‹ Problème de la classification des sciences d'Aristote à St. ThomasChapitre 11 sur 24 · LA CLASSIFICATION DES SCIENCES D'APRÈS RABAN MAUR · texte numérisé non relu

LA CLASSIFICATION DES SCIENCES D'APRÈS RABAN MAUR

s O M M A I R It

Disciple d'Alcuin, Raban rappelle la division d'Isidore de Séville et d'Alcuin. — Définition et division de la Philosophie. — Classification arbitraire des différents arts : Subdivision de la Physique, de l'Ethique et de la Logique. — Importance des arts libéraux d'après Raban Maur, qui reproduit soit saint Augustin, soit Isidore de Séville, soit Cassiodore. — Conclusion : Raban Maur ne fait pas avancer le problème dt la classification.

De l'école palatine passons à celle de Fulda, l'une des plus célèbres du IX^ s. Interrogeons Raban Maur, l'illustre et premier maître de cette école et apprenons de celpi qui a été appelé « primus prœceptor Germanise »^ ce qu'il pense de la classification des sciences. Raban Maur, disciple d'Alcuin et évêque de Fulda (-|-856) rappelle dans son ouvrage de « Universo »- la division d'Isidore de Séville et d'Alcuin^. Raban définit la Philosophie: «La connaissance de la nature et des choses divines et humaines^ dans la mesure où cette connaissance est possible à l'homme*. » On peut

' Cf. P. Gabriel Meier, die siehen freien K'nnstc iin îMittelalter , Schulprogr., Einsiedeln, 1885-86, p. 7,

^ Ce traité, ou plutôt cette encyclopédie, rappelle les « Etymologies» d'Isidore de Séville. Les vingt deux livies de cette œuvre remarquable renferment, comme le remarque Stoeckl, Lchrhiich der Geschichte der Phil., erste Abth., Mainz, 1888, p. 366, toutes les sciences connues au temps de Raban.

3 Prantl, op. cit., II B, p. 19, fait observer avec raison que cette division est empruntée à Alcuin ou plus justement à Isidore de Séville.

^ « Phisophia ergo est naturoe inquisitio, rerum humanarum divina- 'umque cognitio, quantum homini possibile estrimari ». De Universo,

aussi dire de la Philosophie qu'elle est l'art de vivre honnêtement, ou bien, pour donner une définition qui convient mieux aux chrétiens, la philosophie est la méditation de la mort ou le mépris du monde'. La science et l'opinion, ajoute-t-il, sont la matière de la Philosophie.^ Nous avons la science d'une chose, lorsque nous la connaissons d'une manière certaine, par ex. lorsqu'un texte historique nous fait connaître les laits accompUs, d'une manière certaine. L'opinion ne nous olîre qu'une connaissance incertaine et cela parce qu'elle ne nous fournit aucune raison solide. Ainsi, sur la grandeur du ciel, sur la profondeur de la terre, sur les choses invisibles et incompréhensibles nous n'avons qu'une opinion^.

Avant de donner l'historique des différentes écoles philosophiques, Raban divise les philosophes en trois classes : lo Les physiciens, ainsi appelés parcequ'ils traitent de la nature connue chez les Grecs sous le nom de (( pliysis » ; 2» les Moralistes que Raban appelle <( Ethici )) parcequ'ils s'occupent des jTiœurs et que ce mot signifie en grec (cethos;); 3o enfin, les Logiciens qui, à rétude de la nature et des moeurs, ajoutent celle de la lai^on ^ De là, la ti'iple division de la Phi-

iib. XV, Patr. lat., éd. Migne, T. ni, col. 416. Cette délinitioii est donc empruntée à peu près textuellement à Alcuin.

^ Cf. Ihid., col. 416. Ces différentes définitions se retrouvent chez Cassiodore, Isidore de Séville et Alcuin.

'■^ « Materia ergo philosophise constat ex scientia et opinione>>. loc. cit., col. 416.

3 IhiiL, col. 416. Tout cela est en grande partie tiréd'Alcuin, De Uiah'Ctica, c. I, T, loi, Patr. lat., éd. Migne, col. 952.

'• « Idem autem philosophi triplici génère dividuntur. Nam aut phv-

losophie eîi Physique, Kthi(|ue et Logique'. « In pliysica, dit-il, causa quierendi ; in Etlii("a, orrlo Vivendi ; in Logica ratio intelligendi versatur-. » La Physique comprend l'Arithmétique, l'Astronomie, l'Astrologie, la Mécanique, la Médecine, la Géométrie, et hi Musique^. L'Arittirnétique est la science des nombres: l'Astronomie a pour objet l'étude des lois qui régissent le lever et le coucher des astres ; la mécanique n'est pas autre chose que l'habileté dans l'art de fabriquer, habileté dont les applications se rapportent soit aux métaux, soit aux bois soit aux pierres. La Médecine est la science de guérir ; la géométrie est l'art de mesurer les distances des lieux et les grandeui-s des corps ; la musique n'est autre chose que la division des sons et la variété des voix ; c'est, en un mot, l'aT't de chanter*.

Cette répartition assez singulièrement ordonnée témoigne une fois de plus de l'état de confusion des esprits par rapport au problème de la classification. Raban a recueilli de ses prédécesseurs les noms de toutes les sciences ou tous les arts qui ont pu être considérés comme faisant partie de la Physique et il les a

sici sunt, 3ut ethici, aut logici. Thysici dicti, quia de naturis tractant ; natura quippe grœce physis vocatur. Ethici, quia de moribus tractant. Mos enim apud Graecos ethos appellatur. Logici autem, quin in naturis et in moribus rationem adjungunt : ratio enim grœce logos dicitur. » Loc. cit., col. 413.

^ « Dividitur ergo philosop^ia in très partes, hoc est, in Phvsicam, Ethicam et Logicam. w loc. cit., col. 416.

- Ihid., col. 417. Cette formule est reproduite pendant plusieurs siècles.

3 iJe universo, lib. XV, col. 413.

^ « Arithmetica estnumerorum scientia. Astronomiaestlex astrorum,

rangés les uns à la suite des autres sans essayer de les classer d'après les caractères communs que quelques uns d'entf^'eux présentaient. Raban paraît n'avoir eu qu'une préoccupation, celle de faire une nomenclature aussi complète que possible de toutes les disciplines ou arts dont on ne connaissait guère, de la plupart, que le nom.

Ijx division de l'Ethique en quatre parties qui sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance ^ est empruntée à Isidore de Séville ou à Alcuin. La Prudence conduit l'homme à la connaissance de la vérité^. La justice nous conserve dans l'amitié de Dieu et du prochain. La force surmonte les obstacles et méprise la mort. La tempérance réprime les voluptés désordonnées et modère tout 3. Raban indique plus loin les subdivisions de chacune de ces parties^.

La logique comprend la dialectique et la Rhétorique. La première a pour objet la discus«io.) serrée dans le

quâ oriuntur et occidunt astra. Astrologia est astroruin ratio et natura et potestas, cœlique conversatio ? Mechania est peritia fabricae arlis in ruetallis et in lignis et lapidibus. Medicina est scientia curationum, ad temperamentum et salutem corporis. Geometria est disciplina niensurandi spatia locorum, et magnitudines corporum. Musica est divisio sonorum, et vocum varietas est modulatio canendi. » De Umverso, lib. XV, c. I, col. 413.

^ « Ethica autem dividitur in quatuor partes, hoc est, in prudentiam, justitiam, fortitudinem et temperantiam. » loc. cit., col. 413.

'^ Cf. loc. cit., col 413.

•^ Loc. cit., col. 414 : « Justitia dilectionem Dei et proximi servat. Fortitudo vincit adversa, mortemque contemnit ». Un peu après cela, Raban donne une définition de la vertu de force, au sens chrétien et non stoïcien. En effet, loc. cit., 418, il dit : « Fortitudo, qua hostis antiquus vincatur, et adversa mundi tolerentur. »

^' Cf. loc. cit., col. 417 & 418.

but (Je rlislinguer le vrai du faux. La Rhétorique est l'art de persuadera Gomme Isidore de Séville et Alcuin, Rabau Maur range tous les livres des divines Ecritures sous une des trois divisions de la Philosophie. Il a soin de nous avertir aussi que la Log^ique doit être remplacée par la Théoloj^ie ^. Quant à la science inspective il la confond, à l'exemple d'Alcuin, ï avec la théologie. Nous ne nous arrêtons pas sur ce point. Raban a copié textuellement son maître. L'évêque de Fulda n'oublie pas les arts libéraux qui sont toujours le thème favori de tous les auteurs de cette époque. Raban leur accorde une place à part dans son célèbre ouvrage « de Glericorum institutione^. i>

C'est que, pour Raban comme pour les auteurs dont nous avons déjà parlé, les arts libéraux représentent encore l'ensemble du savoir humain, puisque de la Philosophie on ne connaît que la définition et la division. Raban exige des Clercs qui aspirent aux Ordres qu'ils soient versés non seulement dans la science des Saintes Lettres, mais encore dans celle des arts libéraux. Car il n'est aucun des sept arts qui ne serve à rintelligence des divines Ecritures. La Grammaire est! nécessaire tant pour la simple lecture que pour la

^ « Logica autem dividitur in duas species, hoc est Bialecticani et] 'RJjetoricam. Dialectica est disputatio acuta, verum distinguens a falso. Rhetorica est disciplina ad persuadendum quaeque idonea;;. loc. a7.,j col. 414.

"^ « In quibus videlicet generibus tribus Philosophia; divina eloquiî consistunt. Nam aut de natura disputa re soleijt, ut in Genesi et in Ecclesiaste : aut de moribus ut in Proverbiis et in omnibus sparsim libris:] aut de logica, pro qua nostri Iheohgiatn sibi vindicant, ut in cantico canticorum, et 5ancto Evangelio. » loc. cit., coi. 416.

3 Patr. lat., éd. Migne, T. 107, col. 395 & sq.

compréhension des passages difficiles et ambigus des Saintes Lettres.* Raban insiste en particulier sur l'utilité que l'on peut retirer de la connaissance de la métrique '^.

Quand à la Rhétorique, que les maîtres des lettres profanes définissent : «L'art de bien dire dans les cho^ ses civiles », elle mérite de prendre place parmi les disciplines ecclésiastiques^. Car c'est elle qui apprend au prédicateur de la loi divine à parler d'une manière diserte et décente et à écrire élégamment. On ne doit point néghger cette étude, car il est juste de faire servir à la défense de la vérité et du bien les armes que les mauvais emploient pour répandre l'iniquité et Terreur*.

La dialectique est l'art de chercher, de définir, de discuter, de discerner le vrai du faux. C'est grâce à elle que nous connaissons ce que nous sommes, d'où nous venons. C'est elle aussi qui nous apprend ce que c'est que le bien, ce que c'est que le créateur et la créature. C'est elle encore qui nous permet de connaître la vérité, de discerner, dans une discussion, ce qu'il y a de faux, de vraisemblable, ce qui répugne, etc^. En un mot, la dialectique représente pour Ra-

' De Clericorum institutione^ lib. III, c. i8, col. 39/.

■2 Cf. /W., col. 395-39'^.

•^ T)e Cleric. Instit., lib. III, c. 19, col. 596.

^ De Cleric. Instit., lib. III, c. 19, col. 397.

^ « In hac ratiocinantes cognoscimus quid sumus et undc sumus ; pcr hanc intelligimus quid sit faciens bonum et quid factum bonuni ; quid Creator et quid creatura : per hanc investigamus veritatem et deprehendimus falsitatem ; per hanc argumentamur et invenimus quid sit consequens et quid repugnans in reruni natura, quid verurn, quid verisimile et quid penitus falsum in disputationibus, » Op. cit., c. 20, col. 397.

ban toute la philosophie puisqu'elle nous permet de connaître tout ce que les autres parties de la philosophie enseignent.

Quant aux disciphnes du Quadrivium, Raban s'efforce encore de montrer comment elles peuvent aider à pénétrer le sens des Saintes Lettres. Il ne fait i que reproduire soit S^ Augustin, soit Isidore de Séville, soit surtout Cassiodore à qui il emprunte des chapitres entiers ^ Gomme en tout ce qui a rapport aux sciences mathématiques, Raban n'a presque rien dit que Ton ne trouve dans les écrits des trois auteurs cités, nous n'insistons pas davantage sur les disciphnes du Quadrivium.

De ce que nous venons d'établir, il ressort que Raban-Maur, dont la grande réputation amena un nombre considérable d'élèves à l'école de Fuida, ne fit que

^ A saint Augustin, Raban emprunte l'éloge qu'il fait de la dialectique. Comme j'évêque d'Hippone, Raban dit de cette discipline : « Haec disciplina disciplinarum ; hcec docet docere, haec docet discere... Scit scire sola, et scientes facere non solum vult, sed etiam potest. « Rabanus M., Op. cit., c. 20, col. 397. Cf. saint Aug., // De Ordine, Patr. lat.;, T. 32^ c. 13, col. ICI 3. De même :

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