DU SENS COMMUN
Il est des philosophes qui ont prétendu trouver le fondement de la connaissance et de la certitude dans ce qu'ils ont appelé le sens commun. On sait que cette théorie appartient principalement à l'école écossaise. Voici comment elle y a été conduite.
En présence des attaques dirigées par le scepticisme contre la connaissance , en pré^ce de la divergence des opinions philosophiques^ et du peu d'accord qui existe entre la science et la vie réelle ^ les philosophes de cette école se sont appliqués à
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constater et à mettre en lumière dans l'intelligence certains faits^ certaines croyance» primitÎTes, telles que celles de notre existence, de l'existence du monde extérieur, de la légitimité de nos facuUés, des axiomes mathématiques, etc.% que le vulgaire^ amm bien que le philosophe, ne saurait rejeter sans tolbber dans Tabsurde. C'est sur ces vérités communes que doit être assise la philosophie, c'est sur ce terrain qu'elle doit s'établir pour combattre, d*une part, les sceptiques, et pour ramener, d'autre part, l'accord entre la science et la pratique. Or, ces faits, ces croyances communes à tous les hommes , tireiîf: évidemment leur source d'une faculté commune, et cette faculté c'est le sens commun. Par conséquent ce qui est conforme au sens commun est vrai et doit être admis, ce qui lui est contraire est faux et doit être rejeté. Telle est en substance la théoriede l'école écossaise sur ce point.
L'on peut d'abord reprocher à cette théorie de manquer de précision et de netteté. Car ou elle a une plus haute portée que celle que lui ont attribuée les Écossais, ou bien elle n'en a aucune, au point de vue scientifique. Que peut être , en effet , le sens commun ? Il ne peut être que l'une de ces deux choses. Ou une faculté qui nous révèle les principes inconditionnels et absolus de la connaissance, ou bien une espèce de tact naturel , d'instinct vulgaire , si l'on peut ainsi s'exprimer, à l'aide duquel chacun peut aisément et sans effort reconnaître la vérité.
• Foy- Reid, Des facultés inteHectueîles de l'homme.
DE LA CISIIfriTIJDE. d5
Dans le premier cas ^ le sens commun n'est antre chose que la^ raison , et Ton ne Toit pas alors en quoi cette théorie se distingue des autres doctrines philosophigues. Elle ne pourra^ tout au plus, s'en distinflaer que par la manière dont elle envisage et étudi^ple faculté. Dans le second cas , elle se côn^ tredit elle-même. Elle proclame , en effet,* le sens commun comme le principe et la garantie de la connaissance, et cependant elle repose sur un* autre fondement que le sens commun. Toute doctrine est l'œuvre de la réflexion et de l'art, et ce n'est qu'à ce titfe que la théorie du sens commun pevt avoir une valeur scientifique. Or, dès qu'il y a réflexion,, dès qu'il y a emploi de certains procédés méthodiques et réguliers, ce n'est plus au nom du sens commun que l'on parle , mais au nom de cette raison que le sens commun semble ici condamner, c'est-à-dire de la raison philosophique. Ou bien il faudra dire que la thé^ie du sens commun n'est pas une doctrine, un systèpie philosophique; mais alors elle n'est plus une science , et elle ne peut avoir la prétention d'être enseignée. , . .
Ainsi ou la théorie du sens commun est une science et comme telle , elle n'est plus l'oeuvre du sens commun, ou bien elle n'est pas une science, et alors elle n'a plus de signification ni de valeur. Dans les deux cas, elle implique une contradiction, et elle contient sa propre réfutation.
Mais admettons que le sens commun soit le principe de la connaissance, admettons que la doctrine
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qui le reconnaît ccMBoie tel , soit une seience. Nous aurons d'un côté ta raison philosophique arec ses méthodes et ses procédés^ c'est-à-dire la science proprement dite, et de Tautre côté le sens commun. Or, ainsi enrisagée, cette faculté ne petite être, comme nous l'avons dit précédemment y qu'une espèce d'instinct populaire , une vue souàiline et irréfléchie, qui sait distinguer la vérité et l'erreur. Mais alors nous voilà en présence des mêmes consé^ quences que nous avons déjà signalées pour la doctrine de l'autorité et du consentement. Tout progrès, toute invention, toute découverte devient injpossible. Ce qui constitue, en effet, le sens con^un d'un peuple et tfune époque , c'est un ensemble de croyances et d'habitudes intellectuelles et morales qui sont qpmme la règle de ses jugements. Le propre de la science, au contraire, la condition essentielle de ses progrès, consiste à se placer, pour ainsi dire, en dehors du sensiiommun, à lutter contre son siècle et les crojfUîces vulgaires , à devancer l'avenir, à saisir le vrai par cette vue à la fois inspirée et réfléchie, qui constitue l'élat le plus élevé et le plus parfait de l'intelligence. La science, dit Aristdte, n'obéit pas, mais elle commande. Elle ne subit pas , nous pourrions dire ici , les opinions du sens commun, mais elle les lui impose. Est-ce au seiis commun que s'adresse le géomètre qui démontre le rapprochement infini des deux lignes? Est-ce le sens commun qu'invoquait Galilée lorsqu'il démontrait contre Taj^rence sensible, contre l'autorité, contre
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kl s^nce eU€-4néme le mouTemeiit dé la terre? Est-ce le sens commiiti qui inspirait Platon, quand au milieu des sociétés antiques, il proclamait Funitë, rimmortalité de l'âme et toutes les grandes Téritëa quijse trouvent répandues dans sa |ihilosophie? Il y a pikiSé. 6e i^^est pas seulement la science , tnais la religion eH|-méme qui a un autre fond^nent que le sens commun. Toute religion repose sur le merreil^ leux, et !b> merveilleux ne peut être ni compris nj expliqué par le sens commun. Le christianisme est un Élit en dehors du sens commun , c'est une folie suhUme^, c'est un événement dont ï impossibilité ftUQa vérité *.
I/on nous dira : vous mécpnnaistez notre pensée , ^vous n'en saisisses pas le sens véritable. Nous ne're- ^ jetons ni. la «cience ni la {^ilosopfaie avec ses mé-^ thodes et«ses procédés. Le sens commun n^a rien d'incompatible avec elles. Nous reconnaissons que, tout en étant fondée sur ce principe, la science* exige la réfle^tiôn et l'art. Mais si, en enapp^nt au sens commun, nous avons voulu opposer une barrière au scepticisme, nous avons voulu nous élevei^ en -même teiÉps contre les aberrations de l'esprit philosophique, contre la prétention des philosophes à la connaissance absolue. Rendre la philosophie facile, populaire, raisonnable^ voilà quelle a ét^é notre pensée. Tel ^st en effet le caractère et le sens de la phi-losophie écossaise.Tout en combattant le scepticisme,
* La folie de la prédication. Saint Paul (Ep. aux Corinlh.). ■ Credo quia absurdam. Tertidlien.
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cette école reste sceptique eii ontologie et en métaphysique 9 et par là sa doctrine ne diffère pas au fond de celle de Kant^ sans avoir ni la* même originalité ni la mécne profondeur -^ Elle admet» il est vrai, certains principes, certaines croyances primitives, mais c'est plutôt à titre de faits psychologiques que de véritables principes ayant une valeur ontologique et objective. Et d'ailleurs la liste qu'elle en donne est sj arbitraire et si incomplète, et la notion qu'elle se fait des principes et de la science en général est si peu exacte, que tout en reconnaissant les services qu'elle a pu i:endre à la philosophie, nous doutons fort qu'elle se soit fait une idée bien nette du problème philosophique. Les écossais manquent de ce qu'on peut appeler le sens métaphysique. Il suiBt de %\ lire à cet égard la discussion de Reid sur les idées. ^ Reid ne semble voir aucune différence entjse les idées platoniciennes et les idées-images, et toutes les objections qu'il dirige contre la théorie des idées, ou ne portent pas» ou prouvent qu'il n'en saisissait pas la signification et la profondeur.
* L'école écossaise a subi dans ces derniers temps une sorte de transformation. Ce n'est pas qu'elle ait abandonné le terrain sur lequel Reid et Dugald Stewart l'ont placée; car elle est restée une école exclusivement psychologique , et sceptique en ontologie et en métaphysique ; mais son point de vue s'est agrandi, et elle a apfiorté dans ses discussions plus de profondeur et d^ véritable esprit philosophique. L'on peut lire, à cet égard, lès écrits de M. Hamilton , traduits et édités chez nous par M. Peisse. C'est cependant au mouvement de la philosophie allemande et de la philosophie française que l'école écossaise a dû cette sorte de vie nou-
Pour les écossais, on l'a dëjfi remarqnë, la philo - Sophie est tout entière dans la psychologie, non pas d'une psychologie envisagée à la façon ordinaire, c'est-à-dire comme une préparation à la métaphysique, mais d'une psychologie vulgaire, si Ton peut parler ainsi, consistant à analyser, observer et coordonner le§ éléments de la conscience. En d'autres mots, pour les philosophes métaphysiciens, la psychologie est une introduction à la science, pour les écossais, elle est la science tout entière. Quant aux questions métaphysiques» ils semblent, pour ainsi dire, les redouter, et ils ne les abordent qu'accidentellement et pour le besoin de la discussion. Or, Ja psychologie, considérée en elle-même et indépendamment de ses applications métaphysiques, est une science insignifiante et stérile. Mieux vaudrait renoncer k toute recherche philosophique, lïiienx vaudra it*déclarer que la philosophie n a aucune utilité ni aucun but, que l'emprisonner dans ces limites. Car ainsi considérée, la philosophie, qui est la science la plus élevée, la science qui doit fournir la solution dernière de tout problème, et fonder l'unité de la connaissance, descendrait au rang d'une science secondaire et expérimentale , telle que la physique. Elle serait même, à quelques égards, inférieure à la
velle ; c^4^on volt que, bien qu'il les combatte , M. Hamiltou s'e«t nourri des doctrines de Kant , de wSchelling , de M. Cousin , et que c'est k elles qu il doit d'avoir envisagé le problème philosophique d'une manière plus haute et plus vraie. Du reste, les écrits de M. Harailton ont un caractère purement critique et négatif.
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physique y puisque celle-ci recherche des principes et des lois, tandis qup la philosophie devrait s'interdire toute recherche de ce genre. Quel intérêt, quelle importance vraiment scientifique peuvent avoir des analyses, si exactes, si fines qu'elles soient, de nos facultés et de nos opérations intellectuelles, telles que l'habitude , la mémoire , la perception , etc. etc., si on ne sait pas les rattacher à des investigations supérieures, à des connaissances qui les complètent et , pour ainsi dire , les vivifient? D'ailleurs, cette mutilation de la philosophie est impossible. On pourrait poser à Técole écossaise celte simple question : dans vos recherches psy-. chologiques, vous trouvez, dans l'intelligence des idées, les idées d'infini, de beauté, de bonté, de cause absolues. Que sont et que signifient ces idées? vous bornerez-vous à rechercher si elles viennent ou non de l'expérience? C'est là une rechl[ft;he , nous l'avons déjà remarqué, qui a son utilité, mais comme un préliminaire et, pour ainsi dire, un acheminement à des connaissances supérieures.
S'interdira-t-on toute question relative à la valeur objective des idées? mais cela est impossible. Car l'esprit se les pose naturellement et par une nécessité logique , si je puis ainsi m'exprimer. Ensuite il est évident que la solution du problème philosophique réside tout entière dans la métaph|/siqi&; que si Ton déclare la métaphysique impossible, l'on retombe dans jce scepticisme que l'on voulait éviter. Vous vous êtes abstenus, l'on pourrait dire, à cet
égard, aux écossais; de toute recherche relative aux idées, et tous avez admis en même temps l'existence de Dieu. Mais ce n'est que par une' inconséquence , car vous n'y avez pas droit. En effet sur quoi fondezvous ^affirmation de cette existence? évidemment sur l'idée d'infini. Carde quelque manière que vous TOUS représentiez Dieu, soit conime être parfait, ou comme cause , ou comme fin dernière du monde , vous ne pouvez le penser et Taffirmer qu'à l'aide d^une idée. Ainsi dortc, ou vous êles obligés de reconnaître la possibilité d'une métaphysique, ou vous n'êtes pas autorisés à rien affirmer et^ dehors de vos ^^pensées, en dehors des faits et des éléments que vous observez dans la conscience, ni Dieu ni vous-mêmes^ je veux dire le fond de votre être, car vous les affirmez l'un comme l'autre par une idée.
Ëi^fin, en admettant même que toute méfaj^ysique soit impossible, que la connaissance absolue soit refusée à l'intelligence humaine , une doctrine qui partirait de ce point de vue, qui prétendrait circonscrire le domaine de la science, lui poser des limites précises, infranchissables, serait une doctrine qui se condamnerait elle-même et qui devrait être rejetée. Kant dans sa sagesse , dans sa haute opinion de la science, dans sa profonde conviction de la gi^ndeur de ses destinées, Kant l'avait très-bien compris. Aussi ne donne<-t-il pas le résultat de ses recherches comme définitif; il ne nie pas la possibilité de la métaphysique ; il présage même l'apparition d'un esprit plus profond et plus heureux qui
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parviendra à la constituer. Notts savons bien^ eu eifel , que l'intelligence ne peut atteindre à la parfaite connaissance, qu'il y a des limites qu'elle ne pourra jamais franchir; mais peut-on, doit-on, pour cela, fixer ces limites d'une manière absolue? Ce qu'elle est impuissante à connaître aujourd'hui, pourquoi , placée dans des circonstances plus fato^ râbles, ne pourrail?-elle le connaître à l'avenir? pourquoi décourager l'intelligence ? pourquoi faire violence a cet essor naturel , intime , irrésistible qui la pousse vers l'idéal de la science? Pût-elle tie jamais l'atteindre, c'est là le but auquel elle doit aspirer. Mieux valent , suivant nous , les . tentative^l^ hardies, et même aventureuses, que les procédés ti«mides et cauteleux de l'esprit humain. Les grandes vérités ne se font jour qu'au milieu de grandes erreurs. Magna-vitianonnisi in magnisingeniis. Ceci est vrai : Dans la science comme dans la vie , il faut beaucoup oser pour beaucoup obtenir.
D'ailleurs l'expérience vient ici confirmer notre opinion. Quels sont les résultats sérieux et vraiment importants pour la science que nous offre la- philosophie du sens commun? quel monument a-t-e)le laissé qui puisse marquer dans les conquêtes de l'esprit humain? Une polémique ingénieuse, mais qui est loin d'être neuve et complète , contre le sceptici3me et le sensualisme, des analyses assez délicates, mais peu profondes de nos facultés et de nos opérations intellectuelles; une exposition siniple , plpire , mais froide et souvent diffuse , voilà tout le
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mérite de/cette école. Qu'il y a loin, il faut le dire, a ces grandes conceptions, à ces vues|larges et neuves , à ce langage souvent éloquent et toujours profond des écoles métaphysiques de Fantiquité et des temps modernes, qui se confiant en la puissance de la raison n'ont pas pensé qu elle dût reculer devant riis grands problèmes que la nature elle-même a . posé à l'intelligence. Que d'immortels monuments elles nous ont légués! que de traits de vive lumière elles ont répandus dans le monde! combien leur action afété durable et féconde sur l'intelligence et la vie humaine! Sans doute la solution complète du problème, elles m l'ont pas trouvée; mais dans leur impuissance, et même dans leurs erreurs , il y a un esprit qui vous anime, qui éclaire et élève l'intelligence , qui la soutient et la fortifie par le sentiment qu'il lui donne de sa valeur et de sa iHgnité,