaux vers et des belles rimes, à l'enthousiasme pour l’art sacré. L’art
ne suffit pas sans doute à faire vivre une œuvre, car il y faut l’inspiration ou le génie ; mais sans l’art qui, dans son essence, se modifie beaucoup moins qu’on ne suppose, sans lui, qui est général et éternel, aucune œuvre ne subsiste éternellement. En ce temps d’opérettes et de romans bâclés à la diable, on se souciait peu de la beauté et de la perfection rêvées. Il était injurieux, pour les improvisateurs du théâtre et du feuilleton, que des gamins à peine évadés du collège eussent l’air de leur faire la leçon. Rien de plus naturel que la haine des gens de métier contre les hommes d’art. Quant au public, il se laissait aller à croire ce qu’on lui disait. Il y a, entre le public et les écrivains, le journal, comme il y a, entre le public et les auteurs dramatiques, le directeur de théâtre. Il faut qu’ils soient présentés l’un à l’autre. En ce temps-là, ceux qui avaient la charge de ces présentations n’avaient aucune raison de faire connaître sous un jour favorable des téméraires qui, mieux appréciés, auraient pu faire ouvrir les yeux sur la bassesse et la médiocrité des choses littéraires d’alors. Qu’il y ait eu, qu’il y ait encore parmi eux, des rimeurs sans haute valeur intellectuelle, on peut le reconnaître. Mais plusieurs étaient dignes d’admiration, et ceux-là mêmes qui furent inférieurs à leurs heureux émules méritaient quelque respect parlasincérité, sinon par la hauteur de leur vocation ; et, les connaissant mieux, le public ne les eût pas bafoués.
Or, il était avéré qu’ils étaient parfaitement grotesques. A aucune époque d’aucun mouvement littéraire il n’y a eu, contre un groupe de nouveaux venus, un pareil emportement de gausseries et d’injures. Raillés, bafoués, vilipendés, tournés en ridicule dans les nouvelles à la main, mis en scène dans les revues de fin d’année, tout ce que les encriers peuvent contenir de bouffonneries insultantes, on le leur jeta; toutes les opinions stupides, tous les mots bêtes, on les leurs a prêtés.
Nous prenions notre mal en patience, ditMendès, ayant de belles consolations. L’amour de notre art, d’abord, un amour désintéressé, effréné, jamais ralenti; la persuasion que nous faisions, sinon œuvre belle, du moins œuvre honnête ; et avec cela l’estime encourageante des vrais grands artistes et des vrais grands poètes.
Beaucoup de personnes, dans une intention de dénigrement ou d’éloge, on dit et imprimé que les Parnassiens avaient prétendu fonder une école. L’erreur est grande. Ils ont été un groupe, oui ; une école, non. Attirés les uns vers les autres par leur commun amour de l’art, unis dans le respect des maîtres et dans une égale foi en l’avenir, ils ne prétendaient en aucune façon s’engager à suivre une voie unique. Divers les uns des autres, ils étaient biens décidés à développer leur originalité native d’une façon absolument indépendante. Aucun
mot d'ordre, aucun chef, toutes les personnalités absolument libres. Tous n'avaient à rendre compte à aucun du choix de leurs sujets et n’avaient à soumettre leur inspiration à aucune loi acceptée. Fais ce que tu pourras, pourvu que tu le fasses avec un religieux respect de la langue et du rythme : telle fut leur devise.
Ainsi parle le narrateur, esquissant cette guérilla littéraire, faisant d'une plume légère le récit de ses expéditions. Et, de même qu’ aujourd’hui chez nous, ces recrues avaient pour centre et point d’appui quelque personnalité ancienne, bienveillante pour eux, farouche pour les autres. Mendès en parle avec émotion :
Aucun de ceux qui ont été admis dans le salon de Leconte de Lisle ne perdra le souvenir de ces nobles et doux soirs qui, pendant tant d’années, furent nos plus belles heures. Avec quelle impatience nous attendions le samedi, le précieux samedi où il nous était donné de nous retrouver, unis d’esprit et de cœur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse ! C'est dans son petit salon, au cinquième étage, que nous venions dire nos projets, que nous apportions nos vers nouveaux, sollicitant le jugement de nos camarades et de notre grand ami. Ceux qui ont accusé notre groupe de trop de complaisance pour soi-même, ceux-là certes ont été mal informés. Jamais aucun
de nous n'a osé, dans la maison de Leconte de Lisle, formuler un éloge ou une critique sans avoir en soi la conviction de dire vrai. Pas plus d'exagération dans la louange que d'acerbité dans la désapprobation. Des esprits sincères, voilà ce que nous étions; et Leconte de Lisle nous donnait l'exemple de cette franchise. Il lui arrivait souvent de blâmer vertement nos œuvres nouvelles, de nous reprocher nos paresses, de réprimander nos concessions. Parce qu’il nous aimait, il n'était pas indulgent. Mais aussi quel prix donnait aux éloges cette sévérité coutumière ! Je ne sais pas de plus grande joie que celle d’être approuvé par un esprit juste et ferme. Surtout ne concluez pas de mes paroles que Leconte de Lisle ait jamais été un de ces génies exclusifs, désireux de créer des poètes à leur image et n’aimant en leurs fils littéraires que leur propre ressemblance ! Tout au contraire. Il est peut-être, de tous les inventeurs de ce temps, celui dont l’âme s’ouvre le plus largement à l’intelligence des vocations et des œuvres les plus opposées à sa propre nature. Ce qu’il est magnifiquement, il ne prétend pas qu'on le soit. La seule discipline qu'il imposât consistait dans la vénération de l'art, dans le dédain des succès faciles.
En France, ce curieux mouvement s’est achevé, il est presque oublié. En Belgique, il commence. Pour ceux qui le mènent, quelle cause de modestie!
Et pourtant combien leur effort est légitime, com-
bien il était nécessaire. Qu’importe que, le sachant ou non, ils imitent. Il faut bien subir ceux qui nous ont précédés. Inventeurs ou importateurs ils font bonne besogne, et nous les applaudissons alors même qu’il faudrait ne voir en eux, comme on l’insinue, que des continuateurs plus tapageurs peutêtre et moins bien inspirés .
Car, tout ce qui, à la maturité du second Empire, justifia l’évolution parnassienne existait chez nous. Non pas, il est vrai, qu’il faille dire que larénovation date exactement du jour où il plut à quelques jeunes se donner pour épingle de cravate un cartouche décoré de la devise : Ne crains . Il y avait beau temps que De Coster, Pirmez, Lemonnier, les prosateurs Van Hasselt, Franz Stevens, les poètes, menaient la bataille, dans leur isolement tragique, absolument comme en France Flaubert, Dumas fils, Taine, Baudelaire, portaient leurs coups de bélier aux vieilles choses avant Catulle Mendès, Albert Glatigny et François Coppée. Mais les principes des maîtres avaient besoin des deux parts d’être vulgarisés. Leur sauvagerie artistique s’accommodait mal des pratiques nécessaires à cette diffusion. Une quadrilla, une estudiantina s’est présentée pour s’en charger, et elle l’a fait avec un entrain, un éclat, un succès qui ont des titres à notre reconnaissance. Avant eux, le trésor était découvert. Ils en ont distribué et éparpillé les écus. C’est bien.
Qu'était le nouvel évangile ? Catulle Mendès l'expose d'abord, et, avant tout, la Forme !... la forme littéraire. Il fallait en faire accepter le caractère sacré. Les Parnassiens français l’avaient défendue, prônée, exaltée pour la poésie, avec un exclusivisme admiratif, allant jusqu'au dénigrement d’Alfred de Musset, qui, suivant la tradition, dérimait ses vers s’ils étaient trop bien rimés. Brunetière, dans une étude récente, a justifié avec netteté ces prétentions rythmiques. C'est vraiment en poésie, dit-il, que la forme est inséparable du fond, ou, pour mieux dire, que l’insuffisance ou la banalité de la forme suffisent à précipiter l’œuvre entière dans l’oubli. Quoi déplus naturel ? Si l’on écrit en vers n’est-ce pas pour ajouter à la vérité du fond ce que la magie de l’art peut donner de prestige, de séduction, de splendeur ? Et quelle raison aurait-on de mesurer, de cadencer, de moduler la pensée, s'il n'y avait dans la modulation, dans la cadence, dans la mesure une vertu propre et toute-puissante, à peu près analogue à celle de la ligne en sculpture et de la couleur en peinture? Les vers n’expriment rien au fond qui ne se puisse dire en prose ; la supériorité des vers consiste donc à peu près uniquement en la forme. C'est ce qui explique pourquoi, d’une langue à l'autre, les poètes sont intraduisibles, comment il n’est pas envers eux de pire trahison que de les mettre en prose, et qu’aucun éloge ne leur agrée plus que de s’entendre dire qu’ils
connaissent tous les secrets de leur art. C'est aussi l’explication du succès qui n’a jamais manqué même à des formes vides, pourvu qu’elles fussent neuves, originales ou savantes. En aucun temps un mauvais rimeur n’a pu passer pour un grand poète. Ce n’est pas la même rhétorique qui gouverne l’art pédestre d’écrire en prose et l’art ailé de chanter en vers.
Ces observations sont d’une admirable justesse et nos jeunes ont fait, pour leur triomphe, une campagne décisive. Elles s’appliquent plus particulièrement à la poésie, mais il faut les étendre à la prose. L’inspiration, ajoute Brunetière, n’a jamais suffi à soutenir les œuvres, et le talent naturel sans une certaine discipline, de plus en plus rigoureuse, n’y suffira plus désormais. Un cri du cœur, comme on dit quelquefois, fait honneur à la sensibilité de celui qui le laisse échapper ; mais nous avons tous poussé des cris du cœur et nous n’en sommes pas plus écrivains pour cela. L’expression de ce cri, c’est-à-dire l’ensemble des moyens et la succession des artifices, qui, des profondeurs obscures de la sensibilité, l’amènent à la pleine conscience de luimême et le fixent dans une forme durable, voilà l’art; voilà aussi le métier. Qu’est-ce que l’impropriété des termes ajouterait d’éloquence à ce cri ? O11 voit, au contraire, très bien le surcroît de valeur qu’il reçoit de la précision du langage et de la con-
trainte du rythme. Il y a un devoir rigoureux qui incombe à l’artiste de s'approprier tout ce qu’une science certaine met au service de son sujet : il s’agit d’une nouvelle probité. Bien loin donc que la préoccupation du métier puisse jamais gêner la liberté de l’artiste, c’est le seul moyen qu’il ait d’arriver à l’expression entière de sa pensée. Par cela seul que l’on s’impose l’obligation d’éprouver de plus près la qualité des syllabes et d’être peu difficile sur le choix des mots, on se rend plus exigeant sur l’exactitude et la vérité des choses.
On ne peut mieux dire, et ces règles, rendues populaires chez nous par nos jeunes, quelque retard qu elles aient subi, quelque copiées qu’elles soient de nos voisins, honorent ceux qui ont entrepris de les implanter dans notre sol littéraire et de les y faire fructifier en abondantes moissons. Singerie parisienne, disent les grincheux. Imitation salutaire, répondons-nous.
Seulement, entraînés par leur maîtresse préoccupation : la Forme ! ils sont exposés à glisser lentement vers une insuffisance, une insignifiance d’idées qui inquiètent ceux qui les aiment. S’imaginant avoir trouvé une panacée, ils s’opiniâtrent dans un exclusivisme qui risque de conduire plus d’un d’entre eux à l’impuissance. Il ne faut pas que l’amour de la Forme dégénère en manie. Les Parnassiens n’ont pas échappé à cette maladie, et c’est peut-être la rai-
son principale des demi-succès qui ont borné la gloire de la plupart ; car certes ni la prose érotique de Mendès, ni la poésie fade de Goppée ne sont en rapport avec les visées superbes qu’affichaient, au début, ces réformateurs. Ils n’ont qu’insuffisamment compris que Baudelaire a non seulement raffermi la rime et le rythme, mais qu’il a surtout donné pour motif et pour thème au désespoir poétique des souffrances moins banales, plus particulières et plus rares, plus subtiles et plus aiguës que la vieille souffrance d’amour. De même Flaubert s’est surtout préoccupé d’établir entre la littérature et la vie une équation parfaite, il a voulu, avec vigueur et brutalité, serrer la réalité de plus près. Taine, ensuite, a proclamé que la littérature est l’expression des sociétés et que, partant, les œuvres expressives et significatives de l’état social, même avec des défauts, deviennent forcément, pour la critique, les plus intéressantes, pour ne pas dire les seules qu’il y ait lieu d’étudier. C’est encore Brunetière qui rappelle ces vérités. Les oublier, c’est se condamner à un prompt avortement; et, il faut bien le dire, plusieurs de nos jeunes dénoncent déjà les faiblesses qui menacent de les arrêter aux bagatelles des débuts, bien accueillies chez les commençants, mais odieuses quand elles demeurent l’unique production dans la maturité. L’heure est proche où un public plus difficile et moins bienveillant que nous
leur criera : Assez de ces amusettes ! Voyons, Messieurs les tapageurs, avez-vous autre chose à nous faire entendre que ces cris et ces chansons de collégiens ?
Où faudrait-il que nos jeunes archers dardassent les flèches dont leurs carquois sont pleins ?
Faut-il se risquer à le dire? Ils sont très irritables, ces jeunes lutteurs. C’est le défaut de leur qualité : l’intrépidité téméraire:
Qu’importe ! Cette querelle aura au moins ceci de bon qu’elle démontrera que nous n’en sommes pas avec eux dans les termes d’une camaraderie complaisante. Il serait à souhaiter toutefois que l’on pût avec un peu plus de liberté exercer à leur égard le droit de critique. Nous rappelions tantôt avec quelle sévérité paternelle, de l’aveu de Mendès, Leconte de Lisle traitait ses jeunes amis, et comme ceux-ci s’en enorgueillissaient. Nous ne savons si Camille Lemonnier, qui occupe ici à leur égard la place de l'illustre poète, montre la même rigueur. A voir comme ils sont prompts à s’effaroucher, nous sommes porté à supposer que l’excellent écrivain est plus débonnaire. Quiconque le connaît sait combien il lui est difficile de ne pas être le meilleur des hommes et le plus paternel des donneurs de remontrances.
Non pas, nous ne saurions trop le répéter, que nous nous avisions de vouloir donner des conseils à
ces indomptés . Qu’ils en aient besoin , ou qu ’ils soient assez forts pour aller tout seuls au but vers lequel les pousse leur destin, c’est un point au sujet duquel il nous semble inopportun de se casser la tête. Il suffit de les voir toujours sur la brèche, toujours débordant de verve, prêts à tout, hargneux peutêtre, mais vaillants. Cela supplée à tout. L’un d’eux, prenant le droit de critique pour un sermon, ne s’est-il pas avisé, à propos d’un journal, qui s’était expliqué avec une bienveillante franchise, d’écrire de ce style amusant qui sert de raquette dans les attrapades de pierrot à débardeur : « Ce dont nous sommes personnellement juges, c’est de l’attitude insupportable de Y Art moderne à notre égard... L ' Art moderne... n’est pas notre censeur, ni, d’un cheveu, notre grand frère : il est notre simple compagnon d’armes... Le ton de mère grand qu’il affecte trop souvent est souverainement déplaisant, et si mes compagnons de lutte jugent à propos de l’accepter — je ne les ai pas consultés là-dessus — je déclare net que le procédé ne me va pas, qu’il me fait sortir de ma peau et que je me moque de tout mon cœur des avis de ceux qui n’ont peut-être pas à en recevoir, mais qui n’ont certes pas davantage à en donner. »
Drôle, n’est-ce pas? Mère grand! Cela eût autorisé à répondre : Gavroche! Mais non. Gardons-nous d’écrire pour persuader cette irascible jeunesse.
Notre principe a toujours été qu’il faut faire de la critique pour sa distraction personnelle, et peut-être pour l’éducation du public, mais non pour l’amélioration des artistes, qui ne l’écoutent guère et qui peut-être n’ont pas tort. Ils l’aiment bien pourtant quand elle fait leur éloge, et il n’est pas toujours adroit de l’irriter. A moins d’être certain de ne faire que des chefsd’œuvre, ce qui sera le cas sans doute, souhaitons-le.
Ceci dit, reprenons notre propos et tâchons de nous tirer le moins mal possible de cette épineuse question d’histoire littéraire nationale, dans laquelle nous apportons toute notre conscience et aussi notre sympathie pour ces nouveaux venus, espoir de qui s’intéresse à l’art d’écrire.
Répétition sur le sol belge, vingt ans après, comme dans les Mousquetaires , d’un remous littéraire actuellement bien apaisé en France. Importation, accompagnée de fanfares et de cymbales, de gambades et d’entrechats, du dogme de la Forme. Grande et triomphante bousculade des vulgarités qui caractérisaient chez nous un art dans lequel pullulaient les écriveurs et luttaient quelques rares écrivains. Réconfortant et joyeux épanouissement d’une littérature adroite, légère, fantaisiste, insolente, mirifiquement attifée, mais assez vide du côté de la cervelle. Furies, pétarades, allégresse pour les jeunes, consternation pour les vieux. En somme,
vigoureuse avancée artistique. Ainsi se résume la
reprise, en Belgique, de la Légende Parnassienne.
Bravo! crions-nous. Bravo! ô vaillants et audacieux que vous êtes! Mais après? Car nous n’allons pas, n’est-il pas vrai, en rester là et nous contenter de ces premières victoires, lestement et galamment remportées par ceux que nous avons comparés aux généraux imberbes de la République, battant et chassant les culottes de peau des armées routinières ?
Oui, après?
Et, ma foi! ils le trouveront bien tout seuls, par un acte de claire volonté, ou par instinct, inconsciemment.
Les évolutions littéraires, comme toutes les transformations naturelles, se déroulent invinciblement. Vieille géante, muette et aveugle, assise imperturbable au carrefour des temps, la fatalité tourne la manivelle. C’est sur la toile qu’elle fait lentement mouvoir que dansent nos jeunes héros, et elle les achemine, sans qu’ils s’en doutent, comme toutes les marionnettes humaines, vers leurs destinées. Ce ne sont pas nos homélies, s’il nous prenait envie de faire le docteur, qui aideraient beaucoup au voyage qu’ils font bon gré mal gré. Mais il n’est pas sans intérêt pour nos lecteurs, et non sans amusement pour nous, de rechercher sinon ce qu’ils devraient faire, au moins ce qu’ils feront (car les deux termes se confondent dans l’inévitable des développements historiques).
Présentement, la plupart chantent pour chanter, et fort agréablement. Jolies voix, timbres variés, méthodes parfaites. Vocalises, trilles, notes pointées, tout carillonne à merveille. Quelles paroles vont-ils mettre là-dedans? C’est la question qu’on commence à se poser un peu partout. Car, à la longue, tant de virtuosité lasse. Et si ces troubadours, se campant en des poses de défi, proclament avec insolence (ils adorent ce mot-là) le,ur droit à la fantaisie, il se pourrait que le public, qui, sans aller jusqu’à l’insolence, devient, à certains jours, cruellement dédaigneux, s’avisât de ne plus s’occuper d’eux. Il en est du style comme du violon. Nous ne sommes plus au temps où l’habileté primait tout. Nos Paganini littéraires risquent de voir le public déserter leurs concerts.
Quelques-uns déjà l’ont compris, et, malgré les objurgations des fanatiques de la bande, lâchent le programme sacro-saint et commencent à nourrir leurs oeuvres d’autre chose que du miel de la fantaisie pure. Ils y viendront tous, espérons-le. Devant les sacrifices qu’exige, pour se livrer, la gloire dont ils sont très friands, leurs mépris de jeunes dieux ne tiendront pas. Il n’y aura bientôt plus qu’à trouver une explication décente pour justifier la conversion et sauver l’amour-propre si fortement engagé par les déclarations pompeusement et sacerdotalement débitées en maintes circonstances.
Le public littéraire assistera avec curiosité au phénomène dont on peut, dès à présent, prévoir les phases. Indiquons-les :
Garnis qu’ils sont d’aliments intellectuels français, il était dans Tordre que les premières productions de quelques uns d’entre eux fussent saturées de parisianisme. Non pas qu’ils décrivissent ce milieu exotique. Tant que cela on ne retarde plus. Mais ils pensent en français, ils tournent leurs idées en français. Leur matière intellectuelle fonctionne d’après les procédés français. C’est ce qui donne souvent à leurs écrits cette enrageante senteur de pastiche qui discrédite irrésistiblement, qu’ils croient sincèrement ne pas avoir, contre laquelle ils s’insurgent, mais qui pour nous, spectateurs, n’en est pas moins réelle. Combien de sous-Flaubert, de Baudelaire demi-sang, de Banville mâtinés!
Donc, ils n’ont pas su jusqu’ici être franchement nationaux. La plupart se sont arrêtés à mi-route. Ils en sont à l’état impersonnel, ayant supprimé de leurs écrits la mise en scène et le décor étrangers (il n'est plus que quelques novices qui répètent cette vieille leçon), mais n’ayant pas encore passé sur l’autre bord. Ils sont là, suspendus et oscillant dans le vide, comme des Blondin sur la corde.
Allons, courage, laissez-vous aller et, d’une bonne glissée, prenez pied chez nous.
Voir le milieu belge, penser en Belge, voilà ce
qu’il faut à ces Belges. Oui, penser en Belge! ce qui ne veut pas dire être incorrect, évacuer des flandricismes, mais laisser aller son esprit à voir et à exprimer ses conceptions selon la pente naturelle à nos mœurs et à notre race. Cela paraît difficile, tant nous sommes gâtés par notre éducation littéraire exotique. Mais pour une âme attentive, opiniâtre, c’est possible. Il suffit de s’y appliquer.
Oui, rentrez en vous-mêmes, concentrez-vous. Ne pensez qu’à votre pays, cherchez-y toutes vos émotions, toutes vos inspirations. A cette seule condition, vous serez sincères. Tout en vous est équilibré pour le comprendre et l’exprimer. C’est l’effet de l’hérédité dans les générations sans nombre dont vous descendez et qui ont charrié jusqu’à vous les équations de plus en plus exactes entre vos individualités et votre milieu natal. Or, Part veut cette pénétration profonde; il a l’horreur du superficiel. N’essayez pas d’apprendre une autre langue artistique que la langue maternelle. Elle seule qui, sous votre plume, saura rendre les nuances dont dépend la vérité et sans laquelle elle n’est jamais touchante. Avec les qualités prenez-en même les défauts. Mieux vaut cela que d’essayer de jouer des rôles pour lesquels vous netes pas conformés. L’accord entre l’œuvre d’un homme et les tendances de sa race est la plus haute et la plus noble condition de sa valeur.
Il en est qui déjà s’abandonnent à cette salutaire séduction. Georges Eekhoud en est un cordial exemple. D’œuvre en œuvre, ce contemplatif de la nature poldérienne et de ses habitants décrit de plus près ce coin de terre, non pas seulement dans la reproduction photographique de ses paysages, ce qui serait peu de chose, mais dans l’émotion qui y fermente. Emile Verhaeren tente le même labeur, superbe dans l’expression de ce qu’il croit voir, mais, d’après nous, voyant mal la nature flamande, à travers les tableaux de Rubens et de Jordaens. En voilà qui sont arrivés à la vraie latitude, à celle où soufflent les vents alisés d’un art vraiment national.
Et si vraiment la préoccupation, assez mesquine, du succès consacré à Paris, devait être considérée, combien les chances de l’obtenir sont plus sûres pour les livres qui n’apparaîtront plus comme des imitations ou de la concurrence. Qu’est-ce donc qui fait pour nous le charme d’un roman de Tourgueneff, de Dickens, de Zacher-Mazok? Leur violente saveur indigène, le sentiment énergique de la vie russe, anglaise, roumaine. Quand un livre belge sera belge dans toute l’intensité de nos mœurs et de notre nature, il obtiendra la même faveur.
Ne sortons donc plus de chez nous. C’est une première condition pour continuer le développement de notre art nouveau.
Une autre, c’est que nos jeunes s’instruisent
d’autre chose que de lerudition littéraire. Car leur ignorance sur tous les autres sujets est imposante. Certes, nous sommes de ceux qui croient qu'une éducation qui a pour base les belles-lettres est, en somme, une des meilleures et donne une supériorité qui, toute la vie, accompagne comme la sérénité d’une robuste constitution physique. Mais cela ne suffit pas. Il y a vingt-cinq ans, l’ardeur de la jeunesse à étudier l’histoire, la philosophie, les sciences sociologiques, était merveilleuse. Actuellement cela est dissipé : il semble qu’il n’en reste plus le moindre élément dans l’atmosphère. Nos jeunes se nourrissent exclusivement de littérature.
Non pas que nous songions à renouveler ici la grande controverse entre l’art dit social et l’art fantaisiste, que nous avons exposée dans notre étude précédente. On sait, du reste, qu’une fraction de la jeune école reprend, avec un opiniâtre exclusivisme, la théorie de l’art pour l’art, qu’elle proclame hardiment que la forme suffit à tout, quelle se refuse à admettre que, dans la hiérarchie artistique, si les œuvres de pure virtuosité et de pur charme ont une place que nul homme de goût ne leur dénie, le premier rang revient à celles qui, aux séductions d’une forme correcte, ingénieuse, sans cesse renouvelée, joignent l’élévation du sujet et la puissance de son humanité.
Mais cela rappelé, disons que lorsque nous par-
Ions d’études complémentaires, il s’agit de toutes celles où la pensée, cette vraie force littéraire, s’alimente. L’imagination ne donne pas tout. La lecture des journaux et des nouveaux livres de style ne donne pas tout. Or, à cela semblent être bornées les sources où vont s’alimenter la majorité de nos artistes de plume. C'est contre cet exclusivisme, cette paresse, ou ce dédain, que nous protestons : ils créent des chances redoutables de stérilité précoce et d’œuvres artificielles.
Quand, en résumé, on essaie de démêler dans le présent l’avenir prochain de notre littérature, on se sent enclin à croire que jamais la situation n’a été plus gonflée de promesses. L’élan des jeunes est magnifique. Dans la masse, de remarquables personnalités se détachent. Ah ! l’on peut, toutes réflexions faites, se reposer et avoir confiance. On peut trouver à redire d’ici, de là, morigéner et faire la mère-grand. Mais, au fond, la mère-grand fait bien d’être contente.