‹ Pro arteChapitre 28 sur 39 · HENRI CONSCIENCE · texte numérisé non relu

HENRI CONSCIENCE

Le 30 septembre 1881, une partie du peuple belge rendit un solennel et pathétique hommage à l’homme qui fut, sans conteste, le plus populaire de nos écrivains depuis 1830. Non pas que le pays entier s’y associa : d’une part, les classes élevées y semblèrent assez indifférentes, nous dirons tantôt pourquoi; d’autre part, les provinces wallonnes n’ont que des sympathies relatives pour des œuvres écrites dans un idiome qu’elles n’entendent pas. Mais quiconque parle la riche, la douce, la puissante, l’harmonieuse langue des Flandres, si bien nommée l’italien du Nord, quiconque aime les campagnes du bassin de l’Escaut, quiconque y vit ou voudrait y vivre, sentit battre son cœur à l’écho de la fête qui couronna cette noble existence.

C’est qu’en réalité il faut remonter de plusieurs siècles pour trouver un monument littéraire flamand qui puisse être comparé à celui que Conscience

a patiemment élevé. Et l’on peut ajouter que, dans toutes les littératures, il est rare de rencontrer une expression plus complète des mœurs, du caractère, des sentiments d’un peuple, une peinture plus touchante et plus vraie des contrées qu’il habite.

Cette manifestation fût un acte de suprême justice et de reconnaissance. Son œuvre a été si féconde, elle fournit tant d’éléments à la critique, qu’on peut, dès aujourd’hui, formuler les généralités qui constituent le jugement définitif de l’histoire. La Belgique est si molle, si parcimonieuse, si sottement dédaigneuse et ignorante quand il s’agit de reconnaître et de récompenser ses gloires nationales, qu’il faut redouter toujours qu’on y reste au-dessous de ce qu'exigent même les convenances et la simple équité.

Ce qui caractérise Conscience, c’est qu’il a trouvé exactement la littérature qui convenait à la population rustique des Flandres, en lui donnant une forme artistique compréhensible pour elle et suffisante pour élever lame du paysan. L écrivain qui arrive à un tel résultat rend un service social véritable, car il contribue à améliorer à la fois le caractère et le sentiment artistique d’une grande masse populaire.

Conscience a réalisé, par l’ensemble de son œuvre, quelque chose d’analogue à ce qu’ont fait les auteurs des contes de fées célèbres, qui, eux aussi, ont saisi

exactement ce qu’il fallait au groupe enfantin pour lequel ils écrivaient et la forme artistique que ce groupe pouvait supporter sans cesser de comprendre. Il est tellement vrai qu’il y a équation entre ce qu’il a écrit et les habitants des campagnes flamandes que lorsqu’on le traduit en français ou qu’on le donne à lire à la bourgeoisie, il prend souvent un caractère puéril et perçl son intérêt.

Ce n’est pas cependant qu’il y ait peu d’art dans ses romans. Au contraire, l’harmonie, la naïveté douce, la poésie tranquille, le caractère à la fois patriarcal et tragique de certaines situations villageoises, la simplicité du récit, la propriété des termes, le sentiment profond des lieux, constituent un ensemble artistique qui impressionne et séduit. Mais comme expression du beau, cet art n’est pas sur le degré suprême. S’il en était autrement, il ne serait compris que des esprits raffinés, des lettrés initiés aux délicatesses ; en un mot, du petit nombre, et le but serait manqué.

Conscience l’a dit lui-même : Il fallait employer un langage simple, clair et dénué des artifices conventionnels d’un style trop recherché; l’écrivain devait puiser ses inspirations directement dans ce peuple au sein duquel il était né et qu’il connaissait profondément; peindre ses mœurs, s’associer aux joies de son foyer, à ses souffrances, à son espoir d’un avenir meilleur ; réveiller en lui le courage et

le sentiment de sa dignité par l’exhumation enthousiaste des glorieux faits de ses ancêtres; il devait aussi respecter tout ce que le peuple flamand aime et respecte : la religion, l’autorité paternelle, la foi conjugale et la pudeur naïve de ses mœurs, que des malheurs séculaires avaient empreintes d’une austérité craintive.

Si le style de Conscience occupe une place honorable dans la hiérarchie artistique, comme utilité sociale son œuvre est de premier ordre. Il ne faut pas oublier que si l’art a, en lui-même, une puissance de séduction telle qu’on peut l’admirer dans sa forme, abstraction faite de tout sujet, sa conception la plus haute exige l’union de la forme et du fond. Le grand art doit avoir une portée sociale et, à ce point de vue, Conscience, qui en a eu la préoccupation constante, est un grand artiste.

S’il est populaire, s’il est sympathique, si de jour en jour il apparaît mieux comme un génie bienfaisant et paisible, c’est précisément parce que l’influence de son œuvre sur la population pour laquelle elle a été faite s’accentue davantage. Il n’a pas pu peindre dans ses cent romans, dont le chiffre sonne si noblement, des héros de village à l’âme naïve et forte, aux habitudes laborieuses et fières, des femmes simples et bonnes, aimantes, dévouées, chastes, courageuses, sans susciter chez ses lecteurs le désir de les imiter et sans exercer, par conséquent, une

influence moralisatrice énergique. Pour quantité de jeunes paysans et de jeunes villageoises des Flandres, ces types ont été un idéal envié, des modèles auxquels ils ont rêvé, qu’ils ont souhaité suivre et qu’ils se sont efforcés d’imiter. Peu importe qu’il les ait parfois mis à côté de la réalité en enlevant quelque chose à la rudesse brutale et à l’ignorance farouche des campagnes arriérées. Son but a été moins de photographier ces populations que de leur montrer le degré prochain auxquelles elles pourraient atteindre. Et de même ses descriptions si sobres de la nature dans la Campine et dans les Flandres, cette indication précise de leurs beautés graves et mélancoliques par un langage que l’homme des champs peut comprendre, a éveillé chez celui-ci l’amour du paysage qui est la source de tant de sentiments élevés; sous ce rapport encore l’influence salutaire de l’écrivain est incomparable.

Il est tellement vrai qu’il a écrit pour le peuple et pour son amélioration, pour le convaincre et pour lui donner des exemples, qu’il ne peint jamais la vie d’une famille comme une succession ininterrompue de bonheurs ou comme un progrès successif faisant passer l’homme rustique de sa classe humble et résignée à une condition plus haute. Non, son paysan reste paysan et sa vie est mêlée de joies et de douleurs. Mais toujours, dans ses épisodes rustiques, Conscience l’ennoblit, et il montre

comment cette existence obscure peut, en étant calme et modérée dans ses joies, héroïque et hère dans ses souffrances, constituer une vie humaine enviable et digne. Jamais il ne conseille indirectement, par les aventures de ses personnages, de sortir de ce cycle modeste et viril pour tenter de pénétrer dans une autre classe.

Il a lui-même exprimé ces vérités dans un clair et puissant langage, qui forme en quelque sorte la philosophie de ses travaux et son testament littéraire : Je souhaitais, a-t-il dit, que tous mes livres devinssent populaires. En écrivant, j’ai toujours eu pour pierre de touche l’intelligence et la culture des simples. Je n’ai jamais rien écrit que le peuple ne pût comprendre. Je me suis abstenu de flatter les passions et de parer les vices, de faire des actions mauvaises quelque chose d’aimable et de séduisant. Dans mon œuvre, on ne rencontre pas une seule intrigue immorale, pas un seul adultère. A défaut d’autres mérites, je puis revendiquer celui-là. La tâche n’a pas toujours été facile : il fallait varier les narrations, inventer de nouveaux sujets, et je me privais volontairement d’un des éléments d’intérêt les plus utilisés par le roman moderne. N’importe, j’ai tenu bon. On m’a reproché de flatter le paysan, de décrire la campagne sous des couleurs trop riantes. J’ai peint le paysan flamand comme il s’est présenté à moi. Je

Tai fait doux, paisible, religieux, patriarcal, attaché à ses mœurs comme à sa terre et par là un peu rebelle aux innovations, parce qu’il m’a été révélé sous ce jour à l’époque de ma vie où, pauvre volontaire de 1830, affamé, malade, je rencontrai son hospitalité et ses soins touchants. Cette poésie, qu’on me reproche, je ne la prête pas à mes héros : c’est eux qui me l’ont inspirée, je la subis. Qu’un autre s’arrête de préférence aux côtés défectueux et grossiers de l’homme des champs, je ne contesterai pas la vérité de son œuvre, je n’en nierai pas le mérite pittoresque. Mais est-ce assez pour dire que je me suis trompé? Les héros de mon voisin ne sont pas les miens, ou du moins je ne les ai pas vus sous les mêmes couleurs. Tout ce que je sais, c’est que l’écrivain sincère n’a jamais été faux. Et je crois avoir été sincère.

Admirable et ferme langage ! Oui, cette sincérité, cette pureté, cette poésie, cette universelle charité, Henri Conscience peut la revendiquer. L’image glorieuse du vieillard se dégage comme celle d’un bienfaiteur national, d’un apôtre intarissable prêchant la paix, le bon vouloir, les mœurs simples et laborieuses, la bienveillance réciproque, célébrant les harmonies champêtres et la vie pensive des campagnes. Il rend tout cela aimable et séducteur. Il prépare la nation à la fraternité. A ce point de vue, son influence tranche puissamment

sur les haines, les méchancetés, les calomnies, les persécutions qu’ont développées chez nous les rivalités politiques. Il surgit comme un jour serein au milieu des jours d’orage. Il enseigne ce qu’il faudrait être. Il ouvre une échappée sur un avenir régénéré. Aussi dans l’humble condition où le laissa sa patrie, il fut plus magnifiquement vêtu du bien qu’il a fait que nos hommes politiques de toute leur fausse gloire.

GEORGES EEKHOUD

Georges Eekhoud a fait dans Kees Doorik un très sérieux effort pour réaliser un roman de mœurs nationales. Son livre révèle un travail patient et une observation consciencieuse pour s’emparer de la réalité. Personnages, paysage, action physique et psychologique, tout est traité avec soin et opiniâtreté. La préoccupation artistique se sent également dans la recherche des mots, du style et de l’arrangement général. Toutes les qualités qu’on souhaite dans un écrivain montrent leur germe et marchent du même pas. Elles attestent une nature harmonique, loyale, laborieuse, de très bon aloi, qui, si elle peut se développer, ne laissant en arrière aucun des éléments dont la gamme la compose, aboutira à nous donner une remarquable personnalité littéraire. C’est surtout en tenant compte de ces légitimes espérances qu’il faut apprécier cette œuvre, qui, à un point de vue absolu, n’est pas exempte d’imperfections.

La façon dont l’auteur s’y est pris pour choisir

son sujet et le développer est sans doute pour beaucoup dans l’impression seulement à demi-satisfaite qui reste après lavoir lue. L’histoire intéressante qu’il raconte est un succédané visible du Mâle de Lemonnier, de ce terrible mâle dont il semble que les nouveaux venus sont uniformément et inconsciemment possédés. Kees Doorik est la contre-partie flamande de Cache- Après, sauf qu’au lieu d’un braconnier c’est un valet de ferme. Anne-Mie est une Germaine des Polders, Jurgen Faas c’est Hubert Hayot.

De même les épisodes se répondent d’un roman à l’autre : scène de sensualité brutale, kermesse de village, bataille des deux rivaux, et le rideau tombant sur une héroïne enceinte, regardant le paysage témoin de sa passion, de ses fautes, de ses inquiétudes et de ses malheurs. Vous souvenez-vous des dernières lignes du Mâle ?

Tout cela est habilement approprié par Georges Eekhoud à un autre cadre, et l’intérêt réel du récit masque par instant les souvenirs puissants qu’a laissés l’œuvre jumelle antérieure. Mais finalement ce qui domine, c’est une impression de réminiscence, quelque chose comme ces tableaux fondants qui, ayant montré un site en été, le font tout à coup apparaître en hiver. Nous sommes convaincu que l’écrivain ne s’en est pas douté; mais la nuisance n’en existe pas moins.

Ce voisinage est d’autant plus redoutable que Lemonnier, par sa grande expérience d’artiste, pénètre dans la réalité des faits et des caractères bien plus profondément que son émule. Ce dernier a encore des insuffisances, sinon dans la description de l’extérieur des choses, vu d’un œil très sain et exprimé avec sobriété, justesse et émotion, au moins dans la peinture des actions humaines et des caractères. Les personnages jouent des rôles plutôt qu’ils ne vivent réellement. L’imagination de hauteur supplée à leur nature vraie et ils en deviennent un peu romantiques. Ceci est une faiblesse qui ira en diminuant, au fur et à mesure du développement littéraire de l’auteur.

Si les détails descriptifs sont bien saisis, il n’en est pas de même de l’ensemble de la contrée où la scène est placée. Le polder n’est pas assez accentué. Il en est de même de cette Campine anversoise qui y confine immédiatement et qui a là quelques-unes de ses dunes les plus superbes. La grande vue de ce pays double n’est pas rendue et le fond du tableau demeure indécis, défaut grave pour une région où l’habitant tient de si près au sol et en semble la directe émanation. On sent cependant à des traits heureux que Pâme de l’écrivain est très sensible aux émotions rustiques. Petit à petit elle saura s’élever à une conception généralisée plus puissante. Chez lui le grand Pan est encore émietté en toutes sortes

de petites divinités secondaires. En décrivant la nature, Eekhoud s’attache trop au morceau.

Voici, pour faire comprendre la grande aptitude de cette plume à dessiner l’épisode, un croquis d’ouvriers moissonneurs quittant la ferme où ils ont employé leur journée. C’est d’une justesse extrême et saisissante, sans recherche pourtant, ébauché d’un pinceau sobre et franc :

Le ciel prenait des tons de sépia et au-dessus du moulin s’amoncelaient les plus opaques des gros nuages. Devant la ferme, sur la chaussée, la fenêtre de l’estaminet la Corneille s’illumina : cette lumière rouge frappa le regard d’un des mercenaires. Gagnant aussitôt soif, celui-ci crut devoir rappeler à ses compagnons qu’ils avaient encore à faire des lieues pour rentrer à Oorderen, près de l’Escaut.

— Hop ! les hommes, dit-il, je régale d’une pinte de louvain.

Il se leva; les autres l’imitèrent; la paie sonnait dans leurs goussets de toile.

— Surtout jouez des jambes, car il va tomber de l’eau et du feu, tout à l’heure ! fit Kees.

— Sois tranquille, la Boule-Crollée ! répondit le plus loquace en rentrant dans sa blouse et ses sabots. — - Comme ils bourraient leurs pipes, retirant le tabac de leur vessie de porc, Paulke leur présenta du feu.

— Bonsoir, baesine ! Bonsoir tout le monde.

— Bonsoir, garçons, jusqu’à la prochaine fois !

Ils sortirent. Un instant après ils passaient devant les fenêtres et tournaient le pré par le sentier de desserte, après avoir refermé la claire-voie. Ils atteignirent la grand’route. Le rougeoiment de leurs pipes, leurs voix traînardes et leurs pas sourds se perdirent dans la nuit.

Cela est bien, un peu gauche de style peut-être dans certaines phrases, mais d’une saine venue. Du reste, plus le récit avance, plus l’auteur semble maître de lui- même. La troisième partie, les G ans-

rijders ou chevaliers de l’oie, a des pages fort belles et qui, par leur netteté et leur ampleur, consolent de l’allure un peu superficielle du début.

La préoccupation du détail local et les emprunts aux tournures flamandes ont beaucoup préoccupé Georges Eekhoud. Le livre entier en est émaillé : il s’efforce de rendre en un français à panachures le spectacle de faits intimement liés à une autre race et à un autre idiome. Aussi l’œuvre ressemble-t-elle souvent à une traduction.

A cette occasion se pose cette question inquiétante : Est-il possible, chez nous, de bien faire, autrement qu’en employant le flamand, la description des mœurs et des contrées où, depuis des siècles, tout ce qui est flamand a régné sans partage?

On en peut douter sérieusement. Ce fait même de l’interpénétration des deux idiomes, réalisé avec persistance par quelques-uns de nos littérateurs, n’en est-il pas une preuve ?

Certes, on peut, en français, parler des Flandres comme ferait un voyageur traversant le pays et rendant son sentiment propre. Cela est toujours intéressant quand c’est un artiste qui s’en mêle. Mais cette contemplation, dont l’émotion personnelle fait le charme, est éminemment différente de l’analyse approfondie de la vie même de l’habitant, que l’on fait parler, agir, souffrir, s’agiter dans son existence quotidienne et nationale. Alors tant de choses du

terroir doivent être dites, il faut détailler de si près ce qui tient aux habitudes les plus intimes, que la langue étrangère y étant impuissante, ne se tire plus ou moins d’embarras que par des lambeaux arrachés à l’idiome local, et aboutit à une mosaïque maladroite, que l’étranger admettra à la rigueur, mais qui nous choque beaucoup, nous autres Belges. Pour n’en citer qu’un exemple, combien, dans le passage que nous avons reproduit ci-dessus, sonne mal l’expression la Boule-Crollée, à nous qui avons cent fois entendu l’euphonique et drolatique Crolle- Bolle. De même en lisant l’adaptation en prose de la ballade des Gransrijders , combien on regrette le chant original !

Quiconque a lu Conscience d’abord en flamand, puis dans la traduction, se rendra compte aisément de l’étonnante dépréciation que subissent les descriptions de nos villages quand on leur enlève les ressources naïves et imitatives du flamand. Il semble que toute saveur disparaît, en même temps que toute grâce. Ce qui était une histoire touchante devient un conte banal et gauche. C’est que le français est l’instrument d’une autre race, d’autres coutumes, c’est qu’on y voit autrement les choses, que les angles, les couleurs, les lignes qu’il aime à décrire ne sont pas ceux qui éveillent l’émotion dans une âme flamande.

Pour vaincre ces difficultés, il faut un talent de

premier ordre. C’est à peine si, dans l'Homme de la croix aux bœufs , Cladel en a triomphé pour un patois qui, pourtant, n était qu’un dialecte du français. Et encore, dans sa préface, a-t-il dit les efforts surhumains qu’il a dû faire pour atteindre le but.

Cet intéressant problème mériterait d’être creusé davantage. Nous le signalons pour recommander à nos jeunes écrivains, résolus à écrire en français, de ne pas trop chercher leurs sujets dans nos Flandres. Qu’ils peignent plutôt nos grandes villes cosmopolites, qu’ils s’attaquent à leurs mœurs. Que les plus hardis pénètrent dans notre vie politique, encore inexplorée, où pullulent les curiosités, les travers, les types, les originaux et les vices, que nul d’entre eux n’a encore vigoureusement entamés.

De Kermesses , cette autre œuvre de Georges Eekhoud, on peut s’écrier : O le bon et intéressant livre, fait de choses, d’événements et de figures que nous sentons proches de nous depuis la plus lointaine enfance, et que l’écrivain raconte avec l’émotion de celui qui peut dire : ces récits sont une part de ma vie.

Il vaut non seulement en lui-même, mais aussi par la forte leçon qu’il donne à ceux qui, chez nous, sont infectés du vice d’imitation des chefs d’école français. Elle marquera comme un point de départ de ces travaux qui seuls peuvent nous donner une gloire qui soit bien à nous : la descrip-

tion sincère de nos mœurs et de notre milieu, rendus avec nos idées, avec nos tournures d’esprit en repoussant, avec horreur, tout ce qui fait de nous des Parisiens de contrebande. Cladel, un jour, nous disait, en exagérant peut-être ce mouvement : Parlez même un peu belge, ce sera intéressant, ça plaira; vous verrez.

Charles De Coster, Camille Lemonnier, d’autres encore ont placé dans notre pays les péripéties de leurs œuvres. Toutefois, la puissance de leurs personnalités, en donnant à leurs compositions l’admirable coloris qui les fait si séduisantes, a diminué l’exactitude dans la description. Ne nous plaignons pas de cette transposition brillante. Mais qu’elle nous laisse maîtres de dire, pour que notre littérature se complète, qu’à côté de cet art où l’écrivain domine son sujet au point de le transfigurer, il en est un autre qui a des charmes, non pas aussi robustes, mais plus pénétrants peut-être : c’est celui où l’homme qui écrit n’a qu’une préoccupation : montrer ce qu’il voit en s’effaçant soi-même, semblable au grand tragédien qui disparaît sous le personnage qu’il exprime.

Comme pour Kees Doorik, c’est, presque toujours dans les polders, au nord d’Anvers, que Georges Eekhoud nous transporte, avec quelques incursions dans la grande ville maritime. Voici les titres des huit nouvelles qu’il nomme Kermesses , par une

application imprévue de ce pittoresque vocable : Querelle des Bœufs et des Taureaux, — Ex-Voto,

— La Belette (kermesse grise), — La Pucelle d’Anvers, — Le Pèlerinage de Dieghem, — La Jambette de Kors Davie, — Marcus Tybout (kermesse rouge),

— Les quatre métiers de Stann Molderé (conte de Noël).

Nous sommes, comme on le voit, en plein pays flamand. Mais cela ne suffit point pour que nous nous trouvions en compagnie de flamands véritables. On connaît la tradition qui représente la Flandre comme le pays de cocagne des grandes ripailles, comme la patrie des colosses ventrus s’empiffrant dans de grandes truandailles, comme la terre promise des Vénus cally piges aux superbes poitrailles, et ainsi de suite pour tout ce qui est énorme, démesuré, monstrueux, avec des ouragans de cris, des débauches de couleurs, d’interminables goinfreries, des buveries pareilles à des inondations, des sabbats de gouges et de paillards, etc., etc.

Tout cela ce n’est pas la Flandre, la Flandre d’aujourd’hui du moins. Reste à savoir si cela a jamais été la Flandre. Rubens, et après lui Jordaens, ne sont-ils pas des exceptions, des imaginations débordantes qui exprimèrent non pas les hommes et les choses de leur temps, mais les conceptions hardies de leur nature bouillante ? C’est vraisemblable. Ils ont vécu l’un et l’autre à une époque où

nos provinces, définitivement domptées et engourdies, se reposaient des effort terribles du XVIe siècle. L'atmosphère calme, les mœurs paisibles, la vie apaisée, partout une paix morte et un silence d’épuisement. Les pratiques religieuses enserrent l’existence entière. Les béguinages se fondent et se développent. L’activité intellectuelle s'endort. Le grand ralentissement qui doit aboutir à la réaction de la révolution brabançonne commence. La peinture des deux grands maîtres qui symbolisent l’art robuste et fulgurant est un feu qu’alimentent des souvenirs, mais qui n’éclaire pas la réalité de leur temps. Elle a donné le change aux générations suivantes, et nous vivons encore dans le singulier quiproquo qu’ils ont fait naître. Ces romantiques de la vie flamande trompent quiconque n’a pas étudié de près nos régions de l’Ouest et du Nord, ou qui ne les voient qu’à travers le mirage de leurs œuvres colossales.

On oublie que les vrais interprètes de nos Flandres furent ces peintres qu’on nomme les petits Flamands, qui, en dehors de quelques scènes d’ivrognes ou de ripailles, ont exprimé le lent déroulement des existences tranquilles. Leurs héros sont des personnages rêveurs, aux physionomies placides même quand elles sont profondes, aux allures reposées. Aujourd’hui encore, dans les villes et les villages, fut-ce au temps de ces kermesses qu’on représente comme des

bacchanales, ce qui domine c’est une manière de s’amuser plutôt triste. A peine de temps à autre un éclat ou un rire brutal. Dans les cabarets, les buveurs, s’ils tapagent, sont sans entrain. Si dans les foires on entend rouler et gronder un brouhaha, il est fait par les saltimbanques battant la caisse, sonnant la cloche, soufflant dans les cuivres, pour réveiller de leur demi-sommeil les campagnards qui circulent à pas lourds, regardant avec hébétude, parlant peu.

Aussi voyez comme ceux qui ont vécu dans ces milieux racontent ces habitudes ! Leurs types sont mélancoliques et doux. L'aspect qu’ils donnent aux populations n’est pas celui de géants et de géantes, mais d’êtres chétifs, souvent petits de taille, malingreux, grossiers parfois, timides le plus souvent. Conscience ne les a pas compris autrement, et Georges Eekhoud, adoptant cette vue plus exacte d’un pays si violemment défiguré, incline, dans ses kermesses, à la sobriété dans l’action et dans le coloris.

Il a raison. Le préjugé contraire nous apparaît analogue à la manie qui, après 1830, représentait le triste et souffreteux moyen-âge comme uniquement peuplé de capitans moustachus et formidables à rapières interminables et à panaches démesurés. Tout cela n’était que du poncif, de la description faite de chic, et l’heure est venue de ne plus se payer de ces boursouflures.

Georges Eekhoud s’y applique, avec quelques

écarts pourtant que plus de confiance dans le devoir qu’il faut accomplir en nous purgeant des vieilles routines feront disparaître. Il se laisse encore aller à des exagérations et se croit obligé à quelques coups de poing qui font sauter les verres sur la table littéraire. Mais déjà règne dans son œuvre un fond large et solide de réalité, coulée sur la toile sans aucun tripotage. Même lorsqu’il décrit les incidents de la lutte villageoise entre les Bœufs et les Taureaux, ces rivaux de cabaret, il se maintient dans des proportions exactes. S’il met dans la bouche de Marcus Tybout , le héros de la kermesse rouge, un propos cynique fort gênant pour qui souhaiterait recommander aux dames la lecture du livre, il semble qu’il n’ait obéi qu’au désir un peu enfantin d’affirmer, pour les badauds, qu’il ne recule pas devant les plus brutales audaces. Mais quel charme dans son Ex - Voto , dans sa Belette ; comme alors le pays flamand, souvent parcouru, surgit avec l’harmonie de ses teintes, le calme de ses horizons longitudinaux, ses rumeurs douces, ses misères cruelles, sa poésie populaire. Plus il l’observera dans ses côtés touchants, plus il le fera aimer, plus la séduction sera grande. Et, qu’il le sache bien : point n’est besoin qu’il essaie de relever le style destiné à rendre ces scènes par des mots peu connus, qui détonnent et marquent l’œuvre comme des coutures de petite vérole. Qu’il chasse cette préoccupation

de produire un effet artificiel. C’est une faiblesse de jeune plume, c’est un exercice qui peut être salutaire pour elle, mais que peut, que doit dédaigner un talent si proche de son complet épanouissement.

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