ROMAN CONTEMPORAIN
L’art est aristocratique : il est compris en raison inverse de sa magnificence. L’art populaire » et social n’est pas de l’art. Il n existe pas. Que l’on » ne cherche pas à donner au Beau une portée qu’il » ne peut avoir; il est indispensable, en un sens, à ?» une fraction d’esprits, comme au corps le pain et ?? le sel. Que l’on supprime les livres, les tableaux, ?» la musique, nous n’aurons plus — nous — qu’à ?? nous en aller, l’esprit mort de faim. Mais laissez » le peuple à son pseudo-art qu’il aime, à ses ima- ?? geries d’Epinal, à ses complaintes de violoneux, ?» qui lui procurent des jouissances analogues aux ?» nôtres. Et ne compromettez point l’art en le faisant ?» descendre jusqu’au peuple, alors qu’il est impos- ?? sible de faire monter le peuple jusqu’à lui. «
Nous avons lu, dans une revue de nos jeunes, cette affirmation inquiétante. Il n’est pas sans intérêt d’en contrôler la vérité, spécialement dans ses rapports avec le roman contemporain. Admise ou rejetée elle influera considérablement sur les œuvres. Qui se trompe sur ce point fondamental déviera en manière telle, que tous ses écrits s’en ressentiront. Si elle est la devise d'une fraction de notre nouvelle école, voyons ce que vaut la devise.
Dans le déluge de romans qui nous inonde depuis un demi-siècle, il est malaisé de se reconnaître et d'apprécier les causes et les tendances. Ce genre, nouveau non point par sa nature, mais par l’importance étonnante qu'il a prise dans les temps contemporains, occupe aujourd’hui l’empire du milieu dans la cosmographie littéraire. En dehors du journalisme, auquel on ne saurait accorder d’autre place dans les lettres que celle de la photographie dans les arts du dessin, il n’est aucune branche de l’art d’écrire qui puisse lui disputer les prédilections du public. Les œuvres dramatiques elles-mêmes ne viennent qu’au deuxième rang. C’est par le roman qu'on débute, et c'est par le roman que s’édifient les renommées les plus retentissantes. C’est à lui aussi que vont les plus gros bénéfices, sinon à l’auteur lui-même, tout au moins à cette féodalité d’éditeurs qui pratiquent, avec tant de virtuosité, le métier d’écumeurs. Bref,
dans cette armée des littérateurs, innombrable et désormais si bien organisée, parmi les corps divers par leur armement comme par leur uniforme, ce sont incontestablement les romanciers qui représentent les masses profondes et résistantes de l’infanterie.
Assurément la facilité du genre y a été pour beaucoup. C’est un peu comme le paysage en peinture : avec quelques dispositions naturelles et de la hardiesse, on arrive promptement à des esquisses présentables, bien que la grosse difficulté, celle que les maîtres seuls franchissent, reste, là comme ailleurs, l’achèvement de l’œuvre sans en amoindrir la puissance.
Mais cette raison, de pur confortable au point de vue de l’auteur, est insuffisante pour rendre compte d’une production aussi prodigieuse. Elle explique que des écrivains nombreux se soient engagés dans cette voie, elle n’explique pas que le public leur ait constamment fait fête.
C’est qu’il y a plus que des considérations de forme. Les grands mouvements sociaux ne dépendent pas de pareilles superficialités, et l’évolution littéraire dont nous nous occupons est un grand mouvement social. Il faut chercher plus profondément dans les mystères de notre époque, et le tenter n’est pas faire œuvre vaine, ni pour nos mœurs qui sont si intimement liées aux livres qu’on lit beaucoup,
ni à cette littérature spéciale elle-même qui, actuellement, va au hasard de la fantaisie et de l’instinct.
On a dit souvent que la littérature sort de la civilisation, qu’elle en est l’efflorescence, quelle la peint en vives couleurs, qu’elle n’est pas une production arbitraire de l’esprit, mais le développement fatal du milieu où elle se produit. Cela est vrai, mais ce n’est qu’une des faces du problème. L’autre, la plus importante, c’est que cette végétation, sortie d’un peuple, influe immédiatement sur celui-ci et constitue l’un des moyens les plus énergiques de transformation soit vers le progrès dans les temps privilégiés, soit vers la décadence dans les temps malheureux. Cette force pour invigorer,pour désagréger ou pour révolutionner, a atteint, grâce à l’imprimerie, des proportions merveilleuses. C’est elle qui, au dessus de toutes les autres peut-être, contribue à imprimer aux civilisations modernes cette accélération dans le changement qui est devenue formidable et permet de comparer notre monde à une comète, dont la rapidité augmente au fur et à mesure qu’elle approche du soleil.
Pour nous, c’est dans cette influence du roman sur l’évolution historique de notre époque qu’il faut voir surtout l’explication de son développement et de sa popularité. Les lois qui régissent l’humanité sont aussi nécessaires que celles qui régissent la na-
ture. La volonté de l’homme y compte pour peu de chose, et sa liberté y vaut ce que vaut pour le vers à soie déjà pris dans le cocon qu'il tisse, la liberté de porter la tête à droite et à gauche pour construire sa prison. Les romans ne se sont pas multipliés uniquement parce qu'ils fournissent une distraction agréable — c’est là une puérilité, qui ne suffit qu'aux courtes vues — mais parce qu'ils préparent, comme le ferait un fluide dissolvant, l'avènement de situations sociales nouvelles. Sortis d'une civilisation qui a besoin de se transformer, ils portent en eux les éléments dont elle a besoin pour enfanter un ordre de choses nouveau, et à peine éclos ils se mettent à aider leur mère.
Ce qui est remarquable, c'est l'inconscience des romanciers sur le sens de leurs travaux. Ils sont très rares parmi eux, ceux qui se considèrent comme des agents d’un mouvement historique, et la plupart ne suivent que leurs instincts. Il ne faut pas trop s'en plaindre, car mieux vaut, en général, dans l'art, agir sans le savoir qu’obéir à une doctrine. Les forts seuls savent y résister et sauver leurs oeuvres de l’esprit de système. Cela n'empêche que les chefs d’école ne soient perpétuellement préoccupés d'établir les principes auxquels ils rattachent leur originalité, mais presque toujours ils les font dériver de questions de forme, de procédés techniques, de considérations exclusivement artistiques, sans jamais
aller jusqu'à cette pénétration plus intime qui rattache leurs efforts à l’histoire.
Le développement du roman dans notre siècle, anodin et simplement curieux au début, a pris, peu à peu, les allures inquiétantes et dramatiques qui caractérisent les forces naturelles arrivées à leur pleine activité. C'est au dix- huitième siècle qu'on trouve ses origines, dans quelques œuvres mal définies, empruntant surtout leurs sujets à la vie voluptueuse, montant pourtant d'un seul coup, avec Voltaire et Diderot, mais à titre d’exception, jusqu'à l'attaque contre la société. Bernardin de Saint- Pierre et Châteaubriand marquent le passage en traitant des sujets purement littéraires, ne visant qu'à intéresser et à distraire. Ils fondent l'école romantique qui, si longtemps, s'attarda dans les préoccupations de forme, affirmant l'art pour l’art, se livrant à des débauches d’imagination, amusant et croyant que c’était assez, mais finalement laissant le public fatigué, blasé de fantaisie et altéré de réalité.
C’est alors que les grandes traditions de Diderot, étonnamment développées par Balzac, furent reprises; on les dégagea de ce que le voisinage du romantisme y avait mis de conventionnel, on les fit profiter de la forte élégance que les amoureux de la forme avaient consacrée, et avec Gustave Flaubert, dans Madame Bovary , le roman réaliste fut fondé.
L’école nouvelle affichait pour règle l’étude de la réalité pathétique, exprimée dans le style le plus châtié.
D’aussi hautes prétentions ne pouvaient, en raison de leur difficulté, trouver beaucoup d’imitateurs. Les sujets pathétiques sont rares, et le style châtié n’est pas à la portée de tout le monde. Il en résulta un glissement général ; on resta fidèle à la règle qu’il faut dépeindre la nature, mais en ajoutant que tous les sujets 'sont bons et que la langue ne doit pas nécessairement être parfaite. C’était le naturalisme et Emile Zola.
Voilà, en traits rapides, et pendant cent ans, l’histoire du roman. Mais ce n’est que son histoire littéraire. Il est un autre aspect, humain, redoutable, caché dans les ténèbres des évolutions sociales. Seul il permet de faire la classification de ces œuvres multiples et contradictoires, de rendre raison de leur antagonisme, d’expliquer les revirements d’opinion, de faciliter aussi le choix des écrivains qui s’y adonnent, de donner, en résumé, à cette littérature spéciale qui nous déborde un certain ordre dans ses efforts, une certaine clarté dans ses prétentions.
Rien n’est plus visible dans nos sociétés modernes que la lutte entre les deux classes que seules a laissé subsister la Révolution française : la bourgeoisie et le prolétariat. Rien n’est plus visible aussi que la montée lente, mais irrésistible, de ce dernier. Dès le moyen-âge il a commencé cette ascension qui, jamais
ne s’est arrêtée, et, dans notre siècle, a pris les proportions démesurées qui font pressentir son prochain triomphe. Ce phénomène ne dépend d’aucune volonté, d’aucune autorité. Il se déroule inflexible et muet. Les événements particuliers n’ont pas de prise sur lui. Quand on le croit submergé après un cataclysme, il reparaît bientôt plus général et plus fort. Il progresse absolument comme un monde à travers l’espace, aussi insensible aux obstacles que s’il roulait dans le vide.
Vers lui convergent, pour l’aider, quantité de forces, entraînées dans son orbite et augmentant sa vitesse de projection. La littérature en est une, et c’est le roman naturaliste qui lui fournit son plus solide appoint. Ceux qui s’y consacrent, Emile Zola tout le premier, s’imaginent ne faire que de la littérature. Il font, en réalité, de la politique.
La démonstration en est facile.
Où donc a-t-on le plus violemment, par la simple peinture des moeurs, attaqué cette bourgeoisie opulente que vise surtout la démocratie et dont la disparition, ou tout au moins l’abaissement jusqu’au niveau des existences communes, lui paraît la condition essentielle des innovations qu’elle rêve? Où donc F a-t-on davantage avilie, discréditée, si ce n’est dans ces romans naturalistes qui ont révélé jusqu’aux détails les plus infimes la corruption qui la ronge? Et par ces tableaux saisissants n’a-t-on pas fait
paraître plus légitime la guerre impitoyable dirigée contre elle? Ces écrivains, sortis d’elle-même et préparant sa chute, remplissent, nous bavons déjà dit, une fonction analogue à celle qui échut dans le monde romain à Tacite et à Juvénal, ces deux autres bourgeois que des lois mystérieuses transformèrent en instruments inconscients de la chute de l’Empire et de l’avènement des prolétaires chrétiens.
Il s’agit bien, en vérité, comme le pensent et le discutent quelques professeurs de rhétorique, de savoir si cet art naturaliste est oui ou non conforme à l’esthétique. Le réduire à ces proportions, c’est le rapetisser ridiculement. C’est à une bien autre mesure qu’il faut le jauger. La question d’art est ici accessoire, le point de vue social domine. Si cette école en est arrivée à ces procédés spéciaux, c’est que c’étaient les seuls appropriés à sa mission. Le réalisme de Flaubert, d’un art si élevé et si pur, y eût été impropre. Il implique, en effet, trop de dédain pour certaines peintures, trop de noblesse dans la forme. Pour décrire ce qu’il fallait abattre, moins de scrupules était indispensable. Il fallait Zola, et Zola vint tout de suite. Flaubert demeura sur son piédestal, mais dans l’isolement, et toute la bande courut plus loin, ou plus bas, accomplir l’œuvre attendue, l’œuvre nécessaire, l’œuvre historique.
Toute cette série de livres âpres, virulents, impitoyables, dans lesquels classe bourgeoise est atta-
quée, forme une des grandes divisions du roman contemporain. Une autre, qui en est le pendant, c’est celle des écrits où sont narrées, inventoriées, brutalement dégagées, les misères populaires. Après avoir déchiré le groupe à détruire, il fallait exalter le groupe à élever. De ce nouveau point de vue est sortie la littérature qui, souvent avec des sentimentalités qui sont comme un lointain reflet du romantisme, s'attache à la vie ouvrière, en raconte les souffrances, les joies rares, l’exploitation universelle. Germinal en France, Happe-chair de Camille Lemonnier en Belgique, en témoignent éloquemment.
L’exactitude de ces vues générales et la logique de cette évolution sont encore attestées par un phénomène secondaire. La bourgeoisie, avait été des premières à se jeter sur les œuvres naturalistes et à leur faire un succès retentissant. Cet engouement a continué jusqu’au jour où elle a commencé à avoir conscience des ravages terribles exercés sur elle. Elle a rejeté alors ces favoris avec terreur, les campagnes contre le naturalisme ont commencé, et une série de romans doux, élégants, tranquilles, firent leur apparition. Ils eurent un succès étonnant. C était la réhabilitation bourgeoise qui s’essayait, en s'attribuant des mœurs honnêtes et placides. Nous assistons à cette tentative de rénovation. Elle ne sera, sans doute, pas de longue durée, d’abord parce qu'elle tend à entraver la marche d'événements
inéluctables, ensuite, parce que le monde des liseurs n'est plus fait pour les bergeries. C’est un jour de printemps se mêlant aux jours d’hiver. Demain la bise recommencera à souffler.
Ce qui le démontre, c’est l’abandon qui se fait autour des écrivains qui persistent dans le roman, sans autre portée que l’amusement du lecteur, dépeignant de préférence les milieux aristocratiques, donnant la particule à tous les personnages, et, à l’exemple d’Octave Feuillet, leur chef, décrivant, avec une élégante afféterie, les habitudes du beau monde. Tout cela vieillit avec une rapidité singulière. On peut prédire que, dans un court délai, ce genre sera impossible. Il sert à trop peu de chose au sein de notre époque troublée. On peut encore, en certains coins, s’abstraire et ne voir dans la lecture qu’un repos. Mais là où s’agite la vraie vie des nationalités, on ne lit que pour se donner des forces nouvelles, que pour mieux courir au combat ; un livre est pris comme un coup d’eau-de-vie durant la bataille, comme un paquet de cartouches dans un caisson de munitions.
Telle nous apparaît la situation du roman contemporain, sa destinée historique et sa division en quatre groupes nettement séparés : Les œuvres qui démolissent la bourgeoisie, celles qui essaient de la réhabiliter, celles qui exaltent le prolétariat, enfin celles, toujours plus rares, qui restent de pure fantaisie.
A ceux qui entrent dans la carrière, notamment chez nous, à choisir, selon leurs goûts et leurs instincts. S'ils mettent ces genres si différents en rapport avec les temps où nous sommes, s'ils croient, comme nous, que l’art est surtout transitoire et que s’il est donné à quelques génies de produire des écrits qui vivent des siècles, pour la plupart le livre ne dépasse pas une génération, leur choix sera fait promptement. Ils iront à l'œuvre sociale, à celle qui attaque ou défend, qui déchire ou qui panse, qui lutte, qui combat, où l'écrivain s'expose, quelquefois jusqu'à la mort.
Il était nécessaire de le dire à nos débutants, comme dernière recommandation de ces études qui les concernent. A l'époque présente, l'art aristocratique est presque inutile et reste impuissant. Il ne convient pas aux jours de combat. Ceux qui n’entreront pas en lice avec un art qui, pour ou contre, prendra parti dans la grande lutte qui arrive à son apogée, demeurera incompris et végétera délaissé.