CLASSIFICATION DES SCIENCES D APRES SAINT-AUGUSTIN
s O M MAIRE
Influence des doctrines platoniciennes. — Division de la philosophie d'après St-Augustiii — Ce que pense St-Augustin de la division aristotélicienne — Les Arts libéraux d'après St-Augustin. — Leur origine et la distinction des Arts et des disciplines d'après Hauréau. — Opinion du même auteur sur Martianus Capella et son influence.
Avec St Augustin cependant la question de la division des sciences reparaît. La doctrine théologique de rÉglise étant en effet, dés lors en grande partie fixée ', les esprits peuvent se livrer à des études plus méthodiques et plus régulières. Mais à ce moment, comme pendant toute la h^' période du moyen-àge, les doctrines platoniciennes exercent sur tous les penseurs une très grande influence. Nous en avons une preuve, entr'autres, dans le mode de division des sciences adopté
^ Cette remarque de P. Janet, Hist. n'c la PhikhOphu', p. 997. nous païaît assez juste. Elle explique la large part faite à la Philosophie dans pluj>ieurs écrits de l'évèquc d'Plippone.
par St Au gii s lin. Comme le (oiidateur 'le l'Académie', l'illustre philosophe africain divise la philosophie en trois parties 2 : la philosophie naturelle ou physique qui a pour objet Fétude de la nature; la logique ou science rationelle à qui il appartient de chercher le mode <rari'iver à la connaissance de la vérité et eiilin la Morale ou Ethique qui traite des mœurs et de la fin poiu^ laquelle nous devons désirer le bien et fuir le mal-^ Mais tout en admettant cette répartition, St Augustin reconnaît qu'il existe une autre division de la philosophie spéculative et pratique *;
r.e dernier mode de division, qui représente la doctrine aristotélicienne lui paraît même bien fondé. Aussi semble-t-il disposé à l'adopter, mais il faut pour cela, abandonner la division attribuée à Platon, ce Maître qu'Augustin regarde comme bien supérieur à Aristote^. Le Philosoplie africain trouve le moyen d'unir
' Cf. p. 7, not. 2.
•2 St-Aug., VIII, de Civil. Dci, c. 4, Patr. lat., éd. Migne, T. 41, col. 228: (( Proinde Plato utrumque (Socmtem & PythagoremJ jungcndo philosophiam pertecisse landatur, quam in très partes distribuit :
unam moralem alteram naturalem tertiam rationalem, qua ve-
rum disterniinatur a falso ».
■' « Nec, si litteras eorum (Platonicorum) christianus ignorans, verbis quae non didicit in disputatione non utitur, ut vel naturalem latine, vel Phvsicam graeco appellet eam pnrtem in qua de inquisitione naturae tractatur, et rationalem sive logicam, in quâ quaeritur quonam modo Veritas percipi possit, et moralem vel ethicam^ in qua de moribus agitur bonorumque finibus appetendis malorum vitandis... » loc. cit., c. 10, col. 234.
^ Cf. VIII de Civil. Dei, c. 4, col. 228.
^ Parlant des disciples de Socrate, St-Aug. dit de Platon : « nonquidem immerito, excellentissima gloria claruit, qui omnino cœteros obscuraret, Plato, » loc. cit., c. 4, col. 227 et ailleurs /. c. c. 12, col. 237, dons un jugement sur Aristote, il s'exprime sur la supériorité de Pla-
les (l(Mi\ [)liil()S()pli(îs i^^r'ocs (il de concilier leurs divisions, ff Bien (jue la logirjne, dit-il, ou science rationelle soit nécessaire à l'action conrirne m hi contempla tion, il est vrai cependant que la contemplation revendi(|ue comme son droit propre, celui do la recJierchc ou connaissance delà vérité^Et c'est ainsi, ajoute-t-il, que la division tripartite n'est nullement en opposition avec la distinction établissant que l'étude de la sagesse consiste dans l'action et la contemplation -. ;) La Morale constituerait ainsi la Philosopliie active tandisque la Philosophie spéculative comprendrait la science naturelle et rationelle. La logique n'est donc pa> pour St Augustin, une science purement propédeutitique. Elle est, nous venons de le voir, une partie de la Philosophie. Fidèle à la division dite platonicienne, le Philosophe africain réserve à la logique la place que lui a faite le fondateur de l'Académie. Etant la science des sciences, celle qui sait apprendre et enseigne à apprendre, « disciplina disciplinarum. . . . docet docere. . . docet discere^, elle doit de par sa nature même précéder l'étude des autres parties de la Philosophie, surtout de celle que St Augustin appelle par excellence la c( Phi-
ton dans les termes suivants : « Aristoteles, Platonis discipulus, vir excellentis ingenii et eloquio Platoni quidem impar, sed multos facile superans...»
' « QjLiae (rationalis) licet utrique (naturali 8: morali), id est actioni et contemplationi, sit necessaria, maxime tamen contemplatio perspeclionem sibi vindicat veritatis.w VIll de Civit.Dei, c. 4, col. 228.
- « Ideo haec tripartitio non est contraria illi distinctioni, quâ intelligitur omne studium sapientiae in actione et contemplatione consistere. rt Ihid., col. 228.
'•^ S:-Aiig., II De Ordhie, Patr. lat., éd. Migne, T. 32^ c. 13, col. loi 3.
losopliie >^ et dont l'objet n'est autre que la connaissance de Tàme et de Dieu K
Mais cette étude de la Philosophie, dans son ensemble, suppose et exige la connaissance des arts libéraux'^. C'est qu'en effet, les sciences ou disciphnes hbérales ont pour but de former, dans l'àme de ceux qui recherchent la vérité et qui par conséquent veulent se livrer à l'étude de la Philosophie, une disposition telle qu'ils souhaiteront cette vérité avec plus d'ardeur, la poursuivront avec plus de constance et s'y attacheront avec plus d'amour^.
Parmi ces arts libéraux, St Augustin distingue ceux qui servent à l'usage de la vie et ceux qui nous aident à connaître la nature des choses et, par là, nous permettent de nous livrer à la contemplation \ Cette division qui correspond au partage de la Philosophie ellemême en pratique et spéculative, est-elle conforme à la répartition des arts libéraux, telle qu'elle a été adoptée dans la suite? En d'autr-estermes: Est-ce à St Au-
^ St-Aug., loc. cit., c. i8, col. 1017 & /. c, c. 16, col. 1015.
- Cf. St-Aug., H De Ordlne, c. 5, col. looi.
^ ^t-Aug., l De Ordine, c. 8, col. 988. « Eruditio disciplinarum liberalium modesta sane atque saccinta, et alacriores et perseverantiores et comptiores exhibet amatores amplectendae veritati, ut et ardentius appetant, et constantius insequantur, et inhaereant postremo dulcius. » Il est vrai que St-Aug. se repeiit, dans son 1er livre des Rétractations, c. III, d'avoir attaché trop d'importance aux arts libéraux, alors que beaucoup de Saints, dit-il, les ignorent en partie. Saint-Augustin avait dit au contraire dans le deuxième livre De Ordine, c. 5, ;ol. lOoi : ,, Ego autem, si quid meos monere possum mihi apparet, quantumque sentio, censeo illos disciplinis omnibus crudiendos. ,,
' St-.\ug., // De Ordine, c. 16, col. 10 15 : ,,Cum enim artes illac oiiines libérales, partim ad usum vitae, partim ad cognitioneni rerum contemplationemque discantur "
i^iislin i[\\v les S(:oliisli(jU('S oui ('inj)r-iiiil<'' I;; .listiiiction si coiiiiik; ^los trois Ar'ts et (l(.'s (piulfe Scicnc-cr on <lis(;iplin(3S libérnlos V
Recherchant roi'i«4ine (h; cette distinclion, IhtnrrNiu prétend qne personne jnsfjn'à hii ne Ta liouvée'. Ahntiarnis Capella, écrivain de la seconde moitié dn V'' siècle, anrait, le premier, d'après llanréan, indiqiic' cette distniction des trois arts, (]iii sont la gramaire, la dialectique et la Rhétori(jue et des quatre sciences: la «géométrie Tarithmétique, l'astrologie et la musique-. Quant à la distinction étabUe par St Augustin, rr elle n'est pas très rigoureuse, dit Hauréau'\ et elle parait beaucoup diiïérer de celle qui hit admise par nos docteurs scolastiques. » — St Augustin, il est vrai, n'indique pas d'une uianière explicite quels sont, parmi learts libéraux, ceux auxquels doit être réservé le nojn d'arts, et ceux que l'on doit au contraire, appeler sciences ou disciplines. J.a grammaire cependant est dite un art^ ; la géométrie, discipline"'. St Augustin se contente d'énumérer d'une jnanière générale les arts libéraux ^^ qu'il appelle aussi parfois ((disciplines )) comme
^ Hauréau, Hlsl. de la Philos. ScolasL, T. i, p. 25.
"■^ Cf. Hauréau, Histoire delà Philosophie scolaitiijiie, T. 1. p. 25.
•^ Loc. cit., p. 23.
^ St-Aug., // Tfe ()rdiin\ c. 13, col 1015.
■'■ St-Aug., loc. cit., c. 15, col. 1014 ; de même la musique est appelée ,, discipline " /. r., c. 14, col. 1014.
'' St-Aug. rappelle à diiTérentes reprises 1:^.^ noms des arts libéraux. Ainsi au 1er livre des Rétractations, c. 6, Patr, lat., éd. Migne, T. 32. col. 591, il nous apprend qu'avant de recevoir le baptême, il a écrit pendant qu'il était a Milan, les livres des Disciplines libros 'Disciplir.aruui.... Sed earum solum de G/77;;//;/i7//a7 librum absolvere potui, quem postea de armario nostro perdidi : et de Mii^ica sex volumina ; quantum attinet ad eam partem quae Rvthmus vocatur. Sed eosdem scx
le font du reste la plupart des auteurs dumoyen-àge L C'es deux mots employés dans un sens large avaient la même portée ; c'est ce que démontrent les titres mê-
libros jam baptizatus, jamquc ex Italia regressus in Africain scripsi : inchoaveram quippe tantummodo istam apud Mediolanum disciplinani. De aliis Tero quinque disciplinis illic similiter inchoatis : de T)iaJcctica, de 'l^betorica, de Gcoim-tria, de Arithnu'tica, de Philosophia, sola priticipia remanserunt. « Cet ordre n'est pas méthodique », dit Hauréau Op. cit., p. 23, et cet historien voit là une preuve établissant que ce n'est pas à St-Augustin qu'on doit attribuer la division des sept ans libéraux. Cf. Hauréau, Op. cit., p. 23. Mais Hauréau aurait dû remarquer que St-Augustin ne pouvait guère suivre un autre ordre, puisqu'il énumére en premier lieu les ouvrages achevés et conservés entiers. A ce titre, le traite ' de la Musique avait naturellement sa place après la Grammaire et avant la dialectique et la Rhétorique dont la plus grande partie avait été perdue comme nous le dit St-Augustin dans le passage cité. — Au lieu du mot ,, Philosophia ", on s'attendrait à voir le mot de ,, Astronomia " ou ,, Astrologia " puisque cette dernière discipline figure dans la suite parmi les sept arts .[libéraux. Toutefois, ce mot ., philosophia " peut désigner l'astronomie, car nous avons vu qu'Aristotc l'avait considérée comme une ,, philosophie spéciale " des Mathématiques, XI Métaph., c. VIII, p. 607, lig. i & sq. Cette h3'pothèse paraît vraisemblable puisque, au ch. 5 du deuxième livre, de Ordlne, col. looi, St-Augustin indiquant les disciplines dans lesquelles l'ordre est absolument requis^ énumère la musique, la géométrie, les mouvements des astres (ou astronomie) Lt les nombres (ou Arithmétique) : V Jam in musica, in geometria, in astrorum motibus, in numerorum ne:essitatibus ordo ita dominatur, ut si quis quasi ejus fontem atque Ipsum penetrale videre desideret, aut in his inveniat, aut per haec eo sine ullo errore ducatur. »
Ailleurs, H de Ordine, c. 15, col. 1014, il nomme l'astrologie. Après avoir indiqué le processus par lequel la raison a constitué les diverses disciplines, il dit en parlant de l'Astrologie : ,, Motus eam (rationem) cajli multum movebat et ad se diligentes considerandum invitabat. Etiam ibl per constantissimos temporum vices, per astrorum ratos definitosque cursus, per intervallorum spatia moderata, intellexit nihil aliud quam illam dimensionem numerosque dominari. Quae similiter dehniendo ac secernendo in ordinem nectens, astroloi^ianf genuit ; magnum religiosis argumentum, tormentum(jue curiosis. " De ces derniers textes il ressort que St-Augustin a placé l'astrologie parmi les sciences, à côté des trois autres disciplines ; l'Arithmétique, la Géomctriect la Musique.
^ St-Aug., / lietraclaliomini, c. 6, col. 591.
iiK's (les divers écrils '|iii Lniiierit des sept ails ou disciplines libérales.
Mais ce (|iii, à nolfc avis, mérite d'être pris en considération dans l'examen de lu question présente, et ce à (juoi llauréau n'a pas soni^é, c'est que St Aui^ustin a posé le Fondement de la distinction entre les arts et les sciences libérales. W distingue en elïet, parmi les arts libéraux ceux qui servent à l'usage de \\\ vie et ceux qui ont un but spéculatif. Cette distinction établie, il n'est pas difficile de conclure à quelle catégorie appartiennent les arts libéraux énoncés parle philosophe africain .
Martianus Gapella au contraire n'indique nulle part la raison pour laquelle il admet cette distinction des arts et des sciences, ttcequi prouve déplus que cette distinctiou n'est pas de lui, c'est l'expression même dont il se sert lorsqu'il nous représente les 7 arts libéraux sous le nom de déesses ou de vierges «quorum artes aliae, aliae dictae sunt disciplinae -. ^ Martianus ne tait que répéter ce qui a été dit ou écrit avant lui.
Hauréau attribue en outre à M. Gapella l'honneur d'avoir le premier indiqué le nom et le nombre soit des arts proprement dits, soit des sciences ou disciplines''. C'est une erreur; nous ne trouvons dans Martianus aucun renseignement qui nous autorise à poiter ce jugement. Sur ce point, Gapella n'est ni plus formel ni plus explicite que St Augustin^.
' St-Aug., II lie OrdiiH', c. i6, col. 1015.
- Martianus Capella, 'De TsLuptii^ Pbilohgiœ et Merciirii, lib. II, p. 39, ed Teubner, Lipsiae, 1866.
•^ Hauréau, Histoire de la Phil. ScoJastique, T. î, p. 25.
^ Parlant de la Géométrie, Martianus ne l'appelle point une ,, disci-
Après avoir attribué à Martianus Gapella la distinction des arts libéraux, Hauréau ajoute: «Telle est la classiiication observée par Cassiodore l'eprodiiite par Isidore de Séville et conservée par Alcuin^ Hauréau oublie que les deux premiers des auteurs cités introduisent dans la répartition de^ arts libéraux un élément nouveau ou, plus justement, un élément que Ton no rencontre pas chez Martianus Capella : c'est la Philosophie. Cassiodore, en effet, ainsi qu'Isidore de Séville réservent dans la dialectique un chapitre à la définition et à la division de la Philosophie^. Or-, dans un des passages cités plus haut, nous avons vu que St Augustin énumère la Philosophie en même tem])s que les arts libéraux. Ne peut-on pas voir là, sinon une preuve, du moins un indice de l'inthience de St Augustin, bien plus que de Martianus Gapella qui, du reste, ne paraît guère avoir été connu ni de Cassiodore ni surtout dlsidore de Séville? Nous le montrerons plus loin.
C'est donc à St Augustin ^, croyons-nous, que Ton
plinc ", mais un ,, art " Cf. M. Capella, Op. cit., lib. M, p. 199. Il en est de même lorsqu'il s'agit de l'Arithmétique, lib. VII, p. 257, et de la Musique Op. c, lib. IX, p. 345. Le lecteur ne pourrait pas distinguer, d'après les seuls renseignements fournis par Martianus, quels t les arts proprement dits ou les disciplines libérales. Il saurait que, iiiuii les sept, quelques-uns sont appelles arts, les autres, disciplines. Mais lesquels ? C'est ce, que l'ouvrage de Capella ne nous apprend point.
^ Hauréau, Op. cil., p, 25.
^ Vide Cassiod., T)i' Ariihus ac Discipluiis lihoaliutii litlcraruni, Patr. lat., éd. Migne, T. 70, c. 3, col. 1167 & sq. ; Isid. Hisp., Il Utyutoloo^ianini, Patr. 1., éd. cit., T. 82, col. 140, c. 22 & sq.
•' Le P. Gabriel Meier est aussi de cet avis. Il regarde St-Augustin tf-als Urheber dieser Hintheilung. » 'Dic siehcii frcicii Ki'msie im Mift:hUcr, Schul-progr., Einsiedeln, i885-(S6, p. 4.
doit: fîni'C remontei' rorii'iiM; «le lu flistinclion (jps trois arts et des ({iiatie disei[)liries liJ)éndes (|ui ont icprf''senté pendant longtemps l'ensenrible du savoii* prolime sous le non) fie triviuni et de qniidrivium.