KT
doute pour l'Etre divin, objet le plus noble de la Mélapliysique.
2^ La science mathématique étudie la quantité dite abstraite, Boéce l'appelle intelligible, dit Hugues de S^ Victor.* Ce dernier reprend la théorie de Boéce qu'il parvient à éclaircir en exposant d'une manière assez nette la diflérence entre intellectible et intelligible.^
Mais le nom de science mathématique est un terme générique servant à désigner, dans leur enssmble, toutes le disciplines du Quadrivium. D'où provient donc )a distinction des branches du Quadrivium? De l'aspect divers sous lequel la quantité abstraite peut être considérée. La quantité, en effet, est ou discrète ou continue. La quantité discrète peut être à son tour envisagée purement en soi ou en tant qu'elle dit un rapport. Dans le premier cas, nous avons le nombre, objet propre de VArithmétir/uec]sin^\e second cas. nous avons les proportions qu'étudie la Musique. La quantité coutume est ou immobile ou mobile. La Géométrie s'occupe de la quantité continue iuimobile et l'astronomie de la quantité mobile.^
' « Hœc (mathematica) autem est, quce abstractam considérât quanlitatem. Abstracta enim quantitas dicitur, quam intellectu a materia séparantes, vel ab aliis accidentibus, ut est par... in sola ratiocinatione tractamus, quod doctrina facit non natura. Hanc Boetius intelligibilem appellat ». Op. cit., 1. II, c. IV, col. 75 3.
^ Cf, loc. cit., col. 753.
^ « Et haec mathematica dividitur in quatuor scientias. Prima est arithmetica, quœ tractât de numéro, id e.st, de quantitate discreta per se. Secunda est musica, qu^e tractât de proportione, id est de quantitate discreta ad aliquid. Tertia est geometria, quœ tractât de spatio, id
Hugues (k;niiit rArilhtuétique : la science fies iionibres; la ruusique, la division des sons et la variété (les voix. La géométrie est la science qui tr*aite de la grandeur immobile et elle n'est autre cbose que la 1 description contemplative des formes. L'Astronomie est la science qui étudie les espaces, les mouvements des corps célestes et leur retour à des époques lixesL Cette dernière se distingue ainsi de l'Astrologie qui considère plut()t les astres dansl'intluence qu'ils exercent sur la naissance, la mort et sur d'autres événements^.
3<^ La Physique, qui forme le troisième membre de de la subdivision théorique, recherche les causes des | choses dans leurs etïets, et étudie les effets dans leurs causes^. L'objet propre de la Physique est de saisir séparément les éléments des corps composés dont le monde est formé, pom^ les étudier en soi et en dehors de leurs composés*. Hugues fait observer que la Physique est la seule science qui traite des choses « hoc etiam non priïîtereundum est, quod sola physica proprie de rébus agit'\ » La Physique, dit-il encore, est
est quantitate continua immobili. Quarta est astronomia, qux^ tractât de motu^ id est de quantitate continua mobili. » Op. cit., 1. VI, c. XIV, col. 809-81C.
* Cf. Op. cit., 1. II, c. XVI, col. 757.
•^ Cf. Op. cit., 1. II. c. XI, col. 756.
3 « Physica causas rerum in elTectibus suis et effectus in causis suis inve^tigando considérât. » Op. cit., lib. II, c. XVII, col. 7/7.
^* « Physicœ autem est proprium, actus rerum permistos, impermiste attendere. Actus enim corporum mundi, non sunt puri ; sed comp o siti ab actibus purorum, quos physica, cum per se non inveniantur pure tanien et per se considérât.» Op. cit., II, c. XVIII, col. 758.
•'' Cf. lac. cit., col. 758.
parfois prise dans un sens lar^e ; elle représente alors toute la science théorique ; dans ce cas. il en est qui divisent la philosophie en trois parties : physique, étliiliue et logique, laissant décote la science naécanique^
Si nous passons à la Philosophie pratique, dite aussi active^ ou actuelle^, nous retrouvons également une triple subdivision. La science pratique se divise, en effet, en solitaire, privée, et publique. La première appelée encore éthique ou morale au sens strict de ce mot a pour objet la conduite de l'individu. La seconde connue aussi sous le nom de science «économique» ou « dispensalive )) s'occupe delà société domestique. Elle s'adresse aux pères de famille. La troisième qui jouit, comme les précédentes, d'une triple dénomination, est appelée ((publique», politique ou civile. Elle a pour but de veiller au salut de la république dont elle doit procurer le bonheur. Elle s'adresse donc aux magistrats*.
Après la philosophie théorique et pratique, Hugues de St Victor place la science mécanique qui s'occupe des œuvres servîtes ou des travaux de cette vie'\ Cette
' « Physica aliquando large accipitur ajquipollens theorica! : secundum quam acceptionem, philosophiam quidam in très partes dividunt, id cbt physicani, ethicam, logicam : in qua divisione mechanica non continetur». Op. cit., lib. II, c. XVII, col. 758.
' Cf. op. cit., 1. I, c. IX, col 747.
•^ Hugo, etc., op. cit., 1. II, c. XX, col. 759 ; « Practica actualis dicitur, eo quad res propositas operationibus suis explicet ».
'• Cf. op. cit., lib. II, c. XX, col. 759-760 ; lib. VI, c. XIV, col. 810
■'' « Mechanica tractât de operibus humanis », op. cit., 1. VI, c. XIV, col. 810 ; « hujus vita,' actiones dispensât. » Op. cit., 1. I, c, XIII, col. 750.
science, appelée aussi « adullcriria^ » se subdivise en sept parties^ : la première compreinJ tout ce quiaraf)port aux travaux de laine (lanificiunn; ; la seconde, ce qui a trait aux armes et aux outils de tous genres (armatura); la troisième partie s'occupe de la navigation (navigatio) ; lu quatrième, de l'agriculture (agricultura); la cinquième, de la chasse (venatio); la sixième de la médecine (médicinal et la septième comprend tout ce qui a rapport aux jeux (theatrica).
Toutes ces sciences mécaniques sont appelées adulterinx c'est-à-dire fausses, parce qu'elles s'occupent d'ouvrages qui imitent la nature ou empruntent leurs formes à la nature, mais ne sont point naturels^. Ce sont des œuvres artificielles. De là leur nom de « adulterina3 ».
Hugues de S^ Victor donne de chacune de ces sciences mécaniques des divisions et subdivisions qui n'ont pas d'importance pour notre étude, et qu'il serait impossible d'énumérer toutes dans un travail qui iVa pas pour but d'entrer dans tant de minutieux détails.*
1 Cf. op. cit., 1. II, c. II, col. 752.
2 « Mechanica septem scientias continet : lanificium, armaturam, navigationem, agriculturam, venationcm, medicinam, theatricam. ^) Op. cit., 1. II, c. XXI, col. 760, et lib. III, c. I, col. 765.
^ « Hai mechanica^ appellantur, id est, adulterinae : quia de opère artificis agunt quod a nalura formam mutuatur. » Op. cit., 1. II, c. XXI, col. 760.
^ Hugues consacre a chacune des subdivisions un chapitre. Voir les ch. XXII-XXVII, 1. II, col. 760-762. A titre d'exemple, citops les subdivisions de cette science qui s'occupe de la chasse : « Venatio dividitur in ferinam, aucupium et piscaturam. Ferina multis modis exercetur : Retibus, pedibus, laqueis, pntcipitiis, arcu, jaculis, cuspide, indagine, pennarum odorc, canibus, accipitribu^). Aucupium fit laqueis, pedicis,
Nous arrivons à la dernière division de la Philosophie, à la Logique, connue aussi sous le nom de science rationnelle, ou c^ sermotionalis^ )> Elle a pour but de nous apprendre à bien parler et à discuter avec art-. Cette science, sans laquelle personne ne saurait traiter convenablement d'aucune chose'^ étudie les êtres intellectuels (de raison) dans leur nature prédicamentale*. La logique en effet s'occupe des espèces et des genres. Elle comprend l'art de la Grammaire et l'art de parler d'une manière habile « ars disserendi. » Ce dernier art se subdivise et renferme la démonstration qui appartient aux philosophes, l'argumentation probable qui se divise en dialectique et rhétorique, dont se servent les dialecticiens et les rhéteurs, et enfin l'argumentation sophistique qui revient aux sophistes^
La logique embrasse donc les trois arts de la voie appelée de là a Trivium » ; la Grammaire qui est la science de parler sans ftmte ; la Dialectique qui est
rctibus, arcu, visco, hamo. Piscatura fit sagenis, retibus, gurgustiis holuis, jaculis. Ad hanc disciplinam pertinet omnium ciborum, saporum et potuum apparatus. » Vient ensuite l'énumération des différents vivres. Cf. cp. cit., 1. II,c. XXVI, col. 761.
^ Cf. op. cit., 1. î, c. XII, col. 749.
'^ « ...quse (logicaj recte loquendi et acute disputandi scientiam pra:stat. » Op. cit., 1. I, c. XIII, col. 730.
^ Cf. op. cit., 1. I, c. XII, col. 749.
'' « Logica tractât de ipsis intellectibus, '.ecundum praedicamentalem conr.titutionem. » op. cit., 1. II, c. XVIII, col. 758.
•^ Logica dividitur in gammaticalem et in orationem disserendi. Ratio disserendi dividitur in probabilem et necessa'iam et sophisticam. Probabilis dividitur in dialecticam et rhetoricam. Necessaria pertinet ad philosophos, sophistica ad sophistas. » Op. cit., lib. VI, c. XIV, col. 810 ; d. op. cit., 1. I, c. XII, col. 750 et 1. III, c. XXXI, col. 764.
l'ail (Je (iislJn^iKîr h; vi-ai du lUiix gr'à(!(3 à im(î habile discussion ; la Rliétoi'i(iiie (|ui est la science propre à persuadera On peut se deniandei' pourquoi Iluj^ues de St Victor n'accorde pas à la logique le premier rang, puisque cette science^ de l'aveu même de Ih gues^, est absolrment requise pour l'étude des autres parties <ie la philosophiie. J^e maître de l'école mystique a prévu cette objection. La logique mérite la dernière place, si on range les sciences d'après l'ordre (lu temps où elles se sont constituées. Mais elle doit précéder toutes les autres p^arties de la Philosophie dans l'ordre des connaissances. <f Ha^c tempore quidem postrema est, sed ordine prima: haec enin) inchoantibus philosophiam prima legenda est^. » Le plan à suivre dans l'enseignement exige donc un ordre autra que celui d'après lequel Hugues vient d'énumérer les différentes parties de la Philosophie. Voici l'ordi'e proposé (hmëVErudiiio didai<calica. La logique, l'Ethi- (jue, la science théorique et enfin la science niécanique*. Mais quel est, dans la classification d'Hugues de St Victor, le nMe attribué aux arts libéraux ? Ils ne constituent plus l'ensemble du savoir profane, mais ils en sont le fondement. Sans eux aucune science philosophique n'est possible-*. Ce sont les instruments et
^ et. op. cit., lib. II, c. XXXI, col. 766.
'2 Ibidem.
^ Hugo de S^ Vict., op. cit., 1. I, c. XII, col. 749.
'^ «... In his quatuor partibus philosophiae talis ordo in doctrina servari débet, ut prima ponatur logica, secunda ethica, tertia theorica. ]uarta mechanica. » Op. cit., 1. VI, c. XIV, côl. 810.
'^ '(.... in septem liberalibus artibus fundamentum est omnis doctrina.'. qua; praj cœteris omnibus ad manum habendae iunt, utpote sine quibus
les nidiments qui préparent la voie à la pleine connaissance de la Philosophie'. On ne saurait donc méconnaître leur utilité, leur nécessité même. Hugues de St Victor a parfaitement compris la relation des arts libéraux avec la philosophie. En faisant de ceux-là les instruments de la Philosophie et de celle-ci le sommet (le la Sagesse, il a assigné à chacun sa véritable place et rétabli du même coup une gradation naturelle dans rétude des différentes sciences.
De l'exposé que nous venons de faire il résulte que pour le problème de la classification des sciences, Hugues de S^ Victor est un des auteurs qui méritent d'attirer notre attention d'une manière toute particulière. Telle est la raison pour laquelle nous lui avons cons;ieré un j)eu plus de temps et réservé une place plus large.
nihil solet aut potest philosophica disciplina explicare aut diifinire. » Op. cit., 1. III, c. IV, col. 769.
' (' Sunt enim (7 artes lib.) quasi optima quaedam instrumenta et mdimenta quibus via paratur animo ad plenam philosophicse veritatis notitiam. Hinc trivium et quadrivium nomcn accepit, eo quod ii quasi quibusdam viis vivcV animus ad sécréta soplii:v; introeat. » Op. cit., 1. III, col. 768.
- Ii2 — CIJAPITHK m.
CLASSIFICATION TJKS SCIKNCKS d'aPRÊS GILBERT DE LA PORRÉE
SOMMAIRE
Gilbert divise les sciences en spéculatives et pratiques, — Division de la science pratique d'après une conception nouvelle. Division des sciences spéculatives. — Gilbert ne s'occupe que de la science physique qui comprend la Théologie, la science mathématique et la s^cience naturelle. — Influence des idées platoniciennes sur Gilbert.
Entre Hugues de St Victor et Jean fie Salisbury dont nous allons étudier le mode de coTicevoir la classification des sciences, nous devons nnentionner encore Gilbert de la Porrée (Porretanus) (4070-1154)'. célèbre professeur d'abord à Chartres, puis à Paris et enfin a Poitiers dont il devint évéque-. Dans son commentaire sur le «de Trinitate ]f) deBoéce^, il indique une division des sciences qui s'écarte de celle de Hugues de S* Victor. D'après Gilbert, les sciences se divisent
' A. Berthaud, Gilbert de la Porrée, évéque de Poitiers et sa Philosophie, Poitiers, 1892, p, 24, donne comme date de la naissance de Gilbert î'an 1070. De Wulf, Histoire de la Philos. Médiévale, p. 204, mentionne l'année 1076- Ces deux auteurs sont d'accord quant à la date de la mort de Gilbert. Voir Berthaud, op. cit., p, ^ i7;de Wulf, op. cit. p, 204.
"•^ Cf. Berthaud, op. cit., p. 64, 71 et 72 : « Gilbert, après sa promotion à Tépiscopat, remarque l'auteur cité, continua d'enseigner à Poitiers... Ce n'était pas seulement la France qui venait entendre Gilbert. Sa renommée de professeur s'était répandue dans l'Europe entière. Toul ce que l'Europe comptait de savants venait écouter ses enseignements. » Op. cit., p. 77 et 78.
•* Ce commentaire se trouve à la suite du traité de Boèce lui-même, dans la Patr. lat., éd. Migne, T. 64, col. 1235 et sq.
vu spéculatives et pratiques'. Mais cet auteur se l'ail <le la science pratique une conception diilérente de celle que nous avons rencontrée jusqu'ici. Il ne comprend sous ce nom que la médecine, la magie et les ;ti'ts de cette nature^. Parmi les sciences spéculatives, il compte les sciences physiques ou naturelles, les -cien«*es éthiques ou morales et enfin les sciences loi^iques ou rationnelles^. Passant sous silence les sciences pratiques, les sciences morales et logiques, il ne satlache qu'aux sciences naturelles, auxquelles un long usage a réservé spécialement le nom de spéculatives*. Ces dernières se subdivisent et coi;. prennent la science naturelle proprement dite, la science mathématique et la science théologique\ Cette répartition est fondée sur le degré d'abstraction pi'opre à chaque science.^' C'est la théorie de Boèce qui lui-même l'avait empruntée à Aristote, comme nous l'avons dit précédemment. Pour ne pas nous répéter, nous ne nous
' « Scicntiiu multorum siint generuni. Aliit namque sunt theoriat, id est spcculativne... aliœ vero sunt practicit, id est activa;. « In Jih. dv Triiiitate Gilhcrti Porr. conmieut., col. 126) R.
'^ « Aliac vero sunt practicne, id est activai, ut \\\x. quibus potius inspectioneni scimus operari : ut medici. magi, et hujusmodi alii. « Op. cil., col. 1265 c.
•^ «... speculativa; ex his quœ per ipsas inspicimus contrahunt appellationem et vocantur alise qiiidem physicit, id est naturales ; aliiu vero cthica:, id est morales. » Op. cit., col. 1265 c.
^ « Ut autem de practicis taceamus,... et ut item morales atque rationales pra;tereamur., illarum quae uno nomine naturales dicuntur, qux' ctiam usu majore speculativse vocantur... » Op. cit., col. 1265.
•' Cf. op. cit., col 1^65 c. « Speculativai... très partes sunt : una . quit universali omnium nomine specialiter dicitur naturalis ; alia, quje mathematica ; tertia, quae theologica. »
'• Cf. op. cit., col. 1265- 1268.
attarderons pas à montrer le mode d'abstraction dilïérentes sciences. Que l'on nous permette cepenflant de faire observer que Gilbert de laPorrée atfichc par rapport à l'explication de la science théologique, des idées platoniciennes très prononcées^ La division que nous venons d'exposer témoigne chez Gilbert d'une double influence : celle d'Aristote qui commençait à se faire fortement sentir, et celle de Platon qui ^tait encore puissante mais allait baisser rapidement. Gilbert de la Porrée représente donc, comme le remarque Berthaud, une époque de transition entre le platonisme et le p^'ipatétisme. Il se montre à la fois le disciple de Platon et d'Aristote, mais surtout de Platon. Car (( Gilbert appartient à la période platonicienne de la scolastique^. »
* Cf. op. cit., col, 1267- 1268,
* Berthaud, op. cit., p. 63.