UNE POLÉMIQUE MILITAIRE
Le général Brialmont est un des rares écrivains belges dont la réputation a franchi la frontière^ Ses adversaires eux-mêmes rendent hommage à son talent. Chef de notre corps du génie, il a exercé dans l’armée une influence incontestée. Il n’est donc pas étonnant que son livre, sur les travaux de défense de la Meuse, ait produit une grande sensation. Quand un savant de premier ordre, un publiciste qui a une responsabilité devant le pays et devant l’histoire, soutient que la défense nationale est défectueuse, la nation doit être attentive et comprendre qu’il s’agit de ses destinées.
Certes, s’il est une chose impopulaire dans notre pays, une chose que la presse ait décriée, que les hommes politiques, parlant à leurs électeurs, aient conspuée : c’est le militarisme ; la nation n’est plus belliqueuse comme aux temps héroïques de son passé. Pourtant, puisque l’Europe est armée jus-
qu’aux dents, puisque l’incident le plus léger peut déchaîner l’ouragan, et qu’il n’est pas à supposer que, pour le détourner de notre sol, il suffira d’envoyer au devant de l’envahisseur un cortège de jeunes filles chantant un hymne à la paix ou à la liberté ; il faut regarder le danger en face et se défier de l’utopie et du rêve, plus que du militarisme.
Chez un peuple soumis au despotisme, le militarisme c’est le régimedu sabre ; chez un peuple libre, ce sont les qualités viriles qui, au jour du danger, distinguent les races saines des races abâtardies; c’est l’esprit de sacrifice qui enfante les grands hommes et les grandes actions. Nous nous engourdissons dans notre bonheur lourd de bourgeois satisfaits. Il faut donc applaudir aux efforts d’un patriote essayant de réveiller, dans l’âme de ses concitoyens, les mâles vertus qui seules rendent un peuple digne de vivre. La Belgique, dit-il, n’est pas encore descendue au niveau de l’antique Sybaris. Ses robustes laboureurs et ses vigoureux artisans sont de l’étoffe dont on fait les bons soldats.
Recherchant les causes de l’affaiblissement de l’esprit militaire en Belgique, le général Brialmont les trouve dans la politique, dans la prédominance exclusive des préoccupations électorales, dans la crainte des hommes d’Etat des deux partis de mécontenter la bourgeoisie censitaire, dans la confiance exagérée que nous inspire la garantie de la neutralité. Il dé-
montre avec une clarté saisissante l’importance stratégique de la Meuse et la nécessité d’y compléter les travaux de défense. Il écrit : Le Cabinet qui, dans un manifeste à la nation, poserait ce redoutable dilemme : vivre en faisant des sacrifices, ou périr honteusement en ne faisant rien, réveillerait de nobles sentiments dans le cœur des Belges* serait acclamé et vigoureusement soutenu.
On a parlé des exagérations et des vivacités de l’auteur. Il n’aurait pas mis autant d’énergie à défendre sa thèse s’il n’eût pas entrevu aussi distinctement les obstacles qu’il fallait surmonter. L’intempérance de langage n’apparaît point dans cette œuvre de combat. La vivacité n’est point dans le style, elle est dans les faits ; comme un soldat qui tire parti des accidents du terrain, il met à profit tous les événements, tous les incidents, les articles de journaux, les brochures, les discours des députés et des ministres, et arrive ainsi à une véritable puissance d’argumentation. On ne méconnaîtra pas le calme, la conviction et l’élévation de pensée de l’homme qui termine son livre en ces termes :
L’armée n’a pas le droit d’émettre une opinion collective, de prendre part aux luttes politiques, d’exercer la moindre pression sur le gouvernement ou sur la législature. Son rôle est d’obéir à la loi, de respecter et de faire respecter les pouvoirs publics. Chargée de maintenir l’ordre et de défendre le ter-
ritoire, elle n’est pas responsable des imperfections qui, au moment de la lutte, entraveront ou paralyseront ses efforts. Son devoir est accompli et l’honneur satisfait, quand elle donne au pays le degré de force et de sécurité qu’elle est en état de produire. On n’a pas le droit de lui demander davantage. Il suffit quelle soit instruite, disciplinée, animée d’un patriotisme ardent, et qu’elle fasse brillamment son devoir sur le champ de bataille, pour qu’aucun reproche ne puisse lui être fait et qu’aucun remords ne trouble sa conscience. Nous dirons donc à nos camarades : Faisons des vœux pour que la situation militaire du pays s’améliore, et cherchons par de consciencieuses études à éclairer nos concitoyens ; mais quelles que puissent être les déceptions dont nous aurons encore à souffrir, ne nous décourageons pas et surtout ne désespérons jamais de la patrie. Jugeons les hommes et les choses d’un point de vue élevé et ne nous plaçons jamais sur le terrain de l'intérêt personnel qui rapetisse les débats, compromet les meilleures causes et affaiblit les armées, en portant atteinte à la confraternité des armes et à l’esprit de camaraderie. La carrière que nous avons embrassée ne serait pas l’une des plus honorées et ne mériterait pas la constante faveur dont elleajoui, si elle procurait à ceux qui la suivent, toutes les jouissances que donnent les carrières civiles et si l’on n’y devait parfois subir de dures épreuves ou se résigner
à de grands sacrifices. Tout ce que le soldat peut demander en échange des services qu’il rend et de l’abnégation qu’on exige de lui, c’est d’occuper, dans la société, le rang qui lui revient et d’obtenir, à défaut des jouissances de la fortune dont il doit se priver, l’estime et la considération publiques, seules récompenses dignes de lui et de sa profession.
On aime à entendre, au milieu des pipeaux qui célèbrent le charme des jours sans nuages, cette voix sévère et héroïque qui rappelle ainsi aux hommes que la destinée a des retours ; on aime à voir revivre avec éclat cet art de la polémique si^ puissant jadis en France, et dont le secret semble perdu dans les vulgarités et le terre à terre de notre existence de sceptiques et d’insouciants.
Ce beau travail a provoqué une réponse du lieutenant-général Eenens. Les deux œuvres prendront place dans notre littérature militaire, l’une par son abondance sereine, l’ampleur de son argumentation, l’autre par sa hère sobriété.
Mais ce qui frappe surtout, c’est une qualité qui leur est commune : l’émotion patriotique. Si une production artistique vaut surtout par la passion qui l’anime, cette émotion est le vrai sentiment, l’ardente inspiratrice et la séduction irrésistible d’œuvres de ce genre. A priori il se conçoit difficilement qu’on puisse, en les écrivant, échapper à la sécheresse scientifique et technique. Parler fortifications et stra-
tégie semble n’avoir rien qui puisse aller au cœur. Et pourtant, dès les premières pages, le langage de ces deux vétérans s’élève sans peine jusqu’à l’éloquence et le lecteur se sent tantôt troublé par leurs inquiétudes, tantôt raffermi par leurs espérances. Il règne d’un bout à l'autre de leurs écrits une sorte de rumeur lointaine d’armée en marche, de drapeaux flottants au-dessus des bataillons, de luttes se livrant derrière l’horizon , de clairons sonnant dont les vents apportent des lambeaux, de clameurs confuses, triomphantes comme la victoire, ou désolées comme la défaite.
C’est ce qui rend ces lectures salutaires, c’est ce qui fait qu’elles attachent et remuent profondément. Longtemps après avoir fermé le livre, lame en demeure hantée.
Les nobles paroles par lesquelles le général Brialmont a terminé son œuvre, sont graves et résignées. Voici celles par lesquelles débute le général Eenens, et elles ne leur cèdent pas en grandeur et en simpli cité :
Quoiqu’on soit mal venu à troubler le quiétisme inhérent à notre nature pacifique, c’est faire acte de dévouement à la patrie que de rechercher, au milieu de la prospérité, les moyens de mettre notre nationalité à l’abri d’événements dont il ne suffit pas toujours de nier la possibilité pour en détruire l’occurrence. Appeler l’attention sur l’éventualité de tels
malheurs, rechercher, combiner et préparer des mesures préventives que les événements, dans leur marche rapide, ne nous laisseraient pas le temps de formuler ni même d’improviser, en assurer la réalisation par la prévoyante sollicitude du pouvoir et le concours zélé et intelligent de l’armée, au moyen d’idées simples et lucides, tel est le but du travail que je soumets à tous les Belges vraiment dévoués à l’indépendance de leur pays, et fermement décidés à réunir leurs efforts pour la maintenir. Que répondre au belligérant qui, jetant son épée dans la balance, nous dirait : « Vous avez voulu vous grandir à la taille d’une nation, mais le cœur vous a manqué lorsque vous vous êtes sentis libres d’entraves. » Il ne suffit pas de proclamer une nationalité, il faut encore savoir la planter dans le sol et... jusque dans le cœur de ses ennemis !
Voilà le langage d’un véritable écrivain. 11 introduit, dans un écrit, l’émotion dramatique, il éveille quelques-uns de ces sentiments poignants qui haussent la nature humaine au-dessus des banalités quotidiennes. Il a sur les âmes l’influence mystérieuse et ennoblissante des fanfares guerrières qu’ont chantées ces vers de Baudelaire :
Pour entendre un de ces concerts riches en cuivre Dont les soldats parfois emplissent nos jardins,
Et qui, par ces soirs d’or où l’on se sent revivre, Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.
C’est vraiment la littérature militaire, si aisément grande et séductrice quand elle discute l’invasion possible , quand elle recherche anxieusement les moyens d’y résister, quand elle montre les nécessités de la défense nationale, parle de sacrifices, gourmande les faiblesses, oppose les rudes devoirs de la guerre aux mollesses d’une prospérité trop longue, secoue les courages qui s’assoupissent, s’inquiète comme une sentinelle vigilante, pousse des cris d’alarme, et, brutalement, s’indigne contre ceux qui nasillent un cantique niais à la paix et à la sécurité inaltérables.
Ces deux œuvres étaient dignes de susciter en Belgique une vive attention et de chaleureuses sympa" thies. La masse y est demeurée presque indifférente. L’âme nationale n’a pas résonné. Ni par leurs qualités de forme, ni par l’ardeur des sentiments qui les ont dictées, elles n’ont pu émouvoir, et ces actes généreux, inspirés par l’inquiétude de grands citoyens, n’ont provoqué pour l’un que l’éclat d’un blâme que l’histoire enregistrera parmi les injustices les plus mesquines, et pour l’autre que le silence. Il n’y a pas eu un mot d’éloge pour l’austère devoir civique dont ils ont donné l’exemple.
De telles insouciances assombrissent notre avenir.
Alors même que ces hommes de guerre, simples et sincères, se seraient trompés, alors même que leur langage, dans sa virile franchise, aurait dépassé la
mesure de ce qu’on nomme les convenances gouvernementales, la tentative qu’ils ont faite pour rajeunir chez nous une veine littéraire qu’avait fermée une notion trop étroite de la discipline était à encourager. De l’armée seule peuvent sortir avec autorité et persuasion les écrits destinés à rendre à la nation les qualités robustes que notre neutralité émascule chaque jour davantage. Quand on n’a que la richesse et le repos, on est près de perdre précisément ce qu’il faut pour les sauvegarder contre les périls. Un peuple trop heureux et qui s’irrite quand on lui parle de porter le mousquet ou de fortifier la frontière est mûr pour la conquête. A défaut de calamités, souvent irréparables, qui le ramènent brusquement à la préoccupation des dures nécessités sociales, c’est à ses écrivains à lui rappeler celles-ci, et la plume du soldat, mieux que toute autre, a ce qu’il faut pour accomplir cette mission. Maniée par la main qui tient l’épée, elle a une allure plus énergique et plus fière. Il est bon qu’un homme ait porté quelque temps l’uniforme : il en prend des qualités qu’on n’acquiert pas ailleurs. L’armée a ses peintres, et on n’y trouve rien à redire. Qu’elle ait aussi ses écrivains. L’honneur militaire, dans ce qu’il a d’exalté, inspire mieux que tout autre les pensées et les images qui entraînent au renoncement de soimême et dissipent les honteux calculs par lesquels on ose aujourd’hui tout refuser quand il s’agit d’as-
surer le premier des biens, la sécurité nationale. C’est quand il se consacre à extirper de telles misères que l’art monte sur les plus hautes cimes et qu’il sert vraiment la patrie. Il n’est plus uniquement le serviteur du luxe, de l’élégance et du plaisir; il est une force sociale et le régénérateur des âmes. Par lui le caractère de la nation s’élève et un petit peuple devient l’égal des plus grands.
HENRI OLIN
C’était en 1865, en avril. Depuis un mois à peine paraissait un journal qui n’avait dans sa rédaction ni journalistes, ni artistes : La Liberté. Un groupe de jeunes hommes laborieux, enthousiastes, mettant au-dessus de tout l’indépendance de leur plume, osant tout dire et le disant avec ardeur, l’avaient fondé. Leur programme était résumé dans cette formule : Politique, économie sociale, littérature, beaux-arts, tribunaux. Et ils y avaient ajouté cette épigraphe : La liberté seule élève lame des peuples, parce que seule elle fait des hommes, seule elle donne l'influence au dehors, l’harmonie et la prospérité au dedans. Sans elle, les victoires même sont stériles et les réformes précaires. C’est une illusion que de chercher le progrès ailleurs que dans la liberté, et la liberté ailleurs que dans la liberté politique.
Les beaux-arts! Qui s’en occuperait? Qui avait la
science, et surtout le goût naturel indispensables au critique? La septième exposition des aquarellistes venait de s’ouvrir. Comment le nouveau journal remplirait-il, à cette occasion, son rôle?
Dans les numéros des 23 et 30 avril parurent deux comptes rendus qui firent sensation. Ils étaient écrits avec une justesse et une profondeur qui tranchaient vivement sur les banalités ordinaires de la presse en ces matières. Tout parfum de complaisance, toute tendance au dédain systématique en étaient exclus. Quelques gloires de contrebande étaient attaquées, quelques noms injustement voués à l’obscurité étaient mis en lumière, Une plume modérée, mais sûre d’elle-même, indépendante et fière, venait déranger le convenu des jugements superficiels en lesquels on croupissait depuis des années. Et en dehors des questions de personnes, les principes de l’art étaient affirmés avec une netteté saine et hardie qu’on ignorait, La routine, respectée dans ce qu’elle avait de bon, était, pour la première fois chez nous, attaquée dans ses iniquités à l’égard des nouveaux venus.
On se demanda qui était cet inconnu, dont les articles ne portaient que l’initiale H ? Les suppositions les plus bizarres se produisirent. On cita des noms retentissants, sans réfléchir que ce n’était pas dans la rédaction d’un journal indocile et prêt à
toutes les audaces qu'on pouvait espérer les trouver. Personne ne toucha juste.
C'est que hauteur de ces critiques remarquables avait toujours vécu dans l’ombre où le retenaient la faiblesse de sa santé, ses études favorites, ses entraînements de collectionneur, et des prédilections artistiques qui eussent été des manies si une intelligence élevée et un fact incomparable pour le beau ne l’avaient retenu dans la juste mesure. Cet écrivain, c’était Henri Olin.
Plus d’un se souvient de cette nature d’élite que la mort frappait en 1871 et dont la physionomie ferme et pensive a été si bien exprimée dans le portrait qu’a peint Camille Van Camp. Il était borgne ; mais une telle infirmité n’ajoutait qu’un accent de plus à une personnalité chez laquelle un caractère d’une droiture indomptable était au service des dons de l’esprit les plus divers.
Sans que le public ait jamais su qui se cachait sous son initiale, il continua sa collaboration artistique pendant toute l'existence de La Liberté , développant de plus en plus des principes qui, depuis, sont devenus l'aliment de tous ceux qui pensent que l'art ne saurait être stationnaire et que les vieilles gloires qui conspuent les nouvelles et essayent de les étouffer sont impuissantes dans leur opposition. Nous avons retrouvé l’expression éloquente de ses doctrines dans un passage du livre ferme et sensé
qu’Emile Leclercq a publié sur la peinture. Comme lui, Henri Olin disait que la liberté est aussi nécessaire aux évolutions de l’art qu’aux évolutions de la politique et de la philosophie; que l’homme n’est pas un être abstrait, qui peut se contenter d’un idéal convenu ; qu’il est une force vivante, à laquelle l'espace est donné pour se mouvoir ; une force active à laquelle la passivité répugne ; un curieux qui a soif d’inconnu; que tout règlement absolu l’emprisonne et l’annihile ; que « l’École « dans les arts est fatale aux œuvres, comme la compression est funeste au progrès dans les choses de la politique. Et il ajoutait, en s’adressant à ceux qui l’entouraient : C’est pourquoi j’écris dans votre Liberté.
C’était un catholique fervent, et il était curieux de le voir tel, impassible et cordial, au milieu du groupe incroyant qui formait le noyau du journal. Mais à cette époque on n’avait pas encore désappris en Belgique à se rencontrer fraternellement pour tenter d’accomplir une belle chose. Il était aimé, respecté, admiré de ses collaborateurs. Il sentait leur esprit tolérant, et se mouvait, à l’aise et confiant, au milieu d’eux. Léon Van der Kindere faisait la chronique littéraire, Charles Buis traitait les questions d’enseignement, Eugène Robert, Charles Graux, Paul Janson, Edmond Picard, Pierre Splingard, Xavier Olin, son frère, s’occupaient des problèmes politiques. On défendait avec ardeur la question sociale
et le congrès des étudiants, on accueillait bruyamment Flourens, on s’insurgeait contre l’expulsion de Rogeard. Edmond Picard rédigeait le manifeste des ouvriers, Charles Graux le défendait devant les tribunaux. On appuyait les catholiques (tant on avait d’indépendance) dans la question des cimetières. C’était un mouvement, une rumeur, des audaces, des coups de main, des aventures comme on n’en voyait plus depuis longtemps. Et sur tout cela planait comme une vapeur de courage, de fierté et d’art qui rendait cette infatigable guérilla sympathique même à ses adversaires. Henri Olin y tenait la bannière des arts, et le même feu qui brûlait les autres le consumait. Ses articles avaient le même entraînement chevaleresque, le même dédain des préjugés et des périls.
Quand, le 30 juin 1867, La Liberté publia son dernier numéro, il approuva de toute son âme les paroles par lesquelles, en quittant la scène, les champions saluaient le public. Elles étaient le serment qu’il prononçait pour ses convictions dans le domaine des arts, comme elles étaient pour les autres le serment qu’ils attachaient à leurs convictions politiques : S’il arrivait, disaient-ils, à quelque bouche venimeuse d’insinuer que les hommes dont ce journal a été si longtemps l’écho fidèle, l’arrêtent parce qu’ils éprouvent le besoin d’abandonner des doctrines qu’on ne peut produire chez nous sans se com-
promettre, nul ne nous blâmerait d’opposer à cette calomnie un méprisant silence. Mais nous pourrions aussi répondre, non pas au diffamateur, mais au public, notre juge, que ce n’est pas après avoir publié nos principes pendant plus de deux ans, à la face de tous, qu’il nous serait possible de les renier, et qu’il est pour l’homme un moyen d’encourir le mépris plus efficace que la médisance, une voie pour se compromettre plus sûre que de soutenir des doctrines avancées : c’est de déserter lâchement les opinions qu’on a longtemps défendues. La Liberté , pour ceux qui l’ont écrite, restera, à moins que le sort ne les frappe de vertige, une charte où l’on pourra puiser à toute heure les plus chères de leurs convictions. S’il faut des gages, on les y trouvera à pleines mains.
Et comme l’un de ceux qui assistaient à la lecture de cette robuste profession de foi murmurait ce passage de YAgricola , de Tacite : Quidquid amavimus , quidquid mirati sumus , manet , mansurumque est in animis nos tris ! oui, dit-il, cela vit, cela a vécu, cela vivra dans nos âmes !
Il est mort trop tôt pour en faire la preuve par lui-même, ou pour voir si d’autres la pourraient faire.
Souvent depuis il s’est agi pour nous, en matière d’art, de savoir si l’on peut demeurer fidèle aux doctrines qui alors ont été proclamées et dont Henri
Olin était le héraut et l’apôtre. Grâce au sort, il nous fut permis de n’y rien changer, car elles étaient indépendantes, hardies, enthousiastes. S’il est vrai que la vie ne peut prétendre à quelque droiture et à quelque dignité que pour qui n’abandonne jamais les opinions qu’il s’est formées quand, pour la première fois, il a été en mesure d’en avoir et d’en exprimer, nous pouvons, dans les arts comme ailleurs, prétendre à cet honneur, en rendant hommage à celui qui le premier nous a attiré vers les choses de goût et vers l’amour du beau. Ses écrits ont souvent été notre guide : notre cœur reconnaissant ne peut donner à ce compagnon d’armes, à cet artiste, à cet ami, mort mais non pas oublié, un témoignage plus noble et plus ému.