EMILE VERHAEREN
L'Art, dans ses développements historiques, a une logique et une unité admirables. Jamais, il est vrai, il ne se répète, et quand on tente de lui faire reproduire une de ses expressions éteintes, il semble que ce soit un cadavre qu'on galvanise. Mais lorsque après une de ces évolutions complètes qui débutent par des essais maladroits ou informes, qui continuent par des transformations hésitantes, qui éclatent enfin dans des manifestations surhumaines, et s’éteignent peu à peu au milieu des œuvres compliquées de la décadence, il reprend tout à coup vie pour recommencer un cycle où s'affirme une de ses variétés nouvelles, les mêmes lois président à son incubation, à son éclosion, à son développement et à sa décrépitude.
Il faut s'habituera ces retours, marqués comme celui des saisons. Seulement il semble, tant la diversité des expressions et des écoles artistiques est grande, que l'humanité est chaque fois transportée
sous un climat nouveau. Quelle aberration que de s'attarder alors à louer le passé pour en faire la règle du mouvement contemporain ! Qu'on admire les chefs-d'œuvre définitivement admis dans les panthéons, c’est bien. Mais qu’on les propose à l'imitation des races vivantes, c’est fausser leurs instincts et leurs aptitudes. Dans aucun de ses domaines, on ne recommence l'histoire, et plus que le reste peutêtre l'art résiste à ces restitutions.
Avec ce siècle a débuté dans tout l'occident de l'Europe une évolution artistique aussi différente de celle qui l’avait précédée que la Renaissance l'était de l'antiquité classique. Certes, elle s'est attardée d’abord dans l'imitation des belles œuvres léguées par le passé. Son admiration pour celles-ci, son peu de confiance en soi-même, l'avaient engagée au début dans une voie stérile. Mais peu à peu, sentant qu'elle mentait aux tendances de l'humanité nouvelle, elle s’est violemment jetée dans le romantisme, et, après ce premier acte qui lui a rendu son indépendance, elle a rapidement abouti à une école puissante, émue et pénétrante : le réalisme. L’art s'est plongé avec délices dans l’existence contemporaine, n'a plus voulu qu'elle, a bafoué la métaphysique classique, l’ivresse romantique, et ne voulant vivre que de la vie de son temps, a demandé à ce qui l'entourait immédiatement ses inspirations et ses triomphes. A grands coups d'aile il est revenu aux
horizons de sa mission véritable, qui est d'interpréter le présent en faisant jaillir tout ce qu'il contient de grand, de douloureux, d'émouvant, de poétique.
C’est la France qui, la première, a détourné vers ces régions fécondes le grand courant des efforts artistiques. Dans les lettres, dans la peinture, dans la sculpture, elle y a ramené les préoccupations contemporaines. Dans }a musique seule elle a trouvé son maître ailleurs.
A côté d'elle, un peu derrière elle, a marché la Belgique.
Dès avant 1830, chez nous, cette grande migration des idées vers les contrées inconnues s'annoncait. Peintres, écrivains, statuaires avaient la vague conscience qu’ils perdaient leur temps à chercher des modèles dans un passé inimitable. Ils suivaient encore les traditions académiques, mais avec de sourdes révoltes. L'esprit révolutionnaire, éveillé par les luttes pour notre indépendance, se répandit dans le monde artistique comme une marée qui franchit les digues. En quelques années le romantisme fut triomphant. Dans les livres et sur les toiles il épancha ses débauches d’imagination, enfantées par des esprits qui ne sentaient encore que le prix de la liberté intellectuelle reconquise et jouissaient en euxmêmes du bonheur de se sentir enfin dégagés de toute entrave.
Mais bientôt la réalité ambiante reprit ses droits
et fit sentir son inéluctable domination. On sortit des rêves pour revenir à la nature. On pensa moins, on regarda davantage, et le milieu apparut avec ses séductions et ses sortilèges qui finissent par avoir raison de toute âme humaine. L’art reprit sa vérité et, sous l’étreinte constante et tragique de l’existence, redevint profond et poignant.
Nous en sommes là en Belgique, mais aux premières heures seulement de cette phase définitive. A peine quelques artistes d’élite, devançant le temps, sont-ils en possession de tout ce qui l’exprime. Dans la masse, on cherche encore les formules et les instruments. Comme sur un vaisseau qui part avant l’arrimage terminé, il y a des rumeurs, des désordres, des conflits, en attendant le calme, la sécurité et la force d’une navigation à pleines voiles vers le but du voyage.
Quand on s’attache plus particulièrement au mouvement littéraire, on est frappé du parallélisme parfait qu’il a eu avec le mouvement dans les autres arts. C’est ici que cette unité historique que nous signalions tantôt se marque avec une intensité singulière. Dans ces derniers temps il va eu commeune effervescence de jeune littérature, bourdonnante, audacieuse, portant partout ses essaims et ne ménageant pas de ses dards de guêpes ceux quelle rencontrait sur sa route. Il faut ignorer la logique des évolutions psychiques pour ne pas voir dans cet
étonnant éveil le point de départ d'un phénomène qui n’est qu’une des courbes de la spirale générale et qui, après avoir produit son utilité dans l’ensemble, continuera en se perdant dans une courbe nouvelle.
Quelle est cette utilité, voilà le point qu’il faut mettre en lumière pour guider les critiques appelés à juger ces œuvres nouvelles, et les écrivains euxmêmes qui, au milieu de l’ivresse des chants imprévus sortant spontanément de leurs âmes, attribuent à ce qu’ils font une importance qui dépasse ce qu’il vaut.
Nous nous en sommes déjà expliqué au cours des études précédentes. Notre littérature avait beaucoup tâtonné depuis trente ans. Elle ne se risquait pas. Nous avions plus de penseurs que d’écrivains. Quand on touchait à la plume, la forme, la langue étaient pauvres et contraintes. Dans l’éloquence aussi la parole était monotone et lourde. L’instrument, le métier manquaient. L’idée, quelque profonde ou haute quelle fût, restait prisonnière, ou ne sortait des cerveaux que vêtue de haillons. Nous étions rangés parmi les peuples méditatifs. C’est contre cette pénurie des mots, contre cette misère de la forme, que s’est élevée l’insurrection qu’a menée avec une frénésie juvénile cette horde de nouveaux venus qui épouvantent et irritent leurs aînés. Ils veulent conquérir cette richesse de
langage, cette variété, cette habile appropriation des termes sans lesquelles une littérature balbutie. Et, à l'abondance des mots, ils veulent ajouter celle des formes, des rythmes, des tours, des cadences, toutes les ressources du métier, toutes les virtuosités. Ils opposent la dislocation, l’élasticité, la désarticulation de leurs plumes aux rigidités de leurs devanciers, à leurs gaucheries, à leurs disgracieuses allures, et fiers des ressources qu'ils imaginent dans leur délire de nouveauté, ils sont impitoyables, et parfois injustes, pour la sobriété puritaine qui régnait avant eux.
Il faut applaudir à ces fantaisies brillantes. Elles vont nous doter de ce qui nous manquait. Le culte de laforme en recevra un extraordinaire avancement. Les exagérations mêmes, les enthousiasmes fous pour des niaiseries, les admirations par lesquelles les néophytes, à défaut d'un public qui doute encore, s'encensent au point de disparaître dans les nuages qu'ils font monter en leur honneur, serviront le but qu'ils considèrent comme le terme même de l'art, alors qu'en vérité il n'en est qu'une face. Grâce à leur campagne, nous saurons sans doute bientôt écrire avec la souplesse, la fécondité, l'originalité et la justesse de l'art nouveau.
Mais c’est à cela que doit se réduire leur rôle actuel et que peut prétendre leur gloire. Naïvement ils vont au delà et se croient en possession définitive
des sommets. Ils se trompent. Leurs écrits, que nous voyons avec joie éclore, que nous suivons d'une pensée attentive, s'ils brillent par la forme extérieure sont faibles par la pensée, qui presque toujours s'arrête à des puérilités. Ce qu’ils travaillent et cisèlent avec patience et habileté, ce sont des colifichets. Ils ne comprennent pas encore la vraie vie des êtres et des choses. Ils n'ont pas le sens de sa simplicité puissante. Ils ne parlent presque toujours que de situations forcées, cherchées, tourmentées, par cela même difficiles à comprendre, trop éloignées de nos joies ou de nos misères courantes pour que nous puissions nous y intéresser. Et c'est surtout dans leur poésie que ces défauts sont saillants.
Si telle est la place qu'ils sont venus occuper dans l’évolution historique de l'art contemporain, absolument comme un régiment vient se ranger à son ordre de bataille, à eux desavoir s’ils veulent borner à cela leur mission dans notre littérature nationale. Avec l’avenir qui s'ouvre largement devant leur jeunesse, ils peuvent aspirer à plus. Avec leur main qui s'assouplit, leur pensée peut mûrir. Le métier dompté, ils peuvent songer à l’idée. Ils seront bons ouvriers, nul n'en peut plus douter. Ils ont le temps de devenir des penseurs. La maturité est si loin. Et si alors ils unissent l’un de ses dons à l’autre, ils auront atteint le plein dans leur art. S'ils se con-
finent, au contraire dans les préoccupations exclusives du costume littéraire, d’autres viendront après eux qui, s'emparant de ce qu’ils ont et y ajoutant ce qui leur manque, seront les maîtres véritables.
Toutes ces réflexions reviennent à l’esprit en lisant les Flamandes d’Emile Verhaeren, un des plus robustes de cette cohorte. Moins que les autres peut-être, il s’amuse à caresser les contours en dédaignant l’ossature et l’anatomie du sujet. On sent en lui une sève qui, tôt ou tard, gonflera autre chose que des préoccupations de forme. Il a un sous-sol où l’on pressent les germes. A la surface, pour le moment, fermente une écume aux riches couleurs, charriant en ses bouillons parfois d’étranges choses, brutalement obscènes, sciemment malpropres, pareils à des jurons dont un soudard ponctuerait ses paroles afin d’affirmer son absolu dédain des convenances reçues. C’est le cri de révolte d’une jeune tête, fière de se sentir libre et aimant à le montrer. Le goût, cette substance de l’art, réfrénera inévitablement ces écarts, où se marque la force du tempérament. Ne nous plaignons jamais de trop d’exubérance chez les jeunes. D’un cœur passionné on fait tout, même un sage. Amo in adolescente quod resecari possit.
Les Flamandes se lisent avec intérêt d’un bout à l’autre. Pas une des pièces qui, venant d’un poète qui commence, n’ait une réelle valeur et ne donne
les plus sérieuses espérances. Les défauts sont visibles, assurément. Ce n’est pas à un point de vue absolu qu’il faut apprécier pareille œuvre. S’agit-il, oui ou non, d’un jeune écrivain qui se lève? Cette aurore au milieu des nues qui la ternissent encore suscite-t-elle le sentiment d’un brillant avenir ? Oui, assurément. Eh bien, c’est assez. Saluons sa venue et réjouissons-nous.
Qu’importe après cela que dans ces morceaux, déroulant leur guirlande aux âpres parfums, aux lourdes fleurs, on trouve la répétition de motifs revenant comme dans les drames de Wagner, sans le même intérêt, il est vrai : motif du rut, motif de la graisse, motif des tétons, motif du coup de soleil, motif du mâle, oui du mâle, du terrible mâle, enfoncé comme un clou par Camille Lemonnier dans le cerveau de toute la bande, qui longtemps a marché les yeux fixés sur sa rousse crinière comme sur une torche? Tout cela n’est que passager. Qu’importent ces manies de parler à tout propos de luxure voulue, de bestialité cherchée, de similitudes forcées entre l’homme et l’animal? Tout cela n’est que transitoire.
Oui, au milieu de ce bric-à-brac violent et tapageur, confondant le vacarme avec la force, l’insolence du mot canaille avec le mépris du préjugé, il y a de temps à autre une pièce qui semble annoncer la manière définitive à laquelle le jeune poète s’ar-
rêtera quand son talent sera parvenu à la maturité. Non pas celle où, confondant la vie flamande d’autrefois, plantureuse, grasse, bruyante et toute en dehors, avec la vie flamande de notre époque, grave, tranquille, froide et concentrée, il semble croire que, pour peindre les intérieurs d’aujourd’hui, Henri de Braekeleer aurait tort contre Jordaens ou J an Steen ; mais ces vers où, entraîné par la domination de la réalité ambiante, il décrit les choses comme elles sont, comme on les voit sur cette terre natale, qui nous tient tous, même nos poètes, par les pieds et par la tête.
Voici, pour exemple, la Vachère où, d’un pinceau rapide, il met devant nos yeux les vergers de la Flandre. O souvenirs rustiques ! ô souvenirs lointains !
Le mouchoir sur la nuque et la jupe lâchée,
Dès l'aube, elle est venue au pacage, de loin ;
Mais sommeillante encore, elle s’est recouchée, Là, sous les arbres, dans un coin.
Aussitôt elle dort, bouche oüverte et ronflante ;
Le gazon monte autour, du front et des pieds nus ; Les bras sont repliés de façon nonchalante,
Et les mouches rôdent dessus.
Les insectes de l’herbe, amis de chaleur douce Et de sol attiédi, s’en viennent, à vol lent,
Se blottir, par essaims, sous la couche de mousse, Qu’elle réchauffe en s’étalant.
Quelquefois, elle fait un geste gauche, à vide,
Effarouche autour d’elle un murmure ameuté D’abeilles; mais bientôt, de somme encore avide,
Sè tourne de l’autre côté.
Le pacage où pousse en tas la floraison belle,
Encadre la dormeuse à souhait : comme en lui,
La pesante lenteur des bœufs s’incarne en elle Et leur paix lourde en son œil luit.
La force, bossuant de nœuds le tronc des chênes,
Avec le sang éclate en son corps tout entier ;
Ses cheveux sont plus blonds que l’orge dans les plaines Et les sables dans le sentier.
Ses mains sont de rougeur crue et rèche; la sève,
Qui roule à flots de feu dans ses membres halés.
Bat sa gorge, la gonfle, et, lente, la soulève Comme les vents lèvent les blés.
Midi d’un baiser d’or la surprend sous les saules.
Et toujours le sommeil s’alourdit sur ses yeux,
Tandis que des rameaux flottent sur ses épaules Et se mêlent à ses cheveux.
Vas, vas, jeune homme. Ton avenir est dans ces beaux vers. Qui les fit est poète. Si tu as besoin de répondant, nous voici !