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HENRI TAINE LA RÉVOLUTION

L’ancien régime que l’on connaît et admire depuis longtemps, la Révolution qui vient de paraître et que l’on discute avec véhémence, l'Empire que l’on ignore et attend, seront, sous le titre d’ensemble : Les origines de la France contemporaine, l’œuvre capitale de la vie étonnamment laborieuse du grand écrivain que la nouvelle génération, qui a adopté Baudelaire pour son poète, proclame son philosophe. Plus que l 'Histoire de la Littérature Anglaise , plus que Y Intelligence, plus que Vie et Opinions de M. Frédéric- Thomas Graindorge , ce griffant pamphlet des mœurs parisiennes au temps du carnaval impérial, elle servira à asseoir le jugement public sur ce naturaliste de l'âme , comme il s’est nommé lui-même (après qu’il eut suivi les cours du Muséum et de l’Académie de médecine), par une formule imprévue et ingénieuse d’adhésion au Positivisme d’Auguste Comte.

Tant pis, car cela prend une mauvaise tournure. Celui qui, dans son Ancien Régime , par une description si froidement et si minutieusement violente du dernier siècle, avait fait contre le passé un irrésistible réquisitoire, et ainsi justifié à l’avance la Révolution, a peu à peu dévié dans les trois volumes qu’il a consacrés à celle-ci, et, finalement, aboutit contre elle à un réquisitoire nouveau, plus formidable que le premier, qui fera attendre avec impatience la troisième partie : l'Empire , destinée peut-être à effacer les deux autres dans ce crescendo, à moins que ce virtuose de l’inattendu ne nous présente une apothéose napoléonienne.

Un trait suffira pour donner la mesure des surprenants glissements de cet artiste littéraire, dont on a dit avec une vivacité de critique qui alors semblait de la partialité, mais qui pourrait bien être juste, qu’il n’a aucun point fixe et que sa prolixité tient à une hésitation perpétuelle de l’esprit : La Revue des Deux Mondes lui a remontré poliment qu’il devient réactionnaire.

Hélas! oui. Le cas de Jules Simon, de Vacherot et de tant d’autres, se déclare. M. Taine n’a pu franchir, sans qu’il lui en reste quelque chose, la formidable crise communarde, il en a subi l’affolement et n’en est pas remis. Dès 1871, le tremblement qui l’affecte se sentait dans son livre : Du suffrage universel et de lamanière de voter . Voilà que

ça lui a repris pour avoir touché, de ses mains élégantes de professeur d’esthétique, au drame colossal par lequel fut emporté d'assaut et démoli, avec toutes les horreurs du sac et du pillage, cet ancien régime qu’il a attaqué, ridiculisé, flétri. Il en est ému jusqu’aux intimes profondeurs de l’estomac bourgeois qu’il semble allier à son cerveau d’artiste; dans ses terreurs et ses haines de conservateur subitement éveillées, il résumé Marat, Danton et Robespierre, en disant que, sans la Révolution, le premier fut mort dans une maison de fous, le deuxième eut passé en police correctionnelle pour escroquerie, le troisième eut fini petit avoué de province. Et dans son exaltation contre-révolutionnaire, il va si loin que la bonne grand’maman Revue l’a appelé un ingénu violent, et, lui reprochant doucement son outrance, a fait remarquer, avec son esprit de vieille bien conservée, que c’est être partial que d’enfler tant la voix pour se faire entendre, et, de peur de n’être pas compris, de mettre imbécile où médiocre pouvait suffire; énergumène où c’était assez que d'exalté; bête féroce, tigre et chacal, sanglier dans sa bauge et porc dans son bourbier, où criminel disait tout ce qu’il y avait à dire.

M. Taine revient, lui aussi, à ses origines. On a pu longtemps espérer que ce normaliste émancipé, ce démissionnaire de l’Université, serait, toute sa vie, militant pour dégagerl’art et l’histoire des mes-

quineries académiques. Mais l’ancien disciple de Comte frise la soixantaine; il a jadis été question de lui pour le Sénat ; il n’est pas de ceux qui, à l’exemple d’Hubert Spencer, quand on lui parle d’un mandat législatif, répond: Ah ! ça, me croyez-vous assez niais pour m’adjoindre à des imbéciles qui passent leur temps à amender une sottise par une autre sottise? La gloire de Victor Hugo, pair de France, d’Alfred de Vigny et de Sainte-Beuve, sénateurs, lui donne des insomnies. Il a la préoccupation qui rongeait misérablement Théophile Gautier: il a rêvé de couronner sa carrière littéraire par des honneurs politiques, et il est trop fin pour ne pas discerner que les voies démocratiques et libres n’y mènent guère. Lorsque l’âge et la vanité nous tiennent, il est difficile, même pour un grand esprit, de ne pas faiblir. Que d’ Hercules filent aux pieds de ces Omphales! Et quand, dans ces dispositions, on écrit sur la Révolution française, ce serait miracle de ne pas s’y montrer conservateur. En d’autres termes, étant donné le nombre de lustres et les visées officielles d’un auteur, c’est une opération simple comme les quatre règles que de déterminer comment il accommodera l’histoire.

Certes, le livre dont nous nous occupons n’en reste pas moins intéressant, très intéressant. En tant qu’œuvre de style, ce n’est pas nous qui le critiquerons. Rarement les dominantes de la littérature de

M. Taine, qu’on a résumées en cette formule: aiguiser un trait, balancer une antithèse, étaler un rouleau d’images, amener un choc de mots phosphoriques, exécuter devant le public les manœuvres les plus variées et les plus brillantes, se sont révélées avec plus d’éclat. Les dilettanti, les désœuvrés les petits lettrés, les amateurs de la forme pour la forme peuvent se déclarer hautement satisfaits : l’auteur leur a fait largesse au buffet de son raout. Mais quand on se hausse jusqu’à aborder cette expression suprême de l’art littéraire : l’Histoire, dans laquelle l’artiste a la chance divine, mais court le danger redoutable de devoir unir la solidité du fond à la beauté de la forme, le style seul ne saurait satisfaire, et l’indiscrète et tracassière critique est en droit, sans qu’on puisse la chicaner, de demander compte à l’écrivain de sa méthode et de ses jugements. Dans l’occurrence c’est d’autant plus son devoir qu’il s’agit de défendre l’événement le plus considérable de la période moderne, et que déjà, comme toujours, les maladroits imitateurs pullulent. On les avait vus s’approprier, avec la désinvolture d’écoliers accoutumés à copier leurs compositions, sa fameuse théorie du gendarme par laquelle il explique, en supprimant tout autre sentiment que la crainte, le respect pour le Droit et l’obéissance à la Loi. Il convient de protester, non pas pour la guérison de ces malades, mais pour fortifier

l’opinion dans les antipathies qui, de toutes parts, se font jour contre une œuvre qui ne tend à rien moins qu’à déshonorer le phénomène historique auquel nous devons tout ce que nous sommes en ce siècle.

Il est désolant devoir avec quelle petitesse de procédés et de vue M. Taine a cheminé tout au long du très lent voyage qu’il a fait à travers les souvenirs de ces années merveilleuses dans le bien comme dans le mal. Sa manière de s’éclairer et sa manière de plaider sa thèse sont aussi simples que fragiles. 11 dédaigne les grands résultats acquis qui règlent encore la vie européenne présente, font partout sentir leur influence et, en définitive, crèvent les yeux. Non, ce minutieux se livre à un prodigieux épluchage des faits minuscules relatés dans les papiers du temps. Il attache une vertu spéciale à toute publication datant de l’époque. Il pense qu’il suffit d’avoir vécu alors pour être traité en autorité. Il ne se doute pas que les narrateurs ont subi non seulement leurs préventions personnelles, mais encore celles de leur milieu. Il ne sait pas que sur le même épisode chaque spectateur donne une relation différente précisément par ces détails auxquels, lui, l’historien ingénu, s’est attaché avec acharnement comme au plus sûr des recours. Il doit n’avoir jamais assisté aux enquêtes dont notre justice offre quotidiennement des représentations. Il ignore ce que n’ignore pas l’homme d’affaires le plus humble.

Et ce n’est pas tout. Après s’être désaltéré jusqua la saoulerie, le mot, dans sa trivialité, n’est pas trop fort, notamment aux récits de l’anecdotier Mallet du Pan, devenu tout à coup l’égal de Froissard, voici qu’il s’imagine ne pouvoir mieux faire que de coudre un à un, en un habit d’arlequin interminable, des lambeaux de phrases, rassemblés des coins les plus divers. Ici encore qu’il nous soit permis d’invoquer la pratique des tribunaux, ces historiographes forcés de l’histoire au jour le jour reconstituée par les témoignages. Il n’est pas de stagiaire qui oserait faire une démonstration par ce procédé, dont la trompeuse malice est absolument discréditée, parce qu’elle permet à l’opinion contraire de faire une démonstration opposée équivalente, en prenant des phrases d’une autre couleur et en les ajustant à son tour. Il est curieux, en lisant la Révolution de M. Taine, de voir l'inébranlable et naïve confiance avec laquelle il bâtit ainsi son pamphlet. Et comme on s’excite à trotter toujours sur le même pavé, plus il avance, plus il accélère son allure, plus il se gaudit en la jouissance niaise de ce jeu de patience pédantesque, de cette mosaïque doctorale.

Telle est sa surprenante méthode, vendangeant grain par grain, dans la vigne historique, les menus faits qui conviennent à ses préjugés conservateurs, remplissant son pressoir et en faisant sortir l’étrange boisson qu’il nous sert.

C’est la première fois, croyons-nous, qu'un historien l'a osée. Mais, en réalité, il ne s’agit pas d’un historien ; c'est amateur qu’il faut dire, et il a l’aplomb de l’ignorance. Jamais on n’a plus étrangement tripoté les sources; jamais on n’a moins su la manière sérieuse de les utiliser. A ce point de vue, justice est déjà faite. La Revue des Deux Mondes , appréciant cette fantasia et lâchant, elle aussi, son ancien collaborateur, a parfaitement résumé cette partie du débat en disant : Des documents suspects ou douteux forment le fil de son récit ; d’autres en sont la trame, dont il ne s’est pas assez défié.

Les matériaux et leur emploi étant mauvais, on devine ce que devait être l’édifice, considéré dans son ensemble. Ici on touche au plaisant, résumé en cet aphorisme étonnant : La Révolution n’était pas nécessaire ; il eut suffi de quelques réformes sagement appliquées pour faire autant et mieux!

Comme on le voit, le ci-devant contempteur acharné de X ancien régime en arrive à regretter ce pauvre ancien régime, qui avait du bon, beaucoup de bon (il le laisse entendre), tellement qu’on eût pu le maintenir avec quelques corrections. Naturellement ces soupirs de regret s’exhalent après la description complaisante des pillages qui marquèrent au début la Jacquerie contre les châteaux et les couvents, et l’énumération larmoyante des supplices de la Terreur.

Ainsi qu’il est arrivé à nombre d’esprits trop faibles pour ne pas sacrifier le principal à l’accessoire dans l'étude de la Révolution, M. Taine succombe ici sous les émotions de son sentimentalisme. A-t-on pourtant assez fait remarquer, et est-il assez passé parmi les vérités désormais évidentes, que tout ce mouvement sans pareil se résume en ces quelques propositions, devant lesquelles s’efface le fourmille, ment des faits secondaires: L’ancien régime était l’exploitation de l’immense majorité par une minorité infime de nobles et de prêtres. Il fallait détruire cette situation ; on l’a tenté par le droit et la sage modération chère à M. Taine; on n’a pu le faire que par la force. De 1789, date de la convocation des Etats-Généraux, à 1795, date de la dissolution de la Convention, la lutte a été poursuivie avec une résistance acharnée au dedans (les contre -révolutionnaires), au dehors (les armées alliées). Pour vaincre, il a fallu le Jacobinisme, c’est-à-dire la violence - aveugle, brutale, sanglante, dépassant la mesure: de là les pillages et, plus tard, la Terreur. C’est par cette tyrannie des masses populaires, représentées par des hommes d’instinct, que la Révolution s’est faite, c’est-à-dire que la société s’est organisée sur les bases qui la soutiennent aujourd’hui.

Dans tout cela, les hommes importent peu. Il n’y a pas de sophisme plus répandu que de transformer l’histoire de la Révolution en histoire anecdo-

tique de quelques individus, héros d'événements lugubres, Girondins, Dantonistes, Robespierristes, Thermidoriens, et de tout faire graviter autour des sinistres épisodes dans lesquels ces acteurs tragiques se sont agités. Rien n’est plus faux. Ce n’est là que le décor, la parade, les convulsions, les changements d’aspect et de couleur à la surface qui ont pour cause le mal profond dont le mystère ne saurait être pénétré que par l’autopsie. Ces incidents, car c’est le seul nom qu’ils méritent pour qui dégage la réalité, masquent ce qui est le caractère unique et grandiose de la Révolution, à savoir : la destruction du passé et l’écrasement des résistances; celui qui se complaît en ces détails, et par leur description croit tout dire, oublie le principal et ce qui seul importe. Brunetière rappelle que ce qui fit déjà pour les contemporains, ce qui fait dans l’histoire le sens et l’importance mystique de l’événement, son caractère apocalyptique d’après Michelet et d’après Tocqueville, ce sont les conquêtes définitives sur les iniquités du passé, et non pas les drames successifs qui se sont joués sur la scène et auxquels seuls encore s’attachent les esprits superficiels et les auteurs romanesques.

Ces drames eux-mêmes sont déterminés par le phénomène général et irrésistible. La nation, inconsciente, mais lancée comme un monde qui, dans sa projection, brise tout obstacle, sent, elle, avec un in-

compressible instinct, que toute faiblesse vis-à-vis de l’ancien régime et de ceux qui essaient d’en empêcher la suppression radicale, c’est l’avortement. Aussi est-elle impitoyable. Les Girondins parlent d’enrayer : pour ce seul mot, ils sont supprimés. Danton parle de clémence : il est abattu. Pour quiconque hésite, la mort ! Marat, qui incarne la violence, est divinisé. Robespierre, lange de la Terreur, devient maître de la France, malgré son infériorité intellectuelle, qui rend son triomphe indéchiffrable pour M. Taine, précisément parce qu’il ne saisit pas l’élément spécial qui explique tout. Et quand enfin, avec les Thermidoriens, l’élan se ralentit, c’est que le peuple, pour lequel depuis six ans, au milieu des querelles insensées et sanguinaires qui n’ont interrompu ni même ralenti la rotation de la meule révolutionnaire, on légifère sans interruption, a le sentiment que les réformes sont consolidées. Elles l’étaient, en effet, à peu de chose près et sauf les retours offensifs du despotisme impérial. Ouvrez les recueils des lois : la production a été prodigieuse. Le régime féodal est à jamais anéanti; la fortune publique, c’est-à-dire les trois quarts des biens fonciers immobilisés par les mainmortes de la noblesse et du clergé, est rentrée dans la circulation par une gigantesque expropriation ; l’égalité civile est conquise ; la justice est réorganisée ; des lois administratives innombrables ont fondé la société

moderne. Qu’importe que, dans le domaine des institutions politiques, il y ait eu des conceptions bizarres qui n’ont pas survécu. L’essentiel n’est pas là : il est dans la reconstitution sociale contre laquelle rien n’a pu prévaloir, car elle nous gouverne oujours en att endant le complément des réformes ouvrières. Qu’importe, en outre, qu’ainsique le fait observer M. Taine, avec le ton du reproche et du mépris, la Révolution ait eu pour cause moins un désir clair de formes gouvernementales nouvelles que la volonté presque animale de faire la guerre aux propriétaires et à la propriété : s’il avait été historien, il aurait su que jamais les masses ne bougent que pour des intérêts matériels et ne s’occupent des intérêts politiques que lorsque ceux-ci sont inséparables de ceux-là. C’est la loi du passé, ce sera celle de l’avenir. Il n’y a rien d’abstrait dans les mouvements populaires durables. Les questions de politique pure s’agitent à la surface des nations, entre les hommes d’Etat de profession. Elles alimentent la parade parlementaire. Mais elles sont impuissantes à remuer la foule.

De tout cela M. Taine, occupé à épouiller les bavardages de quelques bourgeois du temps, mécontents et effrayés, et de quelques agents de police, n’a rien vu, rien pénétré. Il n’a pas compris que c’eût été une superbe Introduction à l'histoire de la Révolution française que de dire au public, constamment

distrait par ce qu’on peut qualifier le caractère anecdotique de ces années fameuses : Détournezvous désormais de ces prétendues grandes journées qu’on vous a jusqu’ici données en spectacle ; ce n’est pas là qu’est le secret des événements; je vais vous dire, par une chronologie comparative, quelles furent, à chacune de ces échéances, les lois qu’on décréta ; vous serez stupéfaits du calme des grandes réformes qui ont survécu, à côté de l’ouragan déchaîné au dehors ; n’attendez donc pas de moi que j’aille à mon tour, pour ajouter des éléments nouveaux au monceau formé par ceux qui m’ont précédé, dénicher des mémoires, des brochures, des plaquettes, des gazettes, des dépositions judiciaires, des dépêches confidentielles, des rapports secrets, des correspondances; je dédaigne ce vieux bagage; je n ouvrirai qu un recueil : celui des actes législatifs ; là nous apprendrons tout ce qu’il faut savoir, tout ce que la Révolution nous a laissé ; le reste n’est qu’aventures passagères, épisodes dignes des romans de cape et d’épée, chroniques, bavardages, cancans. Amoureux de nouveauté, dédaigneux de refaire ce que d’autres ont fait, c’est par là que je me distinguerai d’eux.

Au lieu de ce programme grandiose, le nouvel écrivain de la Révolution a dépassé en vains commérages tout ce qu’on avait fait avant lui. Si, comme styliste, il triomphe une fois de plus, comm

homme public il est faits réactionnaires, méfait historique.

désormais classé parmi les par- Sa belle œuvre artistique est un

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