L'ART ET LA LANGUE
UNE discussion soulevée naguère, avec une opportunité contestable, au Conseil communal de Bruxelles, des attaques, non sans violence, dirigées contre le mouvement flamand, qui, victorieux des efforts faits durant quarante ans pour l’étouffer en Belgique, s’accentue avec la puissance irrésistible des forces naturelles longtemps comprimées, des aphorismes étonnants proclamés par des hommes qui assurément ne se doutent pas de ce qu’est une langue, les ressentiments et le désir de représailles que ces actes inconsidérés ont suscités, maintiennent chez nous à l’ordre du jour tout ce qui touche à cette grande question historique et sociale.
L’art et son développement y sont trop intimement engagés pour que ce conflit nous laisse indifférents. Si nous nous prononçons en faveur de ceux de nos compatriotes néerlandais de race, défendant les droits de leur idiome originel avec une fougue que rien ne lasse, voulant qu’une large place lui soit faite dans notre activité nationale, c’est que les yeux sont encore pleins du style, et les oreilles bourdonnantes de l’accent des détracteurs de la langue parlée par la grosse moitié de nos populations, et que cet accent comme ce style ont démontré que ces renégats inconscients sont précisément de purs enfants de la race qu’ils voudraient destituer du plus sacré de ses droits : quand en français ils attaquent le flamand, le flamand qui se venge leur sort par tous les pores.
On a entendu un orateur dont assurément l’instruction linguistique a paru moins que primaire, énoncer ce vœu stupéfiant de voir toutes les nations abandonner leur idiome propre pour s’en tenir à l’une des langues qui, actuellement, apparaissent comme principales. Assurément, un homme public de cette force n’aperçoit, dans les mots qu’on formule pour exprimer sa pensée, qu’un moyen de communiquer avec ses semblables pour les besoins les plus ordinaires de la vie et dans la forme la plus sommaire. Il se contenterait apparemment d’un vocabulaire réduit aux sentons que l’ingénieux Ollendorfaagen-
cés dans son interprète en quatre langues destiné aux voyageurs circulant en pays Kellnériques. Il ne s’est jamais douté qu’il y a entre la langue et la race une affinité indestructible, seule apte à donner à l’homme qui parle cette souplesse pour le rendu des nuances, cette force, cette plénitude, cette équation, sans lesquelles la meilleure partie de l’activité intellectuelle reste empêtrée dans les circonvolutions du cerveau. Pour lui, la peu près dans ce qu’on dit ou dans ce qu’on entend doit paraître suffisant, et jamais il n’a dû saisir la différence qu’il y a entre une idée à demi exprimée, avortée, bâtarde, et la: magnificence royale d’une conception cérébrale qui, même pour les petites choses, sort librement de l’esprit ouvert à deux battants par l’heureuse prestidigitation d’une langue s’adaptant sans aucun pli, sans aucun vide à la nature intime de celui qui l’emploie.
Et de même pour celui qui écoute, comment s’établira un parfait rapport entre les images qui s’éveilleront en lui et les discours qu’on lui tiendra? Est-ce au bruit d’une langue étrangère, et nous entendons par là celle qui ne convient point à sa race ? Non, jamais, même quand une longue habitude l’aurait plus ou moins familiarisé avec elle. Pour lui, plusieurs générations eussent-elles vécu dans l’oubli du langage maternel et dans la pratique du langage étranger, ce dernier restera une
chose factice, une convention, une sorte d’équilibre forcé, acrobatique, auquel tout son être résistera avec une muette opiniâtreté, se traduisant tantôt par la taciturnité, tantôt par l’indigence du vocabulaire, tantôt par l’accent ; car, singulier phénomène, les contractions musculaires s’en mêlent, et, malgré tous les efforts, se retrouvent dans une longue descendance, par exemple, pour le Germain les influences gutturales, pour le Gaulois les vibrations linguales, caractéristiques de l’émission des sons pour les gens de leur sang. Faut-il rappeler que pour nous, Belges, ce phénomène révélateur de l’origine se manifeste avec une persistance indécrottable chez ceux qui, fils de nos Flandres, s’avisent de concubiner avec le français ?
Cela n’a rien d’étrange pour qui sait que les langues ne sont pas des créations arbitraires de la volonté humaine, mais le résultat d’une évolution naturelle absolument indépendante de l’individu et même de la collectivité. Si tant d’idiomes diaprent la carte du monde, ce n’est pas l’effet du hasard ou du caprice. Partout où une langue nouvelle a surgi, s’est développée, a disparu, ces transformations ont été le résultat de lois insurmontables. De même que la couleur, la stature, la physionomie, le caractère de l’être humain se modelaient sur les milieux où il vivait, s’adaptant à leurs nécessités, subissant leurs influences, le langage était soumis à l’action de ces
mêmes facteurs, et inconsciemment pour ceux qui l'employaient, était pétri, allongé, raccourci au gré des circonstances. Comment cet attribut si dominant de l’homme y eût-il échappé, alors que l’action de ces forces secrètes se faisait sentir dans tous les autres détails ?
La logique de cette évolution a émerveillé tous les linguistes. Elle est aussi fatale que celle des corps. Elle suit pas à pas l’humanité dans ses transformations montantes, descendantes ou momentanément stagnantes. Elle se continue sous nos yeux. Les langues, en apparence les plus immobiles, bougent lentement comme les rivages de la mer qu'on croirait définitivement fixés et qui, pourtant, changent sans trêve au cours des âges. Rien n’arrête ces longues palpitations et elles ne se plient à aucune réglementation administrative. En ce qui les concerne, même l’Académie est impuissante ! Elle doit renoncer à prescrire, elle doit se borner à enregistrer. Quand une langue doit mourir, elle mourra, fût-elle la plus belle du monde. Quand elle doit vivre et grandir, elle vivra et se développera, fûtelle le patois le plus barbare.
Si vraiment telles sont les lois qui président à cet universel phénomène (et qui, connaissant l’histoire, en doutera?), on comprend quelle est la folie de ceux qui croient qu’on peut l’influencer, par exemple, en rognant un subside. Le Conseil com-
munal de Bruxelles a donné le spectacle d’hommes s’imaginant que telle pourrait être la portée d’un vote. En le faisant, ils ont éveillé le souvenir des Bilderbogen de Nuremberg, où l’on voit un brave éléphant s’arcbouter pour arrêter une locomotive. Leur prétention de fustiger le mouvement flamand égale celle de Xerxès donnant les verges à l’Hellespont. Ils ont inutilement outragé la moitié du pays et surexcité les ardeurs qu’ils voulaient éteindre.
En ces matières, la vraie politique est de laisser les choses aller seules en leur donnant une égale participation aux bienfaits nationaux. En principe, par cela même qu’une langue est pratiquée par de nombreux citoyens, il est injuste de la traiter en Cendrillon. Tant quelle existe, elle est le plus puissant véhicule de civilisation pour ceux qui s’en servent. Une langue ne disparaît qu’avec la race dont elle a marqué le développement ou se transforme avec elle. Maison ne l’abolit pas. Tant qu’il y aura des Flamands on parlera flamand, et si le flamand change, ce ne sera point pour faire place à une langue nouvelle, mais pour subir, à travers l’histoire, les glissements linguistiques naturels. Qu’on cesse donc de rêver sa suppression par tactique gouvernementale. A peine l’obtiendra-t-on sur les bords, par une infiltration factice du français dans la bourgeoisie, cette fraction si peu nationale de toutes les nations, et ce ne sera qu’un mal pour tous ceux qui
ne sont pas d’origine celtique, car ils se serviront d’un outil pour le maniement duquel leur nature n est pas faite. lisseront toujours maladroits. Nous le voyons chez nous suffisamment, hélas !
Ce qu’il faut dire, c’est que, si vraiment, comme tout le démontre, il y a en Belgique un formidable essaim de Flamands, c’est le flamand qu’il faut cultiver en eux, en n’admettant le français que comme langue vivante étrangère, qu’il est bon d’acquérir par l’éducation dans une mesure réalisable, mais dans laquelle ne peuvent s’incarner les pensées et les sentiments propres aux Flamands. Pour exprimer en un complet épanouissement ce qu’ils ont en eux, notamment au point de vue artistique, c’est leur idiome qu’ils doivent employer, et les efforts doivent tendre à rendre celui-ci aussi libre, aussi complet que possible dans son développement. On signale souvent l’ignorance et la grossièreté des Flandres. Même en prenant ces imputations excessives au pied de la lettre, on peut se demander en quelle proportion le dédain pour leur langue y a contribué? Refuser de la traiter avec la dignité qu’elle mérite, la qualifier de jargon, affecter pour elle le mépris, n’y voir qu’une chose triviale et vulgaire, la mettre au ban de ce qu’on regarde comme la distinction et le bel air, c’est emprisonner, dans un infranchissable enclos, la masse qui, par sa naissance dans les milieux populaires, ne connaît
qu’elle. On réalise alors une séquestration intellectuelle et morale déplorable. Pareil isolement est délétère et aboutit promptement à la dégradation. On ramène ainsi une population à une sorte d’état sauvage, primitif tout au moins, où les idées ne sortent pas des intérêts matériels quotidiens.
Aussi rien n’est plus légitime que la lutte de ces sacrifiés, menée parfois avec désespoir, parfois avec indignation, pour sortir de cet étouffoir et reprendre leur part de la grande vie commune. Ne leur demandez pas d’apprendre, pour y réussir, une langue qui n’est pas la leur. Tous les instincts, de leur race résisteraient même à leur propre bon vouloir et, à plus forte raison, aux violences ou aux caresses venues du dehors. Non, il n’y a qu’une issue : c’est le retour au langage qui est dans leur sang, dans leurs muscles, dans leur matière cérébrale, perpétué par l’hérédité, préparé en eux dès l’embryon, sucé avec le lait, auquel ils furent préparés par un passé où ils étaient en germe bien avant le jour où, pour la première fois, leurs cordes vocales commencèrent à vibrer. C’est le développement de ce langage adéquat à tout ce qu’ils sont qui est le vrai remède. Ils le sentent, eux, par une poussée invisible, et plus prévoyants, plus pratiques que les législateurs de comédie, qui croient qu’on résout par des décrets un tel problème, ils affirment la solution par leurs luttes populaires, qui iront jusqu’à la bru-
talité des révolutions si on les contrarie trop longtemps.
La langue, ainsi dégagée comme loi naturelle, réagit sur toute la civilisation de ceux auxquels elle s'adapte et particulièrement dans les arts fait sentir son influence souveraine. Plus elle est riche, plus cette richesse se vulgarise en allant jusqu’à la plèbe, et plus le domaine intellectuel s’étend. On peut mesurer le degré de développement d’une classe d'hommes par le nombre des mots dont ils font usage. Les Lanusquets des landes de la Gironde suffisent, diton, à tous leurs besoins de communication avec deux ou trois cents vocables. Un de nos petits bourgeois avec quinze cents. Celui qui exerce une profession libérale avec le double. Victor Hugo utilise huit mille mots. Dans Shakespeare on en trouve quinze mille. Cette progression démontre l’importance qu’il y a à multiplier les éléments du langage. Or, le plus sûr moyen d’y réussir est d’en favoriser la littérature. C’est d’elle que descendent, pour pénétrer partout, les acquisitions nouvelles et chacune de celles-ci correspond, pour celui à qui elle arrive et se met à l’employer, à des idées jusqu’alors ignorées, à des sentiments non encore ressentis, ou tout au moins demeurés obscurs.
Avec l’abondance des mots, avec les tournures plus justes ou plus ingénieuses, avec une correction plus grande, s’augmentent les facilités et les aptitu-
des pour pratiquer et pour comprendre la littérature, l’éloquence, le théâtre, ces trois manifestations suprêmes de la vie artistique d’une nation. Mais par cela même que les idées deviennent plus claires et plus fortes, les autres arts s’en ressentent également. Croit-on que la peinture flamande conserverait ses traditions si demain le flamand disparaissait de notre sol? Ne sent-on pas que la plupart des impressions qui caractérisent cette école tantôt si vigoureuse, tantôt si pénétrante dans sa naïveté, disparaîtraient chez des hommes qui ne parleraient plus que le langage raffiné de la France et n’auraient, pour exprimer ou se communiquer leurs sensations, que des tournures et des mots répondant aux tendances d’une autre race ? La transformation serait rapide et, dans les mœurs comme dans les émotions, la sève nationale serait bientôt altérée.
Vouloir que tout un peuple se dépouille peu à peu de sa langue, pour en adopter une autre sous prétexte qu’elle est plus répandue, c’est comme si l’on demandait aux méridionaux de se transformer en Scandinaves. Ce ne sera jamais qu’un déguisement. Que dirait- on de celui qui tenterait de faire chanter tous les oiseaux comme le rossignol? Elever un enfant dans une langue qui n’est pas celle de ses ascendants, vouloir généraliser cette mesure par des règlements scolaires ou des artifices administratifs, c’est préparer des générations d’êtres contrefaits et
souffrants au point de vue de la pensée. Ils ne saisiront désormais qu'une partie de la vie extérieure, et en eux-mêmes, quand ils essaieront de matérialiser par des mots leurs réflexions intimes, ils demeureront enténébrés. C’est comme si on les rendait partiellement sourds, car ils comprendront mal ce qui leur sera transmis par un idiome pour lequel ils ne sont pas faits. C’est comme si on les rendait partiellement muets, car leürs pensées ne trouveront pas dans les mots mis à leur disposition par une éducation idiote, l’exacte adaptation qui seule peut engendrer la lucidité.
Une politique qui méconnaît ces vérités si simples est une politique d’ignorants ou de tyrans. Longtemps, en Belgique, elle fut pratiquée, et des intelligences courtes espérèrent qu’on en arriverait à dêfiandriser entièrement notre territoire. Ce système absurde n’a abouti, comme premier résultat, qu’à maintenir une grande partie de la nation dans une infériorité intellectuelle qui aujourd’hui apparaît redoutable. Mais il a aussi produit ce magnifique et touchant mouvement par lequel nos Flamands affirment qu’ils sont résolus à ne pas laisser mutiler le droit naturel qu’a tout homme libre de parler sa langue et de vouloir que celle-ci ait, dans la patrie, la dignité et l’autorité qui seules permettent son complet essor.