‹ Pro arteChapitre 33 sur 39 · RI, MES DE JOIE · texte numérisé non relu

RI, MES DE JOIE

Yoici un livre dont il y a beaucoup de bien à dire et beaucoup de mal, mais dont nous recommandons la lecture à tous ceux qui s’intéressent à notre littérature nationale. Nous ne croyons pas que depuis 1830 elle ait, en poésie, produit rien de plus original. Cette originalité est, il est vrai, le prix d’une extrême recherche dans les sujets, les situations, les idées et les mots. Mais elle dénonce un travail littéraire considérable et le désir ardent d’échapper à la banalité. Elle porte la marque d’une personnalité vivace, d’un tempérament énergique, d’une imagination ingénieuse et brillante. Toutes ces qualités sont, sans doute, poussées jusqu’à l’abus et versent souvent dans le dérèglement. Mais telle est la séduction de tout ce qui sort des chemins battus qu’on n’achève point sans admirer le jeune

poète et sans sourire à ses audaces et à ses turbulences, plutôt que d’en être choqué.

Le mot joie, dans le titre, doit être pris avec le sens qu’il a quand on dit filles de joie. Les diverses pièces sont, en effet, presque toutes plus que risquées, et quelques-unes atteignent les derniers confins de la joyeuseté dans le genre nous

mettrons badin, par décence. Tout gravite autour de l’amour entendu comme l’auteur l’exprime dans cette amusante déformation de la définition de Chamfort : le contact coûteux de deux épidermes. Un seul morceau : Les Bons Dieux , fait exception pour tomber, sans à propos, dans la fastidieuse manie de la grimace au clérical. Politique, politique, hantes-tu même le cerveau de nos poètes libertins !

Cette affectation d’érotisme raffiné et brutal est, nous aimons à le supposer, l’effet d'un parti pris, et se pose comme un de ces défis, chers à la jeunesse, préoccupée outre mesure de faire croire qu’elle a des goûts étonnants et des passions surhumaines. Exaspérer la pudibonderie bourgeoise a, de tous temps, été l’une de ses préoccupations favorites. Creusant très profondément d’un trait de plume ce côté de la question, J. -K. Huysmans, qui a écrit la préface, qualifie la tendance de l’auteur de maladie vraiment réjouissante. Remarquons, toutefois, qu’il donne cela comme un grand éloge et qu’il en

prend texte pour comparer Théodore Hannon à Baudelaire et à Théophile Gautier!

Il y a, en effet, de l’un et de l’autre dans les Rimes de joie. D’une part, la forme est fort soignée : rythmes variés, adroits, ingénieux, rimes de choix, langue abondante au point qu’elle sent la recherche : Gautier a ici servi de modèle, mais l’imitation a moins de clarté et de goût. D’autre part, le fond est bizarre, saturé de contrastes, de tons violents, d’images forcées : cette fois c est Baudelaire qui a été imité, mais avec moins de puissance, de vérité et surtout d’émotion poignante. Enfin, disons qûe l’ombre de Zola n’est pas non plus étrangère à certains effets. L'Encens de foire sort de la même parfumerie que la symphonie des fromages du Ventre de Paris; et la description de l’étalage des poissons y a également son pendant dans les Citrons .

Qu’on ne croie pas cependant qu’il s’agisse d’un pastiche déplaisant. On sent l’influence de ces maîtres, mais sans excès. Il y a une vaillance, une verve, une ardeur personnelles qui se dégagent avec vivacité, et parfois avec impétuosité, et chassent l’impression d’une imitation servile.

Dans sa préface, J. -K. Huysmans, en sa qualité de disciple fervent de l’auteur de X Assommoir, ne trouve rien de plus flatteur à dire de Théodore Hannon que de le rattacher au naturalisme , profi-

tant, du reste, de l’occasion pour distribuer quelques grands coups de gaules à toutes les autres écoles. Il est extrêmement amusant de voir en quel style, dont le naturel est tout à fait absent, est présentée cette démonstration hardie. Voici, notamment, le passage auquel nous avons plus haut emprunté la phrase destinée à caractériser la situation hygiénique du poète : « D'autres morceaux suivent, d’une maladie vraiment réjouissante, entre autres, le Maquillage , cet extraordinaire hosannah, célébrant le charme dolent des épidermes fanés. De même que Baudelaire, dans sa superbe étude sur Constantin Guys, l’artiste exulte devant la sauce et la pâte des fards, et il faut voir avec quelle délicatesse de touche, avec quelle légèreté de doigté, avec quelle bienfaisante caresse et quel doux à fleur de peau d’émailleuse, il pastelle et récrépit, pour le déteindre ensuite par ses embrassades, le visage de la maîtresse qu’il s’est donné la peine d’aimer. » Est-ce assez compliqué, ce naturel-là? Et il dit ailleurs : « Il possède des maniérismes exquis, des élans vers des joies minutieuses et ténues, des postulations vers les élégances de la parisienne. En cela il se rattache à toute école naturaliste ! » Avouons que le lien ressemble à ce cheveu de la vierge qu’un curé de beaucoup de foi montrait aux fidèles depuis quarante ans sans l’avoir jamais vu luimême.

La vérité est qu’il n’y a absolument rien de naturel dans les poésies de Théodore Hannon. Le convenu, le forcé, l’extraordinaire, dans leur application aux voluptés étranges, choquantes et malsaines, en font tous les frais. C’est d’un romantisme sensuel échevelé, et plusieurs des effets comme des scènes qu’il décrit seraient qualifiés, par un bon physiologiste, de satyriasis pour le côté des hommes, et d’hystérie pour le côté des dames. Ce sont des rêves dans lesquels voltigent les cantharides, et c’est ce qu’a malicieusement et très nettement exprimé ce grand dessinateur, d’expérience et d’esprit, qui a nom Félicien Rops, dans quelques-unes des eaux fortes si lestement et si radicalement déshabillées dont il a illustré le recueil.

Mais, répétons-le, étant admis le genre, l’œuvre est réussie, très réussie, et montre qu’on a affaire à un artiste. Théodore Hannon consentira-t-il à délaisser cette recherche d’originalité à outrance? saura-t-il se décider à écrire et à chanter pour les hommes en général, et non plus pour le petit coin des libertins et des débauchés occupés à renifler Yodor feminata? Userait désolant qu’il n’eût d’aptitude que pour cette poésie intéressante, mais malpropre, à laquelle ont sacrifié, nous le savons, les plus merveilleux artistes, mais toujours rarement par accident ou fantaisie passagère.

Une telle littérature ne prend le haut de la

chaussée que dans les époques de décadence. Jamais on ne la trouve triomphant à l’aurore et au réveil, mais seulement au déclin et à l’heure de l’épuisement. Or, faut-il y courir déjà en Belgique, alors que nous faisons à peine de commencer et que nous réclamons l’attention de la foule pour aider à l’éclosion de notre littérature? Franchement, ce tour vicieux, cette impudeur insolente et délibérée, ces descriptions de la nature qui semblent n’avoir pour but que de ramener brusquement la pensée vers une scène lascive, dont le rideau est tiré au moment où l’on ne songe plus qu’au charme d’un paysage, sont à masquer par une œuvre plus haute et vraiment humaine. Pour se faire lire, il faut se faire aimer, il faut inspirer la confiance, il faut grandir le lecteur, au lieu de l’avilir. U n des plus grands plaisirs de ceux à qui l’art s’adresse est d’être respectés dans leur délicatesse. Un livre dont il ne se dégage pas une impression morale est une œuvre qui ne peut longtemps attacher. L’homme ne vit pas uniquement pour le prénommé contact coûteux de deux épidermes .

Qu’on n’aille pas croire cependant que nous voulions nous faire l’apôtre de la pruderie universelle et obligatoire. Autant que d’autres nous savons rire des gauloiseries, et c’est ce qui nous a fait trouver du charme aux Rimes de joie. C’est contre la production systématique de morceaux de ce genre qu’il importe

de se mettre en garde. Il ne faut pas beaucoup de rimes grivoises pour être définitivement classé dans la catégorie des chantres de la gaudriole, et une fois qu’on y est, le public ne consent plus à vous en laisser sortir. Il y a des exemples fort attristants de cette mise en quarantaine qui désespère et annihile le talent. De même que, dans la science, il est de solides démonstrations par l’absurde, il faut craindre d’en faire d’analogues dans l’art par l’impudeur et de se trouver condamné par l’excès même du talent qu’on a dépensé dans une production lubrique.

Ceci dit, nous ne pouvons que trouver très bien faites la plupart des pièces. Les Buveuses de Phosphore, où il malmène les maigres, et les Maigreurs, où il les vante, sont vraiment drôles, vive ment troussées et amusantes. A notre avis, c’est ce qu’il y a de plus réussi dans le recueil. En voici quelques strophes : lecteur pudibond, fermez les yeux.

D’abord charge à fond contre les maigres :

Je tiens en haine ces mazettes Courant, le soir, les guilledoux, Se vendant pour des anisettes, Parlant aigre, buvant du doux.

Oui, j’ai l’horreur de ces gamines Aux jeunes instincts malfaisants.

J’abhorre leurs gestes, leurs mines Déjà perverses de seize ans!

D’un vice niais, fleurs précoces S’étiolant en une nuit,

Que glaner dans ces tristes cosses.

Leurs corsets, où niche l’ennui !

Elles portent des gorges plates Sans nul frisson avant-coureur ;

Peut-on aimer vraiment ces lattes A faire haïr la maigreur ?

Maintenant, éloge des maigres. Lecteur pudibond, n’ouvrez pas encore les yeux.

J’aime ton corps de jeune imberbe,

Ce corps frêle de garçonnet,

Souple, plus svelte qu’un brin d’herbe, Et séduisant comme un sonnet.

Tu pris ces membres secs de lignes A quelque bronze florentin ;

J’y trouve une grâce maligne Que combat un charme enfantin.

Fi de la graisse lourde et veule Aux sédiments envahisseurs 1 Fi de la graisse ! la bégueule Etouffe les contours oseurs.

Tes lignes sèches et maîtresses En leur nervosisme puissant,

Sous la boursouflure des graisses Estomperaient leur rude accent.

Ces échantillons permettront d’apprécier la valeur de nos critiques panachées d’éloges. Comme on le

voit, c’est de la littérature spéciale , comme on dit pharmacie spéciale. On trouvera la corde moins tendue dans le Bon coin et les Triolets de mai. Cette dernière pièce est charmante et fait présager ce que nous chanterait la muse d’Hannon si cette aimable personne consentait à remettre sa chemise. En voici trois strophes :

Au fond des parcs, les marronniers Ont allumé leurs girandoles ;

Tremblant aux souffles printaniers,

Au fond des parcs les marronniers,

Cachent les amours buissonniers Nouant de tendres farandoles.

Au fond des parcs les marronniers Ont allumé leurs girandoles.

Viens dans la forêt qui murmure Rajeunir les baisers anciens.

Aux taillis noirs fleurit la mûre.

Viens dans la forêt qui murmure, Sous la complaisante ramure Près des oiseaux musiciens.

Viens dans la forêt qui murmure Rajeunir les baisers anciens.

Allons, <5 ma folle compagne,

Mettre nos tendresses au vert ;

Par la capiteuse campagne,

Allons, ô ma folle compagne.

Le printemps mieux que la campagne, Grisera notre cœur r’ouvert.

Allons, ô ma folle compagne,

Mettre nos tendresses au vert.

C’est ce que le terrible J. -K. Huysmans qualifie de sentimentalisme à outrance et d’affectation du simple. O la bonne et touchante petite musique que joue cette affectation du simple pour qui n’a pas le cœur ravagé, l’imagination échevelée et le tempérament exigeant des grands naturalistes décadents !

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