APRÈS ARISTOTE
SOMMAIRE
Eudème divise la science en spéculative et pratique. — Ce que devient la science spéculative. — Causes de l'abandon de cette science. — Division des sciences dans les différentes écoles. — Comme transition: rapide coup d'œil sur la classification des sciences dans les derniers siècles av. J.-C. et les premiers siècles ap. J.-C: écoles romaines et Pères de l'Eglise.
Après Aristote, la philosophie grecque « semble découragée des spéculations purement métaphysiques ^ » Un disciple du Stagirite cependant, Eudème, parle encore de la division générale de la science en spéculative et pratique. Mais il ne fait pas mention de la science poétique, ou plutôt il se sert de l'expression « nocr^nxï] Incazrj^zrj )) poui' désigner la science pratique par opposition à la science spéculative 2. Il n'est donc plus question chez Eudème de la triple division dont nous avons parlé plus haut. Nous avons tenu à faire remarquer ce fait. Car on peut voir, nous semble-t-il, dans cette indication, une preuve à l'appui de ce que nous
1 Fouillée, Histoire de la Phiiosophie, p. 144. Paul Janet exprime la même idée dans son Histoire de la Philosophie, p 966, Chap. V.
2 // Moral. Eudeni., c. 3, p. 196, lig 23. Vol. II des œuvres d'Aristote : «.ovâs^Ca yào iTiKnrjf^r], ovte Ôscooi^iocj] ovzs noirjzixr^. ovzs ?,tysi ovze TiQàzzBL zoîTo TiQOGâtoQLÇovaa. » Il s'agit d'un point particulier, détail, dit-il, dont ne s'occups aucune science, ni la science spéculative ni la science poétique ou pratique. Ce texte prouve clairement que le mot « Tïotrjztxï] » désigne la science pratique, puisque, au lieu du verbe 7ioi£/>. qui devrait naturellement correspondre au mot « Txou^iLy.i] » nous avons le verbe nQàziBti', qu'Aristote n'emploie que lorsqu'il s'agit de la science pratique, jToay.zr/A]. Voir aussi // Eiideni., c. XI, p. 206. lig. -I9-50.
avancions dans la première partie de cette étude que la division générale delà philosophie ou de la science d'api'ès Aristote n'est pas la triple répartition mais bien la division en deux parties seulement. Eudème, en ellet, a ét('^ le disciple très (idéle <lu Stagirite, dont il siiil la doctrine avec une scrupideuse attention. La preuve en est que la Morale de ce dernier a été, pendant longtemps attribuée à Aristote, et l'est encore, du moins par plusieiu's historiens de la Philosophie'. Si donc ce philosophe n'admet que la division en deux parties, ne pourrait-on pas conclure que tel a dû être renseignement de son Maître? — Ce fait prouve de plus que la tradition au sujet de la division de la philosophie aristotélicienne est moins incertaine que le pense Zeller.
Mais si on en excepte Kudéine, on peut dire d'une nvanière générale qu'après Aristote, tous les philosophes abandonnent la science spéculative qui est même considérée comme absolument inutile par quelques uns d'entr'eux-. La direction des études est chan-
' Tels que Elic BLmc, HiAoirc de la Philosophie, T. i, Pans-Lvon, 1896, p. 208; Boirac, Cours èhhuentaire de Philosophie , suivi de notions d'HisL de la Philo;., Paris, 1897, p. 512; Fouillée, Hist. de la Phil., Paris, 1898, p. 1 1 5.
■-. Telle était la pensée d'Epicure et de son école. Cf. Ritter-Preller, liiJoria Thil. orœcœ, p. 373 a. ; Zeller, die Philosophie der Griechen, III, I, p. 381 ; Janet, Hist. de la Vhilos., p. 7 : « Il (Epicure) affectait pour la science pure, pour les mathématiques, pour l'astronomi :, pour tout ce qui n'est pas directement utile, un dédain qui atteste de faffaissenunt de l'esprit spéculatif )•) ; Cicero, de Finib., lib. I, c. 21, 71, éd. Teubner: «Nullam, dit-il, eruditionem esse duxit (Epie.) nisi quce bona: vitie disciplinam adjuvaret. » Pariant de la musique, de la géométrie, de l'arithmétique, de l'astronomie, Cicéron continue et rapporte ainsi l'estime que faisait Epicure de ces sciences: « qua: et a falsis initiis, dit-
gée; ions les csprils se porleiil vers In Phiilosopliie Moj'ule. Vj\\(' (levienl le Ihèirie favori des dilïérenles écoles qui, du IV'* siècle avant. ).-(! jusqu'aux premiers siècles après J-C. s'adonnent à la Philosophie et se disputent le monde des esprits ^
Quoiqu'il n'entre pas dans le cadre de cette étude de développer les causes de ce changement d'idées, on nous permettra cependant de signaler comme un des facteurs importants de ce courant nouveau, les événements politiques qui firent perdre à la Grèce son indépendance. (( Les malheurs publics, remarque de Wulf, ^ atrophièrent la puissance synthétique du génie grec, et les penseurs de ce temps, se repliant sur euxmêmes, songèrent avant tout à la sécurité personnelle. » De là cette tendance à la recherche du bonheur, tendance qui va en s'accentuant et à laquelle les philosophes, envahis par le courant général, ne savent opposer aucune résistance. Dès lors, l'abandon de la Métaphysique s'explique naturellement. Son caractère de
il, profecta vera esse non possunt, et, si essent vera, nihil afférent, quo jucundius, id est, quo melius viveremus.»
^ Pour rénumération des différentes écoles, pour ce qui concerne leur tendance, leurs points de ressemblance et de dissemblance, cf. Zeller, 0/'. cit., III I, p. 13 & sq ; de Wulf, Histoire de la Thilosophie Médicvah', p. 84-96 ; Ritter, op. cit., p. 363-480; Janet, op. cit., p. 968 et suiv.
- De Wulf, op. cit., p. 82 ; Zeller, op. cit., III, i, p. 11, a très bien caractérisé l'influence exercée par cet événement politique : «durch den Untergang seiner politischen Selbstàndigkeit wurde die geistige Kraft des griechischen Volkes unheilbar gebrochen. Von keinem kraftigen Gemeingeist mehr getragen, der Thiitigkeit fiir's Ganze entwôhnt, verlor sich die Masse in die klcinen Interessen der Persônlichkeit und des Privatlebens... Was dièse Zeit zunachst bnmchtewar niclit tbeorctisches Wissen, sondern sittliche Aufricbtung und Starkung. )>
désintéressement est en opposition avec toutes les as[)i • rations du moment, a Si donc la pliilosophie grecque se transforme, c'est que tout, autour d'elle, s'est transformé ' . »
On parle encore de logique et de physique ; mais ce n'est qu'autant que ces deux sciences ont un rapport avec la morale, soit qu'elles permettent à llionitne d'atteindre plus lacilement la perfection morale (Ecole stoïcienne-), soit qu'elles l'aident à acquérir le bonheur parfait, ou ataraxie, en le délivrant de toutes craintes superstitieuses (Ecole épicurienne)^. D'autres écoles^
' Janet, op. cit., p. 967.
- Cicéron caractérise en quelques mots ce qu'est devenue la Philosophie depuis Aristote dans les différentes écoles. Il dépeint de la manière suivante le rôle que les Stoïciens attribuaient à la dialectique et à la Phvsique : « Ad eas virtutes, dit-il, de quibus disputatum est, dia- Iccticam etiam adjungunt et Physicam, easque ambas virtiitiuii iiouiiue appellant, alteram, quod habeat rationem,necui falso assentiamur neve unquam captiosa probabilitate fallamur, eaque, qux' de bonis et malis didicerimus, ut tenere tuerique possinius...» — Il ajoute pour ce qui concerne la Physique : « Physicae quoque non sine causa tributus idem honos est... Nec vero potest quisquam de bonis & malis vere judicare nisi omni cognita ratione naturae et vitae etiam deorum. » De Fiiilhiis bon. et mal., lib. III, c. 21 et 22. Conf. etiam I Acad. Post. c. 10.
■^ Cicéron, IDi' Fiiiibus bon. et mal., lib. II, c. 27 : « Quoniam igitur omnis summa philosophiae ad béate vivendum refertur, idque unum expetentes homines se ad hoc studium contulerunt, béate autem vivere alii in alio, vos (Epicureij in voluptate ponitis. » « In physicis, dit-il ailleurs, (de Fuiibus mal., lib. I, c, I9)plurimum posuit fEpicurus). Ea scientia & verborum vis et natura orationis et consequentium pugnantiumve ratio potest perspici ; omnium autem rerum natura cognita levamur superstitionc, liberamur mortis metu, non conturbanur [gnoratione rerum, e qua ipsa horribiles existunt saepe formidines. » Voilà à quoi servent les sciences autres que la morale. Elles n'ont de valeur qu'autant qu'elles nous aident à acquérir le bonheur. Quant à la dialectique, dit Cicéron, Epicure la méprise : « Ab fipicuro, qui totam dialecticam et contemnit & invidet. « Acad., II, 30 : Conf. Senèque, Ep. nior., lib. XIV. epist. i,p. 256 & sq. Nous citons d'après l'édition Teubner.
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telle (|iie l'école pyiTlionicniiie, vont plus loin encore et se voi(Mit ol)li<^ées de l'ejelei' ces deux sci'^nces puisfine nous ne pouvons urriver à la certitufle d'nncnne chose ^ Ce (jui ce[)en<hint contiinie à préoccuper Ions les esprits, c'est la r'ectierche du bonheni'^. (rest doncvers la Morale que tont converL>e. Par conséquent, on chercherait en vain, duj'ant la période (|ui s'étend du IV« siècle avant J-C au |f'''^ siècles de l'ère chrétienne, à saisir chez les Philosophes grecs des diverses écoles, l'idée d'une synthèse générale et, à plus torte raison, d'une classification des sciences.
On ne doit pas la chercher davantage chez les Piomains des derniers siècles avant J-G. et des premiers siècles de l'ère chrétienne. Les Romains, en elïet, peuple essentiellement pratique, n'étaient pas faits pour les hautes spéculations métaphysiques. « De la Phijosophie, «remarque P. Janet, rien ne les intéresse que ce qui « peut servir à la conduite de l'individu et au gouver-
(( nement des peuples La spéculation pure leur
(K paraît un exercice d'école qui n'est point fait pour c( des hommes d'Etat 3. » D'autre part, les Pères de l'Eglise, Grecs et Latins, poursuivaient un autre but
' Pyrrhon doute de tout. De là vient que Cicéron refuse de discuter avec les Pyrrhoniens. Le scepticisme en effet est la ruine de la science. « Quae quod Aristoni &: Pvrrhoni, omnino visa sunt pro nihilo, ut inter optime valere et gravissime aegrotare nihil prorsus dicerent interesse recte jam pridem contra eos desitum est disputaii... ipsam virtutem, quam complexabantur, sustulerunt. » De Finibus etc., lib. II, c.
■^ Pvrrhon lui-même, malgré son scepticisme, admet qne tout consiste
dans la recherche de la vertu, parce qu'elle procure le bcnheur. « Pyr-
rho, dit Cicéron, de Finibus, etc, 1. IV, c. ii qui, virtute consti-
.uta, nihil omnino quod appetendum hit, relinquat. »
■■^ P. Janet, Opiis cit., p. 984.
ue celui (l'étal)lir uno syritlièsc^ pliilosopliuiue. Ils deaieiit, à la vérité, du moins les P. P. (îrees ', faire une irge pari à la pliilosopliie dans la lutte qu'ils avaient soutenir contre les pliilosoplies [)aiens et les dilïéren- ^s sectes hérétiques. Mais leur préoccupation n'était as <rélai)lii' un S]ystéme de philosophie. De là vient u<^ la philosophie patristique ce est incidente et h'ai;lenlaire-» et qu'elle n'olïre pas, par conséquent de lassilication des sciences.
' Cf. Janct, ()/). cil., p. 996-997.
- de \\'ult', Ihst. (le la Philosophie Médiévale, p. 132.
jjME PARTIE
St-AUGUSTIN ET LE HAUT MOYEN-AGE