L'ART ET LE PEUPLE
Y a-t-il deux sortes d'arts, un art régulier, normal, accessi ble à f ous, et un art exceptionnel, irrégulier, destinés à ne récréer qu'une élite ?
Deux arts : M. Pica le croit et aussi M. de Roberto (t); plus patients que Tolstoï, qui, dans un livre terrible, n'en admet qu'un seul, — celui qui est intelligible au peuple.
L'une et l'autre opinion me semblent identiques au fond, c'est-à-dire fausses, car je crois que l'art est, par essence, absolument ininleiïigible au peuple. Qu'il s'agisse de Racine ou de Mallarmé, de Raphaël ou de Claude Monet, le peuple ne peut comprendre, artistiquement, ni un poème ni un tableau, parce que le peuple n'est pas désintéressé et que Fart, c'est le désintéressement. Pour le peuple, tout es(, dans le sujet du poème et du tableau; pour « l'intellectuel », tout est dans la manière
(i) Ecrit à propos d'un livre de Vittorio Pica, Letieratara d'eccezione, et d'un article de M. de Roberto Flegrea, 5 mars 1899).
LE problAme du style
dont le sujet est traité. Le peuple s'arrête devant l'Heureuse famille de Greuze (ou quelque niaiserie de cet ordre); mais celui qui aime la peinture désire que les Greuze soient retournés contre le mur parce qu'ils gênent son œil amusé à une cruche ou à ua chaudron de Chardin. Tous ceux qui se promènent dansles Musées ont pu faire de telles observations: jamais un visiteur de hasard ne prononça un mot qui trahisse une sensation d'art; ce qui chatouille ce brave homme ou cette jeune fille, c'est l'anecdote, c'est ce geste maternel ou amoureux, cette belle robe, ce beau cri de bravoure que profère dans la fumée l'homme à panache; dans les poèmes, c'est l'anecdote encore et le sentiment : la poésie qui n'est pas lyrique, qui conte des histoires, est la seule qui ait jamais été populaire en aucun pays.
Il est donc bien indifférent, relativement au peuple, que telle œuvre d'art soit obscure oulumineuse> puisqu'il ne la jugera jamais comme oeuvre d'art, mais seulement comme œuvre dramatique, comme œuvre représentative d'une action. Il comprend l'acte exprimé ou ne le comprend pas ; s'il le comprend il l'accueille ou le rejette pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'art, puisque l'art, indifférent aux actes, ne s'intéresse qu'à la manière dont l'acte est simulé. Des cochons à l'auge peuvent faire
QUESTIONS d'aHT
une œuvre d'art bien supérieure (ceci est, je pense incontestable) à tel cadre où fleurissent les fleurs les plus fratches ; ne mettez pas à même de choisir entre les deux toiles un homme sans éducation : si vous croyez, comme Tolstoï, à l'infaillibilité artistique du peuple, cela pourra vous donner des déceptions.
Il faut donc laisser le peuple de côté ; le peuple n'est pas fait pour l'art, ni l'art pour le peuple. Le peuple ne goûte pas l'exception, et, je le maintiens, l'art est une perpétuelle exception.
C'est sur ce mot exception que M. de Roberto a entamé sa querelle. D'accord avec M. Pica, il est persuadé que vraiment Verlaine est plus d'exception que Victor Hugo; et son critérium semble être ceci : que Victor Hugo plaît à un plus grand nombre de lecteurs que Verlaine. Victor Hugo, et M. de Roberto allègue des polémiques déjà vieilles de quelques années, aurait été, par des poètes et des critiques récents, relégué parmi les écrivains bons pour réjouir les masses, tandis que Verlaine était accueilli comme le miroir des âmes d'élite et le diapason des sensibilités les plus neuves. Sans doute, mais cela prouve seulement que chaque génération se choisit un poète ; la nôtre aima Verlaine, comme celle de M. Coppée aimait Victor Hugo, mais
elle n'aima pas Verlaine parce qu'il était plus d'exception que Victor Hugo, elle l'aima, au contraire, parce qu'il était plus près de son cœur et de son intelligence, parce qu'il était, pour elle, plus clair, plus familier, plus éloquent. On donne aux poètes récents aux écrivains innovateurs des noms génériques qu'il ne faut jamais prendre à la lettre. Ainsi l'expression, ridicule Décadents, l'expression obscure Symbolistes ont dérouté pendant bien des années des lecteurs pourtant attentifs et /curieux ; ils crurent que Verlaine était vraiment pareil à quelque affranchi de la Rome impériale aussi débauché de mœurs que de langage, amusé à corrompre et à torturer la belle langue que lui avaient léguée les sévères romantiques; son éditeur, borné dans un commerce obscur, propageait sottement ce préjugé que les œuvres de Verlaine étaient « des curiosités littéraires » et il les vendait quasiment au poids de l'or, — et des Américains croyaient acheter des cartes transparentes d'art! La mort et deux années ont changé la manière de voir môme des Américains, et Verlaine est aujourd'hui dans le monde entier, — je parle du Verlaine expurgé de quelques excès — représentatif d'un moment et d'une nuance de la poésie française. Poète d'exception cependant, il le fut; il le fut comme Hugo?
QUESTIONS d'art
car tout génie orig-inal est d'abord ignoré ou contesté par la foule de ses contemporains, en même temps qu'il est adoré dans un cénacîe qui, peu à peu, devient l'Eglise universelle. Niil, en pays démocratique, n'entre de plain-pied dans la gloire et plus ce pays est cultivé, plus l'instruction moyenne y est répandue, plus la trouée est dure à tailler dans la muraille do l'indiiTérence.
Sans doute Verlaine est loin d'avoir atteint le degré de gloire où est parvenu Victor Hugo ; il est même probable que son nom ne grandira plus et qu'il restera parmi les demi-dieux, comme Vigny, comme Baudelaire, et c'est en ce sens que M. Pica pourrait maintenir son terme « littérature d'exception » ; mais à condition de ne plus lui donner qu'un sens tout extérieur, un sens liicrarchiquc, si je puis dire. Verlaine serait classé parmi ces génies malheureux qui n'ont su plaire que trop tard quand presque tous les sourires étaient déjà distribués. Si, au lieu de Sagesse (et cela pouvait arriver), Verlaine avait écrit, sous la même inspiration ingénue, quelque « Année terrible », il dormirait au Panthéon, on ne lui aurait pas marchandé un coin de gazon pour son buste, il ne figurerait pas dans la Letteratura d'eccezione, — et pourtant cela serait le même Verlaine !
Jusqu'au delà de i845, Victor Hugo fut soumis par toute la critique « sérieuse » au régime que nous vîmes infligé pendant vingt ans à Verlaine, à Villiers de l'Isle-Adam et à Mallarmé, qui sonl, les trois d'une trinité. Victor Hugo paraissait — et était véritablement exceptionnel à donner le frisson aux bourgeois libéraux, fanatiques de Béranger et encore émus au souvenir de Parny. Quel scandale à voir cette cathédrale gothique qui croissait comme un champignon monstrueux, écrasant de son ombre, de ses cloches et de ses pierres les humbles colonnades doriques ! Et quelles luttes pour protéger le monstre contre les fureurs de la tragédie ! Nous n'avons pas défendu avec assez d'énergie nos monstres, et c'est pour cela que, écornés par les pierres, ils paraissent encore des monstres, alors que la foule devrait les regarder comme des dieux et venir les prier, aux jours de détresse.
Le dieu, en effet, est d'abord un monstre. L'accoutumance le divinise. Les timides lettrés s'habituent à tout, même au génie, même à l'exception. Il est remarquable qu'en ses romans, destines en apparence au peuple, Victor Hugo ne fit jamais au peuple aucune concession. Ses derniers vers représentent bien plus que les premiers tout ce que sa fécondité verbale avait de magnifique et d'excep-
QUESTIONS d'art
tionnel. Une personnalité forte accentue, avec les années, ses caractères particuliers; mais, tandis qu'elle devient de plus en plus différente, les hommes la voient de plus en plus conforme : cela est, dû au travail immense d'imitation qui s'œuvre autour de tout génie avéré. Lorsque cinquante poètes, dont quelques-uns avaient du mérite, eurent « fait du Victor Hugo » , le monstre se trouva adouci et comme aplani : le peuple des lecteurs passa sans peur la main sur son dos devenu comme du marbre. Nous avons vu de même Verlaine popularisé par l'imitation et, phénomène qui n'est même plus surprenant, puisqu'il est connu et nécessaire, des poètes verlainiens fêtés et vantés au moment même que Verlaine était encore raillé et rejeté parmi les « décadents ». C'est une erreur et une naïveté de dire comme M. de Robcrto, à propos de Verlaine, de Mallarmé et de quelques autres : « Si l'opinion publique s'est modifiée à l'égard de ces écrivains, il faut aussi noter qu'eux-mêmes ont fait le premier pas, én modifiant leur esthétique, en atténuant leur singularité. » Et il continue : « Il n'y a pas une médiocre distance entre le Mallarmé impassible, parnassien et décadent de la première manière, et le Mallarmé des derniers jours qui travaillait à un drame, lequel était destiné — à qui ? A tous !
LE PHOBLÈME DU Sïyi.E
L'impassible de jadis disait à Théodore de Wyzewa : « La meilleure joie étant la compréhension du monde, cette joie doit être donnée à tous. Le Poète doit restituer aux hommes cette félicité qu'il leur a empruntée. L'œuvre d'art sera donc un drame, et tel que tous puissent le recréer; c'est-à-dire suggéré par le Poète et non directement exprimé par son génie particulier. » Voilà ce que M. de Roberto prend pour le programme d'un drame populaire. 11 faut bien peu connaître Mallarmé pour ne pas y voir, au contraire, le programme d'un drame ésotérique, tout en allusions à la vie, où les idées seraient sufjrférées et non exprimées. C'est bien la pure doctrine de Mallarmé, celle d'après laquelle il a écrit ses sonnets les plus délicieusement obscurs. De cette œuvre à laquelle Mallarmé travaillait depuis plusieurs années, on n'a malheureusement rien trouvé que des vers épars (à peine), des mots jetés sur des pages. Aurait-elle jamais été écrite? On n'en sait rien, mais il est certain que, réalisée, elle eût assez mal répondu aux désirs de Tolstoï. Jamais, sans doute, Mallarmé ne fut absolument conscient de son obscurité ; il destinait à tous, non seulement ce drame rêvé, mais ses poèmes et d'abord ses chroniques et ses conférences si difficiles pourtant à goûter pleinement. G'é-
QUESTIONS d'àRÏ
tait l'illusion de cet homme trop intelligent de croire que les hommes étaient à la hauteur de son
oreille ; comme il comprenait la moindre nuance d'idée suggérée par un mot, il supposait tout esprit de bonne volonté capable du même effort intellectuel. Il s'est souvent trompé, mais là où il voulut bien user de la syntaxe commune, abandonner son système d'allusions et d'abréviation, i Mallarmé n'est plus d'exception que par le génie : il est le poète de la grâce et de la limpidité matinale; les idées ordinaires retrouvent par lui une , fraîcheur qu'on ne croyait plus possible ; il renouvelle tout ce qu'il touche, — don comme de fée : Hérodiade est peut-être le poème le plus pur, le plus transparent de la langue française.
Gomme Verlaine, comme d'autres, Mallarmé attendit longtemps une lueur de gloire, mais avec beaucoup de patience, semble~t-il. 11 savait bien que pas plus aujourd'hui que du temps de Racine,ce n'est le peuple qui fait les durables réputations. Je suppose que, dans l'état actuel de l'Europe, un livre de littérature véritable, d'art sincère, ne peut pas conquérir un public beaucoup plus étendu qu'au xvn° siècle. De Théophile de Vian, qui fut le poète le plus aimé de 1620 à 1680, on vendait à peu près une édition nouvelle tous les ans ; à ce taux-là un poète de nos
jours serait qualifié de « populaire ». Ni Verlaine, ni Mallarmé n'ont eu pareille fortune. Il faut en conclure : ou que M. Pica a raison et qu'ils furent des poètes d'exception, destinés à faire la joie d'un petit nombre de malades intellectuels; ou que le « public lettré », de plus en plus gâté par les journaux et la mauvaise littérature, n'a plus le goût assez sensible pour différencier le faux art d'avec l'art ingénu. C'est cette dernière conclusion que je désire adopter. Il me serait vraiment trop difficile de considérer, avec M. de Roberto, Verlaine et Mallarmé comme des « curiosités esthétiques » qu'il est parfaitement permis de ne pas admirer, « sans mériter pour cela d'être confondu avec le vulgaire ». Le vulgaire, en effet, c'est, par excellence, tous ceux qui u' aiment ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Villiers, ni Laforgue, — ni quelques autres qui ne sont pas encore descendus parmi les ombres.
Juillet 1899.
SUR L'ART NOUVEAU (i)
Il n'y a pas très longtemps que l'art appelé tantôt industriel, laiitôt décoratif, n'esl plus méprisé. On ouvrait les musées aux pièces anciennes; on fermait les salons aux pièces nouvelles. Un vase d'étain était bon à mettre sous nos yeux, ciselé au seizième siècle, mais non d'hier. Depuis le machinisme, "on s'était habitué à considérer comme irrévocablementmortl'art familier, celui qui ennoblit les objets usuels, les étoffes et les verres à boire, le collier de la femme et le vase où expire
Une rose dans les ténèbres.
Il fut un temps que Mallarmé n'eût écrit peut^ être ni ce vers ni ceux qui le précèdent et le régissent :
Surgi de la croupe et du bond D'une verrerie éphémère
(i) A propos d'un livre de M. Roger Marx, la Décoration et les industries d'art à i' Exposition de igoi. Paris, Delagrave, gr. iii-4°.
Cf. du même auleur : la Décoralion et l'art industriel à VExposiiion de i88g. Paris, Qiiantiii, 111-4°.
Sans fleurir la veillée amère Le col ignoré s'interrompt.
Un' eût pas eu, — sylphe de ce froid plafond! — pour fixer la forme imprévue d'un songe, ia vue dans l'ombre d'un vase dont le col monte pour figurer le rêve d'une chimère accroupie : car on mettait les fleurs les plus belles ou les plus douces dans des pots décorés, «genre anglais », par les sauvages de quelque Birmingham et empreints de cette laideur bête et cossue chère aux Anglo-Saxons . De tristes dessinateurs, bien dénommés « industriels », fournissaient les usines de modèles aussitôt « déposés », soit qu'ils fussent le fruit d'une imagination modeste^ soit des copies. On vit défiler tous les styles. Ils défilent encore, et l'on ira jusqu'au Louis-Philippe et au Second Empire. Alors, consacre par le trucage, l'art délicat et ingénieux d'aujourd'hui prendra peut-être sa place dans le roulement des séries. A moins qu'après l'Empire premier on ne remonte d'u n coup à l'un des Louis, ou au gothique ou à l'antique. En ce moment il y a un goût pour l'antique en littérature, qui nous indique peut-être le point du cycle des trucages où le serpent va se remordre la queue.
La beauté grecque elle-même est fâcheuse quand elle est admirée de trop près. L'admiration passion-
QUESTIONS d'aUT
née tend à réaliser, c'est-à-dire à copier; et c'est ainsi que l'érudition artistique et les musées corrompent le goût ingénu d'une race. Copier, c'est si tentant pour la paresse, c'est une forme si reposante de l'activité I Le dix-neuvième siècle ne fi t que cela, en art décoratif; il est à souhaiter que celui-ci ne prenne pas pour devise, après quelques essais laborieux, le mot final de Bouvard et Pécuchet : « Et ils se remirent à copier. » Aujourd'hui encore, malheureusement, bien de s personnes, honnêtes et sensées, croient qu'un fauteuil « genre Louis XV » est plus d'art qu'une simple chaise de paille, et on les détrompera difficilement. Ily a en de lointaines provinces des chaisiers capables de façonner une chaise de paille que l'on qualifierait peut-être d'art naïf. La copie n'est jamais de l'art, même rusé. La copie d'unebellechose est toujours une laide chose. C'est, en admiration d'un acte d'énergie, un acte de lâcheté.
Il semble que nous soyons, à cette heure, revenus non à unepériode,mais à l'aurored'une période nouvelle d'énergie. On s'est lassé de copier. On a tenté de créer. Parmi les gestes gauches, il y en a d'harmonieux.
La gaucherie, est-ce cela qui a détourné plus d'un amateur de suivre les essais de rénovation de l'art
familier? Non, mais plutôt la prétention de quelques marchands et le poncif immédiat de quelques faux artistes. Le modem style — l'anglais des imbéciles n'est pas toujours aussi transparent — manqua de se discréditer par cette formule d'une anglomanie naïve. On vit des gantières et des mastroquets se commander des boutiques modem style. La vulgarisation avait été trop rapide, les architectes contaminés trop vite. Un croisillon de fenêtre courbé en forme de dos de vague émut leurs clients et les taverniers, cependant que la lithographie coloriée émettait ce type de femme dont les cheveux bombent et se déroulent comme rubans sous le riflard du menuisier. Gela, c'était l'art copeau, il faut dédaigner tous ces petits ridicules et tâcher de trouver ce qu'il y a d'important sous la surface des manifestations hâtives.
M. Roger Marx, en son livre sur la dernière exposition, passe en revue toutes les manifestations de l'art décoratif, et non pas seulement de l'art nouveau ou à tendances nouvelles. Mais son travail, enrichi d'images belles et logiques, est un meilleur guide que tel ouvrage systématique où manque justement le point de comparaison. Il fut d'ailleurs un des premiers à comprendre la valeur de certaines tentatives et le premier à essayer de
QUESTIONS d'art
les faire comprendre. Déjà, il y a dix ans, il notait tous les efforts de non-imitation rencontrés à l'Exposition, les potiches de Chapcîeî, les argenteries de Falize, aussi bien que le nouvel arc en fer de l'architecte Formigé et les multiples talents de Gallé, menuisier, potier, verrier. Il avait dès alors et il a gardé ce besoin qu'éprouvent les véritables esprits critiques de s'expliquer ce qui est nouveau et d'en chercher la raison. A ce propos, il cite cette phrase de Renan : « L'esprit de l'homme n'est jamais absurde à plaisir, et chaque fois que les productions delà conscience apparaissent dépourvues de raison, c'est qu'on ne les a pas sa comprendre. » Le principe n'est pas mauvais, encore que trop absolu. Le mot conscience est mis là pour faire le départ entre les esprits sensés et les déments; mais la frontière qui les sépare n'est pas une ligne droite. Ensuite, en art, s'il s'agit de comprendre, il s'agit surtout de sentir. L'art est ce qui donne une sensation de beau et de nouveau à la fois, de beau inédit : on peut ne pas bien comprendre el cependant être ému. « Absurde à plaisir », voilà le mot important de la phrase : il n'est guère d'artiste ou d'écrivain de ce temps, pour peu qu'il eût d'originalité, qui n'ait subi vingt fois la grande injure des imbéciles et des insensibles ; fupiiste, disent-ils en leur langue
comme en la sienne, Renan : absnrde à plaisir. Ne disons donc cela — j'y songe devant une image du livre — ni de la Porte monumentale que nous traiterons alors de mystérieuse, ni du Pavillon bleu (encore qu'il est bien tentant de n'y voir qu'une baleine qui, ayant mis ses côtes par-dessus son lard, se dresserait sur les nageoires pour faire la belle), ni de plusieurs autres phénomènes architecturaux. Aucun, sans doute, n'était « absurde à plaisir »; il n'en était pas moins fort difficile de les comprendre ou de les sentir. Cette partie du livre de M. Roger Marx est indulgente.
C'est dans le bibelot, dans la pièce manuelle, le meuble, l'étoffe, qu'il faut chercher les tentatives les plus curieuses et les plus heureuses, domaine d'ailleurs indéterminé et charmant, celui où l'art, devenu familier, peut se goûter pi-as intimement.
L'art décoratif semble évoluer aujourd'hui selon deux tendances qui se complètent : r" renouvellement des motifs par la non-stylisation; 2° renouvellement des ensembles par la dyssymétrie. C'est le naturalisme ou l'impressionnisme.
Les plus anciens témoignages du sens artistique chez l'homme sont nécessairement naturalistes. Tels les dessins trouvés dans une grotte de l'époque magdaléenne. Ce que nous appelons l'art primitif
QUESTIONS d'art
est au contraire un art d'extrême civilisation, puisqu'il est à la fois stylisé et symétrique. Le passage
de la symétrie et de la stylisation à l'Imitation directe de la nature sa voit nettement dans l'œuvre de Raphaël, qui apparaît tel que le premier naturaliste. Le style remplace alors la stylisation et la symétrie brisée, l'antique symétrique équilibrée. De Raphaël à l'impressionnisme, il n'y a qu'une succession logique de dégradations. La seule réaction importante contre la dyssymétrie en peinture est de date récente; ses initiateurs furent Ghassériau, Gustave Moreau, et surtoutPuvisdeÇhavannes qui, tout en répudiant la dyssymétrie de Raphaël, gardait ses principes généraux de style. Plus tard Gauguin chercha à allier la symétrie à l'impressionisme. La sculpture a suivi à peu près la même évolution, tout en restant plus fidèle à la symétrie. Le grand haut-relief de Barthoiomé est du Puvis de Ghavannes sculpté.
En art décoratif, en art familier, la symétrie et la stylisation ont régné, à peu près sans lacunes, jusqu'à nos jours. L'idée, que l'on croit bourgeoise, du « pendant » est celle même qui a dirigé la conception de la frise du Parthénon aussi bien que des plus hideuses garnitures de cheminée. Elle est contemporaine des plus anciennes manifestations de
LE PROBlAmB du SIYLE
l'art civilisé. Les tendances nouvelles de la décoration doivent donc, à l'heure actuelle, et on pourrait l'affirmer, même en toute ignorance desfaits, reposer sur : 1° la dyssymélrie; 2° la non-stylisation. Mais on doit ajouter aussitôt que ces tendances ne sauraient être que transitoires; elles se résoudront, sil'art doit se rénover vraiment : 1° en une nouvelle conception de la symétrie; 2° en une nouvelle stylisation. Car il n'y a pas d'art naturaliste, encore qu'il puisse y avoir des génies naturalistes, comme Claude Monet. En littérature aussi, la réaction naturaliste ne fut qu'un acheminement vers une littérature symétrique et stylisée (que le hasard a fait assez justement appeler symboliste) ; et en poésie le vers libre ne peut que mourir ou se résoudre en un nouveau vers symétrique et stylisé.
La principale valeur de l'art décoratif d'aujourd'hui, c'est la richesse des motifs qu'il utilise. Il s'est incorporé une vaste matière nouvelle; il s'est annexé la nature entière. Provisoirement, animaux fleurs, feuillages, figures humaines, il nous les offre tout crus. Dans sa hâte amoureuse de toute la nature, il choisit à peine. Quant à ses tentatives de stylisation provisoires, elles sont rares, et rarement heureuses ; c'est qu'il y faut peut-être la collaboration des générations et des siècles. Toute forme
QUESTIONS d'art
d'ailleurs ne se prête pas à la simplification symbolique. La violette et le mimosa, par exemple, l'une par la confusion de ses découpures, l'autre par sa forzne rudimentaire, offrent bien moins de ressources que l'églantine ou la pâquerette. D'autres fleurs semblent rebelles à cause de l'extrême richesse de leurs pétales : ainsi la rose. Cependant l'art héraldique avait trouvé au xvi" siècle, par la gravure sur bois, une rose stylisée qui se lit clairement et cependant n'est pas une rose.
Voici deux lustres chargés d'ampoules: ici des violettes, là des fuchsias. La stylisation est gauche. Pour la violette, il a fallu agrandir démesurément la fleur naturelle, et cela est louche; pour le fuchsia, cela donne de lourds pendants d'oreille. Ce pot orfévré s'orne de pavots trop réels; mais comment styliser le pavot ? Un calice, fort ingénieux, est formé d'une tige de lys, les feuilles de la hampe s' ouvrant pour recevoir la coupe; sur le pied en bouclier les radicelles, le chevelu du bulbe, s'épandent; collés à la coupe des boutons fermés et, non des fleurs, de longues anthères chargées de pollen. Le morceau est beau et significatif; il est dû à M. Lelièvre. Exposé par un fabricant d'articles religieux, il montre que l'art nouveau a pénétré jusque dans les sacristies, jusque sur l'autel. De telles
orfèvreries remplaceront heureusement l'éternel calice xiii^ siècle, pur et froid, ou xu", riche de ses
cabochons. Mais la stylisation du lys est vraiment trop rudimenfcairc ; la lige, avec le relief si caractéristique de l'attache des feuilles tombées, ce chevelu trop vivant, ces feuilles trop naturelles, tout cela donne une impression de plante métallisée .Nous sommes là devant un modèle magnifique qui ne demande qu'à devenir de i'artj c'est une question de géométrie. En art, la géométrie intervient pour arrêter et symétriser les exubérances de la vie.
C'est la feuille, plutôt que la fleur trop violente (la fleur n'est qu'une feuille folle d'amoiir) , c|ui enrichira de stylisations nouvelles le nouvel art décoratif. La feuille apparaît souvent toute stylisée par la géométrie de la nature. Etant plate (sauf 1^ type houx), on n'a pas besoin de la déformer par projection pour l'appliquer sur un plan. Il n'y a pas deux feuilles rigoureusement pareilles, mais les différences sont en deçà d'une forme fixe toujours reconnaissables au premier coup d'œil. Sans doute le feuillage du hêtre et celui du charme sont identiques pour des yeux même habiles, et on ne distingue pas sans un peu d'expérience les feuilles de l'érable, du sycomore et du platane : elles difïèreat cependant par les dentelures, par les angles
QUESTIONS d'art
plus OU moins ouverts de leurs pointes. Que de beaux feuillages nous avons, et comment les a-ton négligés si longtemps pour l'acanthe qui vaut à peine la feuille de l'artichaut aux profondes découpures! Il n'en est pas de laid d'abord ; même la douce feuille du tilleul, un peu ronde, mais relevée par une petite pointe, même la feuille du peuplier lisse et froide, même les feuilles de l'aulne, de l'orme, du hêtre, du bouleau ont une forme. Mais d'autres sont admirables : le chêne, le frêne, le gui, le noyer, l'érable, la vigne, le lierre. Et il faut aller jusqu'à l'herbe, aux graminées, aux trèfles, aux phaséoles et admirer le style délicieux de la bette, delà molène, du pain-à-coucou, de l'éclairé, dupasde-lion, de la renoncule, de lahoulque, de la flouve, des plus humbles, du pissenlit, du persil et du plantain ! C'est dans les bois, les prairies et les potagers qu'il faut tenir les écoles d'art décoratif.
Tout en considérant la période actuelle comme une transition et la stylisation des motifs comme le but nécessaire des nouvelles tendances^ on ne peut méconnaître la sensation de fraîcheur, de joie, de vie saine que l'on éprouve devant certaines petites compositions décoratives : ainsi ces peignes de Lalique dont le fronton sourit de tubéreuses, ou de marguerites, ou d'un bouquet de fleurs de cerisier.
Cet orfèYre, même sur un champ aussi restreint que le dos d'un peigne de chignon, a su tirer parti d'un motif fort différent, le corps de la femme. N'est-il pas amusant que cet entrelacs de jambes, de bras, cette tête qui se penche vers des hanches, spectacle réprouvé dans la vie, deviennent le thème d'un ornement que porteront, heureuses, de chastes personnes peut-être ! J/art n'a pas encore perdu en France toutes ses vieilles libertés et il est encore permis, ce que les nations protestantes répriment sévèrement, comme un retour au paganisme, de mêler à l'ing-énuité des fleurs et des feuillages la nudité idéale de l'homme et de la femme. Le corps féminin est un motif particulier à l'art décoratif français.
En somme, il y a dans une branche spcciule de l'art, dans l'art du décor, de la mode, de la maison, de la femme, un renouveau évident, mais qui n'en est encore qu'à sa première étape. La journée qui aura des lendemains plus riches est délicieuse dans la grâce de la lumière rajeunie. Des artistes, des poètes, après un long hiver, découvrent la nature, un beau matin, et ils veulent cueillir toutes les fleurs, casser des rameaux à tous les arbres. Ils s'habitueront à leur joie, el leurs sensations, devenues purement esthétiques, se transfor-
QUESTIONS d'art
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meront en un art riche et sobre, harmonieux et hardi. Les mêmes bourgeons se finissent les uns en fleurs, les autres en feuilles ; les fleurs durent quelques matinées ; les feuilles, toute une saison.
Telles sont les méditations dont j'ai trouvé le motif dans le beau livre de M. Roger iMarx.
Février igo2.