‹ Pro arteChapitre 31 sur 39 · CAMILLE LEMONNIER · texte numérisé non relu

CAMILLE LEMONNIER

En Flandre, lorsqu’on a récolté le méteil.

Sur le dernier charroi, lourd d épis tassés ferme,

Qui s’en revient, couleur de gloire et de soleil,

Un gars, le plus râblé parmi ceux de la ferme,

Reste debout, comme un vainqueur, sur la moisson. On le conduit, gaiement, 60us les drèves superbes Qui balancent, au vent du soir, leur frondaison ;

Les arbres font la haie au passage des gerbes ;

Là-bas, vers le couchant, l’horizon, rouge encoi , Pavoise de ses feux buisson, arbuste et plante.

Des javelles, ainsique des crinières d’or,

Flottent sur le sommet de la meule roulante,

Et tout autour des blés et devant les chevaux,

De jeunes paysans, qu’un coup de biere enflamme, Chantent, marchant au pas, sous 1 acier bleu des faux.

Et lui, le gars aimé, dans son bourg, qui l’acclame, Royalement porté sur ce grand trône roux,

Hautainement campé sur son œuvre agrandie,

Et planté dans le grain, à hauteur de genoux,

Passe, tenant en l’air, une gerbe brandie.

Maître, il me semble à moi, ton fervent, qu'à bon droit,

La fête des blés mûrs rappelle notre fête :

Sur ton œuvre debout, orgueilleusement droit,

Tu m’apparais aussi, haut le cœur, haut la tête,

Toi, l’âpre travailleur, l’écrivain rude et fort.

Ton art robuste et sain est comme un char qui bouge,

Traîné par des bœufs noirs, — et ton Mâle et ton Mort , Flambent dans ta moisson de cette lueur rouge Qu’allume le grand style aux livres qui vivront !

Et nous, nous t’acclamons comme ces gens des plaines,

Tandis que ton char passe et que les bras des chênes Tendent d’un geste vert leurs rameaux sur ton front!

C’est en ces beaux vers qu’ Emile Verhaeren rendit hommage à Camille Lemonnier, au banquet que la fraction la plus avancée de notre monde artistique lui offrit à Bruxelles, en 1883. Invité par les jeunes, le maître écrivain y parut entouré de ses contemporains.

Ce sont ceux-ci qui peuvent, pour les avoir supportées comme lui, raconter les luttes et les souffrances de la vie artistique belge, telle qu’elle était il y a vingt années, si loin de l’épanouissement qui lui donne aujourd’hui tant d’éclat. Ce sont eux qui savent qu’alors il n’existait point de littérature, tout au moins de littérature nationale. Ceux qui écrivaient le faisaient à l’écart, la plupart pour eux

seuls, les plus heureux pour quelques amis, mais leurs travaux n’avaient aucun retentissement au dehors : c’était au milieu, non seulement de l’indifférence, mais on peut ajouter de la malveillance du public qu’ils poursuivaient leur œuvre. C’était un temps où, lorsqu’un avocat parlait littérairement, il perdait ses clients; lorsqu’un médecin était poète, il perdait ses malades ; si un militaire était écrivain, il nuisait à son avancement ; si un ingénieur avait l’audace de tenir une plume, il était assuré de se voir refuser tout emploi par la haute industrie.

C’était d’instinct qu’on s’occupait d’écrire, par une impulsion naturelle, irrésistible, mais qui, chez la plupart, était rapidement étouffée. Il n’y avait point chez nous de maîtres ou de guides. Il fallait tout tirer de soi-même, et sur l’ensemble de ces conditions décourageantes venait encore brocher cette hostilité, non encore éteinte, pour tout ce qui est indépendant et, des obstacles d’autrefois, est le seul qui persiste encore dans sa muette arrogance.

Pendant ce combat de quatre lustres, quelquesuns ont triomphé comme Lemonnier, ce sont les plus rares; d’autres se sont usés à la peine ou ont passé à l’ennemi, trouvant ainsi le labeur plus facile et plus fructueux; d’autres, enfin, sont morts, s’égrenant sur la route et frappés en pleine bataille.

Parmi ces derniers, il faut signaler surtout Charles Decoster et Octave Pirmez.

Charles Decoster a disparu depuis longtemps, au milieu de l’oubli, au moment où il venait d’achever un chef-d’œuvre qu’il croyait, dans sa naïveté, devoir lui donner la gloire. La foule ne l’a pas compris et, abattu par cette déception cruelle, il est mort (en vérité, ceux qui l’ont connu dans les derniers temps peuvent l’attester) de s’être trouvé isolé au milieu de ses compatriotes, dont il avait cru les instincts et les cœurs d’accord avec les siens. C’est à peine si, aujourd’hui, par une justice tardive, l’épopée d’Uylenspiegel reprend la place glorieuse qu elle méritait dès la première heure.

Octave Pirmez aussi s’est évanoui. Pour lui, la célébrité commençait à poindre, pas encore, il est vrai, dans le public, mais dans la cohorte des artistes chaque jour plus nombreuse et plus accessible aux belles choses qui sont accomplies par l’un des nôtres. Comme Lemonnier, il était adopté par la jeunesse, et c'est pourquoi, renouvelant une coutume touchante du moyen âge, elle a, dans la fête fraternelle que nous rappelions tantôt, mis le couvert de ce héros et couronné de roses le siège qu’il eût dû occuper.

Il était là, remplissant en réalité sa place vide, participant à ce banquet dans la communion des sentiments et des pensées, conversant, répandant sur tous les élans de son âme, peuplant les cerveaux des souvenirs qu’il a laissés derrière lui.

On peut en dire ce que Victor Hugo applique aux morts qui vivent par leurs œuvres : « Il n’est point disparu, il est simplement invisible. »

Depuis qu’il n’est plus à craindre comme vivant, on se sent pour lui des sympathies étranges, et l’on prétend en faire un écrivain digne, dit-on, d’être admis dans le Panthéon classique. C’est une pratique des habiles de réclamer morts ceux qu’ils ont dédaignés vivants.

Pour justifier cette attitude nouvelle, on l’a opposé à Lemonnier comme le représentant d’un art absolument différent du sien.

On a signalé sa vie obscure dans cette vallée d’ Acoz qu’ilaimait d’un amour simple et élevé, ne permettant pas, tant il la respectait, qu’on y coupât ou qu’on y ébranchât les arbres. On l’a opposée à l’existence militante de l’auteur des Charniers s’agitant partout où l’on combat, partout où l’on frappe, partout où l’art est en péril. On a mis en relief sa pensée rêveuse, sentimentale, fixant presque toujours les choses supra sensibles, et on l’a opposée à cette autre pensée toute saturée de réalité, demandant surtout au monde extérieur ses inspirations et ses énergies. On a enfin parlé de son style limpide et doux, d’une correction presque absolue, et on l’a opposé à la force et à l’âpreté du frère d’armes qui lui a survécu.

Malgré ces subtilités ils sont, en réalité, les deux

faces du même art. L’un en représente le caractère serein, l’autre, l’allure sévère. Dans ce mariage mystique, l’un était le féminin, l’autre le masculin. Aussi les dédains communs pour tous deux, l’oubli où on les a laissés tous deux, la volonté persistante de ne pas les comprendre tous deux, sont-ils une première preuve qu’ils sont les champions de la même cause. Ils n’eussent pas été jumeaux par l’unité de leurs vues artistiques qu’on pourrait établir entre eux ce lien par le sort identique qui leur a été fait.

L’un et l’autre ils ont été, avec des aptitudes spéciales, charmantes ou robustes, les artisans de la même cause : celle de la vérité contemplée avec profondeur et exprimée avec émotion. Pirmez observait son âme l’œil tourné vers le dedans ; Lemonnier observe la réalité l’œil tourné vers le dehors. Chez tous deux on trouve le même mépris des puissances et de toute courtisanerie ; on ne les a jamais vus dans les antichambres recherchant des appuis et sollicitant des protections. Chez tous deux on trouve la même pudeur, presque la honte, de toute faveur recherchée.

Chez l’un et l’autre aussi le culte ardent de la forme ; mais ils ont compris qu’il n’y a point d’art véritable sans le fond ; que la virtuosité ne suffit pas; qu’il faut aller au delà, puisque dans tous les arts, littérature, peinture, sculpture, musique,

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l'homme n’est ému véritablement, quand il écoute, qu’il lit ou qu’il regarde, qu’à la condition de se trouver devant une œuvre exprimant une émotion personnelle. Il se peut, certes, que le vêtement soit beau, mais que ce soit avant tout l’âme et son enveloppe qu’on nous divulgue ; ce sont des corps que nous voulons toucher et sentir.

L’un et l’autre enfin ont toujours rêvé l’indépendance littéraire, et en ont donné d éclatants exemples. Ils ont su que l’art asservi n’est jamais un art élevé, et que, d’où vienne l’asservissement, même des régions les plus hautes, il a toujours unei influence délétère, parce qu’il diminue la fierté de l’artiste et, par cela même, amoindrit son inspiration. Etre libre, voilà quelle a été leur devise et leur cri de guerre.

Oui, les jeunes ont bien fait de choisir ces deux artistes comme leurs maîtres principaux en Belgique et comme des exemples. En eux s’incarnent les grandes inspirations qui doivent les diriger et les soutenir. Il y a plus en eux que leur personnalité considérée isolément : il y a le caractère, cette source unique de la grandeur d’âme ; il y a l’évangile de l’art, dont ils sont de brûlantes expressions.

Leur vie enseigne qu’on réussit toujours quand on a foi dans l’art, quand on ne s’arrête pas devant les incertitudes et les défiances que les timides ou les habiles font constamment surgir devant une jeune

vocation ; qu’il faut compter pour rien les périls, qu’il faut se persuader qu’ils n’ont point l’importance que les apparences leur donnent ; qu’il faut à cette foi joindre l’audace, pousser toujours en avant, ne rien craindre, et avoir la conviction que lorsque on lutte pour l’art, il n’est rien d’impossible.

Ils ont enseigné enfin que l’on doit s’efforcer de joindre à ces qualités, celles que donnent la science, la sensibilité, l’observation approfondie de ce qui se passe autour de nous, la logique dans l’exposé de tout ce qu’on écrit, la préoccupation constante de respecter la réalité en la voyant à travers son cœur. Dans les œuvres de Lemonnier, comme dans celles de Pirmez, il règne une chaude émotion, qui jamais ne s’éteint et qui en fait le charme puissant. C’est cela qu’il faut s’efforcer d’acquérir ; cette tendresse constante, cet héroïsme, cette flamme qui sont le secret des productions séduisantes, de celles qui attirent, qui retiennent, qu’on n’oublie jamais après les avoir lues. Ce n’est que lorsque l’art atteint cette hauteur qu’il a une influence sociale régénératrice, car il est bien véritablement, dans notre humanité, la puissance la plus énergique et la plus efficace . Assurément la politique, la science, l’industrie régnent autour de nous et contribuent largement au progrès; mais, nous l’avons déjà écrit, lorsqu’il s’agit de faire disparaître un abus qui a résisté à tout ou de combattre un homme

funeste, et que toutes les autres forces sociales sont revenues vaincues des assauts quelles ont livrés, si Fart apparaît comme une réserve suprême, attaque à son tour par l'indignation ou par l'ironie, il n’est pas d’exemple que jamais ni l’homme ni l'abus aient résisté.

C’est là ce qui fait, dans le monde où nous vivons, la dignité et l'utilité de Fart. C’est en concevant ainsi sa mission que l’artiste acquiert la grandeur de sentiment qui imprime à ce qu’il fait un caractère vraiment noble.

Dans ses rapports avec la jeunesse, Camille Lemonnier a toujours été bienveillant et encourageant. Il a prêché les devoirs et célébré la liberté reconquise. Maître, lui disait à ce même banquet Georges Rodenbach, vous voyez qu'une jeunesse frémissante vous entoure, celle que vous avez formée par vos leçons et votre accueillante amitié, celle qui s’est éprise, comme vous, d’art pur, d’idéal fin, de langage raffiné, et qui, dans les champs de la pensée, s’en est allée avec vous, secouant les arbres pour en faire tomber les poncifs, les banalités, toutes ces choses fanées, artificielles, mortes, et y substituer un vert épanouissement de choses nouvelles.

Ce que Lemonnier a vu dans les travaux de la génération nouvelle c’est, en effet, l’essor de Fart et non, comme quelques-uns, son avilissement. Ancien, il a deviné l'avenir qui lui est réservé. Il a démêlé

tout ce qu’il y a de promesses dans ce groupe exhubérant. Il n’a rien blâmé en elle, parce qu’il a pensé que la chose qui serait blâmable ce serait l’excès de son ardeur, et que celle-ci peut toujours être réprimée. D’un cœur passionné on fait tout, a-t-il dit, même un cœur sage. Il les a laissés aller librement à leurs passions artistiques, il y a aidé et il n’a plaint que ceux qui, en voyant cette libre et féconde expansion, se voilent la face et crient au scandale. Il a dit à cette jeunesse : Continuez, vous aurez toujours mon appui; votre mission est de faire servir l’art à détruire les abus d’une société qui semble en décadence, mais où se prépare en réalité l’éclosion d’un monde nouveau. Au-dessous de ces classes bourgeoises vieillies, il en est d’autres éternellement saines et jeunes. C’est de là que doit sortir la renaissance. Dans vos œuvres, ne décrivez plus simplement vos sentiments personnels ou les épisodes charmants de votre existence. Allez au delà, étudiez les foules, éveillez les grands sentiments populaires et préparez ainsi la marée qui submergera tout ce qui se passe d’avilissant autour de nous.

On peut donc exprimer sa gratitude pour le maître écrivain dont ces idées, comme de grands oiseaux, sont le naturel cortège. C’est de lui que sont venus en grande partie ces bienfaits.

Aussi est-ce du fond du cœur qu’on peut lui dire : Poursuis ton œuvre, vaillant soldat, tu as des enne-

mis, tu as des détracteurs; c’est la preuve de ta force, ne t'en émeus point. Ne redoute pas les attaques, ce sont elles surtout qui t’ont servi, qui t’ont donné ton essor et ta fierté. En voyant la place magistrale quelles t'ont donnée, sur nos lèvres reviennent les vers d’un de nos poètes, qui, lui aussi, fut en son temps une victime de la sottise, d’André Van Hasselt. S'adressant à quelqu’un qui, comme toi, avait souffert et avait été injustement méconnu, il disait :

Va, laisse-les crier à l’envi, que t’importe ?

A leurs vaines clameurs, ami, ferme ta porte.

Leur souffle n’atteint pas les lauriers de ton front.

Va, toujours plus tenace et plus ardent à l’œuvre.

Sans les fouler aux pieds ; car leurs dents de couleuvre Sur ton front glorieux un jour s’émousseront.

Si Camille Lemonnier n’a chez nous ni la place ni la gloire qui lui reviennent, laissons faire le temps : le temps remet toutes choses en leur place.

On l’a attaqué presque sans interruption.

Car on n’est que trop enclin en Belgique à chercher le petit côté des actions et des œuvres. Cette manie fait la désolation de quiconque s’occupe des arts. De plus un ridicule orgueil entraîne chaque jour davantage nos compatriotes à se croire, eux et leur patrie, sous tous les rapports admirables, et à ne supporter qu’impatiemment la révélation de leurs défauts.

Est-on juste quand, s’occupant de juger un

écrivain qui, de l’avis de tous les juges compétents, incarne quelques-uns des efforts les plus énergiques qu’ait tentés notre littérature, on en arrive à parler de lui sur le ton d’une critique bouffonne et parfois méchante.

Faut-il rappeler cette polémique dans laquelle un journaliste, sous prétexte de venger la Belgique d’une description parfois peu flatteuse que Lemonnier en a faite, l’a violemment pris à partie et a excité la meute des sots à lui courir sus ?

Etait-ce bien l’occasion dechatouiller, danscequ’il a d’aveugle, le patriotisme de nos paisibles bourgeois et de signaler à leurs susceptibilités une peinture de nos villes et de nos mœurs où l’auteur lui donne un trop puissant relief? A-t-on jamais vu de relation de voyage absolument exacte, et fallait-il crier au scandale dès que Lemonnier franchissait quelque peu la mesure ? Décrite par lui, qui est surtout un coloriste et un homme de chaude imagination, la Belgique ne pouvait apparaître avec la correction froide et bête d’un Baedeker, et le tracasser à cet égard, c’est vraiment se plaindre que la mariée est trop belle. Nous venons de relire cette œuvre avec la préoccupation d’en juger surtout les défauts. Nous déclarons, en toute sincérité, que nous ne connaissons pas d’écrit donnant, de notre pays, une impression plus intense et plus vraie. Il y a certaines exagérations : tout n’a pas la précision d’un

inventaire ou d’une photographie. Mais les traits et les accents essentiels sont trouvés et rendus avec une énergie saisissante, et parfois, notamment quand il décrit Bruges, avec une poésie enchanteresse. Notre nationalité y apparaît vivante, matérielle peut-être, mais vigoureuse et libéralement douée. Ce phénomène, d’une description où l’exactitude, dans l’ensemble, ne souffre que peu de l’inexactitude des détails, avait déjà été signalé à l’occasion des récits de Théophile Gautier, qui demeurent, malgré leur tournure, essentiellement littéraire et de fantaisie, l’expression la plus exacte et la plus réelle de l’Espagne et de Constantinople.

Oui, on l’a toujours marchandé et on le marchande encore. On boursoufle les quelques imperfections qui sont l’adjuvant des belles choses, parce qu’elles en affirment la sincérité. Eh ! qu’importe ! La vraie manière de juger une œuvre d’art c’est de la regarder dans son ensemble. Le livre a ses grains de beauté, comme la peau, taches en eux-mêmes, mais sur la surface générale repoussoirs séducteurs.

Lemonnier a quarante ans. 11 bat son plein. Toutes ses forces atteignent cette belle maturité de la vie qui est leur épanouissement complet. 11 a déjà touché à tous les genres et forgé dans tous les styles. Cette variété a été critiquée. Elle a été cause des analogies qu’on a parfois relevées entre ses productions et celles de personnalités françaises con~

temporaines. Soit. Qu’il accepte le reproche dans la mesure où il est vrai. Dès le Mort , ce chef-d’œuvre, il a montré qu’il était de complexion à être luimême. Le moment approche où il saura ne plus être autre chose. On peut prédire que bientôt sortira de lui l’œuvre où il se révélera tout entier dans une originalité indiscutable.

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