A REBOURS
UN livre étrange. Enigmatique. D’un démêlement presque impossible. Il faudrait que l’auteur intervînt, disant : Vous ne devinez pas? Voici ce que c'est. Un livre d'abord ennuyant, puis âprement intéressant, auquel on en veut tout le long de la lecture, mais qu'on ne lâche pas. Dont on pense : Quel mauvais compagnon, dans quels recoins suspects me mène-t-il? Et qu'on suit. Dont on ne peut se détacher, qui a la séduction du vice, avec son horreur. On s'interroge : est-ce de l’art ? On se répond : oui, quand on regarde les détails, étonnants, contorsionnés, diaboliquement humains. On se répond : non, quand on essaie de saisir l'ensemble, difforme, acéphale, acaudale, chimérique, lardé, truffé d’excentricités et de monstruosités : quelque chose comme cette invraisemblable chute de mauvais anges de Breughel, aveuglant cauchemar qui précipité dans les abîmes une averse d'êtres à la fois grotesques et terribles, mi-légumes, mi-insectes, mi-
poissons, mi-oiseaux, comme si tous les organismes, démembrés et brouillés dans un abominable chaos, se sauvaient en rattrapant au hasard les débris et s'en faisant une individualité nouvelle, risiblement épouvantable.
Qu'est-ce que c'est que ça? Oui, qu'est-ce que c'est que ça ? Le raffinement de la névrose. La théorie de l'hallucination. Le rêve organisé du buveur d'opium. L'éloge morbide de la décadence. L’horreur pour le bourgeois devenue démence. La manie de l’illuminisme. Le tout obtenu par le développement d'une excentricité de commande, mélangé d’articles critiques jusqu'alors sans placement, évacués bon gré mal gré comme des cartes forcées littéraires; arrosé de bonnes rasades de louanges pour les camarades et pour les maîtres favoris : les feux de Bengale à Baudelaire, la torche à Flaubert, les cierges aux Goncourt et à Zola, le coup d'encensoir à Balzac; puis les verres de couleur et les lampions à des artistes douteux, délibérément claqués grands hommes, estampillés d’un timbre express pour la postérité contemporaine.
C'est une de cesœuvres corrompues, qui font trouver fades tout le reste, quoique détestées elles-mêmes. Elles opèrent l'odieux miracle des vices contre nature, des raffinements monstrueux dont l’auteur dit au chapitre où il décrit certaines voluptés essayées par son héros : Il n'y pensait plus sans frémir; jamais il
n'avait supporté un plus attirant et plus impérieux servage ; jamais il n'avait connu des périls pareils; jamais il ne s'était senti plus douloureusement satisfait.
Et ailleurs, quand il dépeint la Salomé devant la figure jaune, parcheminée, anneléede rides, décimée par lage du tétrarque Hérode, c'est encore son œuvre qu’il met symboliquement en scène, et inconsciemment peut-être La face recueillie, solennelle, presque auguste, elle commence la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieux roi : ses seins ondulent : et, au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent ; sur la moiteur de sa peau les diamants, attachés, scintillent ; ses bracelets, ses ceintures, ses bagues, crachent des étincelles ; sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d’argent, lamée d’or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur la chair mate, sur la peau rose-thé, ainsi que des insectes splendides aux élytres'éblouissants, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu d'acier, tigrés de vert paon.
Brrrr !... Essayons de nous reconnaître. Essayons surtout de faire connaître le héros, ce miraculeusement bizarre duc Jean Floressas des Esseintes, né au château de Lourps : grêle jeune homme de trente ans, anémique et nerveux, aux joues caves,
aux yeux pâles et froids, au nez éventé et pourtant droit, aux mains sèches et fluettes, ressemblant à l’un de ses aïeux, mignon d’Henri III, dont il avait la barbe en pointe d’un blond extraordinairement pâle, et l’expression ambiguë tout à la fois lasse et habile. C’est ce personnage qui, en un fragile équilibre, roule d’un bout à l’autre du livre, comme un sportsman vicieux sur un vélocipède.
Ce fantôme ou ce fantoche doit être amené peu à peu à la solitude où l’auteur veut le calfeutrer pour qu’il y puisse chevaucher librement ses chimères. Il le met successivement en rapport avec le vieux monde aristocratique, puis avec les jeunes gens de sa caste, puis avec les hommes de lettres, les librespenseurs, les doctrinaires de la bourgeoisie, les filles, les actrices, les femmes de toutes les robes. Et l’ayant ainsi mijoté à point, il reprend :
Il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d’imbéciles. Décidément, il n’avait aucun espoir de découvrir chez autrui les mêmes aspirations et les mêmes haines, aucun espoir de s’accoupler avec une intelligence qui se complût, ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude, aucun espoir d’adjoindre un esprit pointu et chantourné tel que le sien, à celui d’un écrivain ou d’un lettré. Enervé, mal à l’aise, indigné par l’insignifiance des idées échangées et reçues, il devenait comme ces gens dont a parlé
Nicole, qui sont douloureux partout ; il en arrivait à s’écorcher constamment l’épiderme, à souffrir des balivernes patriotiques et sociales débitées, chaque matin, dans les journaux, à s’exagérer la portée des succès qu’un tout-puissant public réserve toujours et quand même aux œuvres écrites sans idées et sans style. Il rêvait à une thébaïde raffinée, à un dessert confortable, à une arche immobile et tiède, où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine.
Bon. Nous y voilà. Que va-t-il faire dans cette thébaïde? Vous allez voir. Mais pour se préparer aux renversants mystères qui s’y célébreront point n’est superflu de dire ce qu’il faisait avant de s’y cloîtrer. Ecoutez :
Jadis il avait composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du J apon, sous une espèce de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que blutait l’étoffe. Cette pièce, où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre. Par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond de cette petite pièce une petite cage en fil d’argent où un grillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps.
Des Esseintes avait aussi créé des ameublements
fastueusement étranges, divisant son salon en une série de niches, diversement tapissées et pouvant se relier par une subtile analogie, par un vague accord de teintes joyeuses ou sombres, délicates ou barbares, au caractère des œuvres latines et françaises qu'il aimait. Il s’installait alors dans celle de ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondre à l’essence même de l’ouvrage que son caprice du moment l’amenait à lire. Il avait fait préparer une haute salle, destinée à la réception de ses fournisseurs; ils entraient, s'asseyaient les uns à côté des autres, dans des stalles d'église, et alors il montait dans une chaire magistrale et prêchait le sermon sur le dandysme, adjurant ses bottiers et ses tailleurs de se conformer, de la façon la plus absolue, à ses brefs en matière de coupe, les menaçant d’une excommunication pécuniaire s’ils ne suivaient pas, à la lettre, les instructions contenues dans ses monitoires et ses bulles. Il se vêtait de costumes de velours blanc, de gilets d'orfroi, en plantant, en guise de cravate, un bouquet de Parme dans l’échancrure décolletée d'une chemise. Il donnait aux hommes de lettres des dîners retentissants, un, entre autres, renouvelé du XVIIIe siècle, où, pour célébrer la plus futile des mésaventures, il avait organisé un repas de deuil. Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon,
son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs composés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges. Tandis qu’un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes. On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutarques de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Penas et des Porto; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.
Il s’était croisé, rue de Rivoli, un soir, avec un galopin d’environ seize ans, un enfant pâlot et fûté. Il suçait péniblement une cigarette dont le papier crevait, percé par les bûches pointues du caporal. Tout en pestant, il frottait sur sa cuisse des allumettes de cuisine qui ne partaient point;
il les usa toutes. Apercevant alors des Esseintes qui l'observait, il s’approcha, la main sur la visière de sa casquette, et lui demanda poliment du feu. Des Esseintes lui offrit d’aromatiques cigarettes de dubèque, puis il entama la conversation et incita l’enfant à lui conter son histoire. Elle était des plus simples : il s’appelait Auguste Langlois, travaillait chez un cartonnier, avait perdu sa mère et possédait un père qui le battait comme plâtre. Des Esseintes l’écoutait pensif : Viens boire, dit-il. Et il l’emmena dans un café, où il lui fit servir de violents punchs. L’enfant buvait, sans dire mot. — Voyons, fit tout à coup des Esseintes, veux- tu t’amuser, ce soir? C’est moi qui paye. Et il avait emmené le petit chez Mme Laure, une dame qui tenait, rue Mosnier, au troisième, un assortiment de fleuristes, dans une série de pièces rouges, ornées de glaces rondes, meublées de canapés. Là, très ébahi, Auguste avait regardé, en pétrissant le drap de sa casquette, un bataillon de femmes. — N’aie donc pas peur, bêta, dit-il, s’adressant à l’enfant. Et il poussa doucement le gamin, qui tomba sur un divan. — Alors ce n’est pas pour ton compte que tu viens, ce soir? dit à des Esseintes Mme Laure. Des Esseintes haussa les épaules. — Je tâche simplement de préparer un assassin, dit-il. Ce garçon a atteint l’âge où le sang bouillonne; il pourrait courir après les fillettes de son quartier, demeu-
rer honnête, tout en s'amusant, avoir, en somme, sa petite part du monotone bonheur réservé aux pauvres. Au contraire, en l'amenant ici, au milieu d'un luxe qu'il ne soupçonnait même pas et qui se gravera forcément dans sa mémoire ; en lui offrant, tous les quinze jours, une telle aubaine, il prendra l'habitude de ces jouissances que ses moyens lui interdisent ; admettons qu’il faille trois mois pour qu'elles lui soient devenues absolument nécessaires — et, en les espaçant comme je le fais, je ne risque pas de le rassasier; — eh bien, au bout de ces trois mois, je supprime la petite rente que je vais verser d'avance pour cette bonne action, et alors il volera, afin de séjourner ici; il fera les cent dix-neuf coups pour se rouler sur ce divan et sous ce gaz ! En poussant les choses à l’extrême, il tuera, je l'espère, le monsieur qui apparaîtra mal à propos, tandis qu’il tentera de forcer son secrétaire; — alors, mon but sera atteint, j’aurai contribué, dans la mesure de mes ressources, à créer un gredin, un ennemi de plus pour cette hideuse société qui nous rançonne.
Voilà qui est trouvé, hein?
Tel était le personnage qui fut s'installer, en haut de Fontenay-aux- Roses, dans un endroit écarté, sans voisins, près du fort. Pourquoi faire? Voici :
D’abord il se transforme en noctambule.
A cinq heures, l'hiver, après la chute du jour, il
déjeunait légèrement de deux œufs à la coque, de rôties et de thé ; puis il dînait vers les onze heures ; buvait du café, quelquefois du thé et du vin, pendant la nuit; picorait une petite dînette, sur les cinq heures du matin, avant de se mettre au lit. Il prenait ces repas, dont l’ordonnance et le menu étaient, une fois pour toutes, fixés à chaque commencement de saison, sur une table, au milieu d’une petite pièce, séparée de son cabinet de travail par un corridor capitonné, hermétiquement fermé, ne laissant filtrer, ni odeur, ni bruit, dans chacune des deux pièces qu’il servait à joindre. Cette salle à manger ressemblait à la cabine d'un navire avec son plafond voûté, muni de poutres en demi-cercle, ses cloisons et son plancher, en bois de pitchpin, sa petite croisée ouverte dans la boiserie, de même qu’un hublot dans un sabord. Ainsi que ces boîtes du Japon qui entrent les unes dans les autres, cette pièce était insérée dans une pièce plus grande, qui était la véritable salle à manger bâtie par l’architecte. Celle-ci était percée de deux fenêtres : l’une, maintenant invisible, cachée par la cloison qu’un ressort rabattait cependant, à volonté, afin de permettre de renouveler l’air qui, par cette ouverture, pouvait alors circuler autour de la boîte de pitchpin et pénétrer en elle; l’autre, visible, car elle était placée juste en face du hublot pratiqué dans la boiserie, mais condamnée; en effet, un grand aquarium occu-
pait tout l’espace compris entre ce hublot et cette réelle fenêtre ouverte dans le vrai mur. Le jour traversait donc, pour éclairer la cabine, la croisée, dont les carreaux avaient été remplacés par une glace sans tain, l’eau, et, en dernier lieu, la vitre à demeure du sabord. Au moment où le samowar fumait sur la table, alors que, pendant l’automne, le soleil achevait de disparaître, l’eau de l’aquarium, durant la matinée vitreuse et trouble, rougeoyait et tamisait sur les blondes cloisons des lueurs enflammées de braises. Quelquefois, dans l’après-midi, lorsque, par hasard, des Esseintes était réveillé et debout, il faisait manœuvrer le jeu des tuyaux et des conduits qui vidaient l’aquarium et le remplissaient à nouveau d’eau pure, et il y faisait verser des gouttes d’essences colorées, s’offrant, à sa guise ainsi, les tons verts ou saumâtres, opalins ou argentés, qu’ont les véritables rivières, suivant la couleur du ciel, l’ardeur plus ou moins vive du soleil, les menaces plus ou moins accentuées de la pluie, suivant, en un mot, l’état de la saison et de l’atmosphère. Il se figurait alors être dans l’entrepont d’un brick, et curieusement il contemplait de merveilleux poissons mécaniques, montés comme des pièces d’horlogerie, qui passaient devant la vitre du sabord et s’accrochaient dans de fausses herbes; ou bien, tout en aspirant la senteur du goudron, qu’on insufflait dans la pièce avant qu’il y entrât, il examinait, pen-
dues aux murs, des gravures en couleur représentant, ainsi que dans les agences des paquebots et des Lloyd, des steamers en route pour Valparaiso et la Plata, et des tableaux encadrés sur lesquels étaient inscrits les itinéraires de la ligne du Royal mail steam Packet, des compagnies Lopez et Valéry, les frets et les escales des services postaux de l’Atlantique. Puis, quand il était las de consulter ces indicateurs, il se reposait la vue en regardant les chronomètres et les boussoles, les sextants et les compas, les jumelles et les cartes éparpillées sur une table audessus de laquelle se dressait un seul livre relié en veau marin : les Aventures d’Arthur Gordon Pym, spécialement tiré pour lui, sur papier vergé, pur fil, trié à la feuille, avec une mouette en filigrane. 11 pouvait apercevoir enfin des cannes à pêche, des filets brunis au tan, des rouleaux de voiles rousses, une ancre minuscule en liège, peinte en noir, jetés en tas près de la porte qui communiquait avec la cuisine par un couloir garni de capitons et résorbait, de même que le corridor rejoignant la salle à manger au cabinet de travail, toutes les odeurs et tous les bruits. Il se procurait ainsi, en ne bougeant point, les sensations rapides, presque instantanées d’un voyage au long cours.
Dans la salle à manger, pratiquée dans l’une des cloisons, une armoire contenait une série de petites tonnes, rangées côte à côte, sur de minuscules chan-
tiers de bois de santal, percées de robinets d’argent, au bas du ventre. Il appelait cette réunion de barils à liqueurs son orgue à bouche. Une tige pouvait rejoindre tous les robinets, les asservir à un mouvement unique, de sorte qu’une fois l’appareil en place, il suffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiserie pour que toutes les cannelles, tournées en même temps, remplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placés au-dessous d’elles. L’orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés « flûte, cor, voix céleste » étaient tirés, prêts à la manœuvre. Des Esseintes buvait une goutte ici, là, se jouait des symphonies intérieures, arrivait à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l’oreille. Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté; lekummel au hautbois dont le timbre sonore nasille; la menthe et l’anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le wisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche,
par des rakis de Chio et les mastics! Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd ; avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle ; avec la contrebasse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième instrument, la harpe, qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.
Regardant, un jour, un tapis d’Orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes. Possédé par cette idée il avait vagué, au hasard des rues, était arrivé au Palais- Royal, et devant la vitrine de Chevet s’était frappé le front. Une énorme tortue était là, dans un bassin. Il l’avait achetée : puis, une fois abandonnée sur le tapis, il s’était assis devant elle et il l’avait longuement contemplée, en clignant de l’œil. Décidément la couleur tête-de-nègre, le ton de Sienne crue de cette carapace salissait les reflets du tapis sans les
activer; les lueurs dominantes de l'argent étincelaient maintenant à peine, rampant avec les tons Iroids du zinc écorché, sur les bords de ce test dur et terne. Il se rongea les ongles, cherchant les moyens de concilier ces mésalliances, d’empêcher le divorce résolu de ces tons ; il découvrit enfin que sa première idée, consistant à vouloir attiser les feux de l’étoffe par le balancement d'un objet sombre mis dessus, était fausse ; en somme, ce tapis était encore trop voyant, trop pétulant, trop neuf. Les couleurs ne s’étaient pas suffisamment émoussées et amoindries; il s’agissait de renverser la proposition, d’amortir les tons, de les éteindre par le contraste d’un objet éclatant, écrasant tout autour de lui, jetant de la lumière d’or sur de l’argent pâle. Ainsi posée, la question devenait plus facile à résoudre. Il se détermina, en conséquence, à faire glacer d’or la cuirasse de sa tortue. Une fois rapportée de chez le praticien qui la prit en pension, la bête fulgura comme un soleil, rayonna sur le tapis dont les teintes repoussées fléchirent avec des irradiations de pavois wisigoths aux squames imbriquées par un artiste d’un goût barbare. Des Esseintes fut tout d’abord enchanté de cet effet ; puis il pensa que ce gigantesque bijou n’était qu'ébauché, qu’il ne serait vraiment complet qu’après qu’il aurait été incrusté de pierres rares. Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un essaim de fleurs partant en
fusées d’une mince tige, l’emporta chez un joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans un cadre ovale, il fit savoir au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en pierreries et montés dans Técaille même de la bête.
Et ainsi de suite. Le lecteur commence à avoir quelque idée, sinon du but de l’auteur, au moins de sa manière et de son style. On le voit : pour qui souhaite du neuf, ceci en est.
Peut-être est-ce fait pour scandaliser. Oui, scandaliser ! mais aussi pour exciter âprement la curiosité de ceux qui, n’apprenant du mouvement littéraire que ce qui en circule dans les conversations bourgeoises du monde, n’ont pas le soupçon de pareilles étrangetés. Fallait-il diriger sur cette production le foyer de notre lanterne? Ne s’exclamera- t-on pas, comme si nous avions amené du fond des eaux artistiques un être invraisemblable et horrible, un poulpe innomé, pustuleux, corrosif et redoutable ?
En vérité, nous n’avons d’autre préoccupation que d’analyser un phénomène qui, comme le premier cas dune épidémie de choléra morbus, décèle l’existence secrète des éléments ravageurs qui bientôt peut-être se déchaîneront avec la fureur des fléaux. Cela mérite qu’on s’y arrête, et les pudibonderies n’ont point à s’en effaroucher. Il s’agit de
faire de l’hygiène et de la thérapeutique. Que ceux qu’écœurent les mauvaises odeurs et les plaies purulentes laissent faire les médecins.
Nous le disions en commençant : le démêlement est difficile. Il ne s’agit pas d’une de ces œuvres pornocratiques qui, malgré les coups de force de l’autorité et les lotions édulcorantes d’une littérature fade, ont décidément pris leur espace et leur niveau. Certes, la satyriasis qui tourmente Paris, au point que l’outrage aux mœurs par la voie de la presse y est devenu le plaisir quotidien, fait passer dans A Rebours quelques courants d’haleine érotique, et on y trouve un écrivain saturé, comme tous ses compatriotes, d’une humeur fornicatoire, qui, démangeant les doigts, coule irrésistiblement de la plume dans le style. Il est de ceux qui ne comprennent plus l’art d’écrire sans la luxure effrontée ou discrète, patente ou latente, toujours présente. Mais ce n’est plus la polissonnerie banale, la gaudrioleaccomodéecomme des plats de gargote. Elle monte aux ragoûts de hautes épices, et, dans le vague où elle est maintenue, va, glisse, s’insinue insensiblement vers les ténébreux mystères du sadisme et des excentricités sataniques. N’oublions pas qu’il s’agit de procéder à rebours , à rebours , à rebours!
Quand, se laissant aller, par faiblesse paternelle, à cliver dans son roman un grand nombre de pages de critique littéraire, rédigées en d’autres moments,
mais au placement desquelles l’occasion lui parut bonne, J. -K. Huysmans endosse à son duc Jean Floressas des Esseintes de Lourps toute une théorie sur les écrivains contemporains, faisant ce que nous nommions plus haut la carte forcée littéraire, il développe des idées qui semblent fournir quelques données sur l’origine, le principe directeur et le but de son livre ; voici comme il s’exprime, en un admirable morceau, sur Beaudelaire :
On s’était jusqu’alors borné à explorer les superficies de l’âme ou à pénétrer dans ses souterrains accessibles et éclairés, relevant, ça et là, les gisements des péchés capitaux, étudiant leurs filons, leur croissance, notant, ainsi que Balzac, par exemple, les stratifications de lame possédée parla monomanie d’une passion, par l’ambition, par l’avarice, par la bêtise paternelle, par l’amour sénile. C’était, au demeurant, l’excellente santé des vertus et des vices, le tranquille agissement des cervelles communément conformés, la réalité pratique des idées courantes, sans idéal de maladive dépravation, sans au delà ; en somme, les découvertes des analystes s’arrêtaient aux spéculations, mauvaises ou bonnes, classifiées par l’Eglise; c’était la simple investigation, l’ordinaire surveillance d’un botaniste qui suit de près le développement prévu de floraisons normales plantées dans de la naturelle terre. Beaudelaire était allé plus loin ; il était des-
cendu jusqu’au fond de l'inépuisable mine, s’étant engagé à travers des galeries abandonnées ou inconnues, avait abouti à ces districts de lame où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée. Là, près de ces confins où séjournent les aberrations et les maladies, le tétanos mystique, la fièvre chaude de la luxure, les typhoïdes et les vomitos du crime, il avait trouvé, couvant sous la morne cloche de l’Ennui, l’effrayant retour d’âge des sentiments et des idées. Il avait révélé la psychologie morbide de l’esprit qui a atteint l’octobre de ses sensations ; raconté les symptômes des âmes requises par la douleur, privilégiées par le spleen; montré la carie grandissante des impressions, alors que les enthousiasmes, les croyances de la jeunesse sont taris, alors qu’il ne reste plus que l’aride souvenir des misères supportées, des intolérances subies, des froissements encourus, par des intelligences qu’opprime un sort absurde. Il avait suivi toutes les phases de ce lamentable automne, regardant la créature humaine, docile à s’aigrir, habile à se frauder, obligeant ses pensées à tricher entre elles, pour mieux souffrir, gâtant d’avance, grâce à l’analyse et à l’observation, toute joie possible. Puis, dans cette sensibilité irritée de l’âme, dans cette férocité de la réflexion qui repousse la gênante ardeur des dévouements, les bienveillants outrages de la charité, il voyait, peu à peu, surgir l’horreur de ces passions
âgées, de ces amours mûres, où l’un se livre encore quand l’autre se tient déjà en garde, où la lassitude réclame aux couples des caresses filiales dont l’apparente juvénilité paraît neuve, des candeurs maternelles dont la douceur repose et concède, pour ainsi dire, les intéressants remords d’un vague inceste. En de magnifiques pages il avait exposé ses amours hybrides, exaspérées par l’impuissance où elles sont de se combler, ces dangereux mensonges des stupéfiants et des toxiques appelés à l’aide pour endormir la souffrance et mater l’ennui. A une époque où la littérature attribuait presque exclusivement la douleur de vivre aux malechances d’un amour méconnu ou aux jalousies de l’adultère, il avait négligé ces maladies infantiles et sondé ces plaies plus incurables, plus vivaces, plus profondes, qui sont creusées par la satiété, la désillusion, le mépris, dans les âmes en ruine que le présent torture, que le passé répugne, que l’avenir effraie et désespère.
Jamais, croyons-nous, on n’a plus profondément et plus éloquemment dégagé le charme âpre et séducteur de Baudelaire, écrivain mystérieux qui fascine irrémédiablement les âmes les plus ardentes de nos jeunes générations. Voilà bien le mot de cette énigme. La descente dans le tréfonds. Le plongeon jusqu’aux abîmes. Le dédain pour l’ordinaire de la santé humaine. La recherche de la réalité jusqu’aux recoins lointains, où elle détient étrange au point de
se confondre avec l’hallucination. L’ennui de tout ce qu’on voit, l’aspiration lancinante vers le vrai; mais seulement, il est rare, au point de paraître le faux. Sortir non pas de la vie, mais de la vie banale, avoir l’horreur de sa sérénité, sentir un vomissement qui vous monte aux dents quand on parle de paix, de bonheur à la vieille mode, creuser pour arracher aux sous-sols infernaux le diamant noir, le bézoar des sensations que nul n’éprouva jamais.
Qu’est-ce que c’est que cette situation d’esprit ? Une maladie? Une démence? Oui, la démence des décadents. Nous sommes, nous voulons être des décadents, crie aujourd’hui toute une école. Et elle est sincère ; elle ne s’émoustille à plus rien qui rentre dans les quatre règles de l’existence ; il lui faut des problèmes, des théorèmes algébriques et trigonométriques presque insolubles. L’eau claire des sources lui répugne. Elle demande à boire du vitriol. A rebours , à rebours , à rebours ! !
J. -K. Huysmans a mis en scène un personnage de l’espèce : le duc Jean Floressas des Esseintes de Lourps, prénommé. Il ne le dit pas fou, au contraire : il semble vouloir le produire comme une nature d’élite. La série d’excentricités qu’il lui prête suffirait assurément pour le faire ranger parmi les aliénés devant n’importe quel siège de justice, et, s’il avait fait un testament, nul doute qu’il ne fût annulé pour cause d’insanité. Les journaux judiciaires ra-
content des cas de folie appuyés d’un moins réjouissant bagage. Mais ces abracadabrantes fantaisies apparaissent ici comme marques de supériorité, de haute indépendance morale, de dégagement superbe à l'endroit des préjugés.
Et pourtant peu à peu (est-ce volonté de l’auteur, est-ce domination inconsciente du sujet?) le glissement vers la folie véritable, vers la maladie et l’épuisement se fait. Il y aun endroit où, gravissant les pages, on aborde à une sorte de plateau embrouillardé. Tout ce que le duc Jean a fait jusque là était présenté comme héroïquement excentrique. Voici que l’hésitation s’insinue. Le héros a des doutes. Il est sujet à des éblouissements à la fois intellectuels et physiques. Il chancelle moralement et matériellement. Le système subit des résistances. Un détraquement commence. Et, après un balancement sur place, tout l’édifice penche et s’écroule, en une dégringolade à la fois sinistre et grotesque.
On arrive, en effet, au chapitre, presque le dernier, où des Esseintes, la figure couleur de terre, les lèvres boursouflées et sèches, la langue ridée, la peau rugueuse, la face creuse, les yeux agrandis et liquoreux, brûlant d’un éclat fébrile dans une tête de squelette hérissée de poils, en proie à des vomissements incoercibles qui rejettent tout essai de nourriture, passent en un mot dans le cerveau et dans le plexus , cet autre cerveau, celui de l’estomac, comme dit le
docteur Lever, se décide à faire chercher un médecin, qui lui ordonne un lavement à la peptone, à répéter trois fois dans les vingt-quatre heures. Cet incident ouvre à l’halluciné des horizons nouveaux.
C’est qu’en effet, dit l’auteur, l’opération réussit et des Esseintes ne put s’empêcher de s’adresser de tacites félicitations à propos de cet événement, qui couronnait, en quelque sorte, l’existence qu’il s’était créée ; son penchant vers l’artificiel avait maintenant, et sans même qu’il l’eût voulu, atteint l’exaussement suprême; on n’irait pas plus loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation qu’on pût commettre. Ce serait délicieux, se disait-il, si l’on pouvait, une fois en pleine santé, continuer ce simple régime. Quelle économie de temps, quelle radicale délivrance de l’aversion qu’inspire aux gens sans appétit la viande ! Quel définitif débarras de la lassitude qui découle toujours du choix forcément restreint des mets ! Quelle énergique protestation contre le bas péché de la gourmandise ! Enfin quelle décisive insulte jetée à la face de cette vieille nature, dont les uniformes exigences seraient pour jamais éteintes ! Et il poursuivait, se parlant à mi-voix : il serait facile de s’aiguiser la faim, en s’ingurgitant un sévère apéritif, puis lorsqu’on pourrait logiquement se dire : « Quelle heure se fait-il donc? Il me semble qu’il serait temps de se mettre à table, j’ai l’estomac dans les talons, » on dresserait le couvert, en dépo-
sant le magistral instrument sur la nappe et alors, le temps de réciter le bénédicité, et l’on aurait supprimé l’ennuyeuse et vulgaire corvée du repas. — Quelques jours après, le domestique présenta un lavement dont la couleur et dont l’odeur différaient absolument de celles de la peptone. Mais ce n'est plus le même ! s’écria des Esseintes, qui regarda très ému le liquide versé dans l’appareil. Il demanda, comme dans un restaurant, la carte, et, dépliant l’ordonnance du médecin, il lut :
Huile de foie de morue .... 20 grammes
Thé de bœuf 200 —
Vin de Bourgogne 200 —
Jaune d’œuf n° 1.
Il resta rêveur. Lui qui n’avait pu, en raison du délabrement de son estomac, s'intéresser sérieusement à l’art de la cuisine, il se surprit tout à coup à méditer sur des combinaisons de faux gourmet ; puis, une idée biscornue lui traversa la cervelle : Peut-être le médecin avait-il cru que l'étrange palais de son client était déjà fatigué par le goût de la peptone ; peut-être avait-il voulu, pareil à un chef habile, varier la saveur des aliments, empêcher que la monotonie des plats n'amenât une complète inappétence. Une fois lancé dans ces réflexions, des Esseintes rédigea des recettes inédites, préparant des dîners maigres pour le vendredi, forçant la dose d’huile de foie de morue et de vin, et rayant le thé de
bœuf, ainsi qu’un manger gras expressément interdit par l’Église.
Tel est le dénouement risible de l’effort colossal du héros vers l’extraordinaire. 11 ingurgite et savoure des clystères. A rebours ! à rebours ! ! à rebours ! ! !
J. -K. H uysmans a-t-il voulu montrer que c’est là qu’on débarque en prodiguant consciencieusement la philosophie de VA Rebours ? Pour être empruntée à Swift, l’idée n’en ést pas moins amusante dans son naVrement. Le livre eût dû finir ainsi. Mais l’auteur a cru bien faire en guérissant tout à fait son malade et alors, dernière étrangeté, il le toque de thèses sociales. Ecoutez cette homélie démocratique, d’un style incomparable, qui clôt l’œuvre, comme si vraiment pour le penseur, quelque styliste qu’il soit, il y avait un réservoir politique fatal, où, malgré tout, il pique finalement sa tête. Écoutez :
Décidément, il ne lui restait aucune rade, aucune berge. Qu’allait-il devenir dans ce Paris, où il n’avait ni famille ni amis ? Aucun lien ne l’attachait plus à ce faubourg Saint-Germain, qui chevrotait de vieillesse, s’écaillait en une poussière de désuétude, gisait dans une société nouvelle, comme une écale décrépite et vide ! Et quel point de contact pouvaitil exister entre lui et cette classe bourgeoise qui avait peu à peu monté, profitant de tous les désastres pour s’enrichir, suscitant toutes les catastrophes pour imposer le respect de ses attentats et de ses dois?
Après l’aristocratie de la naissance, c’était maintenant l’aristocratie de l’argent ; c’était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes. Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation frivole, leur jactance caduque, qu’elle dégradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs défauts, quelle convertissait en d’hypocrites vices ; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe : la populace, qu’elle avait, elle-même, démuselée et apostée pour sauter à la gorge des vieilles castes ! Maintenant, c’était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée, la plèbe avait été, par mesure d’hygiène, saignée à blanc ; le bourgeois, rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avènement avait été l’écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s’étaient agenouillés, et ils mangeaient ardemment de baisers les pieds fétides des hauts maquignons et des bas satrapes, dont les aumônes les faisaient vivre ! C’était, en peinture, un déluge de niaiseries molles ; en littérature, une intempérance de style plat et d’idées lâches, car il lui fallait de l’honnêteté au tripoteur d’affaires, de la
vertu au flibustier qui pourchassait une dot pour son fils et refusait de payer celle de sa fille ; de l’amour chaste au voltairien qui accusait le clergé de viols, et s’en allait renifler hypocritement, bêtement, sans dépravation réelle d’art, dans des chambres troubles, l’eau grasse des cuvettes et le poivre tiède des jupes sales ! C’était le grand bagne de l’Amérique, transporté sur notre continent; c’était enfin l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu’un abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre, d’impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques !
Nouveau Jérôme Paturot, Jean Floressas des Esseintes a cherché partout le meilleur des à rebours , et, après avoir épuisé la série de ses tête-à-la-queue, il rentre à la fourrière commune. Il va, pour sûr, lire les journaux de l’opposition radicale. Baudelaire se fait Flourens. Le styliste se transforme en clubiste. Quel aboutissement de ce voyage à reculons! J. -K. Huysmans député! En fait à' à rebours ce serait le comble.
Mais ne rions pas. Dans ce tangage, où le cerveau humain cogne et les rocs et les bas-fonds de la caverne, où l’enferme son indéchiffrable existence, il n’y a qu’angoisses et tortures, tentatives folles d’échapper aux misères, et retombées déchirantes sur les mêmes clous de fer. Est-ce là ce que le livre
que nous venons de fermer a voulu exprimer dans un symbolique cauchemar ? Avoir l’horreur du monde banal et féroce où l’on est prisonnier, comme un promeneur chétif pris dans la cohue d’une émeute, faire des efforts surhumains pour s’échapper, réussir à se jeter dans une voie latérale, croire y trouver le salut, s’apercevoir en tâtonnant que ce n’est qu’une impasse, sentir le froid et la terreur de la solitude, et se rejeter dans le flot boueux qui passe au dehors.
Sera-ce désormais la vie pour nos générations bourgeoises vieillissantes, et A rebours est-il la première expression de ce sort qui serait plus tard celui de tous? Décadence, est-ce ton cri de désespoir qui traverse notre atmosphère? Avec plus d’à propos que Musset, il y a un demi-siècle, nous faut-il dire, désespérés :
Les jours sont revenus de Claude et de Tibère;
Tout ici, comme alors, est mort avec le temps.
Et Saturne est au bout de sang de ses enfants.
Avoir l’écœurement des hommes, s’enfouir dans l’isolement, puis devenir fou et hideusement malade de cet isolement et retourner aux hommes. Syphilis partout, s’écrie des Esseintes dans un de ses rêves les plus poignants. Dégoût partout et quoi qu’on fasse, dégoût mortel, dégoût retournant lame dans une épouvantable nausée et dissolvant la vie en
une immonde sanie, telles semblent être la formule et la conclusion que l’auteur n’a pas osé exprimer, de ce livre consternant, où la désolation ricane, où la démence tente inutilement de guérir notre humanité crevée des répugnantes banalités de la sagesse.
EN FLANDRE
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