‹ Pro arteChapitre 23 sur 39 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

l’universelle humanité

Pendant plus de soixante années Victor Hugo a tenu l’attention en éveil. Pendant plus de soixante années le journalisme s’est occupé de lui, non seulement celui du reportage, mais celui, plus élevé, de la critique. Et après cet accompagnement de rumeurs ininterrompues qui l’a suivi toute sa vie, essayant sur lui toutes les formes du triomphe ou de l’outrage, à l’occasion de sa mort la presse a éclaté en un concert où, pour la première fois, la louange seule a fait entendre ses accords.

Développant une gamme chromatique qui commence aux contours les plus indécis de son enfance,

traverse en notes d'une sonorité grandissante son voyage terrestre mouvementé comme le fut rarement celui des héros et aboutit au final retentissant de sa mort grandiose, on a fouillé à nouveau cette biographie de Titan, repris les moindres faits, renouvelé les récits, retrouvé les événements, énuméré les œuvres, jugé les actes, raconté l'homme de génie.

Reste-t-il quelque chose à dire ? Cette universelle germination spontanée de renseignements et d'appréciations n’a-t-elle pas épuisé la matière? Peut-on espérer en parler encore sans répéter des leçons désormais banales? Plutôt que de chercher une nouveauté qui semble impossible ne vaut-il pas mieux, pareils aux croyants des religions acceptées, se borner à réciter les textes fixés par la liturgie, suprême expression de vérités tenues pour indiscutables?

Il est, nous semble-t-il, une manière d’envisager cette existence prodigieuse que seul l'achèvement pouvait rendre nettement visible et justifier, parce qu’elle en exprime le résumé qu’une incertitude dominait aussi longtemps que des actes nouveaux, ou des paroles, pouvaient altérer le résultat acquis jusqu’alors. En clôturant cette activité qu’on eût cru inépuisable, la mort a arrêté l'accumulation des éléments qui sans cesse modifiaient les données du problème. On a certes pu dire que Victor Hugo était entré vivant dans la gloire et dans la postérité.

Mais tant qu’il a vécu, le sens définitif de cette gloire, et la place dans cette postérité, ne pouvaient être définitivement fixés.

Aujourd’hui cette grande cause est instruite. Tout ce que son génie pouvait y ajouter est épuisé. On peut stater les recherches et procéder aux débats et au jugement sur l’ensemble.

A première vue, la vie du poète semble manquer d’unité. Que de fois on a' pu, dressant la série de ses opinions, croire triompher contre lui en en opposant les termes. Dans les deux plus vastes domaines de l’activité humaine : la politique et la religion, son âme fut changeante et parcourut en entier le cycle des convictions, pour, il est vrai, se fixer finalement à celles vers lesquelles d’un pas chaque jour plus pressé et plus ferme marche l’histoire: la Démocratie et la Libre-Pensée.

Au cours de ce long circuit, son instinct poétique, interprétant les sensations des heures présentes, les exprimait en vers magnifiques, qui resteront la manifestation la plus haute et la plus pénétrante des idées qu’il devait abandonner plus tard. De telle sorte qu’on assiste à ce phénomène, en apparence bizarre, d’un esprit supérieur ayant forgé, même pour ses adversaires, des armes superbement trempées et fulgurantes. L’arsenal de ses œuvres est ouvert à toutes les écoles, et chacune en peut sortir royalement équipée.

Cette variété singulière, cette tendance fatale à passer par toutes les voies, à recueillir toutes les sensations, à écouter toutes les idées, à éprouver toutes les vicissitudes, en traduisant chacune d’elles en la forme saisissante que trouvait son génie, a imprimé à Victor Hugo son allure dominante. Ce n’est pas seulement dans la politique et la religion qu’on le trouve subissant cette loi. Nous ne les avons citées tantôt que comme entrée en matière et exemples les plus frappants. Partout ailleurs la même évolution se déroule. Suivant un fil mystérieux, dont les lacis sontinfinis, il va, vient, repasse, retourne, s’éloigne, reparaît, s’écarte, revient encore, n’oubliant, dans l’âme humaine, aucun espace, aucun recoin où il ne se laisse entraîner, chantant toujours, subissant l’influence des régions traversées, notant, par ses strophes, toutes les impressions de ses pérégrinations sans fin, ne jugeant point d’après des théories préconçues, se livrant au hasard des circonstances, ne mesurant pas l’écart entre son opinion présente et son opinion passée, satisfait dès que l’émotion du moment, quelle quelle fût, trouvait son expression intense par le rythme et la rime.

Dans ces milliers de vers, qui passent au ciel littéraire comme des nuées d’oiseaux voyageurs si nombreux qu’ils obscurcissent le jour, qui donc pourrait mettre un ordre témoignant que le poète nous laisse un corps de doctrine? Non. Tout y diffère : taille,

cris, plumage. Ce n’est pas une tribu qui émigre ; c’est le genre entier, dans l’infinie variété de ses espèces et de ses individus.

Versatilité, palinodie, convictions mal assises, a-t-on dit souvent. Et au temps, peu éloigné, où l’on osait encore le malmener, on essayait par là de l’amoindrir. Lui, avec une sérénité inaltérable et souveraine, acceptait l’apparent reproche, et jamais, dans cette orgueilleuse placidité qui lui faisait admettre son passé lyrique en entier, il n’eut cette faiblesse des esprits médiocres de répudier, sous prétexte de jeunesse, les vers où sonnaient des opinions qu’il n’avait plus.

C’est qu’en effet sa véritable grandeur et l’unité cachée de sa vie résident dans cette variété même. C’est par elles surtout qu’il vivra dans la mémoire des générations.

Exprimer l’humanité de son siècle tout entière, dans ses manifestations fluctuantes et même opposées, léguer à toutes les âmes, pour toutes les circonstances de la vie, des maximes ou des chants qui s’appliquent directement à leur situation, offrir à toute joie, toute douleur, tout sacrifice, tout événement, un chant qui enthousiasme, console, explique, ou fortifie, tel est, à notre avis, la caractéristique du génie de Victor Hugo, le résumé de ses œuvres, la garantie de sa gloire, l’émouvante signification de sa mission littéraire.

Deux strophes des Quatre Vents de ï Esprit le proclament avec une confiance à la fois superbe et touchante ; car le poète, parlant dans les derniers temps de soi-même comme si c’était d’un autre, confessait le secret de sa destinée, qu’il avait enfin pénétré et qui apparaissait à l’épique vieillard avec la clarté du prochain au delà :

Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble.

Ne savent qu’à demi le grand nom du Très-Haut;

Ils jettent vaguement des sons que seul j’assemble :

Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.

Ma voix s’élève aux deux, comme la tienne, abîme ;

Mer je rêve avec toi! monts je prie avec vous !

La Nature est l’encens, pur, éternel, sublime;

Moi je suis l’encensoir intelligent et doux.

Essayant de mieux rendre notre pensée, nous ajoutons : Son œuvre poétique est pour l’homme contemporain, nerveux et morose, ce que le Coran est pour le Mahométan, ce qu’est pour le Chrétien la Bible.

L’analogie nous semble, en effet, frappante. La Bible, elle aussi, manque d’unité, si ce n’est dans sa croyance aveugle à Jéhovah. Elle y ramène toutes les actions humaines ; mais dans son vol circulaire autour de ce centre puissant, rien n’est changeant comme ses pensées et ses croyances. Il n’est pas de frisson du cœur, de nuance de l’intelligence, de détail de l’action, qui n’y trouve un écho. Elle

est le Livre, parce qu’elle suffit à tout, parce que, ouverte au hasard, elle répond à tout besoin actuel de l’âme.

L’œuvre de Hugo a la même propriété miraculeuse. Plus on le pratique, plus ce don apparaît. Si quelqu’un avait la patience de relever en un glossaire es mots qui répondent à tout ce que le poète a écrit, de telle sorte qu’en toutes les circonstances de la vie on pût aisément, retrouver ceux de ses vers qui s’y appliquent, nul de nous ne manquerait de ce divin viatique qui donne à la joie ou à la douleur la surprise de se trouver exprimée en images saisissantes, suscitant l’émotion qui ravit notre misérable nature et l’exalte ou la console par le sentiment de sa grandeur secrète, tout à coup mise en lumière.

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