CHAPITRE V
CLASSIFICATION DES SCIENCES d'APRÉS ALBERT LE CiRANI),
SOMMAIRE
fniTuence d'Arîstote et des auteurs du Xil s, sur Albert le Grand. — Htat d'esprit de cet auteur par rapport à la classification des sciences. — Albert rappelle différentes divisions : spécialement ceDe d'Aristote et de Hugues de S^ Victor. — Il paraît adopter la classification de ce dernier. Place faite à la Logique. — ■ Indécision d'Albert à ce sujet. — Double division de la Logique. — Division des sciences théoriques en physique, mathématique et métaphysique. — Fondement de la Philosophie réelle. — Objet, extension et subdivision de la Physique, des Mathématiques ef de la Philosophie première. — Objet et division des sciences morales : maiiastica, œconoinica, pditica. — Objet des arts mécaniques. — Conclusion : Le problème de k classification n'est pas encore résolu par Albert le Grand.
Albert le Grand embrasse, dans une vaste synthèse, (e domaine de la science tout entier. Rien n'est étranger à ce génie dont les nombreux ouvrages attestent une puissance intellectuelle extraordinaire et des connaissances très variées.
Au contact du Philosophe de Stagire, dont on venait de connaître plusieurs traités, Albert le Grand se fait de la Philosophie et de la Classification des sciences une idée qui rappelle les théories d'Aristote à ce sujet. On remarque de plus dans les écrits d'Albert l'intluence des auteurs du Xlles., en particulier de Hugues de S^ Victor, fl nous semble même que cette double influence:' produit une certî:ûne contusion dans l'esprit d'Albert en ce qui concerne le problème de la classilication. Si on cherche en etïetà connaître le mode de répartition adoptée par Albert le Grand, on se trou-
ve en présence d'indications qui nous luitorisentà croire que la pensée de ce Philosophe n'est pas bien fixée. Divise-t-il la Philosophie d'une manière générale en spéculative et pratique? On pourrait le croire si on ne consultait que le IVe chapitre du 11^ hvre des Métaphysiques. Car, à cet endroit, Albert, parlant de la fin propre à chaque science, ne mentionne que la science spéculative dont la fin est la vérité, et la science pratique ou opératlve qui a pour terme 1' « opus » ou la production d'une œuvre quelconque^ Tous lespracliciens, ajoute-t-il, n'étudient la cause d'une chose, cà-d. sa nature, qu'en vue de l'usage qu'ils pourront en l'aire ou de l'utilité qu'ils en retirent. Leur spéculalion n'a donc point pour but le savoir désintéressé mais l'intérêt et l'utilité présente^. Albert paraît également admettre cette double répartition dans son Irai té <c de Prœdicabilibus » : Ea autem qua^ sunt, ditil, dicuntur esse aut ab opère nostro, sive a voluntate sive etiam ab intellectu scientiam quaerente, aut a na~ lura generaliter dicta, quae ab opère nostro causari non potest^ » (( Nous ne sommes point, ajoute-t-iP, la
^ « ... theoricai sive contemplativae sive speculativae scientiae veritas est finis : practica; autem sive operativse scientiae secundum suum nonien finis est opus : quamvis enim practicae intendant aliquando quomodo se habet opus secundum motus efficientis et materiae sicut architectonicœ. faciunt..., tamen non considérant causam secundum se prout principium est esse et scientiae in causato. » // Metaph., Tr unie, c. IV, éd. Borgnet, Parisiis, 1870, vol. 6, p. 119. Nous avons souligné It mot « architectonicae » . Il indique, en effet, qu'il ne s'agit pas seulement dans ce texte des sciences pratiques ou morales, mais encore des sciences factives ou poétiques.
^ Cf. II. Metaph., Tr. unie, c. IV, p. 1 19-120.
^ Cf. lib. de Prxdicahilihus, Tr. I, c. II, vol. I, p. 3.
^ Cf. op. cit., 1. c, p. 3.
cause (les choses (iiii sonl l'œuvre de la nature; elhs sont, au contraire, la cause de notre science. » Mais (^n aurons-nous une science spéculative ou pratique? Albert répond : i( ... de tallï^us apud nos non est nisi scientia contemplativa, quye lumine intelligentia' perficitur'. » Puis il continue : « Eorum autem, quoruru nos sumus causa per voluntatem, non potest esse apud nos scientia speculativa, sed tantum practica. Eadern enim siint in quolibet scibili principia et causa et elementa cognoscendi, quae surit prir.cipia essendi'^. » Ce texte sur lequel Prantl s'appuie pour affirmer «Tune manière absolue qu'Albert divise la philosophie en deux parties-^ serait, avec le précédent, une preuve convaincante en faveur de la double répartition, si les écrits d'Albert n'oifraient pas d'autres traces de division. Mais dans le chap. II du Vie ijvre des Métaphysiques, ce même philosophe nous dit que toute scietice est ou pratique soit morale, ou poétique soit factive et artificielle, ou théorique^. C'est ainsi que reparait la célèbre répartition dont nous nous sommes occupés précédemment. A côté de cette division, dans le chapitre qui suit celui que nous venons de citer, Albert indique un troisième mode de division d'après lequel les sciences se répartiraient en théoriques, pratiques, poétiques ou artificielles ou « adminiculantes^ » telle
' Cf. op. cit., 1. c, p. 3.
2 Cf. op. cit., 1. c, p. 3.
3 Prantl, Geschichte der Logik im ^Ahendhnde, III b., p. 90.
"4 « ... omnis scientia aut practica sive moralis, aut poetica sivc factiva et artificialis, aut est theorica. » VI Mctaph., Tr. I, c. II, p. 384,
vol. 6.
5 « ... theoricae scientiae, dit Albert, sunt desiderabiliores aliis scien.
que la Logique. Cette division rappelle celle de Hugues (le St Victor. Ce dernier se sert de l'expression « sciences mécaniques » au lieu de « sciences poétiques ou ai'tificielles. » C'est là une divergence qui n'a aucune importance; ces deux termes en effet sont équivalents puisqu'ils désignent l'un et l'autre la production d'une œuvre d'art et non pas d'un acte moral. Du reste Hugues de St Victor nous avertit lui-mènie que les sciences mécaniques ne sont pas autre chose que des sciences artificielles « adulterina^^ » D'autre part, ces sciences artificielles ou poétiques, Albert les désigne ailleurs sous le nom d'arts mécaniques. « J'appelle de ce nom, dit-il, les arts que nous recherchons non pas pour eux-mêmes mais à cause de leur utilité^.
La dernière division indiquée est donc bien celle du Prieur de S^ Victor, dont Albert le Grand parait avoir adopté le sentiment. C'est du moins l'opinion du P. Mandonnet qui attirnie qu'Albert « suit de tout point la classification d'Hugues de S^ Victor^. it> Car « pour Albert, ajoute ce dernier critique, comme pour la plupart de ses prédécesseurs, l'ensemble de l'ordre rationnel se divise en quatre grandes sections fondamentales : 1o La Philosophie réelle ou spéculative ; 2» la
tiis omnihu>, quae vel sunt practicae, vel poeticae sive artificiales, vel adminiculantes, sicut sunt logicae ». VI Metaph., Tr. I, c. III, p. 386, vol. 6.
' Hugo de S^ Vict., Enici. didasc, l. II, c. XXI.
'^ « Mechaninas autem voco, quascumque non propter se, sed propter akerius utilitatem quaerimus. » I Metaph,, Tr. I, c. VI, p. 12, vol. 6.
•^ Cf. Revue thomiste, janv. 1897, p. 701, note i. Polémique averroiste de Si^er de Brahant et de S^ Thomas.
Philosophie pralicjue ou morale; 3« les arls Mécaniques; 4^^ la J^ogique^ »
Il est vrai que dans une autre division de la Pliilosophie, il n'est pas fait mention de la science poétique ou des arts mécaniques. Albert rappelle, en efïet, dans sa « Pliilosophia pauperum o^ que la Philosophie renferme trois parties ; la Logique ou science rationnelle, l'Ethique ou Morale, la Physique ou science naturelle. Sous le nom de Physique, il comprend aussi, comme Hugues de S^ Victor, la Métaphysique^. Cette division n'admet donc pas les arts mécaniques. c( Mais comme Albert les a traités, répond le P. Mandonnet*. il leur a certainement assigné la place que leur attribue Hus'ues de S^ Victor. » Ce dernier mentionne aussi la répartition que nous venons d'indiquer. On ne peut pas conclure cependant qu'il l'adopte. Car nous avons vu que, pour Hugues de St Victor, les arts mécaniques sont une des parties de la Philosophie qui embrasse tout le savoir humain. On peut croire, par' conséquent qu'Albert le Grand se contente de suivre
' Cf. Revue thom., janv. 1897, art. cite, p. 701.
■^ Cet ouvrage est intitulé « Philosophia Pauperum sive Isagoge in libros Arist. » Prima Part., c. I, p. 445, vol. 5. Cette même division se trouve éhalement dans là Siinnua théologien, P. I, Tr. III. q. XIII, memb. III, 5.
^ Lih. de rcdicah., Tr. 1, c. II, p. 5, vol. I. « Dico autem physicam gênera liter dictam, quœ comprehendit et naturalem et disciplinalem et divinam. » La science divine est .la même que la métaphysique ou transpbysique. Cf. I, Metaph., Tr. I, p. 3, vol 6 ; VI Metapb., Tr. I, c. III, p. ^86. Du reste, Albert nous le dit expressément ailleurs. «... physica laige dicta comprehendit naturalem et metaphysicam. » / Topic, Tr. IV, c. II, p. 278, vol. 2.
^ Cf. Revue thom., janv. 1897, p. ^oi, note i.
Hugues de Si Victor et qu'il ne fait point sienne cette dernière répartition que n'avait point adoptée le célèbre Victorin.
De ce qui précède, on peut conclure, pensons-nous, <|ue l'influence de Hugues de St Victor sur Albert le Grand a été ass^-^z grande, par rapport au problème qui nous occupe pour croire qu'Albert s'est déclaré en faveur de la division victorine ou quadripartite. Cette dernière répartition, au reste, n'empêche pas qu'Albert ait pu diviser la Philosophie d'une manière générale et en tenant compte d2 la fin propre à chaque partie, en Philosophie spéculative et pratique. Le^; quatre sections énoncées se rangent, en effet, sous l'un ou l'autre de ces deux membres. C'est là un point qui n'otire pas de difficulté. Mais ce qu'il est moins facile de déterminer, c'est le membre auquel appartient la Logique. Est-elle, pour Albert le Grand, une science spéculative ou une science pratique? Telle est la question que l'on s'était depuis longtemps posée. Albert ne parait pas l'avoir résolue. Car nous trouvons dans ses écrits des textes qui témoignent d'une assez grande indécision sur ce point. Dans son traité «de Pr?edicabilJbus », Albert nous dit que la Logique est une science contemplative, ayant pour but d'enseigner comment et par quels moyens on arrive à la connaissance de l'inconnu, en partant de ce qui est connuL Ailleurs, par contre, ce même philosophe nous avertit
' « Cum autem logica sit scicntia contcmpbtiva, docens qualiter, et per qiuTe dcvcnitur per notum ad ignoti notitiam, oportct nccessario... » Alb. Magn., ///'. de Pnrdicahil., Tr. [, c. IV, p. 6.
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({ue la Physique, la Matliérriaiique et la/riiéolo^ie sont les s^eules sciences spéculatives. Il exclut i'onnellement (le ce nombre les sciences lo^^âques^ a H est des sciences, dit-il encore^, que nous n'étudions point pour elles-mêmes niais dans le but de nous en servir poui autre chose: telle, par exemple, la science des Topiques, la science de l'instrument des sciences, qui est le syllogisme et d'une manière générale toutes les sciences logiques ou ff sermocinales. » Ces derniers textes permettent de conclure que la Logique est une science pratique, si tant est qu'elle puisse même être considérée comme science. Car, rigoureusement parlant, les sciences logiques, dit Albert, sont plutôt les ^rmodi scientiarum omnium » que de véritables sciences"'. Elles sont, ajoute-t-il ailleurs, les « modes » de la Philosophie spéculative plutôt qu'une partie essentielle de la Philosophie théorique^. Albert appelle cependant Ja Logique une science spéciale dont font usage toutes les sciences'\ Dans un sens large, la logique peut même
1 Alb. Mag., / Melaph., Tr. I, c. I, p. 3, vol. 6 : « Istit igitur (Phys.. Math., Transphvs.j sunt très scientiae speculativ3e, et non sunt plurcsicut in lib. nostro 111° de Anima nos dixisse meminimus : quia scientiae logica; non considérant ens... »
"^ Cf. / de animiu Tr. I, c. II, p. 119-
•^ Cf. IhicL, «... illae non sunt verai scientiai sed niodi scientiarum omnium. »
* « ... potius sunt (scientiai logicse) modi philosophie; speculativit, quam aliqua pars essentialis philosophia^ theoricae. » I Mctaph., Tr. I.
■' Lib. (h' PrœdicahiL, Tr. I, c. I, p. 2. «... logica una est speciahum .scientiarum, sicut in fabrili in qua specialis est ars fabricandi malleum cujus tamen usus omnibus adhibetur, quai arte fabrili fabricantur. Investigatio enim, sive ratio investigans ignotum per notum, spéciale quoddam est, quod passiones habet et differentias et partes et principia
être considérée comme une des parties de la Philosophie. Car on peut appeler de ce nom toute science ou toute recherche se proposant de cormaître la vérité d'une chose dont la vue a excité un mouvemsnt d'étonnement ou d'admiration'. On sait en ellet que les hommes n'ont commencé à philosopher que parce qu'ils ont admiré, parce qu'ils se sont trouvés en présence d'elTets dont la cause leur était inconnue^.
Pour Albert le Grand, la Logique n'est donc pas, à vrai dire, une partie de la Philosophie. En ce point, Albert s'écarte du sentiment d'Hugues de St Victor pour suivre la doctrine d'Aristote. Comme le Philosophe de Stagire, il veut qu'avant de se livrer à Tétude de la Philosophie, on connaisse le mode d'investigation commun à toutes les sciences^. Or la Logique seule peut nous l'appi'endre : c( Logica, dit-il, dicitur inquisitiva ad omnium methodoi'um principia viam habens*. La Logique, conclut Albert^ est donc plus qu'utile ; elle est absolument nécessaire à toute Philosophie^ puisqu'aucune ne peut arriver à la connais-
qux dum de ipso probatur, ars et scientia efficitur specialis, cujus usus postea omnibus acUnhetur scientiis. />
1 Cf. Ihid., c. II, p. 4.
2 Cf. / Metaph., Tr. II, c. VI, p. 30.
•^ «... oportet hominem primuni erudiri modum philo.soph'ue, quo ^ciat quomodo singula sunt accipienda... absurdum (estj, quod aliquLs illis (scientiis logicis) non inibuatur, sed simul velit qucvrere scientiam -speculativam et modum proprium illius, non pra;habendo prius modum omnium philosophi^e communem. » // Mctaph., Ir. unie, c. XIII, p. 151.
•* / Physic. Tr. I, c. I, p. 4.
•' « Non ergo tantum utilis est et adminiculans ad otiines scientias, sed etiam necessaria. » De PrivdicabU., Tr. I, c. III, p. 5.
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sance de son objet propre, sans qu'elle sacfie préalablement le mode de parvenir du conrm à Tinconnu.
Mais rinconnu peut être incomplexe ou complexe. La (Jéllnition fera connaître l'incomplexe, et l'argumentation^ rinconnu complexe^ Ainsi sont établies les deux parties de la Logique : l'une a pour but d'enseigner les principes qui nous font connaître la définition ou la quiddité d'une chose ; Tautre^, les principes qui nous permettent de juger de la vérité ou de la fausseté d'une énonciation^. La première de ces sciences est appelée (( scientia topica » et la seconde « scienlia analytica »^. Telle est la division de la Logique proprement dite.
Dans un sens plus large, sous le nom de <.^ scientiée logicae » ou « sermocinales », sont comprises toutes les disciplines du Trivium et même la poésie. La Logique s'occupe, en elîet, du syllogisme dialectique aussi bien que du syllogisme démonstratif et sophistique. Or la dialectique comprend trois parties : la Rhétorique, la Grammaire et la Poésie*. On peut donc
^ « Est autem (ignotum) incomplexum, de quo quseritur quid sit : aut complexum, de quo quaeritur an verum vel falsum sit. » Lit. de Trxdicabilihus, Tr. I, c. V, p. 8.
^ « Sciri autem non potest incomplexum de quo quaeritur quid sit, nisi per definitionem. Complexum autem, de quo quaeritur an verum vel falsum sit, non potest sciri nisi per argumentationem. Istse ergo duae sunt partes logicae. Una quidem ut doceantur principia per quae sciatur definitio rei et quidditas ; ita quod per principia illa doceatur quae sit vera rei definitio et quae videatur esse et non sit. Alia vero ut doceantur principia qualiter per argumentationem probetur enuntiationis Veritas vel falsitas. » Ihid., 1. cit., p. 8.
3 'De Traedicahil, Tr. I, c. III, p. 5.
■* « ... logica generaliter dicta totum comprehendit trivium vel quadrivium secundum Aristotelem, quia poetriam ponit pro scientia speciali,
vlire avec Albert que le ternie générique de ? Logique ))^ icnferme un a quadrivium >> pluliU qu'un <( ti'iviuïn », Toutes les branehes de ce * quadrivium )^ conviennent en ce qu elles ont poui' objet, non pas l'être ou une partie de 1 être, mais les intentiom^ seco}idei^ (intentiones secundge) telles que Tunivei^el, le particuliei', l'argumentation, le syllogisme, le discours, etc,^ a Utuntur tamen sermoiie, dit encore Albert, onmes sermocinales scientia:^ grammatica scilicet, poetica et tbeorica, et ea quae vocatur Logica^. »
Nous venons de démonti'er la place faite à la Logique par Albert L^ Grand dans la classification des sciences. Nous avons indiqué également la division de la science rationnelle*. Les sciences appelées « rnodi Philosopbia: ^, étant donc connues, nous devons pas-
et logica coniprehendit logkam stricte dictam, cujus una pars est dia- Icctica : quia iogica stricte dicta est de svllogismo omni,.. dialectica auteiii de svllogismo ex probabilibus ''est). Hœc ergo comprehendit et rhetoricam et grammaticam et poetriam. » I Toplc, Tr. IV, c. II, p, 278; cf. encore I ^^iiaL Tost., Tr. I. c. II, p. 7 et I Mctaph., Tr. Il, c. VI, p. 30,
^ Que ce soit bien un terme générique désignant toutes les disciplines du Trivium et la poésie, c'est ce }ue prouve l'expression qui accompagne le mot de « Logique ». « ... scicntia qua: œinvnmi noniine vo\;atur Iogica, et quœ rhetoricam includit et poetriam, etc. » I ^4uaL PosL, "!"r. I, c. II, p. 7.
* « ... Iogica non res, sed intentiones considérât ut universale. particu» lare, orationem, argumentationem et syllogismum : qua: omnia în sermone accipiunt diffcrentiam : et ideo hxc scientia non est realis sed sermocinalis. » I KÂnaL Po t., Tr. î, c. I, p. 2 : « ... scientiit Iogica; non considérant ens et partem eiitis aliquam sed intenliones secundas circa res per sermonem positas. » I Mctaph., Tr. I, c> I, p. 5.
•■* I PrœdicalnL, Tr. I, c. I\\ p. 8.
'* Albert le Grand appelle également la logique la science « rationnelle >.. Cf. De PreiiicabiL, Tr. I, c II. p. 3.'
ser aux sciences thé()ri(|Mes (jui seules méritent vraiment le nom de sciences^ Elles sont an nombre de trois : la Pliysi(iue la Matliématique et la Métaphysique. Ces trois sciences constituent la Philosophie réelle ainsi ap[)elée parce qu'elle a poin- objet l'être ou une partie de l'être réel, c'est-à-dire, de celui qui n'est point créé par notre propre raison, mais existe indépendamment de nous et de notre volonté^.
Cette division est fondée sur le deifré d'abstraction pi'opre à chacune des sciences théoriques. Aristote avait adopté le même principe comme fondement de sa division. Or, parmi les sciences spéculatives, la Physique ou Philosophie naturelle est celle dont le degré d'abstraction est le moins élevé. Elle abstrait, il est' vrai, Tuniverse] du particulier. Mais ce n'est faire là que ce qui est rigoureusement requis poui* toute science puisqu'il ne peut y avoir de science que de Tuniversel^. Elle fait abstraction de telle matière sensible
* / Mctaph., Ti-< I, c, î, p. 2, vol. 6 : « ... taies habîtus per specuiativum intellectum adeptae verae scientiac nomen acceperunl. »
'^ / 'Physic, Tr. I, c. I, p. 2 : « Cum autem très sint partes essentiales philosophia^ realis, quae, inquam, philosophia non causatur in nobis ab opère nostro,... sed potius ipsa causatur ab opère natume in ncbis : quae partes sunt naturalis sive physica et metaphysica et mathematica. »
^ Albert fait lemarquer qu'il y a deux modes d'abstraction : « ea quae abstrahuntur sive separantur, duobus modis abstrahuntur, scilicet per rationem difinitivam... quando diffinientia non concipiunt motum et materiam sensibilem, sed iunt ante ipsa ^ecundum naturam : ettalis. abstiactiù in nulle est physicorum .. E^t autem abstractio universalis ab hoc particulari signato... et talem abstractionem in omni ^c'entia oportjt esse : quoniam omnis scientia de univer^ali est. » I Pby.uc, 'l'r. I, c. II, p. 6.
déterminée el iiulividuelle, mais non pas de la malièi'e sensible commune'. « Physicanamque est quidemcirca separabilia, sicut universale separatur a particulari, f^ed non circa immobilia : eo quod in latione difmitiva concipit matei'iam determinatam principiis motus^. C'est ainsi, dit Albert, que la Philosophie naturelle ne peut point définir les métaux, la plante, Tanimal, ainsi que les dilléi'entes parties qui les constituent, sans faire entrer dans cette définition la matière qui possède en elle le principe du mouvement et du changement-^ Etant donné, en eftét, que la matière est undesprinci- [)es constituant l'essence même de tous les corps naturels, elle doit nécessairement entrer dans la définition <lestinée à faire connaître cette essence ou quiddité. La science naturelle, dont Tobjet n'est autre que le corps mobile*, c.-à-d. en tant que soumis au «-hangernent, peut se diviser en trois parties-'* : l'une étudiera le corps mobile simple, purement en lui-même; la seconde, le corps mobile simple encore, mais considéré comme capable d'entrer en composition avec d'autres corps; et enfin la ti'oisième partie aura pour objet les corps composés^\ Les livres de la Physique générale, ceux du <r De Cœlo et Mundo w, (cde Generatione et Corruptione » se rapportent à la première partie. Le
» Cf. / Thysic, Tr. I, c. II, p, 6; VII Mdapk, Tr. III, c. V, p. 458.
« VI Metaplh, Tr. I, c. II, p. 386.
-' Ihid., Tr. I., c. II, p. 385.
^ CL I Thysic, Tr. III, c. IV, p. 55.
•^' I Pbysic, Tr. I, c. III, p. 7.
'■' Ihid., c. IV, p. 9 : (f ... quasi trcs partes suiu scientiac naturaiis. Est cnim scientia de mobili simplici, et de mobili simplici taciente coinpositionem, et est scientia de composite et commixto. »
d'iiih'' (( lin iVI(.'i(M)»'is )> a lf';ji( à la sf^coiiiln parlic. Ouaiii aux (•(>i*[)s ( oinpQsés^ ils sont ou inanimés ou aiiiin('?s, (*.-à-(l. inorganiques ou organiqiK^s. A la Iroisièine paftie se ralUiCÎiei'onl donc les traités u de Mineralibus . puis Ions les tfaités sur les plantes^ sur les animaux' etc., vi même le ti/aité de l'âme, puif»qu'el!e est un des êtres animés^. ïl appartient en elïet au physicien d'étudier la forme substantielle aussi bien que le principe' matériel, puisqu(^ la Physique ou Pliilosophie naturelle à pou!' objet Fétude des principes des corps. Une parlie de la Psychologie rentre donc dans la science |'liysique^. Telle avait été déjà la conclusion d'Aristote.
Après la Physique, la science mathématique. Geti< dernière fait abstraction de la matière sensible* et ne coRsidèr-e que Tétre quantitatif ou la quantité certaine et discrète; mesures et nombres'. Peu importe au mathématicien que le cercle qu'il définit soi-t de ler, de bois ou d'une autre matière quelconque. 1! n'étudie cf^ cercle qu'en tant qui! est étendu ou quantitatii'
' Cf. / PJyysic, Tr. I, c. I\', p. 8-9,
^■VIMetapb:, Tr. I, c. H, p. 3'85.
* 1 de Anima, Tr. I, c. I, p. 1 17 : -c Licet anima et opcra ejns et passiones non sint corpus mobile quod est subjectum philosophia.- n.;tu- : "alis, est tamen aninia principium essentialc talis corporis : et ideo in scientia naiurali oportet inquiri de ipsa. »
' Vil Metaph., Tr. III, c. X, p. 463 : .« ... mathcmatica per rationem a'sensibili maîeria sunt abstracta. « Cf. encore III J.c Anima, 1 (II, c. V, p. 377.
' XJI Mih/pb., Tr, I, c, III, p. 696 : « Sunt eniîii ista fmathcn'.atica) dj separatis a matciia sensibili circa quantitatem continuam et disci'cîani, ..|uae sunt men.->U!'ae et nunieii. »
'■' IJ: Gcucr. et Corrupt., Tr. I, c. I, p. 3.J6 (vol. 4) : «... circulus CjUem considérât mathematicus non aereus est, ncc ligneus, sed quantus tantuin. »
Toutefois ce cercle n'existe en l'éalité que dans uik^ madère sensible^, mais rien n'empêche que mon esprit le considère indépendamment de cetle matière. sensible-. Par le moyen de l'abstraction, nous pon~ voiis fort bien étudier la nature, les propriétés du cercle, en lanl que cercle sans nous préoccuper s'il est en bois ou en Ter. ^^ Accipit (inteliectus), dit Alberl, se})ai'ata mathematica in phantasmcde, eo quod p(M' esse conjuucta sunt matériau sensibili, licetper abstraclionem vel definitionem sint abstract^i^. »
Ainsi, tandis que la Philosophie naturelle étudie les êtres mobiles ou soumis au cliangement, et insépara- [)les, par conséquent, de la matière sensible, la Philosophie mathématique a poiu^ objet les éti'es immobiles mais non point f^éparables de la matière. Car, si, secundum rationem, v;il peuvent en être séparés,» ils ne le sont p;is réellement, c.-à-d. f< sc^cundum esse^ >>
L;! Philosophie mathémati(jue comprend l'arithmétique, la Géométrie, la Musique et FAstrolo- Liie. Celle-ci cherche à connaître le nombre de circuits que décrivent les astres'\ Ces quatre^ d-isciplines libérales comj)Osent le quadrivium*^.
Mais la Philosophie naturelle et la Matliénjatique ne sont pour ainsi dire (]ue ie^; «legi'és qu'il faut pai'courir pou)' arrivera la Pt)ilosoj)liie par excellence, à la
' FI Mdaph., Tr. I, :. 11, p. 38^^. ■' Xfl Mctaph., Tr. I, c. lîl, p. r.^H. ' m de Anima, Tr. III, c. V, p. 377. ' Xn Mdaph., Tr. II, c. VI, p. 717.
■ .\7 Metaph., Tr. II, c. XXII, p. 647. '•■ / Melaph., Tr. II, c. VU, p. 32.
s[)éciilaliori divine^ Les deux aulr-es [)arlies de ia IMiilosophie réelle n'étudient, en elTet, qu'une partie de l'être, mais non point l'être pris dans son acceplioii l:i plus {jénérale^. La physique étudie l'être, mais en tant que mobile, la science rnatliématique a également pour objet l'être, mais l'être quantitatif seulement. Ces deux sciences supposent donc que les êtres qu'elles étudient existent. Comme elles ne peuvent point, an moyen de leurs principes prouver cette existerice, elles la supposent établie par une autre science qui, pour cette raison, est appelée « transphysica-^ » (^ette science doit poser les fondements sur lesquels s'appuyeront et la science physique et la science mathématique*. Telle est la raison pour laquelle Albert appelle encore la métaphysique la « maîtresse ou la déesse des sciences ^^ « princeps»^.'.. dea scientiarum^. L'objet de cette science, dit Albert, est l'être entant qu'être. ((... ens est subjectum in quantum ens est. )> Puis il ajoute (( et ea quse sequuntur ens in quantum est hoc ens, sunt passiones ejus'^. » Ainsi la métapliysique devra étudier l'acte et la puissance, la cause substantielle, l'accident, etc.^
^ / Mctaph., Tr. I, c. I, p, 2 : « Speculationem autem ist^ gradus sunt et manuductiones ad speculationem dividam. >)
2 VI Metaph., Tr. I, c. I, p. 382.
•^ I Meiaph., Tr. I, c. I, p. 3 : « Physicus supponit esse corpus mobile : et cum mathematicus supponit esse continuum quantum et discretum, ideo ponit esse, quia ex propriis principiis esse ipsum probare non potest... Propter hoc ista scientia tiansphysica vocatur. »
4 Cf. lUcL, p. 3.
^ I Metaph., Tr. II, c. V, p. 28.
y m Metaph., Tr. III, c. VI, p. 181.
"' I Metaph., Tr. I, c. II, p. 5.
«Cf. Ibici , p. 5.
La Métaphysique est appelée par Albert a Philosophie première» parce qu'elle a pour objet l'être simple par excellence et qu'elle n'a besoin d'aucune autre science, tandis jue toutes doivent recourir à elle'. La Philosophie première faisant abstraction de toute matière sensible, s'occupe des êtres dont la nature est d'être séparés de cette matière, non pas seulement en vertu du travail d'abstraction de notre esprit, mais encore en vertu de leur essence propre, cà-d. (.( secundum rationem » et « secundum esse-. » Parmi les êtres de cette dernière catégorie, le plus noble c'est l'être divin. Aussi a-t-il mérité à la Métaphysique le nom de science divine ou de Théologie. « In prima Philosophia omnia dicuntur divina, eo quod in delinitione eorum cadit Deus : omnia alia exeunt a primis principiis divinis et in ipsis sunt sicut artificiata in mente artificis^. » La Métaphysique appelée encore ù Sagesse», « sapientia » parce qu'elle est la science des causes premières et des premiers principes*, est donc, conclut Albert, la plus honorable et la plus noble de toutes les sciences-^
A côté des sciences théoriques ou spéculatives, nous devons placer les sciences pratiques pi'oprement dites uu morales. Elles sont au nombre de trois: la science appelée ^monastica», la science «économique» et la
' I Metapb., Tr. II, c. III, p. 27.
■•î VI Mctapb., Tr. I, c. II, p. 386; VI Etbic, Tr. Il, c. XXV, p.
■■' Vf Mctaph., Tr. I, c. III, p. 386 ; / ^Cetaph., Tr. II, c. IX, p. 34.
4 I Metapb., Tr. I, c. XI, p. 22.
■ Cf. Ibic/., Tr. II, c. IX, p. 34.
science ce politique » ; toutes ont poiu" but «le nous rendre bous^ Ce ne sont donc pas des sciences qui chcii*client le savoir poui' lui même. Elles 1 onionnentà une lin uitéi'ieure. W est vrai que, même dans les sciences morales, on peut distinguer la théorie et la pratique: « moral i s docens theorica est et moralis utens practica'^. » Mais la partie théorique n'est étudiée qu'en vue delà (m prochaine, tandis que la pai'tie pratique a scuile pour objet la fin dernière. Néanmoins, en entendant le ie mot «pratique» dans un sens large, on peut dire que Tune et l'autre partis mérite le nom de pratique puisque la fin dernière est l'action ou l'opus^^
Parmi les sciences morales qui toutes ont pour objet le bien de l'homme en tant qu'homme*, la science dite (( monastica», étudie ce bien par rapport à l'homme considéré comme individu^. Cette science comprendra donc l'étude des quatre vertus qui perfectionnent rindividu : ce sont la vertu morale, intellectuelle, héroïque et divine^.
La science économique a pour objet le bien de l'homme considéré non plus comme individu, mais comme
' I Mctap])., Tr, I,c. I.p.3: « Morales autem omnes, sive sunt mon asti:ae, sive œconomicae, sive poHîicae, non >,unt contemplandi gratia, sed ut boni fiamus. »
2 I Etbic , Tr. I, c. IV, p. 12.
•^ Ibid, p. 12 : (( ... in omnibus enim talibus theorica ad proximum ordinatur... Unde constat quod et finis affectus opus est, a quo fine tam docens quam utens scientia, practica vocatur, large accipiendo practi- :am, secundum quod practica dicitur ratioues operabilium considérant. »
'' / Etbic, Tr. I, c. V, p. 13 : « ... bonum hominis in quantum e^t homo, subjectum est nuralis sci^ntiae. »
•' [ Ethic, Tr. III, c. I, p. 51.
'■■ 1 Ethic, Tr. III, c. I, p. 31.
membre de la société domestique^ Or, dit Albert, il est des vertus sans lesquelles le bien de la maison est iuipossible: ces vertus sont au nombre de quatre encore : «quarum prima estinstrumentorum dispositiva ; secunda possessiva ; tertia est chrysmatistica (ou thesauritiva), quarta dispensativa^. »
La science civile enfin ou politique étudie le bien de l'homme en tant que membre de la société civile'^. Comme citoyen, l'homme peut être considéré par rapport à son concitoyen, dans quatre états ou relations différentes: «et ideo, ajoute Albert, quatuor virtutibus sive potentialibus scientiis, scientia civilis perficitur, scilicet legis positiva, judicativa, exercitativa, et communicativa*. »
Telles sont les subdivisions de la science morale (juWlbert appelle aussi du nom générique de Politique\ comme l'avait fait Aristote. Cependant les diilérentes sciences que nous venons d'énumérer ne sont pas des sciences proprement dites, parce qu'elles n'ont point pour objet ce qui est nécessaire, mais ce qui est contingent*'.
A la suite des sciences morales viennent les arts mécaniques ou les sciences poétiques qui souvent, comme le remarque le P. Mandonnef^, ne figurent pas
' Vf Ethic, Tr. II, c. XXIV, p. 442.
2 I Ethic, Tr. m, c. I, p. 31.
3 VI Ethic, Tr. II, c. XXIV, p. 442.
^ / Ethic, Tr. III, c. I, p. 30.
5 I Ethic, Tr. IV, c. VI, p. ;5.
« I Ethic, Tr. III, c. I, p 31.
" Polémique averroïste de Siger de Brahant et de saint Thomas, (Revue thom., janv. 1897. p. 704.
dans la division de la J Philosophie. Quoique nous ne trouvions pas d'in(ncation dans les écrits d'Albert relativement au nombre des arts mécaniques, il est probable qu'Albert en compte sept comme Hugues de Si- Victor. «Le biographe anonyme du XIV*' s., ajoute le P. Mandonnet, lui attribue formellement des traités sur les sept arts pratiques^. » Les arts mécaniques devaient être suivis de la Logique qui d'après le texte que nous avons donné plus haut, clôt la série des sciences humaines. Nous avons parlé de la Logique en premier lieu parce qu'Albert la considère comme un instrument dont la connaissance doit précéder Tétude de la Philosophie. Nous ne prétendons point affirmer cependant qu'Albert ait composé ses dilïérents ouvrages dans l'ordre que nous avons suivi'^. Si nous avons adopté cet ordre, ce n'est que pour nous conformer au procédé pédagogique.
L'étude de la classification des L-ciences dans l'œuvre d'Albert le Grand nous montre que ce grand penseur est tributaire à la fois d'Aristote que les Arabes viennent de faire connaître et d'Hugues de S*- Victor dont l'intluence a été très grande aux XHe & XHI« s. Mais plusieurs points restent encore obscurs, spécialement en ce qui concerne le problème de la classilication des sciences. S'il est des subdivisions très bien
' Polémique averroïstc de Siger df Probant cl de saint Thomas, (Revue thom., janv. 1897, p. 704).
'^ Voir sur cette question Poh'mique averroïstc etc., loc. cit., p. 708-710. Le P. Mandonnet pense qu'Albert le Grand a composé « la philosophie réelle avant le reste de son encyclopédie. » Voir les preuves, loc. cit., p. 709-710.
établies, il en est d'autres qui dénotent un état d'esprit encore flottant entre les différentes divisions adoptées parles âges précédents. L'œuvre d'Albert le Grand est néanmoins d'une importance capitale dans la question que nous étudions. Car, en mettant en présence plusieurs divisions, Albert a préparé la solution donnée par saint Thomas. Les doutes et les incertitudes du Maître exciteront la curiosité du disciple qui, dans le désir de les résoudre et de les dissiper, étudiera de plus près la Classification des sciences. Albert le Grand a (•onc préparé ia voie à saint Thomas d'Aquin.
— 17() — CHAPriRK Vf.
SAINT THOMAS d'AQUIN ET LA CLASSIFICATION DES SCIENCES
SOMMAIRE
Division générale de la Philosophie en spéculative et pratique d'apre.s saint Thomas. — La science poétique ou factive est une subdivision de kl science pratique. — Distinction entre la science active et factive. — Double aspect sous lequel la Logique doit être considérée. — Division de la Logique en judicative, inventive, sophistique. — Subdivi;^on de la Philosophie spéculative en mathématique, physique et théologie. — Objet et extension de chacune de ces parties. — Objet et division de la Philosophie morale en tuonastica, œconomica, politica. — Division des sciences faclives ou arts mécaniques en spéculatifs et pratiques. — Rôle des arts libéraux. — Conclusion : Saint Thomas a éclairci les doutes qu'avaient laissé planer ses prédécesseurs sur le problème de la classification des sciences.
Avec le grand Docteur de la Scolastique, la plupart des théories et des doctrines ébauchées jusqu'alors sont perfectionnées et prennent une formule définitive. Le problème de la classification des sciences reçoit, lui aussi, une solution qui éclaircit tous les doutes constatés, soit chez Aristote soit chez les écrivains des âges suivants.
Parmi ces doutes, le premier portait sur la division générale de la Philosophie. Doit-on remettre la triple répartition : philosophie spéculative, pratique et poétique? Ou bien doit-on diviser la Philosophie en deux parties seulement : Philosophie spéculative et pratique? Nous avons montré dans le cours de notre étude qu'il est difficile de savoir quelle a été la division admise par les différents écrivains, même par Aristote. Saint Thomas nous offre sur ce point des renseigne-
monts précieux. La Philosophie se divise, d'après le Saint Docteur, en spéculative et pratique^ Cette répartition est fondée sur la fin diverse que se proposent Tune et l'autre science. La Philosophie spéculative ou théorique n'a en vue que la connaissance de la vérité. La Philosophie pratique a poiu' but l'action. Car, dit saint Thomas, bien que les philosophes pratiques (( practici » ou c( operativi » cherchent à connaître la vérité, ils ne constituent point dans cette recherche leur fin dernière^. Mais, dira t-on, que devient la science poétique ou etïective? Elle est comprise sous le nom de « Philosophie pratique », car cette dernière renferme non seulement la science morale mais encore la science poétique ou les arts mécaniques. (( Practica, dit saint Thomas, quie dividitur per aclivam et f activa m... ^ » Le nœud gordien est enfin Iranché. La Philosophie pratique comprend deux sub- (hvisions : la science active ou morale ou éthique et
• S'i Thom., coni. in II Metaph., lect. II, éd. Vives, p. 406, vol. 24.
Cf. Sum. theoL, h P., q. I, a. 4 . « licet in scientiis philosophicis
dVïn s'it speculativa, Gt alia practica, sacra tamen doctrina » Toutes
les sciences philosophiques se trouvent donc rangées sous l'un de ces deux membres. / de ^^4nima, lect. I, p. ^ (Vol. 24): « In scientiis auteni quiiedam sunt practicœ, et quasdam speculativai; : et liae differunt, quia practicae sunt propter opus, speculativce autem propter seipsas »
- Coni. in If Metaph., lect. II, p. 406 : « Theorica, id est speculativa, difFert a practica secundum finem : nam finis speculativie est veritas : hoc cnim est quod intendit, scilicet veritatis cognitionem. Sed finis practi- Ciu est opus, quia etsi practici, hoc est operativi, intendant cognoscerc veritat^m... non tamen quatrunt eam tanquam ultimum finem. » Co}ii . in III de ^4uima, lect. XV, p. 184 (\6\. 24): « Spcculativus .peculatur veritatem, non propter aliquid aliud, sed propter seipsam tantum ; practicus autem speculatur veritatem propter operationem. »
•' Coni. in VI Metaph., lect. II, p. 597.
la sci(MKtî faclive ou poétique ou les arls mé(^•irM'(jues^ f.ors (loue <{u'il sera question de la seience jjoétique, il faudra se rappeler qu'elle est u.;e subdiv/siou de la science pratique et non pas une science qui doit s<range)* à côté de la science spéculative et pratique comme formant une troisième division. Du reste saint Thomas a soin de ne point rapprocher ces deux termes : (( scientia practica » et « scientia (activa » afin de ne pas faire croire que ce sont deux sciences totalement dilïérentes et s'opposant Tune à l'autre. C'est ainsi que lorsqu'il veut établir cette proposition : « La science naturelle est une science spéculative^ », il affirme d'abord qu'elle se distingue des sciences pratiques d'une manière générale. Puis, voulant montrer la raison de celte distinction, il parle, non pas des sciences pratiques, mais de la science active et de la science faclive^. Ces deux subdivisions de la science pratique se distinguent de la science naturelle en ce que, dans la science active et lactive, le principe du mouvement se trouve « in agente et in facienle » tandis que, rlans les sciences naturelles, ce principe est dans les choses naturelles elles-mêmes « m ipsis rébus naturalibus*. Toutefois si la science active et factive
' Coiu. in VI 9^etaph., lect,, I, p. 592-593 : « scientiae activa; dicuntLir morales..., scientiae fictivce dicuntur artes mechanicse. »
- Com. in VI Metaph., lect. I, p. 592.
•^ Ihid., p, 592 : « Ostendit (Aristoteles), differentiam scientia^ naturalis a scx^nXns pnicticis... Dicit... quod scientia naturalis non est circa ens simpliciter sed circa quoddam genus entis, silicet circa substantiam nataralem quœ habet in se principium motus et quietis : ex hoc apparet quod neque est activa nequtù /activa. »
^ Cf. /'/.-/., p. 593.
conviennent en ce qu'elles ont toutes deux pour but l'action et sont pour cela comprises sous le terme générique de Philosophie pratique, elles se distinguent néanmoins Tune de l'autre. Car, dit saint Thomas^, l'opération, fin que se proposent l'une et l'autre, est double : l'une s'exerce et demeure dans l'agent même; l'autre sort de l'agent et s'exerce sur une matière externe. A la première opération convient proprement le nom d'action ; à la seconde, celui de « faction» dont nous n'avons pas l'équivalent en français. Ainsi se trouvent établies et la distinction de ces deux sciences, active et factive, et ce qu'elles ont de commun. Mais revenons à la science spéculative, puisque toujours le premier rang lui est dû. Avant d'en indiquer les subdivisions, nous voudrions cependant montrer la place faite à la Logique par saint Thomas l'étude de la science rationnelle devant précéder celle des autres sciences, non pas qu'elle soit plus facile, puisque saint Thomas avoue qu'elle oiYre de très grandes difficultés; mais on doit l'apprendre en premier lieu, parce que les autres sciences dépendent d'elle en ce sens que toutes doivent recourir à la Logique pour connaître la méthode à suivre dans leurs recherches'^. La logique est une
' Cotii. in l Ethic. ad Kicofii., lect. I, p. 234 (vol. 25) : « Duplex est operatio : una quae manet in ipso opérante, sicut videre, velle et intelligere ; et hujusmodi operatio proprie dicitur actio. Alia autcm operatio transiens in exteriorem materiam, qu£e propiie dlciiur factio. »
'^ S^i Thom., /;/ lib. Boetii de Trinitate, q. VI, a. I, ad 3"" pv 543 (vol. 28) : (c Oportet in addiscendo a logica incipere : non quia ipsa sit tacilior scientiis cœteris, habet enim maximani difficultatem, cum sit de secundo intellectis ; sed quia aliae scientiae ab ipsa dépendent, in
— IFO —
science destinée à servir' H'« adniinicnlurn» aux autres sciences. Elle n'est f]f)nc pas à vr'ai dir-e une partie de la Philosophie. Montrant les rapports qu'elle a avecla Philosophie spéc'ulative, saint Ttiornas dit qu'elle est «quasi quoddam reducturn ad eanri», c'est-à-dire à la Philosophie spéculative à qui elle rloit Fournir' les instruments dont elle a besoin: syllogismes, définitions etc.' Mais il ne faut pas oublier que la Logique peut être considérée aussi indépendamment de ses rapports avec les autres sciences. Dans ce cas, elle est une science qui a ses principes propres et comme le mot science est l'équivalent du mot « philosop?iie » il en résulte qu'à ce point de vue, la Log-ique est la Philosophie rationnelle-. Elle a, en effet, pour but de diriger les actes de la raison. Voilà pourquoi S. Thomas appelle cette science (( ars logica, id est scientia rationalisa », ou encore « ars artium » quia, ajoute-t-il, in actu r^ationis
quantum ipsa docet modum procedendi in omnibus scientiis. » Il dit également, Co7n. in II Metapb., lect. V, p. 415 : « Débet (homo) prius addiscere logicam quam alias scientias, quia logica tradit connniweni modum procedendi in omnibus aliis scientiis. » Puis il ajoute : c Modus autem proprius singularium scientiarum, in scientiis singulis circa principium tradi débet. »
^ In îihr. Boetii de Triii., q. V, a. I, ad 2"", p. 528 : « Res autcm de quibus est Icgica, non quaeruntur ad cognoscendum propter seipsas, sed ut adminiculum quoddam ad alias scientias Et ideo logica non continetur sub philosophia speculativa quasi principalis pars, sed quasi quoddam reductum ad eam, prout ministrat speculationi sua instrumenta, scilicet syllogismos et definitiones et alia hujusmodi, »
2 Coni. in I Anal. Post., lect. I^ p. 105 (vol. 22).
•^ Cf. Ibid., p. 104 : « ars quaedam necessaria est, quae sit directiva ipsius actu5 rationis ; per quam scilicet homo in ipso actu rationis ordinate et faciliter et sine errore procédât. Et haec est ars logica, id est rationalis scientia. »
nos dirigit, a quo omnes artes procédante » Cependant la tin que se propose la science rationnelle, qui est de diriger les actes de la raison, n'est qu'une fin prochaine. La fin dernière de cette science est de servir aux autres sciences^. Telle est la raison pour laquelle on a pu dire^'^, d'une manière générale, que S. Thomas regarde la Logique comme un instrument de la Philosophie. Car la lin dernière prime la fin prochaine, étant donné que S. Thomas distingue les sciences d'après leur lin dernière.
Nous avons cru bon d'établir, an sujet de la Logi- ([ue, la distinction qui précède, afin qu'on ne soit point surpris de voir la Logique appelée tant()t a instrumentum scientire )) tantôt ((scientia» ou « Philosophia rationalis. »
La logique comprend trois parties : la première est li^pelée a judicative )) ou analytique; la seconde est dite (( inventive » parce qu'elle n'entraîne pas la certitude absolue. Cette partie se subdivise et renferme la science topique ou dialectique, la Rhétorique et la Poésie.
Enfin la troisième partie de la Logique est appelée (( sophistique»*. Cette triple subdivision est fondée sur ce que S. Thomas appelle le « processus )) de la raison, selon qu'il conduit à la certitude ou à une probabilité, ou
^ CoDi. iii [Anal. Post., Icct. I, p. 104. '^ Voir plus haut, p. 180, note i.
•■' Cf. Prantl, Geschichte der Logik itii Abcndlande, III B., p. 109 ; de Wulf, Histoire de la Thilos. médiévale, p. 287. '' /// I ^nal. Post., Icct. I, p. 104-105.
qu'il fait dévier' la raison du chemin de la vérité^ Tel est le n>le et la division de la Logique dont l'objet propre n'est autre que l'être de raison^ et dont le domaine est aussi étendu que celui de la Philosophie réelle puisque tous les êtres de la natuie tombent sous la considération de la raison^.
Après avoir étudié l'instrument de la Philosophie, nous devons indiquer les suddivisions de la Philosophie spéculative, la plus noble dessciences^ Elle comprend la science mathématique, la Physique et la Théologie^. S. Thomas met entête de cette division la science mathématique parce qu'il n'est pasrequis, pour l'étudier, d'avoir beaucoup d'expérience et parce qu'elle demande moins de temps que la Physique. Cependant comme les choses naturelles nous sont plus connues parce qu'elles sont sensibles, la Physique doit être étudiée avant la science mathématique^.
' Cf. Corn, in I Anal. Tor,L, lect. I, p. 104.
2 Cont. ùi IV Metaph., lect. I, p. 471 : « Ens est duplex : ens scilicet rationis et ens naturae. Ens autem rationis dicitur proprie de illis intentionibus, quas ratio adinvenit in rébus consideratis ; sicut intentio generis, speciei et similium, quae quidem non inveniuntur in rerum natura, sed considerationem rationis consequuntur. Et hujusmodi, scilicet ens rationis, est proprie subjectum logicae. »
'^ IbicL, p 471 : « Hujusmodi autem intentiones intelligibiles, entibus naturae aequiparantur, eo quod omnia entia naturae sub considerationem rationis cadunt. Et ideo subjectum logicae ad omnia se extendit, de quibus ens naturae praedicatur. «
■* Com. m XI Metaph., lect, VII, p. 158 (vol. 25) : « Scientiae speçulativae sunt nobilissimae inter omnes alias scientias. »
5 Cofn. in VI Metaph., lect. I, p. 594 ; ^" ^^^^- "Boetii de Trin , q. V, a. I.
« In lih. "Boetii de Trin., q. V, a. I, ad lo"^' : <( Quianivis naturalis philosophia post mathematicam discenda occurat, eo quod universalia ipsius documenta indigent experimento et temporel tamen res naturales,
Pour S, Thomas comme pour Albert le Grand el Arislote, la division des sciences spéculatives est fon- <lée sur le degré d'abstraction du mouvement et de la matière'. De cette diversité dans le mode d'abstraction résulte nécessairement la diversité dans la manière de définir, car « sicut res sunt separabiles a materia, ita se habent ad intellectum^. » Or, dit S. Thomas, comme la défmition est le moyen de démonstration et par conséquent le principe dii savoir, il s'en suivra que les sciences spéculatives se distingueront selon la diversité du mode de définition^. Gomment donc les sciences théoriques défmissent-elles leur objet propre?
La science naturelle ou physique définit en faisant abstraction de la matière sensible individuelle ou « signata » mais non de lu matière sensible commune*. La Physique a, en elYet, pour objet l'être mobile. Or l'être n'est mobile que parce qu'il est composé dematière'^. La science physique devra donc faire entrer dans la définition des êtres naturels les deux princi-
cum sint res sensibiles, sunt naturaliter magis notae quain res mathematicae a materia sensibili abstractae. »
^ In lih. Boetii ik Trin., q. V, a. I : « Secundum ordinem remotionis et a materia et a motu, scientiae speculativae distinguentur. »
2 De sinsu et seusato, lib. unicus, lect. I. p. 198 (vol. 24).
3 Coni. in VI MetapJh, lect. I, p. 593.
''' Coni. in III de Anitna, lect. VIII, p. 162 ; « Naturalia vero intelliguntur per abstractionem a materia individuali, non autem per abstractioncm a materia sensibili totaliter. n lu lib. Boetii de Trin., q. V, a. II, ad 2^'*, p. 531 : <( Unde intellectus communiter abstrahit a materia signata et conditionibus ejus, non autem a materia communi in scientia naturali. ))
^ Civn. in I Physic, lect. I, p. 293 (vol. 22) : « Qiiia omne quod habet n.r.ieriam mobile est, consequens est quod ens mobile sit subjectum naturalis philosophiae. »
pes qui constituent leur essence: la matière et la formel Il appartient par conséquent au physicien d'étudier la niatière et la forme, non pas en tant que matière et forme purenient et simplement^, car ce serait empiéter sur le domaine de la Philosophie première, mais en tant que la matière et la forme sont les principes constitutifs des corps naturels. C'est ainsi, dit encore S. Thomas à la suite d'Aristote, que la Philosophie naturelle doit regarder comme faisant partie de son objet propre, l'étude de l'âme, même de Tâme rationnelle en tant qu'elle est la forme du coniposé humain, c.-à-d. en tant qu'elle est dans la matière^. Car l'étude de l'âme, considérée comme pouvant exister séparée du corps, appartient non pas au Physicien, mais au Métaphysicien*.
S. Thomas donne de la philosophie naturelle la division que nous avons observée chez Albert le Grand. La science naturelle se répartit de la manière suivante : une première partie traitera des principes généraux de l'être mobile; une seconde partie, des mobiles simples ; une troisième partie, des mobiles mixtes ou composés qui sont ou inanimés ou animés"*.
^ Coin, in VII Metaph. lect. XI : « Principia natiiralia quae siint materia et forma. » Cf. coni. in I Physic, lect. XII, p. 328 et sq.
'^ Coin, in II Physic, lect. IV, p. 349.
3 II Thysic, lect. IV. p. 350 : « Et ideo terminus considerationis scientiae naturalis est circa formas, quae quidem sunt aliquo modo separatae. sed tamen esse habent in materia ; et hujusmodi formae sunt animac rationales quae... in materia sunt in quantum dant esse naturale tali corpori... Unde sequitur quod anima quae est forma huniana sit in materia. Unde usque ad animam rationalem se extendit consideratio naturalis quae est de formis. »
^ Ihid., p. 350.
"'• Cf. Coni. in I Thysic.^ lect. I, p. 293.
Mais si la Philosophie naturelle a pour objet les êtres qui ne peuvent exister indépendamment de la matière « neque secundum esse neque secimdum rationem^ », il est des sciences, cependant, qui font une abstraction plus complète de la matière. Ainsi la science mathématique abstrait de la matière sensible, bien que les êtres dont elle s'occupe n'aient d'existence réelle que dans la matière sensible*. S. Thomas a exprimé, en quelques mots, la différence entre la Physique et la mathématique, quant au hiode d'abstraction. «Ph^sica considérât ea quorum delinitiones sunt cum materia sensibili. Et ideo considérât non separata, in quantum sunt non separata. Mathematica vero considérât ea quorum delinitiones sunt sine materia sensibiH. Et ideo, etsi sunt non separata ea quae considérât, tamen considérât ea in quantum sunt separata^. » Par exemple, la Géométrie étudie le triangle sans se préoccuper de la matière sensible, cuivre ou bois, etc., parce que la nature et les propriétés du triangle ne dépendent point de la matière sensible*. La science mathématique ne peut pas faire abstraction cependant de la matière intelligible commune, c.-cà-d. de la substance qui est le substratum de tous les accidents et par conséquent de laquanlilé'\ Si la science mathématique peut faire abslrac-
^ Cf. Coin, in I Physic, lect. I, p. 293.
- Coin, in XI Mctaph., lect. VII, p. 157 : » M^itheniatica vero est de his, in quorum definitionibus ponitur materia seisibilis, licet habeant esse in materia sensibili. »
•^ Coni. in VI Mctaph., lect. I, p. 594.
'• Coin, in lih. Boetii : de Hehdoinadibns, c. IV, p. 477.
■' Siini. theoL, I* P., q. LXXXV, a. I, ad V"*' : « Sptcies autem mathematicae possunt abstrahi per intellectum a materia sensibili non so-
lion (le la irialièfc scîiisihie, c'a^l que la (jiiarilité csl le premier des aecidenls qui la supposent tous^
Parmi les sciences mathématiques, S. Tliomas distingue^ celles qui sont mathématiques pures : l'Arithméli([ue et la Géométrie, et celles qu'il appelle sciences « moyennes )> (media^), parce qu'elles appliquent les principes mathématiques aux choses naturelles : ce sont la musique et l'as-trologie. Ces dernières doivent être considérées plutôt comme sciences mathématiques que comme sciences physiques. Car ce en quoi elles se rapprochent de la physique est en quelque sorte le principe matériel, tandis que, parleur principe formel, elles sont des sciences mathématiques. Ainsi, ditil, la musique considère les sons non pas en tant que sons, mais en tant que résultant de la proportion des nombres^. Il est possible cependant que parfois les sciences moyennes ou mixtes émettent les mêmes conclusions que le Physicien. Mais leurs principes de démonstration dilfèrent. Ainsi, tandis que le Physicien prouve la rotondité de la terre par le mouvement de gravité, l'astrologue prouve cette même vérité parl'éclipse lunaire*. Ici, toutefois, une difficulté se présente.
lum individuali, sed etiam communi ; non tamen a materia intelligibili communi... Materia vero intelligibilis dicitur substantia, secundum quod subjacet quantitati. » Corn, in VHI Metaph., lect. IV, p. 62 : « Intellio;ibilis autem materia dicitur, quae accipitur sine sensibilibus qualitatibus vel differentiis, sicut ipsuni continuum. Et ab materia non abstrahunt mathematica. »
1 Cf. Sum theoL, I« P., q. LXXXV, a. I, ad 2-- ; /;/ ///;. Boetii de Trhi., q. V, a. III, p. 533.
2 Cf. Corn, in lih. 'Boetii de Trin., q. V, a. III, ad 6^^', p. 535. ^ Cf. Op. cit., p. 535-536-
^ Coni. in lih. Boetii de Trin., q. V, a. III, ad 7^^% p. 536.
Après avoir affirmé que la musique et Taslrologie se rapprochent des mathématiques pkitôt que des sciences physiques, S. Thomas dit précisément le contraire, dans son conmientaire sur la Physique. « Hujusmodi aulem scientiaB (musica et astrolog.), licet sint medièv inter scientiam naturalem et malhematicam, tamen dicuntur hic a Philosopho esse magis naturales quam inathematica3^ « Nous croyons que pour avoir l'opinion de St Thomas, il faut s'en tenir à la première aflirmation. Car, dans le second cas, le Saint Docteur ne fait que donner le sentiment du Philosophe, c.-à-d. d'Aristote, et non pas le sien. Aussi, a-t-il soin d'ajouter (( dicuntur hic a Philosopho », laissant entendre même qu'Aristote admet ailleurs une autre opinion : ce qui est vrai, comme nous l'avons signalé déjà-. Dans son commentaire sur la Trinité de Boèce, s^int Thomas n'avait point à suivre le sentiment de celui dont il commentait l'ouvrage, puisque Boèce, dans son traité, ne parle pas de ces deux sciences : musique et astrologie. Saint Thomas semble taire une objection à ce sujet, pour avoir l'occasion d'omettre son opinion propre. La science mathématique ne fait donc pas abstraction totale de la matière. Il est une science cependant qui abstrait non seulement de la matière sensible, mais encore de la matière intelligible. Cette science, c'est la Philosophie première qui a pour objet l'étude des
1 Coin, in II Physic, lect. îll, p. 346. A la fin de cette même leçon, p. 347, il conclut ainsi : « Unde astrologia est magis naturalis quam mathematica.»
"^ Voir plus haut, page 33.
causes premières^ Elle est encore appelée Métaphysi<jue2 ou Transphysique^, dit saint Thonnas, en tant qu'elle considère l'être et ses propriétés et qu'elle doit être apprise après la Physique, ou tJiéologie, c.-à-d. science divine, parce qu'elle étudie Dieu et les substances intellectuelles*. Elle a donc pour objet les êtres, qui non seulement ne dépendent pas de la niatière « secundum rationem )), mais même « secundum esse », (( quia, ajoute saint Thomas, sine materia esse possunt ; sive niinquam sint in materia^, sicut Deus et Angélus, sive in quibusdam sint in materia, et in quibusdam non, ut substantia, qualitas, potentia et actus, etc.^»
A la philosophie première revient l'honneur d'être appelée encore « Sagesse », parce qu'elle recherche les causes les plus élevées ou les plus profondes, et qu'elle est la régulatrice de toutes les autres sciences''\ Le mot (c sagesse » ne doit point cependant être opposé au mot ((science». Le mot sagesse indique simplement un degré supérieur, a: se habet ex additione ad scientiam^.»
Saint Thomas fait encore observer que la science appelée ((théologie» peut désigner soit la théologie
' Coin, in Mctaph, Procmitiiu, p, 334 : « Dicitur autem prima Philosophia, in quantum primas rerum causas considérât. »
2 €40711. in lih. Boetii de Trin., q. V. a. I, p. 527.
'' Ihiâ.
'* Coni. in iMetaplh, Procniinni, p. 334.
^ Coni. in lih. Boetii de Trin., q. V, a. I, p, 527.
^ Corn, in lih. Boetii de Trin., q. II, a. II, adl^", p. 498. Voir aussi, Corn, in I D^etaph., lect. II, p. 348.
■^ Coui. in lih. Boetii de Trin., q. II, a. II, ad I»-'"^, p. 498.
sacrée ou Eci'iture sainte, soit la théologie philosophi- (jne (r theologiaphilosophica'. » Prise dans la preniièi*e acception, la théologie est la science qui traite des (hoses divines comme étant son objet propre; dans le second, la théologie est la science qui traite des choses divines, non pas comme étant son objet propre, mais comme étant le principe seulement de l'objet qu'elle étudie. En un mot, la théologie philosophique considère Dieu comme étant la cause première de tout ce qui existe. On voit dès lors la dignité et l'importance de la science métaphysique. Elle a pour objet les êtres les plus élevés et d'elle dépendent toutes les autres sciences, puisque la philosophie première établit le fondement sur lequel reposent toutes les sciences inférieures^. A la Métaphysique incombe donc l'obligation de discuter et de défendre les principes propres à chaque science contre ceux qui les nient, tous les principes étant fondés sur celui de contradiction^.
Nous venons d'exposer les subdivisions de la Philosophie spéculative ou théorique; il nous reste maintenant à rappeler celles de la philosophie prati-
^ (kvH. tnîib.'BoetiiikTnti.,q.\\a.lV, p. 538: «Sic Igitur théologie sive scientiîidivina, est duplex. Una in qua considcrantur res divinae, non tanquam subjectum scientiae, sed tanquam principium subjecti : et talis est theologia quam philosophi prosequuntur, quae alîo nomine nictaphvsica dicitur. Alia vero quae ipsas res divinas considérât propter seipsas, ut subjectum scientiae, et haec est theologia quae sacra scriptura dicitur... Theologia ercro philchophica déterminât de separatis secundo modo, sicut scilicet de principiis subjecti. »
^Com. in IV Metaph , Itct. I, p. 464.
^ IHd., lect. IV, p. 508.
quc3. VAUi (*()inpr*en(i,avoiis-nousdil plus haut, lasi-icnce active et la science factive, c.-à-r|. les sciences niolaies et les arts rnécaniijues.