‹ Problème de la certitudeChapitre 5 sur 21 · DC SCEPTICISME · texte numérisé non relu

DC SCEPTICISME

Que l'intelligence se trompe, c'est un fait incontestable; qu'elle un fait qui ne pc toute pensëe est i c'est, dans lesdi tion en autorisai toute aflirmatiot négation tie tout toute pai-ole, en

Mais si l'intelligence humaine se trompe, a Taide de quelle faculté pourra-t-elle redresser ses erreurs? Est-ce a Taide de la même faculté qui pMduit Terreur? Mais Ton ne jt^oit psfs comment une faculté qui est faillible pourrait corriger l'erreur, et distinguer dans lequel des deux ^jugements contraires se trouve la vérité, puisque c'est elle qui porte les deux jugements. Ainsi l'intelligence humaine tburnerait dans un cercle ; elle irait de la vérité à Terreur , et de Terreur à la vérité, sans pouvoir choisir entre elles avec une parfaite certitude , si* elle ne possédait une faculté supérieure, une faculté placée au-dessus des fluctuation! et des troubles de la pensée , inaccessible à Terreur et ne connaissant que la pure vérité *.

Cette faculté existe-t-elle? y a-t-il une faculté qui nous révèle les principes absolus et inconditionnels de la connaissance ? Les sceptiques le nient, et il est évident qu'ils nient par là la possibilité de toute connaissance.

L'on peut distinguer deux sortes de scepticisme. Un scepticisme rationaliste et un scepticisme mjs- Uque. Le premier nie absolument et sans réserve la légitimité de. la connaissance. Le second ne refuse pas à l'intelligence la faculté de connaître. Mais, suivant lui, l'intelligence ne peut connaître par ellemême, par ses propres forces; car elle est sujette à Terreur, elle est finie , limitée, et elle ne peut, par

' Foy, chap. VIII.

10 PKOBLBME f"

conséquent, atteindre à l'absolue vël^ité, sans laqu/elle pourtant il n'y a pas de connaissance possible*. 11 faut donc qu'uiSMS puissance supérieure tienne lui communiquer une vertu nou^^e, et llélever ainsi à la connaissance de la vérité. -.

Nou^ examinerons. successivement ces deux espèces de scepticisme^ nous réchercherons leur cause et leur origine y ce qui iK>us facilitera rexposiiion de nos proj^res opinions.

$ 11.^ Scepticisme rationaliste.

Le scepticisme n'est pas une doctrine pripiitive, mais dérivée. Le premier mouvement , le mouvement instinctif de l'intelligence, c'est la confiance en elle-même 9 en ses facultés, en ses pensées. Par là elle s affirme elle-même , elle affirizie le monde extérieur, elle affirme certaines vérités qui s'offrent spontanément à igile, bien que sous une forme encore obscure et indéterminée. Le dogmatisme précède donc le scepticisme , et celui^i ne peut provenir que du premier.

Que l'on envisage en^elTet le scepticisme sous le double point de vue de l'êtfe et de la connaissance, et l'on verra qu'il ne peut se faire que la science débute par le scepticisme. Qu'est- ce que le scepticisme? C'est une négation , et une négation absolue. Or, la négation absolue de la connaissance entraine l'^absolue négation de l'être. Il n'implique donc pas moins que la science débute par le scepticisme, que Texis-

DE LA CERTITUDE. li

tenœ par le néant. Ce qui prouve déjà que l^cepticisiqe ne peut être qu'une transition ou, pour mieux,dire, un état anorntEil de la science, une aberration de l'esprit humaiif qui s'ignore lui-même, qui ignoreises besoins 9 sa puissance et sesJois ; c'est là la condamnation la plus décisive peut-'^ètre de cette doctrine*

Mais quelles-Sdnt lés doctrines qui, tout en étant dogmatiques, ont des affinités secrètes avec le scepticisme, et dont celui-ci n'est qu'une forme liernière, un dernier développement?

Nous l'avoir déjà observé. PoUr qu'une' doctrine soit réellement dogmatique , il ne suffit pas qu'elle affirme^ mais il faut que , d'après ses données premières, elle soit fondée à affirmer; il ne suffit pas qu'elle affirme des principes et des existences, mais il faut voir ce que peuvent être , quant à leur valeur intrinsèque, et ces existences et ces principes; autrement il se pourra que l'affirmation soit dans les mot3 9 mais qu'il y ait au fond une n^ation.

Telles sont les doctrines sensualbtes et matérialistes, queUes^ue sotCnt d'ailleurs les nuances qui les séparent, car ces nuances disparaissent dans les résultats et dans le développement complet âxi sensualisme qui, s'il est conséquent, aboutit nécessairement au matérialisme.

L'on peut distinguer deux espèces de matérialisme. Un miatérialisme ontologique, et un matéria* lisme psychologique. Le premier va de l'être à la connaissance , le second de la connaissance à l'être. Le premier pose la matière, Tair, le feu, les ato-

mes, etc., etc., comme principes des choses, et il en dëduit tous les êtres, les corps et leurs qualités, ' l'âme et ses conpnissaiices. l/e s^^nd part au contraire de l'obserration de l'âme humaine , de ses caractères, de ses opérations, de ses facultés, et surtout de la recherche de l'origine de la connaissance, et il en infère îesprincipes et l'étrerdes choses.

C'est là ce qui di«tingue principalement le matérialisme de l'ancienne philosophie du matérialisme de la philosophie moderne.

Défait, les. écoles ionienne et atomistique , et

toutes les écoles qui de près on de loin se rattachent

à celles-rlà , telles que l'épicuréisme et le stoïcisme ,

ne font pas de l'âme humaine et du problème de la

connaissance le point de départ et le fondement de

leurs doctrines; mais, se borqant i une observation

superficielle et incomplète de l'âme et de la nature,

elles se pladent immédiatementausein de l'ontologie.

La question préliminaire et fondamentifle, au

pose la philosophie-moderne, est

et des condftlons de la eonnais-

it, les écoles spiritualistes ne dif-

les sensualistes; et c'est ainsi que

oblème philosophique Descartes,

l'école écossaise , Kant , et, jusqu'à un certain point,

les écoles allemandes qui l'ont suivi ', aussi bien que

''Hegel, dans sa P/ie'rtom^nologie de l'Esprit, qu'il appelle son voy-àf^e de découverte, ne fait <ine rechercher imminent se forme et se développe la connaissance phénoménale qui doit conduire l'esprità la connaissance absolue.

Locke et Gondillac. Mais si le point de départ et la méthode digèrent , dans les deux cas ^ le résultat est le métae, Ofte onlj^logie matérialiste , lorsqu'elle en tiendra à expliquer l'âme humaine ^ ses facultés et ses connaissandes, sera nécessairement obligée de tout dériver de la sensation; et une psychologie ^ensualiste,' lorsqu'elle abordera la question ontologique sera obligée de tout expliquer par la matière. '

Le premiei^ peint est éyident par lui-même^. et n'a pas besoin d'être démontré. Je me bornerai par conséquent à établi^ rapidement le secoinl. *

Ou la vie intérieure, l'âme ^ ses fruités, son activité; estf le produit de la sensation ^ ou bien il y a une force interne antérieure à la sensation^ indépendante .de» la sensation ^ et que la sensatioti ife peut ni expliquer ni engendrer. L^ seiisualiistes^ n'adbae.ttent pas ce» second cas; et ils affirment que .non-seulement tQttte connaissance et toute activité, mais l'esprit tout entier* naît «de la sensation. 'C'est* à cette conséquence leîAréme que les pousse la logique; et en cela Gondillac a eu raison d'effacer la réflexion que Locke avait laissée ^ on ne sait comment , a l'esprit; car si l'oai admet la réflexion , qui n'est qu'une faculté, il faudra nécessairement admettre le sujet de cette faculté, et, une fois ce point accordé , il ne sera pas difficile de ptxiuver qu'il faut a^mjgttre autre chose* que l'esprit , c'est-à-dire d[es caractères , des virtualité^s, des notions que la sensation peut développer, finaî s qu'elle ne produit poipt.

1 4 PROBLBHB

Le sensualisme conséquent en est donc rëdnit à tirer l'âme de la sensation. Voyons ce que peut être un tel principe.

Pour les spirilualistes, la sensation est un phénomène complexe. L'objet ébranle les organes, et, par là, il vient solliciter une force interne qui> pour ainsi dire , transforme le phénomène organique en sensatiqn; et la sensation n'est, de cette manière, que le résultat de ta rencontre et de la coïncidence de deux forces', du sujet et de l'objet, du moi et du non-moi , qui viennent s'unir sur une commune limite.

Four les sensualistes, au contraire, la sensation est un phénontène simple. En effet, comme ils n'admettent pas de force antérieure à la sensation, il leur £iudra tout faire commencer par la sensation , «t par la prerblère sensation. Or, que peut être cettebremièré sensation? Un faltpurement physique, -le jén, la rencontre-, le contact de forces matérielles, des nerfs ou de tout autre organe , qui , quelque subtjl , quelque délié qu'on le suppose, aboutira toujours à une composition matérielle. En accordant donc que l'on puisse expliquer par là ta ffensation telle que nous la percevons , telle que la conscience nous l'atteste, il faudra toujours admettre que , puisque c'est la sensation qui engendre l'esprit, celui-ci n'est que sensation, une suite, un enseqoble de sensations;j|^' ions ne sont que des phénomènes ne sera que la collection de ces iera -un agrégat d'atomes disposés dre, et ayant une forijie particu-

DB LA CBRTITDDE. 15 .

Hère; ce sera une harmonie semblable à l'harmonie' d'une lyre ; ou bien le systàine nerreux ramené à un^ldElrtaine unité par le ceryeau: ce sont là des explicfllq^ns diverses, mdisqui toutes e:Kpi'iment au fond la même pens^ê^ qui partent du même point de vue f qui arrivent au même résultat^ à une âme matérielle. Voilà donc le sensualisme se confondant avec le matérialisme. Or, le dernier résultat du naatérialisme n'est pas une aûirœation mais une négation ; ce n'est pas un certaio dogmatisme mais le scepticisme. "^

Dlhjfait, toute doctrine rë&Uénfbnt dogmatique doit satisfaire à ces H^ois coiaditions : 1"* elle doit re*-* poser sur une affirmation déterminée; 2® cette affirmation doit être nécessaire, invariable et absolue; 3® elle doit exprimer une réalité; Supprimer ces cdlldi lions, supprimez^en une seule et la connais* sance devient impossible.

Cela est évident pour la première. Toute affirmation indéterminée n'est au fond qu'une négatièn^ ^^fjKsqu'elle admet son contraire. Or, c'est là lé. catàctèredu contingent et du relatif; caf, de quelq^if' matière qu'on les envisage, sous le rapport, de. l'être ou de la connaissance , oi>y trouve réunie les contraires; d'où l'on voit que la seponde condition IrjÇ^itre en définitive dans la prerpière, puisqu'une affirmation absolue doit être parfaitement déterminée. De plus, ou les principes sont dçp réalî]tés, ou ce ne sont que de pures conceptions logiques , de simples possibilités. Dans le second cas, il n^y aura

plus que des possibilités j les causes comme les effets j le général comme le particulier y l'infini comme le fini; car si les causes, le général, l'infini ne sont que des possibilités, les eflets, le particulier, le fini ne seront aussi, et à plus forte raispn, que des possibilités.

Or, c'est à ce résultat que conduit tout sensualisme conséquent.

Envisageons-le d'abord sous le point de vue psychologique*. Q^el est le caractère de la sensation, considérée en elle-même, et indépendalntnent de ce ^ue l'esprit peilt y ajoutet*? C'est d'être indél^érmi- "née, contingente, relative, soit c|u'on laconsidère par rapport au sujet qui l'éprouve^ ou par rapport aux choses qu'elle nous fait connaître.

De fait, la sensation n'est qu'une possibilité; elle est, mais elle pouvait ne pas être, ou être autre qu'elle n'est; elle est, mais elle n'était pas; elle est, mais elle n'estplus, ou, pour mieux dire, elle devint continuellement sans être jamais. Ainsi, si tout était ^eti^àtion dans l'âme, tout deviendrait, et rien n'y' -serait; tout ^serait possible, et*il n'y aurait rien d'actuel ni quant à l'être ni quant à la connaissance. Car, puisque tout s'y fait, l'être et la vérité, l'être et la vérité n'y seraient pas actuellement, mais ils y seraient à Véi^ de possibilité^ c'est-à-dire ils n'y seraient jamais.

De plus , par cela même que la sensation est un phénomène fugitif, insaisissable qui, pour ainsi dire, flotte entre l'être et le néant, et dont on ne peut

dire qu elle est; l'on ne peut dire non plus ce qu'elle est. A telle sensation est, il est vrai, ordinairement attachée la douleur, à telle autre le plaisir. Mais ce rapport n'est pas nécessaire. Un accident physique, l'état actuel des .organes, les dispositions intérieures de l'esprit peuvent modifier, intervertir même ce rapport; ils peuvent faire que telle sensation ne soit pas aussi douloureuse à tel moment qu'elle l'était à tel autre, ou bien même qu'elle se change en une sensation agréable; car l'on ne salirait déterminer exactcptient les limites qui séparent la douleur-du plaisir dans la sensation. Souvent une sensation agil^able finit en se prolongeant, ou a cause de sa vivacité même, par fatiguer et irriter les organes, et réciproquement une sensation douloureuse finit par nous procurer un plaisir, soit que les or-ganes s'y habituent, et y trouvent même un mobite a leur activité, soit qu'en s'aifaiblissant, elle amène l'état contraire.

Enfin, que sont les principes dans la théorie de la sensation? Ce qu'est la sensation elle-même, c'està-dire une collection de sensations ramenées par la pensée à une certaine unité logique , qui ne contient aucune réalité, et qui n'est qu'une possibilité indéfinie, sous quelque rapport qu'on la consiclère, sous*le rapport du temps, ou de la grandeur, ou de l'essence, ou des qualités. L'infini, le bien, le beau, la cause, la substance, etc., etc. ne sont que des espèces de grandeur abstraites et numériques, dont les sensations forment les unités, et qui, comme les nom-

bres, peuvent s'agrandir indéfiniment. La matière elle-même quij dans ce système, semblerait devoir conserver une réalité, se résout en une conception logique. En effet, la matière n'est ni telle matière, ni tel corps, ni telle qua ité, mais le principe qui les engendre, le lien qui les unit. Or, ce que la sensation nous fait connaître, c'est tel corps, telle qualité particulière qui, comme elle, se modifient, se transforment et deviennent incessamment, sans jamais atteindre à létre. La matièredessensualistesest donc, comme leur substance, Itur cause, leur infini, etc., un agrégat de qualités, qui se résolvent en un agrégat de sensations. Ainsi, non seulement la matière, mais les qualités elles-mêmes disparaissent, et il ne reste que la sensation, c'est-à-dire un accident indéterminé, un phénomène fugitif qu'on ne peut ni nommer ni penser, une apparence ride et trompeuse d'où il faudra faire sortir l'être et la vérité.

Mais les matérialistes pourraient nous dire : Nous admettons un principe absolu des choses, et ce principe c'est la matière, non pas telle matière, tel corps, tel phénomène que l'on appelle le feu, l'air, l'eau, etc., mais une matière primitive et invisible, base et principe de tous les phénomènes et de toutes les existences. Ce principe est en soi absolument déterminé, et exclut toute opposition. Il n'y a que les choses qui en dérivent qui soient indéterminées, et qui renferment une opposition. Mais cela a lieu dans tous les systèmes; car, de quelque manière qu'on se

le représente, ou comtne esprit, ou comme matière, il ne peut y avoir qu'un seul principe absolu et parfaitement détermine, au regard duquel toutes les autres choses n'oiFrent que des existences relatives et indéterminées.

Examinons si la matière peut fournir un tel principe. Je ne réunirai pas ici toutes les objections que Ton pourrait diriger contre une telle doctrine. Je me bornerai seulement à indiquer celles qui sont propi%8 h établir ma thèse.

Qu'est-ce que la matière? Il ne peut y avoir à cet égard que Jeux théories.

Suivant les uns, la matière se résout en des mo-^ lécules infiniment petites, mais qui, quelque ténues qu'on se les représente, sont douées d'étendue et d'impénétrabilité. Ces molécules constituent les éléments et l'essence de la matière. Les corps ne seraient que l'agrégat de ces molécules dont une force étrangère opérerait la cohésion et le mouvement. Comme on le voit, d'après cette théorie, les éléments de la matière sont en eux-mêmes passifs^ inertes, indifférents à toute forme et h tout mouvement, et c'est d'une force étrangère qu'ils tieiment ces propriétés *. C'est la la théorie mécanique de la matière.

* C'est ainsi que Platon et Aristote se sont représenté la matière. Snr ce point , la théorie des deux philosophes est au fond la même. Le grand et le petit ^ V illimite de Platon et la puissance d^Aristote, c'est l'indéfini , l'indéterminé , ce dont on ce peut rien affirmer : quelque chose qui ressemble à Pètre, comme le dit Platon, mais qui n'est pas l'être La théorie atomistique , bien qu'elle en difi<^re

Mais y ou la matière est une réalité quelconque, ou bien elle n'est qu'un être logique. Dans ce second cas, l'on ne voit pas comment les corps pourraient en éti^e tirés. Si la matière est une réalité, il est impossible qu'elle soit privée de toute énergie et de toute virtualité propre. Car la force est inséparable de l'être.

Que l'on prenne ensuite une molécule de matière infiniment petite. Ou celte molécule est simple ou elle est composée. Si elle est simple, ce n'est pfus de la matière. Si elle est composée, il faut que ses parties soient unies et tenues à distatice tout à la fois par une force centrale. Or, celte force ne peut être étrangère à la matière et à son essence , mais elle

sur quelques points, peut se ramènera celles-ci. Les atomes ont, il est vrai , certaines propriétés primitives telles que la pesanteur et le mouvement , mais leur rencontre et leur agglomération , qui donnent naissance à toutes choses, sont purement fortuites et ne sont déterminées par aucune loi. Ainsi , les êtres ne différent que par l'arrangement accidentel des atomes. L'atome est en lui-même indifférent à toute forme et à toute disposition, et les mêmes atomes , diversement combinés , engendrent toutes choses , l'être et le non-être , la vie et la mort , la lumière et les ténèbres, etc. La théorie cartésienne de la matière , bien qu'elle ait , elle aiissi , un caractère particulier, se rapproche, sous ce rapport , d( s précédentes ; car s'il faut tirer les corps et leurs qualités de l'étendue et du mouvement, il faut nécessairement que l'étendue soit primitivement dépouillée de toute forme et de toute disposition propres. D'ailleurs, cette théorie se rapproche de la théorie mathématique de la dyadc de Platon. Elle n'en diffère qu'en ce que Platon ramène la matière à une notion numérique, tandis que Descartes la ramène plutôt à une notion géométrique. Pour l'un , la matière serait un nombre indéterminé; pour l'autre, ce serait une collection de points ou de lignes également indéterminée.

DE LA CERTITUDE. S2t

en est un élément intégrant, ou plutôt c'est Tessence même de la matière. Supprimez , en effet , cette force, et la matière n'est plus. Supprimez la force qui éloigne les molécules les unes des autres, et l'espace ne sera pas rempli, et il n'y aura plus ni impénétrabilité ni étendue. Supprimez la force qui les rapproche, et elles iront se disperser et, pour ainsi dire, s'évanouir dans l'infinité de l'espace. Mais l'impénétrabilité, ainsi que l'étendue, peut se ramener à la résistance. Or, ce qui résiste, ce n'est pas la molécule, mais la force qu'elle renferme, puisque, sans cette force, elle ne serait ni impénétrable ni étendue, ou plutôt elle ne serait pas. Enfin, y a-t-il plusieurs forces, une force qui attire et une force qui repousse? ou bien n'y a-t-il qu'une force unique se manifestant sous une double forme, agissant dans deux directions opposées? Que l'on suppose l'existence de deux forces distinctes. Comme elles font partie intégrante de la matière, elles se trouvent toutes les deux dans chacune de ses molécules. Or, il faut qu'il y ait entre elles un point de contact par cela même qu'il y a contact entre les molécules, ou entre les parties d'une même molécule. Maïs cela ne peut avoir lieu qu'autant qu'il y a uneforce unique qui, pour ainsi dire, les amène au contact. Par conséquent, les deux forces se touchent, et si elles se touchent elles se confondent. D'ailleurs, en examinant la chose plus attentivement l'on voit que non-seulement cette troisième force opère le contact des deux autres, mais qu'elle les

2S PMOBLÈME

engendre , de telle sorte que celles-ci ne sont que des Cornues et des modes de la première. Cette troisième force n'esl , en elFçt, que le centre ou, si Ton veut, la force centrale. Cette force centrale, il faut Tadmettre dans la molécule la plus subtile ^ tout aussi }3ien que dans les masses immenses de la matière- Or, cette force est en soi force attractive et force répulsive. Elle attire et unit les molécules, puisque la cohésion des différente§ molécules, ou, ce qui revient au même, des différentes parties d'une même molécule , ne peut s'opérer qu'en vertu d'un centre commun. Elle repousse , puisque l'expansion et l^mpénétrabilitéde la matière ne peuvent également exister qu'en vertu d'une force centrale qui tienne les molécules à distance» et les empêche de rentrer les unes daiis les autres.

Ainsi donc, il n'y a qu'une seule force qui, tout 0n demeurant identique à elle-même au fond de l'être et dqns «on existence absolue, revêt une double forme et se développe à travers les oppositions de la nature, et qui est attraction et répulsion, chaleur et froid , lumière et ténèbres , pôle positif et pôle négatif, et dans le règne de l'esprit âme et corps, bien et mal, vérité et erreur, etc., etc, Telle est la seconde théorie de la matière connue sous lie nom dç dynamisme *.

* €'est ainsi que se sont reppésenté la matière , dans l'antiquité, quelques pluiosophes de l'école ionietine, tels qu'Heraclite, et dans les temps modernes, Leibnitz , Boscowich, Kant, Schelling et

Nous ne devons pas rechercher ici quelle est la valeur de cette théorie. Nous devons seulement nous borner à examiner si elle conduit aux mêmes résultats que la précédente.

La force peut être envisagée de deux manières , ou comme force physique ou comme cause proprement dite. Si la force est cause, la force absolue sera la cause absolue. Or, la notion de cause absolue dépasse toute conception tifatéria liste. Car il est impossible de trouver une telle cause dans la nature. Eïi effet, la cause absolue est douée de liberté, autrement elle ne serait pas cause; elle est douée d'intelligence par cela même qu'elle est libre, la liberté sans conscience ne pouvant se concevoir ; elle est immuable , puisqu'elle est cause absolue , qu'elle donne l'être et les perfections aux choses et qu'elle n'en reçoh d'aucune d'elles, etc., etc., toutes choses qu'il est impossible de tirer de la matière, de quel^ que manière qu'on l'envisage *.

La force des matérialistes ne peut donc être cause danis l'acception éminen te du mot, mais un principe aveugle et purement mécanique.

Voyons ce que peut être ce principe.

Une force qui n'est pas cause est par cela même une force indéterminée et contient une opposition. Qu'on la considère en effet sous le point de vue de

Hiégel, bien qiie ces philosophes ne soient pas tous parjkis du niême point de vue, et qu^ils n'aient pas fait la même application de cette doctrine.

* Vny., sur ce point, plus bas, cliap. VII.

Tétre, ou de la vérité, ou du mouvement, Ton arrivera toujours au même résultat. Car,' puisqu'elle n'est pas cause, ce qu'elle est, elle l'est en vertu de la cause. II y a donc en elle de l'être et du non-être. Il en est de même pour I9 vérité et la connaissance, puisqu'elle tiendra de la cause la connaissance aussi bien que l'être. Enfin, quant au mouvement, il est évident qu'une force qui n'est pas cause ne se meut pas par elle-même. Or, une telle force est complètement passive. Elle contient donc une opposition, et elle est par cela même indéterminée , n'y ayant pas de raison pour qu'une substance, une force entièrement passive prenne , considérée en elle-même, telle forme ou telle direction plutôt que telle autre.

Il est aisé de voir, d'après cela, que si la force considérée comme principe des choses est une force indéterminée , toutes les choses seront également indéterminées ; que si elle renferme une opposition toutes les choses la renfermeront aussi. Op^ la première opposition est celle de l'être et du non-être. Le premier principe , aussi bien que les choses qui en dérivent, contiendront donc de l'être et du nonêtre; de telle sorte qu'on ne pourra rien penser ni affirmer d'eux, ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas, ni qu'ils ont telle ou telle qualité, telle ou telle perfection. Par conséquent, être et vérité, cause et effet, existence infinie et existence finie, tout se résoudra en une indétermination absolue.

Nous voilà donc en présence du même résultat

que dans la théorie précédenle. La matière, considérée comme étendue ou comme force, ne peut s'affranchir de l'opposition, et aboutit à l'indétermination de l'être et de la connaissance» Or, c'est là le scepticisme.

Le scepticisme peut prendre, en etFet, deux formes. Ou il nie la possibilité de la connaissance, ou il affirme également les contraires. Mais entre ces deux formes , il n'y a en réalité qu'une différence verbale; car, quand on admet la vérité des contraires on ne fait au fond que nier. L'affirmation des contraires peut aussi amener la suspension du jugement. Mais la suspension absolue du jugement est la privation de toute pensée déterminée et de toute connaissaffce ; c'est donc, elle aussi, une négation.

Du reste, cette affinité da matérialisme et du scepticisme est constatée plir l'histgire de la philosophie.

Toutes les écoles sceptiques de l'antiquité et des temps modernes se rattachent aux écoles matérialistes.

La sopnistique , qui n'est qu'un scepticisme pratique, part d'un point de vue sensualiste. Le fameux principe 'i^'Protagoras(r que Thomme est la mesure de toute chose » veut dire qu'il n'y a de vrai que la sensation , et il n'est que le développement psychologique du principe d^Héraclite, « que rien n'est, que tout devient , que tout est dans un écoulement perpétuel *. » Les trois propositions de Gorgias

' P^oy.f sur ce point , le Theeièle de Platon et l'argument de M. Cousin.

n'ont pas d'autre origine. L'être n'est pas, disait ce sophiste; s'il est, nous ne pouvons le connaitre, et, lors même que nous pourrions le connaître, nous ne pourrions le communiquer aux autres.

La première^roposition se rapproche des prin*^ cipes d'Heraclite et de^Protagoras et peut y être ramenée. La négation de l'être n'est pas une négation primitive, car on affirme d'abord l'être et la réalité des choses; mais elle part de la sensation et de la sensation considérée comme le seul principe de la connaissance. La seconde proposition cache la même origine. Si la sensation est , en effet, le seul moyen de.,obnnaître, Têtre échappe à la connaissanoe; car l'être n'est pas senti. Ce que Ton senl, ce qui tombe sous l'expérience, c'e^^ \e phénomène, ce sont les accidents, les manifestations de 4'être. Enfin comme la pensée ne4)eut se transmettre que par la parole, ou par tout autre signe matériel, la connaissance de l'être est incommunicable, ce qui suppose que la sensation est le seul principe de. lat connaissanqe.

Quant aux sceptiques postérieurs, l'on sait que la célèbre école d'Alexandrie se composai^j^ médecins êmpiristes, et qu'elle fondait sa doctrine sur les théories ontologiques des ioniens et des ato^ misies.

Enfin le sceptique le plus profond des temps modère nés, Hume, arrivait à sa doctrine en partant du point de vue sensualiste sur l'origine de la connaissance.

Du reste, comme nous le verrons, les principales

objections des sceptiques contre la légitimité de la connaissance tirent leur origine du sensualisme.

§ III. — Discussion du scepticisme.

Il y a deux scepticismes; an scepticisme relatif, et un scepticisme absolu.

L'on peut, en effet, combattre tel système, rejeter telle doctrine en partie ou en entier; mais ce n'est là qu'une négation partielle, qui ne met point en doute la légitimité de la connaissance, qui la suppose, au conti'aire, puisqu'on ne rejeitç. un système qu'en s'appuyant sur un criieriuniy sur un principe que IVh reconnaît pour Arai, et que l'onneut mettre à ^sa place. Ce n'est donc pas là , à proprement parler, le scepticisme.

Le vrai scepticisme consiste à nier toute doctrine et toute connaissance, en se fondant sur l'impuissance de l'intelligence humaine.

Or, une telle doctrine , ainsi qu'on l'a déjà fait remarquer, implique contradiction; elle se détruit elle-même, elle affirme tout en prétendant nier. La négation , en effet, suppose, tout commQ l'affirmation, un principe, une règle, et il faut nécessairement que cette règle soit une affirmation absolue, autre-* ment l'absolue négation serait impossible. Pourquoi la connaissance du vrai est-elle refusée à l'intelligence? Il faut que le sceptique en fournisse une preuve, et cette preuve sera une affirmation.

Il n'y a pas de milieu : ou le sceptique, en niant,

!îe veut rien dire , ne veut énoncer aucune pensée déterminée, et alors ce n'est plus le scepticisme, c'est le nihilisme, conséquence extrême à laquelle aboutit sa doctrine *; ou bien ii veut dire quelque chose , et alors ou il affirme une vérité, et il se contredit parJif lui-même, ou il nie la possibilité de toute connaissance, et, en ce cas, il se contredit également, puisqu'il nie par là la validité de son affirmation. Ainsi, de toute façon , soit qu'il nie ou qu'il affirme, soit qu'il énonce une pensée déterminée ou qu'il n'énonce rien, le sceptique renverse lui-même sa doctrine. Telle est la réfutation générale du scepticisme.

Examinons maintenant ses objections dont les unes portent principalement sur la formé , et d'autres sur la matière de la connaissance.

Deux principales objections sont dirigées contre la foï'me de la connaissance; l'une, tirée de la nécessité indéfinie de prouver la preuve elle-même; la seconde, d'éviter dans la preuve le cercle vicieux.

Connaître c'est, suivant les sceptiques, raisonner, c'est trouver un moyen terme qui exprime la cause du rapport des extrêmes, un principe qui contienne la raison de la conclusion. La conclusion n'a donc

. * Oq coanàit les expressions obSïit ^ukXoyt y où^sv bpi^tay des anciens sceptiques. Voulant empêcher que ces expressions mêmes eussent une signification déterminée, quand ils disaient : a Je n'assure rien, » ils se hâtaient d'ajouter : a Par cela même que je n'assure rien. » C'est bien là le nihilisme. P^ny. Sext. Emp. Hyp. Pyrrh. I. 197. Diog. f^aort. IX. 74-

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pas une valeur propre, mais sa yëritéet sa certitude lui viennent de la vérité et de la certitude de son principe. Mais celui-ci est également une proposition obtenue par conclusion, puisqu'il n'y a pas de connaissance sans la connaissance de la cause, et que la cause est le moyen par lequel se forme le syllogisme. Il suppose donc un principe antérieur, lequel h son tour en supposera un autre, et ainsi de suite «H l'infini; de telle sorte que tonte proposition ayant besoin d'être démontrée, la connaissance recule à l'infini , sans que la pensée puisse jamais atteindre à une connaissance dernière et parfaitement déterminée.

D'un autre côté, la double forme du raisonnement, c'est la déduction et l'induction. Celle-ci va du particulier au général, des conséquences aux principes, des effets aux causes; celle-là suit la marche inverse. Nous ne connaissons pas, de prime abord, les principes,, mais nous nous y élevons graduellement à l'aide de l'expérience et de l'induction.' Nous dérivons donc d'abord le général du particulier, les principes des conséquences. Mais la connaissance du particulier, du contingent et du relatif ne constitue pas la science. Arrivés aux principes, il faudra, par conséquent, redescendre à l'expérience, au particulier, aux faits pour les expliquer et leur donner un fondement. Or, il y a là évidemment cercle. Pourquoi Pierre est-il mortel? Parce qu'il est homme? Et pourquoi tous les hommes sont-ils mortels? Parce que Pierre , Paul , etc., sont mortels.

Cette objection peut être aussi présentée sous cette forme. La science est un résultat; elle n'est pas au début, mais à ta fin de la recherche. Et cependant il faut à toute i^cherche un point de départ ferme et assuré y autrement il serait impossible de la commencer. Toute connaissance ultérieure dépend donc d*une première connaissance. Mais si la plus haute connaissance se trouve au terme de la recherche, la connaissance d'où Fou est parti sera comme toutes les connaissances intermédiaires , démontrée par celle-là. Ainsi le commencement démontrera la fin y et la fin démontrera, à son tour, le commencement.

Nous ferons d'abord remarquer, relativement à la première objection , qu'elle renferme le vice inhérent à tout argument sceptique, c'est-à-dire qu'elle nie la possibilité de la connaissance tout en affirmant une certaine connaissance. Ici^ en efïët , l'on affirme, d'une part, qu'il n'y a de vraie connaissance que celle qui est obtenue par la pensée discursive, ce qui suppose deux affirmations, savoir, que les autres modes de connaître ne sont pas légitimes , et qu'il n'y a de légitime que celle-là; et d'autre part, que la série des causes va à l'infini. x\insi l'on a une négation apparente qui cache trois affirmations.

De plus, cette objection repose tout entière sur le principe que toute proposition doit être démontrée, et qu'il n'y a pas de connaissance qui se suffise à elle-même, et qui, aussitôt qu'elle est énoncée et

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qu elle est clairemenl perçue par l>sprit, entraiiie notre assentiment. Or clest là une affirmation purement gratuite ^ et qui, comm« nous venons de le faire observer, irouve dans l'argument sceptique Itii-méme sa réfutation, puisque ce ne peut éti*e qu'à litre de proposition immédiate et indémontrable que les sceptiques posent pour principe que la connaissance discursive est la seule vraie.

Ainsi donc, pour que cet argument fût valable, il faudrait prouver qu'il n'y a d'autre mode de connaître que le raisonnement* C'est ce que l'on ne saurait soutenir sans tomber dans ]e sophisme ou la mauvaise foi.

\ a-t-ildes principes indémontrables? Il y a d^abordles axiomes et les définitions mathématiqlies, lesquelles reposent sur l'idée nécessaire et immuable du défini. Mais dira-t*oii, les êtres mathématiques ne sont que des hypothèses et des possibilités. La connaissance mathématique n'atteint donc pas la réalité des choses, ce qui constitue la vraie connaissance.

Que les êtres mathématiques ne soient que des possibilités, c'est là un point qui pourrait être dfscuté. De toute manière, que la connaissance immédiate ait pour objet des réalités où des abstractions, toujours est-il que l'intelligence possède des connaissances absolues qui lui viennent d'une autre source que le raisonnement. Ce qui suffirait déjà pour prouver que toute connaissance n'est pas obtenue par voie de démonstration.

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IVfais outre les idées dés êtres mathématiques, nous possédons les idées d'infini , du bien, du beau, etc. Prenons l'idée d'infini. Il est évident qu'elle n'est pas le produit du raisonnement ni de l'induction ni de la déduction. Delà déduction^ parce qu'il faudrait trouver un moyen d'où l'on pût la conclure. Or, ce moyen n'existe pas, car ce moyen exprime la cause, et la cause de l'infini ne peut exister ni être pensée. De l'induction, car il faudrait faire sortir l'infini du fini , et on ne le pourrait que par voie d'addition et de composition. Mais une addition successive donne l'indéfini qui n'est qu'une extension indéterminée du fini et non l'infini \

Enfin, si nous examinons le besoin naturel de l'intelligence, nous trouverons que dans la série des démonstrations elle ne cherche pas indéfiniment une démonstration nouvelle, mais qu'elle s'arrête à une démonstration dernière qui est le terme et la fin de. la connaissance. On démontré, comme nous l'avons dit-, par la cause de telle sorte que la série des démonstrations représente la série des causes. Or, tant que la recherche porte sur les causes finies , l'intelligence éprouve le besoin de les démontrer; mais dès qu'elle a affirmé l'infini , elle ne va pas au delà. Pourquoi les corps tombent-ils? C'est qu'il y

• L'on pourrait faire ici une objection semblable à la précédente, savoir : que TinGni , la cause, etc , etc., tout en admettant que ce ne soient pas des notions démontrées , ne sont cependant que des possibilités. Nous répondrons par la suite à cette objection. Friy. chap. II et cliap. VII.

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