‹ Problème de la certitudeChapitre 15 sur 21 · M PROBLÈME · texte numérisé non relu

M PROBLÈME

teté ; cela a même lieu très-fréquemment. Mais il faut en attribuer la cause, ou à Toubli^ ou au défaut d'attention, ou aux troubles de la pensée, ou à d'autres circonstances physiques ou morales, par suite desq^lks l'esprit ne peut librement et fortement s'appliquer h la connaissance. C'est la cepei^ant un fait qui ne saurait déttiiire la vérité du jugement que nous avons porté lorsque nous étions placés dans des circonstances plus favorables, et nous sentons très-bien que c'est celui-là qui est le vrai, et c|iii doit être préféré. L'on nous objectera çjue souvent il nous arrive de porter des jugements contradictoires, d'affirmer ce que nous avons nié, et réciproquement, bien que nous nous trouvions dans les mêmes dispositions d'esprit. Mais, en ce cas, il est impossible que les deux jugements nous apparaissent avec la même évidence, autrement nous n'en jwrterion& aucun. Si nous nous décidons pour l'un d'eux, c'est qu'il l'emporte en évidence sur l'autre; et c'est aussi celui-là qui sera le vrai.

Enfin, à ceux qui rejettent l'évidence, nousadi^*» serons cette question : Âdmettez^vous la possibilité de la connaissance ? Si vous l'admettez, il faut nécessairement un principe, une règle de jugement. Or, cette règle, quelle ^u^elle soit, que ce soit le principe de contradiction, ou le sens commun,*ou la tradition, suppose l'évidence. Nous l'avons déjà démontré. Si vous Je niez, nous vous demanderons sur quel fondement repose votre négation. Or, quelle que soit la raison que vous nous en donniez, elle

retiendra toujours à celle*ci, savoir^ qu'il est évident pour vous que nous ne pouvons rien connaître.

Kant) sans refuser une certaine valeur logique à l'évidence, a contesté sa valeur objective. Partant de sa distinction fondamentale de la pensée et de la connaissance, suivant laquelle toute pensée n'est pas une connaissance, car elle est fondée sur les idées qui ^/ n'expriment que des possibilités, tandis que la véritable connaissance doit représenter des réalités; pill'tant, dis*je, de cette distinction, il devait être na^ tufellement conduit à nier la valeur objective de ce principe.. Ainsi, une pensée évidente serait, d'après lui, logiquement vraie, mais elle ne serait que matériellement possible.

Que Kant eût appliqué cette opinion aux idées transcendantes, nous le concevrions, bîen que nous n'admettions pas avec lui que ces idées n'aient pas une valeur ontologique. Mais en rejetant l'évidence d'une rmanière absolue, ou il se contredit luimême, ou il s'interdit toute connaissance. Il se con- ^ trcdit lui-même ; car, tout en niant la possibilité de la connaissance métaphysique , il admet la connaissance des phénomènes et de certains principes qui les gouvernent, qui sont la condition sous laquelle nous le$ percevons, et qui ont, par conséquent, une signification objective. Or^ à quel titre affirme-t-il ces connaissances? ce ne peut-être que parce qu'elles sont évidentes. Ainsi , tout en rejetant l'évidence , c'est à l'évidence elle-même qu'il est obligé d'avoir recours pour établir cette partie de sa doctrine.

Pour éviter la contradiction^ il faudrait donc nier la légitimité de ce critérium , même dans la limite du monde phénoménal. Mais alors l'on tombera dans le scepticisme absolu. Que Ton prenne^ en effets les jugements les plus simples et les plus élémentaires , tels que ceux ci : je suis, telle chose, tel corps est y que ces jugements expriptient d'ailleurs l'être ou le phénomène, pour qu'ils aient une valeur quelconque, pour qu'ils constituent une connaissance réelle , il faudra bien qu'ils aient un fond^ ment , et comme ils ne peuvent en avoir d'aifti^é que l'évidence, si celle-ci est déclarée insuffisante ou fautive, l'x)p ne sera fondé à affirmer ni sa propre réalité ni la réalité d'aucune chose.

Quant à savoir si ce critérium est applicable à la connaissance métaphysique, c'est là une question qui se lie intimement à celle relative à la possibilité de cette connaissance ; car, si elle est possible, elle sera marquée, comme toute autre connaissance, de ce même caractère. Or, c'est là une question que nous avii^ns en partie résolue dans l'appréciation de la doctrine de Kant et du scepticisme en général , et que 'nous compléterons par la suite.

Nous allons maintenant déterminer d'une manière plus précise la valeur et la nature de l'évideuce.

Il nous semble que l'on a considéré jusqu'ici l'évidence d'une manière abstraite et dans sa forme lo^ gique, plutôt que d'une manière concrète et dans son existence réelle; que l'on a, en d'autres mots^ admis une évidence en soi comme règle générale de

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la pensée ; existant par elle-méflfe^et séparée de son objet. Or, une telle évidence ne peut exister, ou plutôt elle n'est qu'une généralisation logique de l'évidence réelle. Car, de même qu'il n'y a pas dans l'intelligence une pensée en soi et indéterminée, ainsL il n'y a pas non plus une évidence en soi et indéterminée. L'évidencç commence avec une pensée évi*dente, et elle augmente, non pas en pensant l'évidence en soi , mais à mesure que des pensées claires s'offrent à notre esprit. Par conséquent, l'évidence n'est pas un signe que la pensée ajoute à la vérité^ mais c'est une marque intrinsèque de la vérité elle- , même ; c'est cette clarté qu'elle porte avec ellfe , et quelle répand dans l'intelligence lorsqu'elle ^'y manifeste. Si l'évidence appartenait à la pensée et non à son objet, toute pensée serait évidente, puisque toutes les pensées sont identiques, en tant que^'pensées. C'est donc leur objet qui les distingue, et qui fait'4a clarté des unes et l'obscurité des autres-. Quand je pensé la vérité ou l'erreur, c'est la clarté de l'une qui éclaire mon esprit, c'est l'obscurité dfe l'autre qui le trouble et l'égaré. Il ne faut donc pas dire qu'une pensée est vraie parce qu'elle est évidente, mais bien plutôt qu'elle est évidente parce qu'elle e^t vraie. Et le langage vient confirmer t;ette opinioif; car quand nous disons : cela est éifident ^ c'est plutôt à la chose qu'à la pensée que nous attri* buons ce caractère.

Ce qui le prouve aussi , c'est que toutes les^vconnaissances ne sont pas également évidentes. 11 en est

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qui ie sont plus^ fPen eSit/qni le sont moins; il en .^est dont l'ëvidence est directe et immédiate, il en est (font révidenceest indirecte et médiate. Prenons une cause et un effet ; Teffet a bien son évidence, mais ; c'est une évidence , pour ainsi dire , empruntée et .qu'Ici tient de la cause. Celle-ci, au contraire, a une évidence propre et parfaite; Que jp sois, que tel objet, tel ^éneraent soit, ce sont' là des jugements dogt . l'évidence est fondée sur celle des principes. Pourquoi telle existence ou tel fait? nous deman-^ 4ons-nons. JEt ee n est <jae lorsque leur raison et leur xause hOHssiont connues que l'esprit est satisfait. L'é* videnft:e des faits est donc fondée sur l'évidence dés principes» D'où il suit que la plus haute éviddhce sera. celle des plus hauts principes, et que le prû* cipe le plus évident sera le principe sujw^éme de la eonnaiâsancé et de l'être ^ Que l'on supprime ce pi'incipe de toute lumière et de toute, évidence, et tonte 4utre (^rté, toute autre connaissance se trou4^ra entourée de doute et d'incertitudes*. ï^s vérités mathématiques elles-mêmes , qui au premier coupd'œil paraissent si fermes etsi incontestables, serontébrai>* lées et perdront leur dernier fondement* En ef^t, les êtres mathématiques , considérés en eux-nkémès, ne sont que des possibilités. Ce qu'ils ont de réalise actuelle, ils la tirent du sujet qui les pense^ de

l'être où ils résident. La vérité et l'évidence des

* C'est ce que voulait dire Platoa quand ii représentait le- bien conin^e soleil qui échauffe et éclaire l'intelligence. ^^

* ^^'> sur ce point , plus bas , Théorie de la connaissance.

DE LA CnRTITQW. :-:: i 1 3

étreâ mathématiques sonMlbnc subordonnées à la véritéet à l'évidence d'une plus haute réalité. Maintenai|t est-ce. rinielligence humaine qui engendre les êtres mathématiques ; en d'autres mots, e^t-ce dans l'intelligence humaine que se trouve leur raison dernière?' ^

Et d'abord l'être mathématiqi^e étant infîni ne peut avoir son principe dans une intelligence finie. Ce qui le prouve, c'est que nous n'en avons qu'une connaissance imparfaite. Nous connaissons les éléments des mathématiques, les nombres, les points, les lignes, etc.^ etc., mais nous ne connaissons ni leur essence ni leur rapport. Quel est le rapport de l'thiîté et des nombres, de l'unité et dû point, du fpint et de la ligne? voilà ce que nous ne saurions détei*miner. Quelle est en^iiite l'essence de ces éléments? c'est ce que nous ignorons. Nous donnotis bien la définition du triangle, mais la définition n'e$t que le développement verbal de l'idée du tr^^ngle; et l'idée n'est pas l'essence, mais la forme intelligible de l'essence. L'idée du triangle n'est pas plus son à«s9ence que l'idée du beau, du biei>, etc., n'est l'esfSnce de la beauté et de la bonté. Nous concevons le triangle par l'idée, mais la conception d'une chose n'est pas la connaissance de son essence, autrement nous aurions l'intuition du vrai trian|;le. Il faut donc admettre une intelligence où les vérités mathématiques ^çont à l'état de connaissance parfaite et où elles trouvent leur dernier fondement^et leur dernière certitude. *

L^on nous dira : les vérités mathématiques sont nécessaires et évidentes par elles-mêmes, et l'on ne ,." voit pas ce qu'elles acquièrent de certitiï% par la certitude de ce principe, truand le géomètre dé* montre le cercle, le triangle, etc., eto,,J'évidence de «es pensées lui vient de la nature même de la chose qu'il démontre, et cette évidence ne saurait augmenter ni diminuer par l'intervention ou l'absence d'une vérité étrangère. A cela nous répondrons que la nécessité d'une vérité ne prouve pas son in-^ dépendance, c'est-à dire, qu'elle se suflTiseh elle-même et qu'elle ne relève pas d'un principe supérieur. Toute vérité repose sur une loi , et toute loi se ramène à l'essence. Pourquoi est-ce que les corps tombent? parce qu'ils sont soumis à la loi de -la pesanteur , c'est-à-dire , parce qu'il y a eu eux une certaine propriété, une certaine force intime qui les fait tomber. L'immutabilité et la nécessité d'une vérité est donc fondée sur l'immutabilité et kl nécessité de son essence. Lors donc que le géomètre définit ou démontre et qu'il aceoi^e à sa définition et à sa démonstration une valeur absolue, c'est qu'il suppose l'existence d'une essence; et l'évidence de sa pensée repose sur l'évidence de cette supposition. Or, l'essence n'est ni l'idée ni la définition qui. en est l'expression, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme nous le ferons mieux voir par la suite. Et il ne faudrait pas à cet égard se laisser tromper par le Iangage4; car en disant, par exemple , qu'il est de l'essence du carré d'avoir ses

côtés égaux ^ ou de Tunilé d'être indivisible, nous ii'atteignons pas plus ressencé du carré et de rimfïéj • que nous n'atteignons celle des corps, en disant qu'il * est de leur essence dé tomber ou d'être étendus. Cette expression veut seulement dire que le carré et l'unité ne sauraient être pensés que sous la notion de l'égalité de quatre côtés et d'indivisibilité, c'est-a-dire, sous une forme logique nécessaire et déterminée. Il y a donc, au-dess^is de l'idée, l'essence et un principe , source et siège de l'essence, et c'est sur l'affirmation préalable de ce principe que reposent les vérités géométriques, leur nécessité et leur certitude , que d'ailleurs le géomètre le sache ou qu'il l'ignore.

C'est ce qui deviendra encore plus manifeste si l'on considère l'objet de la science , ainsi que le rapport de ses parties. Si l'objet de la science est l'in-, conditioniiel et l'absolu, tant que l'absolu- ne sera pas. connu, les autres connaissances ne seront que des hypothèses, elles n'auront qu'une évidence, pour ainsi dire, provisoire, et qui a besoin d'être justiSée. Quand le physicien démontre par les lois de la nature , sa démonstration n'a une valeur qu'autant qu'elle s'appuie sur certaines suppositions, telles, par exemple, que la stabilité et l'universalité de ses lois, lesquelles trouvent^ à leur^ tour, leur raison dans un principe supérieur, quel que soit d'ailleurs ce principe, qu'il soit séparé de la nature , ou qu'il soit dans la nature , que ce soit le bien, le vovçy l'atome, la substance, etc., car c'est

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]à un point qii^il ne s'agit pas de dëtertniner ici.

Considérons aussi la question au point de vue du rapport et de la fin de la connaissance. Toute science a une fin spéciale. La fin de l'arithmétique^ c est la connaissance des nombres ; la fin de la physique ^ c'est la connaissance des corps, etc., etc. Mais de même que la pensée aspire à l'unité de la science, de même elle aspire à la connaissance d'une fin commune h laquelle puisse se ramener la fin de chaque science particulière. Ainsi, si le nombre n'est pas la fin dernière de la connaissance, la fin de l'aritkmétique se rattache à une fin supérieure, et e$t expliquée par elle. De même pour la physique. Supposons que ce soit le bien, comme le veut Platon. En ce cas, le bien expliquera la fin de chaque science particulière , et l'objet final de l'arithmétique sera, pir exemple , de servir de moyen et de préparation à la science du bien, soit qu'on considère la science des nombres dans ses ajiplications à la physique et à la connaissance des lois, dé Tordre et de l'harmonie de la nature , ou comme fournissent le moyen de mesurer la distance qui séj^re le fini de ^'infini , le monde réel du monde des idées.

Ainsi donc, pour nous résumer, nous croyons avoi r démontré, 1® que l'évidence n'est pas dans la pensée, mais dans son objet, c'est-à-dii*e dans la vérité ellemême qui , eif se manifestant à la ^|ieusée, y répand celte clarté,-^ j'ai4/B de laquelle^lle peut reconnaître Terreur ; 2** ^ue la plus haute vérité renferme aussi la plus haut9>évidén'ce^ ef que Sest cette évidente

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suprême qui fait ou jgoinplète réviclence et toutes choses. D'où il suit que pUis nous aurons une claire connaissance de cette vërité^et plus nous aurons une claire connaissance des autres choses , et qu% par conséquent^ ces dernières ne nous seront connues que dans k mesure où cette vérité elle-même nou« sera connue. C'est ce qu'il faut maintenant déterminer.

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