‹ Pro arteChapitre 25 sur 39 · GERMINAL · texte numérisé non relu

GERMINAL

Est-ce une mission artistique, est-ce une mission sociale que poursuit Zola?

L'embarras devient grand. Au point de vue artistique, le maître a, depuis longtemps, fait sa trouée. Depuis si longtemps même que l’esthétique inaugurée par lui est près de devenir banale, et que sa terminologie, si originale au début, est de celles que déjà on hésite à employer. Vous souvient-il du jour où, pour la première fois, il fut parlé du Document humain ? Quel succès ! Quelle vogue ! Aujourd’hui il s'en faut de peu que l'expression ne prenne place dans le dictionnaire des locutions agaçantes. A peine quelque éditeur, de rhétorique arriérée, en use-t-il encore dans sa correspondance avec les conscrits de la littérature en se posant en donneur d'avis. Ah! que les théories artistiques vont vite! Plus vite que les beautés à la mode. Plus vite que les armes perfectionnées. Presque aussi vite que les ministères !

Soit. En tant que révélateur, ou plutôt principal vulgarisateur du naturalisme, que Zola se repose. Son but est atteint. Il en demeurera la manifestation la plus puissante et la plus abondante, quelque chose comme le Rubens ou le Wagner de l'école nouvelle. Autour de lui, plus exactement au-dessous de lui, grouille la multitude des pasticheurs qui ne manquent jamais aux chefs triomphants et jettent à la foule sa découverte monnayée en gros sous. Dans le théâtre, où des hommes pareils remplissent les premiers rôles, les groupes de figurants sont tôt composés des demi-souffles qui, de parti-pris ou inconsciemment, sifflottent en sourdine les airs de bravoure qu'ils ont lancés de leurs grandes voix. Victor Hugo a eu sa queue, Baudelaire en laisse encore traîner un bon bout d'outre-tombe qui s'étend jusque chez nous, et il en sera ainsi in sœcula sœculorum pour tous les robustes esprits dont le style frappe de si profondes empreintes que les cervelles molles ne s’en guérissent jamais.

Oui, que Zola se repose, et sur le procédé, la forme et la formule, passe la main à quelque autre inventeur.

Mais voici que de la machinerie compliquée de son système littéraire, de l'embrouillement des poulies, des cordes, des trucs, des décors et des praticables, a surgi un spectacle imprévu, qui transforme l’écrivain en polémiste, le romancier en pamphlé-

taire, et le transporte miraculeusement de la question d’art à la question sociale. Est-ce Zola, est-ce Proudhon qui s’est dressé derrière Germinal ? Un Proudhon qui, sur le tard, se serait dit qu’en somme l’allure du roman est peut-être la meilleure pour populariser les réformes contemporaines, boxer les bourgeois en un bon pugilat socialiste et exalter les ouvriers .

Ah ! que le programme purement médical et biologique des premiers échantillons des Rougon- Macquart est dépassé ! Bien mieux, comme il est métamorphosé! Il ne s’agit plus d’incarner en des générations successives la démonstration de la loi Darwinienne de l’hérédité et de la sélection à rebours entre ivrognes endurcis et névropathes incurables, maigre substance pour deux ou trois douzaines de volumes Charpentier. La maladie moderne, passant de père en fils, invinciblement, sans être complètement lâchée par l’auteur, n’apparaît plus qu’en quelques épisodes, pour ne pas manquer, semblet-il, à la parole donnée dans les fameuses préfacesmanifestes des premières publications, et dans l’impérissable diagramme généalogique qui illustrait l’une d’elles. Ce petit fantôme pathologique, sans cesse s’affaiblissant, est remplacé par des apparitions plus formidables : la corruption bourgeoise, la révolte latente du prolétariat. Ce sont elles maintenant qui remplissent la scène du vent de leurs grands

gestes, du bruit de leurs stridentes clameurs, de l'odeur de leurs abjections. Pot-Bouille , Germinal , sont moins des œuvres littéraires que des œuvres révolutionnaires.

Et terribles ! par les sillons que fait leur profond labour. Après Y Assommoir, où il s’essaya aux descriptions des misères ouvrières, en exhibant, par le déroulement d’un étrange panorama les dégringolades, croissantes en leur ignominie, d'un alcoolisé, ce fut dans Pot-Bouille une peinture impitoyable et inoubliable de la décomposition des classes moyennes . Les bourgeois qui lurent cette satire bouffonne et meurtrière en sortirent épouvantés et dégoûtés d’euxmêmes, déshonorés dans leur propre conscience. L’effet fut si immédiat et si corrosif qu’éperdus, ils se jetèrent sur ces compositions lactées : Y Abbé Constantin et Criquette , comme sur des potions rafraîchissantes, pour calmer les brûlures vitrioliques qui les faisaient hurler. Halévy délaissa pour eux les grivoiseries des Petites Cardinal , renouvela les descriptions d’une bourgeoisie vertueuse, rangée, sentimentale, paisible. Mais l’amère et répugnante saveur du livre dévoré subsista, et son travail rongeur et destructeur continue comme celui d’un virus inséparable de l’organisme où une imprudence l’a introduit.

Après ce coup de cognée formidable, Germinal est venu en frapper un nouveau, de l'autre côté du

tronc à abattre. Ce n’était pas assez d’avoir mis à nu, brutalement, d’une main qui arrache tous les voiles, les purulences de la classe jouissante. Le cruel justicier a voulu montrer les horreurs de sa domination sur la classe travailleuse et souffrante. Six cents pages durant il a peiné pour le dire, le redire, le crier, le gémir. Il n’est pas une phrase qui n’éveille la pitié, pas un épisode qui n’appelle la vengeance, pas un chapitre qui n’inspire l’horreur pour la société dans laquelle nous baignons. C’est le drame, touffu comme la vie de misère. Un peuple d’infortunés s’y agite, s’y débat dans un perpétuel martyre. Le noir et sinistre territoire des mines de Montsou suscite dans l’imagination les plus sombres et les plus importuns souvenirs de l’esclavage des nègres dans les plantations brésiliennes, de l’oppression des Pharaons faisant construire les pyramides par les multitudes vaincues arrachées à leur sol natal .

Quel écrasant projectile lancé d’une main de géant sur l’édifice des conventions contemporaines. Pareil bloc, venant après les autres de meme provenance, de même poids, d’égale portée, permet de dire de ces romans monolythes que ce sont des \ololythes. Chacun tombe, perce, ravage, écrase, fait des explosions et des écroulements comme un obus Sous ces chutes terrifiantes, les décombres s’accumulent. Jamais bombardement n’a produit de ruines pareilles.

Et désormais, en même temps que ces conséquences politiques s’accentuent dans l’œuvre bizarre du réformateur, la préoccupation des niaiseries artistiques diminue. En vain chercherait-on dans ces productions de long labeur les colifichets, les mièvreries, les puérilités, la recherche de festons et d’astragales auxquels s’attardent encore les impuissants qui, stériles pour l’idée, transforment l’art en une question d’équilibre, où les ingéniosités dressent leurs châteaux de cartes. Le réel se développe en une langue que ces faiseurs de tours trouveront monotone et lourde. Les effets, toujours puissants, sont obtenus par la grande et émouvante pensée dont la lave brûlante bout partout sous l’écorce. Les peintures, comme dans les tableaux de Delacroix, sont brossées en grandes teintes plates, vigoureuses et sonores. Le pathétique domine. Constamment on a le sentiment d’une épopée traduite en prose. C’est toute la vie de dix mille houilleurs, souffrant, espérant, écrasés, relevés, qui se résignent, qui se révoltent, tantôt doux, tantôt féroces, hommes, femmes, filles, enfants, vieillards, avec des animaux pensifs, touchants, misérables comme eux, qui se mêlent à leur existence si proche de la leur. Et tout cela au milieu de paysages tragiques, la nuit, le jour, le printemps, l’hiver, à la surface et sous terre, dans les abîmes des bures, dans les labyrinthes des galeries de mines, ou dans la forêt sombre et la campagne pacifique.

Lugubre histoire. Certes une critique méticuleuse trouvera à redire à certains détails. Peut-être ces ouvriers ne parlent-ils pas toujours en ouvriers. Quel que soit le don de devination des grands écrivains, il ne va pas jusqu’à saisir les infiniment petits des mœurs quotidiennes. C’est ici qu’on peut dire que la fantaisie apparaît dans le naturalisme. Cette minutie d’inventaire et de photographie est impossible pour les natures impatientes que l’indomptable instinct de leur mission condamne à une production incessante ; elle est inutile pour atteindre l’effet attendu, qui consiste surtout à démêler dans l’âme obscure de la plèbe les sentiments qu’elle ne peut dégager elle-même, pour lesquels les mots lui manquent, et les idées. N’y a-t-il pas plus de vérité, en pareille conjoncture, à paraître inventer qu’à dire les choses exactement comme on les voit dans leur terne et silencieux mystère ?

Art transitoire, dira-t-on, destiné à tomber avec l’abus sur lequel il se rue. Et qu’importe? Qui donc a inventé que les productions artistiques devaient essentiellement être durables? L’art, nous l’avons déjà dit, est surtout fait pour l’époque où il agit. Seule elle le comprend bien. Pour les générations ultérieures, il est toujours fermé par quelque côté et empreint du froid de la mort. Le plus noble est celui qui combat pour son temps. C’est le plus désintéressé. C’est aussi le plus vivant, le plus passionné.

Laissons donc aux lycéens, dressés aux clichés de l’œuvre immortelle , ces ridicules bavardages. Et fallut-il s’énamourer de la gloire qu’il suffit d’avoir son nom attaché à de grands événements, sans prétendre que la postérité conserve à jamais en forme matérielle ce qu’on a dit, écrit, fait, peint ou modelé. Meure avec moi mon œuvre, pourvu qu’elle ait servi à quelque chose !

Constantin Meunier, entraîné, lui aussi, par la séduction fantastique de ce cauchemar ouvrier qui, sur les actes les plus élémentaires de la vie journalière, a, fait tomber la rouge lueur des justices futures et inévitables, pour un pavillon du compartiment houiller de l’Exposition internationale d’Anvers, brossé huit panneaux où se dressent en pied, énigmatiques et inquiétants, quatre mineurs vêtus de toile blanche du Borinage, quatre mineurs vêtus de toile bleue du pays de Liège. Les directeurs de charbonnages qui ont commandé ces types au peintre des misères plébéiennes ne se doutent pas, apparemment, du réquisitoire que ces muets personnages, en une pantomime funèbre, prononcent contre l’organisation du travail. Ce sont les illustrations saisissantes de Germinal, en un défilé macabre. Le peintre a compris l’écrivain : le même souffle de compassion et de colère a passé sur tous deux. Voici le père Bonne-Mort, trois fois retiré des éboulements souterrains, raccommodé, contorsionné, couronné comme un vieux

cheval. Voici Maheu, l’ouvrier laborieux, patient, rongé de famille. Voici Catherine, la hiercheuse de seize ans, pâle, épuisée, déflorée. Voici Chaval, son brutal amant. Et Etienne, le Spartacus manqué de ces esclaves. Et la Maheude, vache féconde engendrant sans trêve la chair à grisou, destinée comme les autres à l’abattoir final.

Plume et pinceau ont fait leur duo en notes qui vous contractent les entrailles. Quel chant de haine ! Quel appel désespéré de rédemption !

Ah ! certes, cet art grandiose et violent n’est pas pour les petits bonshommes qui, sur leurs fifres ou leurs théorbes, modulent les ariettes de l’école de l’art pour l’art. Les émincées de poulet, auxquelles se bornent les plats qu’ils servent, apparaissent déplorablement maigres à côté de ces sanglantes venaisons dont se repaissent les forts. Confondant leur impuissance avec une réalité pour eux inaccessible, ils nomment hérésies artistiques ces puissants efforts qui sont à leurs refrains ce qu’est le rugissement du fauve au pépiement des moineaux. Qu’ils continuent dans le petit coin, qu’ils prennent pour un empire, les pas de zéphirs où se délectent leurs innocentes fantaisies de malades. Homme malade, animal inférieur, a dit Claude Bernard. Mais il convient de rappeler à ces souffleurs de bulles de savon que si leurs amusements peuvent plaire à ceux qui pensent que l’art n'est fait

que pour distraire, il en est d’autres pour qui ces attitudes lassantes de décadents ne sont que la marque de mauvaises habitudes. Il ne faut pas que notre jeunesse, où l’on compte plus d’un vaillant résolu aux oeuvres viriles et fécondes, et à laquelle un prochain avenir réserve vraisemblablement la liquidation des problèmes que l’art attaque de plus en plus près pour apporter à leur solution son décisif appoint, puisse croire que ceux-là ont raison qui, se désintéressant des orages dont les grondements deviennent chaque jour plus distincts, se bornent niaisement à convier leurs contemporains à chanter la barcarolle, en dièze comme Banville, en bémol comme Baudelaire. On a assez de ces reflets. On demande autre chose que des pioupious montant la garde sur les champs de bataille que leurs devanciers ont foulé il y a quatre ou cinq lustres. Mais où leurs prétentions débordent toute mesure, c’est quand ils revendiquent la première place, toute la place. Allons donc ! Passez à l’arrièregarde, pasticheurs qui vous croyez l’avant-garde, et bornez-vous à jouer sans péril vos airs, derrière quelque buisson, pendant la bataille. S’ils ne déplaisent pas, c’est comme simple distraction de bivouac.

Mais il y a des coups à porter pour lesquels, ô gamins, vous n’êtes point bâtis !

Page 1