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CHAPITRE V

DE l'Évidence.

Toute vérité, de quelque source qu'elle provietme, qu'elle provienne de la tradition , du consentement universel, ou du sens commun , doit porter une marque, à l'aide de laquelle nous puissions la re^connaitre et la distinguer de l'erreur. Cette marque, ce critérium ne peut être que l'évidence. Dès qu'une pensée s'offre à l'esprit avec une pai^aite clarté ,

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l'esprit a'y arrête et ne cherche rien au ^fl^; ii lui accoiide une adhésion pleine et entière, il sent même qu'il ne peut ne pas la lui accorder. Quelque motif de jugement que Ton adopte^ il supposera toujours oel«i-^ci. Que Ton prenne^ par exemple, le principe de contradiction. Pourquoi admet-on que deux contradictoires ne peuvent être vraies ou iau toutes les deux à la fois 7 c'est parce que cela évident. Il en est de même de tout afitre princi

Leibnitz rejetait l'évidence, en se fondant sur ce qu'elle suppose un critérium supérieur qui la justifie, et au moyen duquel l'on puisse distinguer ce qui est évident de ce qui ne l'est pas, et il voulait lui substituer la démonstration et la nécessité logique du raisonnement (yUformœ) *.

Mais I objection de Leibnitz ne nous parait pas fondée^ De &it, l'on ne voit pas pourquoi l'évidence devrait s'appdyer sur un principe supérieur, et l'on ne voit pas non plus quel il pourrait être. Mais , quel qu'il soit, il nous semble que ,* loin que l'évidence pût être justifiée par ce principe; c'est bien plutôt ce principe qui le serait par l'évidence. Car il faut que nous l'ayons antérieurement affirmé et reconnu comme vrai. Et à quel signe avons^nous pu reconnaître sa vérité ? Ce ne peut être qu'à sonévidence.

D'ailleurs, il n'est poipt exact de dire qu'il faille une r^le pour distiqgi^r ce qui est éyideiitde ce qui ne l'est pas.

1 Voy. pt côgnitione , veriHUe et Ideh.

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L'évideqce se juge, pour ainsi dire, elle-même, et détermine elle-^méme sa valeur et ses degrés. L'ëvidence, c'est l'unité qui se mesure elle-même et qui mesure toute chose , c'est la pure lainière , qui par sa vertu propre répand la clarté sur tous les objets. La pensée évidente s'affirme et se reconnaît comme telle, et par là elle se sent fondée à remplacer la pensée obscure. L'esprit ne cherche pas une justification à l'évidtnce , tous ses efforts tendent au contraire à dissiper l'obscurité qui enveloppe sa pensée, et dès qu'il a atteiùtce résultat il s'y arrête et s'y repose avec une entière confiance. Quant à la démonstration que Leibnitz propose comme règle de la connaî^ance , c'est là aussi une opinion qui ne saurait être admise. La démonstration se compose, en effet, de la chose à démontrer, ou conclusion, et du principe qui la démontre. Quelle est, du principe ou de la i?onclusion, la proposition que l'on puisse affirmer comme vraie? Ce devrait être, suivant Leibnits, la proposition conclue, car c'est elle qui est marquée de ce caractère de nécessité logique qui en fait la vérité. Et cependant il faut que nous ayons antérieur rement affirmé la vérité du principe, et que, de plus, le. principe nous soit phis connu que la conclusion; car c'est cette connaissance et cette vérité qui engendrent la connaissance et la vérîtéde la conclusion. Or, comment ce* principe nous est-il connu ? est-ce par conclusion? Mais alors tout sera conclusion , et il n'y aura pas de principe. Il y a donc des principes qui ne sont pas conclus, que nous affirmons immédiatement, en vertu d'une vue simple et directe de l'es-

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prit, ce qui ne peut être que parce qu'ils sont évidents.

Du reste y en examinant la chose de plus près y l'on voit que la conclusion elle-même n'a pas d'autre fondement. Que la conclusion, considérée en soi et indépendamment de ma pensée^ découle nécessairement des prémisses, cela se peut, mais cela ne constitue pas encore une connaissance pour moi. Car il faut que cette nécessité soit connue et affirmée par un acte de ma pensée, ce qui ne peut se faire qu'autant que je remarque un certain rapport entre les prémisses et la conséquence, entre le principe qui^émontre et la chose démontrée. Or, sur quoi se fonde l'affirmation de la légitimité de ce rppport? Ce. ne peut être que sur l'évidence. S'il est évident pour moi que tous les hommes soient mortels et que Pierre appartienne à l'espèce humaine y c'est à ce même titre, c'est-a-dire à titre de chose évidente, que. j'affirme que Pierre est mortel. C'est qïi'il ne peut réellement y avoir qu'un seul critérium pour la connaissance ; et toute affirmation , qu'elle soit simple ou composée , primitive ou dérivée, ne peut avoir d'autre fondement que l'évidence. Seulement, dans le premier cas, l'évidence est immédiate et elle porte directement sur les princi*pes; dans le second, elle est médiate, et elle porte sur le rapport des principes et des conséquences.

Une autre objection que l'on dirige originairement contre ce principe, c'est qu'il ne' présente rien d'absolu ni d'universel. L'évidence est, dit-on, relative ; elle varie nonrseulement suivant les individus, mais dans le même individu, suivant les différents

états et les différentes dispositions de son esprit.

Mais dabordy qu'une pensée^ une connaissance ne s'offre pas à tous les esprits avec la même clarté, cela n'infirme en rien, selon nous^ la légitimité de ce critérium. C'est là un fait qui tient à la différence de culture de l'esprit, et à la différence des aptitudes et des dispositions naturelles. Et cette différence, il faut l'admettre dès que l'on admet, la science et la distinction de ceux qui enseignent et de ceux qui reçoivent l'enseignement. Que cette distinction existe, c'est un fait incontestable; et celui qui le nierait se contredirait lui-même, car il faudrait qu'il apportât des preuves à l'appui de son opinion , ce qui constituerait déjà un enseignement.

Si donc il y a inégalité dans les intelligences, et qu'il y ait des intelligences qui soient plus aptes à connaître et qui connaissent d'une manière plus par- Êiite le Trai que d'autres, il suiHt, pour justifier la validité de ce critérium, que les premières affirment l'évidence d'une vérité. De fait, de ce qu'une démonstration géométrique n'est évidente que pour le géomètre, s'ensuit-il qu'elle doive être contestée? Faut-il rejeter une vérité philosophique parce qu'elle n'est pas accompagnée delà nïéme clarté aux yeux du vulgaire qu'aux yeux du philosophe?

Potu' ce qui concerne l'autre partie de l'objection, savoir, que l'éyidence varie avec les dispositions de Tesprit, nous croyons qu'elle n'est pas non plus fondée. Il se peut, en effet, qu'une connaissance ne se . présente pas toujours à la pensée avec la même net-

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