NOS FLAMANDS
Nous avons contesté plus haut la prétendue exubérance pétulante de la population des Flandres à l’époque actuelle, et nous avons élevé des doutes sur le point de savoir si, même dans le passé, elle avait eu ces allures désordonnées et bruyantes, cette expansion de vie matérielle, brutale et grasse, dans lesquelles on l’incarne. Nous demandions, car c’est par là que cet intéressant problème touche à l’art, si Rubens et Jordaens, dans leurs œuvres admirables, n’avaient pas exprimé les conceptions de leurs bouillantes natures, plutôt que les réalités de leur temps, et si le groupe des peintres dits « les petits Flamands » n’avait pas été le seul à rendre les vrais types du pays dans leurs vraies habitudes ?
Ces hésitations nous sont venues en présence de la vie telle qu’elle se déroule présentement dans nos Flandres, et des hommes tels que nous les y
voyons. L’auteur de ces lignes y a beaucoup vécu ; sa famille maternelle est originaire du pays de Waes ; tous les étés de son enfance et de son adolescence il les a passés dans les villages qui avoisinent Termonde, soit à l’intérieur de la contrée, soit sur les rives de l’Escaut; depuis, une prédilection héréditaire Ta souvent ramené dans cette région des belles cultures et des plaines découpées en bocages par les haies et les arbres, qui en font une sorte de Vendée belge ; il y a vu l’existence quotidienne et les kermesses qui en rompent la monotonie ; il se croit très imprégné d’éléments flamands, et c’est en toute sincérité que, consultant sa conscience et ses souvenirs, il croit pouvoir répéter : Non, cette race n’est pas, dans son ensemble, la masse remuante, tapageuse, gourmande, sensuelle, massive que l’on dit. Elle est grave, plutôt silencieuse que bavarde, plutôt réfléchie qu’expansive, ayant parfois des réveils brutaux, mais presque toujours apaisée et somnolente en une hébétude rêveuse.
Dans son ensemble, disons-nous. Inutile, en effet, de s’arrêter aux exceptions. Il est des Flamands qui réalisent le type d’un Hercule gras, et des Flamandes qui pourraient monter sur l’autel d’une Vénus opulente en chair et en embonpoint. Il est peut-être des kermesses qui réalisent la formidable bacchanale de paillards et de gouges que Pierre- Paul a brossée en huit heures et qui est une des
merveilles du Louvre. Il est des Flamands vantards et beaux parleurs qui ont fait dire quelquefois de leurs provinces qu elles nourrissaient les Gascons du Nord. Ces échantillons divers, grandis aux proportions de symboles nationaux par la fantaisie du génie, pourraient être découverts même ailleurs. Rubens, dans une de ses lettres, n’explique-t-il pas que les plantureuses Flamandes qui illuminent de leurs carnations resplendissantes la série des Médicis, les sirènes, notamment, sont des Françaises qu’il a dénichées dans Paris?
Parcourez sans parti-pris nos deux Flandres,, notre Campine, le Brabanf, le Limbourg, n’importe la saison, visitez les villes et les champs, entrez chez les paysans, attablez-vous dans ces cabarets qui, s’il faut en croire la légende, seraient les temples des buveries et des goinfreries, où perpétuellement retentiraient des hymnes en l’honneur de la bière. Quel assoupissement, quelle tranquillité, même les jours où il y a foule ! Pour qu’il y surgisse des rumeurs, il faut l’imprévu. Dans l’épais nuage formé par la fumée des pipes, les consommateurs entassés ne bougent guère sur leurs bancs. Les parties de cartes sont muettes : seul le poing des joueurs ponctue d’un bon coup sur le bois l’abatage d’un atout triomphant. Si l’on danse, c’est avec un entrain lourd qui, à peine, s’animera aux dernières heures de la nuit en quelques avant-deux plus galopants.
Non, non : pour voir une kermesse à la Pierre- Paul, il faut retourner au Louvre.
Ces remarques sont très graves. Il ne s’agit pas de développer un intéressant paradoxe, mais de faire justice d’idées routinières. La tendance depuis quelque temps recommandée à nos jeunes écrivains, et qu’ils commencent à suivre, de décrire nos milieux nationaux de préférence aux sujets étrangers, ne saurait avoir d’application sérieuse que s’ils se débarrassent des clichés qui leur font voir nos mœurs autrement qu’elles ne sont. Les lieux communs que nous combattons sont tellement invétérés qu’il faut un énergique effort et du courage pour oser les secouer. Il semble qu’on fait preuve d’impuissance en ne boursouflant pas, à des proportions démesurées, tout ce qui se voit en Flandre, tout ce qui s’y passe; il faut qu’un Flamand soit énorme, qu’une Flamande le soit aussi, que le mâle ait des membres de cyclope, et la femelle des mamelles à allaiter des veaux; s’ils mangent, c’est énorme; s’ils boivent, c’est énorme; leurs voix sont des tonnerres, leurs croupes des escarpements, leurs épaules des montagnes ! Bref, depuis un temps immémorial, ils personnifient la nature humaine hippopotamisée. Et des jeunes y vont de confiance!
Quelle fausse monnaie! Quel aveuglement! Notez que, même pour la taille, ces Flandres, prétendue patrie de géants bien musclés, aux adipures de gar-
çons brasseurs, ne tiennent pas les promesses de leurs chantres. D'après les statistiques, les Wallons du Luxembourg et de la province de Namur les dépassent. Nos Flamands forment un singulier mélange d’hommes à haute et à petite stature. Autant de noirauds écourtés que de blonds élancés, parlant tous pourtant le même idiome et ayant les mêmes titres à se réclamer de la mère commune. Léon Vanderkindere, dans ses excellentes études sur nos populations, a ingénieusement expliqué ce phénomène.
Nous le répétons : c'est à Rubens et à la prodi^ gieuse expansion de ses œuvres qu'est dû le préjugé sur lequel nous continuons à vivre. Après lui, J ordaens l'a repris et lui a. donné un nouvel élan. Ces deux types du tempérament bouillonnant, de l'imagination débordante, ont vu toutes choses à travers des lentilles gonflant les réalités aux ampoules du formidable. Remarque caractéristique : quand, dans leurs portraits, ils exprimaient leurs contemporains, on ne retrouve plus ces échantillons d'une humanité gigantesque dont leurs toiles sont peuplées. Leur conscience d'artiste revient aux individualités calmes et pensives qui ont dû être celles de ces temps engourdis. Leur art n'est qu'une magie, une magnifique imposture dans laquelle nous avons été baignés et dont nous avons absorbé l’essence par tous nos pores. Leur Olympe flamand et sa
mythologie titanesque, composée d'athlètes et de cariatides, n’est qu'une fantasmagorie brutalement pompeuse, un sortilège aux étranges et splendides nuances, un miracle de l'exception escamotée en règle générale, une débauche de ciels flamboyants représentés comme l'état invariable du firmament de notre pluvieuse et paisible patrie.
On oublie que les vrais interprètes de nos Flandres furent ces peintres concentrés qui, en dehors de quelques scènes d'ivrogneries ou de ripailles, ont exprimé le lent déroulement des existences tranquilles. Leurs héros sont des personnages rêveurs, aux physionomies placides même quand elles sont profondes, aux allures reposées. Déjà notre art gothique l'avait compris, et sa grandeur est tout entière dans l'intensité psychique des gauches individus qu'il a peints ou modelés. Nos vieux maîtres s'y sont attachés avec une persistance admirable ; c’est le caractère qui les spécialise bien plus que la fougue de la couleur et du mouvement, qui ne furent jamais, quoi qu'on en dise par un tenace malentendu, les dominantes artistiques de notre pays. Pour un demi-siècle durant lequel a régné l’exubérance du maître anversois, il en est trois avant et un après durant lesquels tout ce qui s’occupait d’art dans nos provinces n'avait qu’un but : exprimer minutieusement et avec une pénétration infinie l’âme humaine par le personnage, et ce
personnage n'était pas le géant bruyant, pléthorique, goulu et érotique que Ton dit. Même chez Teniers, c’est le paysan tel que nous le voyons encore s'agitant en contorsions grotesques et pesantes, comme s'il faisait chose contre sa nature.
Le préjugé contraire n'est que du poncif, de la description faite de chic, et l'heure est venue de ne plus gober ces travestissements à ce point acceptés que, dans un des chapitres les plus mouvementés de Notre-Dame de Paris , Victor Hugo met en scène le Gantois Kopenol comme un boute-en-train dépassant de loin la verve française et révolutionnant lei peuple de la grande ville par sa gaîté mastodontale.
Curieux détail à l’appui de ce que nous disons : J. -K. Huysmans, un Batave déguisé, dans A Rebours , affirme la même thèse. Parlant de son héros, il dit : Il s'était figuré une Hollande d'après
les gravures de Teniers, de Steen , s'imaginant
de prodigieuses kermesses, de continuelles ribottes dans les campagnes, s’attendant... à cette joviale
débauche célébrée par les vieux maîtres Mais
de joies effrénées, d'ivrogneries familiales, point; en résumé, il devait le reconnaître : l'école hollandaise du Louvre l'avait égaré; elle avait simplement servi de tremplin à ses rêves; il s’était élancé, avait bondi sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables, ne découvrant nulle part sur la terre ce pays magique et réel qu’il espérait, ne
voyant point, sur des gazons semés de futailles, des danses de paysans et de paysannes, pleurant de joie, trépignant de bonheur, s’allégeant, à force de rire, dans leurs jupes et dans leurs chausses. Non , décidément, rien de tout cela n était visible.
N’est-ce pas topique? Faudra-t-il récuser aussi J. -K. Huysmans? Tel qu’on le connaît, il n’eût certes pas demandé mieux que de découvrir le pays de cocagne des ripailles et des truandailles !
Il est loin de notre pensée de vouloir amoindrir cette race à laquelle nous attachent des liens étroits et sacrés. Nous ne pensons qu’à la remettre à son plan, dans sa réelle perspective, afin qu’étant désormais moins confuse, elle soit mieux décrite, et devienne, nous en sommes convaincu, plus touchante et plus sympathique. Pourquoi ce petit coin des Flandres belges ferait-il exception dans la famille germanique et concentrerait-il une population en opposition radicale avec ses congénères? Comment expliquerait-on cet étonnant phénomène? Les peuples du Nord sont portés à la taciturnité, à la rêverie. Nos Flamands n’échappent point à ces inclinations héréditaires. Quand on sera persuadé que leurs campagnes et leurs cités ne sont point peuplées exclusivement des lutteurs qui évoluent dans les toiles magistrales de Rubens et des puissantes beautés féminines qui y apparaissent comme leurs compagnes, quand on se résoudra à ne plus
s’imaginer que les Flandres entières sont habitées par des Ajax et des Diomède en train de faire des effets de biceps et de torses, et par des amazones ou des nourrices dépoitraillées exhibant leurs monstrueux insignes, nos écrivains flamands feront des œuvres qui pénétreront mieux jusqu’à nos cœurs, parce qu’elles nous diront mieux ce que nous voyons.