‹ Probleme Du StyleChapitre 6 sur 13 · LES GRAMMAIRIENS · texte numérisé non relu

LES GRAMMAIRIENS

Le Journal officiel du i*^' août 1900 publia un décret ministériel assez singulier et dont les prétentions un peu incohérentes ont surpris le public lettré, et froissé l'Académie française. Il s'agit d'une réforme partielle de l'orthographe; non de l'orthographe interne et fondamentale des mots, mais principalement des modifications de genre et de nombre que subissent les mots pour se conformer aux règles traditionnelles de l'accord. Il s'agit aussi des mots composés, dont on change l'aspect, dont on rend plus intime l'union ; et aussi de certains artifices commodes, de certains usages qu'il est plus facile de suivre que d'oublier.

Si tout n'est pas mauvais ni absurde dans ce décret, œuvre réelle du Conseil supérieur de l'Instruction publique, s'il contient même des articles

très acceptables, il faut cependant convenir qu'en son ensemble il manque de logique et de clarté. C'est l'œuvre d'un grammairien ; ce n'est pas l'œuvre d'un philologue. Le rédacteur, qui connaît Noël et Chapsal, ignore^ et ce que c'est qu'une langue en général, et ce qu'est, en particulier, la langue française. Aussi bien ne s'agit-il pas de science, mais de pédagogie. On a voulu faciliter à des intelligences moyennes l'acquisition de la langue française; il semble aussi qu'on ait songé aux étrangers et aux « protégés »,aux petits Allemands et aux petits Kabyles. Cela est gentil et courtois. Avant d'aller plus loin, on fera bien de songer que, s'il est bon de plaire à autrui, il est meilleur encore de ne pas se nuire à soi-même.

Dorénavant, les élèves des lycées, des collèges, des écoles de l'Etat pourront, sans que cela leur nuise, faire certaines fautes d'orthographe. Rien de i mieux; mais pourquoi certaines fautes seulement ? L'orthographe d'une langue ne devrait ni s'enseigner, ni s'apprendre spécialement; on l'acquiert par l'usage, par la lecture, par l'écriture. En somme, tous ceux qui ont besoin de savoir l'orthographe la savent; à ceux qui ne la savent pas, elle est inutile. Le décret serait inattaquable s'il contenait en substance cette unique déclaration : « Les fautes

d'orthographe ne seront comptées, relativement à l'âge du candidat et au genre d'instruction qu'il reçoit, que dans la mesure où elles sont le signe d'une intelligence médiocre, d'une inattention fâcheuse, d'une infériorité générale. » Il aurait suffi de rédiger cette proposition en style administratif, pour qu'une grande question fût résolue. Car, songez à tout le temps perdu par de pauvres enfants à se mettre dans la tète des règles et des exceptions qui ne leur seront jamais d'aucun usage ! Songez à des créatures auxquelles on enseignerait longuement la cuisine et tous ses secrets et qui seraient destinées à vivre de lard et de pot-au-feu 1 Hormis les gens qui touchent aux lettres et dont le métier est d'écrire et de rédiger, en quoi cela peut-il être utile de connaître le rapport que l'usage a fixé en un son et un signe phonétique? A rien. L'orthographe des grandes dames des siècles passés ferait frémir une institutrice primaire, et telle cuisinière d'aujourd'hui, et ce cocher qui vomit des injures. Elles eurent de l'esprit tout de même, et une culture supérieure, et un sens de la langue française et de son génie que leur envieraient les meilleurs écrivains de cette année. George Sand faisait des fautes d'orthographe, et Lamartine aussi, et d'autres. Mais lii l'une de ces femmes d'esprit, ni aucune femme ni aucun homme

LE PROBLiME DU STYLE

de bonne compagnie, né et élevé en pays de vraie langue française, n'eût jamais dit autrefois, comme le conseille maintenant l'Arcopag-e des professeurs : ft Instruites par l'expérience, les vieilles gens sont soupçonneuses. » Il y a là une inconnaissance de l'usage, une insensibilité de l'oreille qui surprennent; on sent le pauvre homme qui n'a pas vécu et qui tient du livre toute sa science. C'est le même pauvre homme qui fait dire à ses élèves dompeter pour dompter, et pour qui 1900 se lit àix.-neufe cent ! Il sait l'orthographe et ne sait pas le français.

Cependant examinons avec quelque détail le décret qui, à cette heure, anime les conversations universitaires. Cela sera long, et peut-être pas assez, car ce qui touche à la langue française ne laisse personne indifférent.

On pourra écrire : Témoin ou témoins les victoires qu'il a remportées; et : Je vous prends tous à témoin ou à témoins; et encore : Des habits de

femme ou de femmes ; — Ils ont été leur chapeau ou leurs chapeaux ; — Des confitures de groseille ou de groseilles.

C'est insignifiant. Ce qui surprend, c'est qu'il y ait des manuels où l'on insiste sur de telles puérilités. N'y a-t-il pas un grammairien qui déclare qu'on doit dire de groseilles, quand les groseilles restent entières (où a-t-il vu cela, le grammairien?), et de groseille, quand elles sont devenues méconnaissables (c'est assez l'ordinaire)?

Pour le mot témoin, on pourrait faire remarquer que ce mot, qui représente le latin testimonium,ne s' appliquant plus qu'à des personnes ou à des objets personnifiés, doit évidemment s'accorder en nombre comme tout autre substantif. Les hommes de loi disent encore : en témoin, pour en témoignage ; mais c'est archaïque. A la -vérité, prendre à témoin est une locution, c'es1>-à-dire un organisme indépendant ; mais il ne faut pas avoir la superstition des locutions. Elles encombrent la langue; elles teiident à la figer. Il n'est pas mauvais de désarticuler les locutions, quand leur construction s'y prête, et de rendre au circulas vital des élémeqts qui se desséchaient.

Le décret note douze mots qui sont des deux genres ou d'un genre différent au singulier et au pluriel. Ce sont: Aigle, amour, orgue, délice, automne, enfant, gens, hymne, œuvre, orge, Pâques, période.

La plupart de ces anomalies sont absurdes.

Cependant, il serait difficile de tolérer : les Àiglès romains. Le genre vrai de aigle est le féminin, puisque le latin est aquila; mais le genre d'usage semble bien être le masculin.

Pourquoi amour et orgue sont-ils féminins au pluriel? Les mots latin en oreni étaient tous masculins, ils sont devenus tous féminins en gallo-romain. Amour était donc féminin jadis aussi bien amours. Mais sous l'influence du latin classique, le mot, au cours du dix-septième siècle, reprit son genre ancien; les grammairiens crurent concilier l'usage et l'étymologie en concédant le féminin au pluriel amours. La même remarque s'applique à orgue, à aigle, à hymne, à œuvre, à orge, avec des variantes ou des renversements. Il est bon de laisser

là un peu d'indécision et de laisser faire l'usage Moins on entrave l'usage, mieux la langue se porte.

Pourquoi encore les deux genres de période ? Malgré l'étymologie, que le féminin lui suffise et qu'il s'en accommode, comme hymne, comme œuvre, comme orge.

Sur délice, délices, 'ûj a une hésitation, parce que ce sont en réalité deux mots différents ; l'un représente delicium, et l'autre delicia. Le plus ancien est le masculin singulier délice; on peut sans faute lui attribuer un pluriel masculin. Mais pourquoi la circulaire dit-elle que délice est d'un usage rare? Quel délice!

Au dix-septième siècle, quand on imagina de masculiniser œuvre, on croyait que le mot était dérivé du latin opus. Nullement. Œuvre est exactement le pluriel de opns, opéra; et ce pluriel en a, et nombre d'autres, fut traité comme un féminin singulier. De là œuvre, orge (hordea), Joie {gaudia), etc. Si, dans quelques expressions, dit la circulaire, le mot œuvre est employé au masculin, cet usage est fondé sur une différence de sens bien subtile. » Cet usage est fondé sur l'arbitraire. Il est absurde; mais il est. Rien ne fait prévoir que Ton dise jamais : la grande œuvre de l'alchimie, ou, pn parlant de maçonnerie, la grosse œuvPe. On ne

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comprendrait plus. Comprendrait-on : Y œuvre complète de Rembrandt? Peut-être.

Voici un paragraphe acceptable et qu'il n'y a qu'à citer : « La plus grande obscurité régnant dans les règles et les exceptions enseignées dans les grammaires, on tolérera, dans (i) tous les cas, que les noms propres, précédés de l'article pluriel, prennent la marque de pluriel : les Corneilles, comme les Gracques ; — ■ des Virgiles (exemplaires), comme des Virgiles (édition).

« II en sera de même pour les noms propres de personnes : Ex. : des Meissoniers.

« Pluriel des noms empruntés à d'autres langues. — Lorsque ces mots sont tout à fait entrés dans la langue française, on tolérera que le pluriel soit formé suivant la règle générale : Ex. : des exéats, comme des déficits. »

Dans-dans -dans. Tout le décret est dans ce style : indigence d'idées, indigençe de syntajtç, indigence de voçabulairç,

Tout ce qui tend à « nationaliser » un mot exotique est bon; les exéats seront donc les bienvenus et s'ajouteront aux dominos, aux dilettantes, aux bravos, aux Touaregs, etc. On sait, à propos de ce dernier mot, que des savants innocents nous voudraient imposer, sous prétexte de linguistique africaine : un Targui, des Touareg. Ce sont les frères de ceux qui crient brava à une femme et bravo à un homme, au théâtre. Pédantisme de cabinet, pédantisme de salon.

Le chapitre des noms composés est assez faible, quoiqu'il comporte certaines innovations heureuses. Le but du rédacteur semble surtout la suppression du trait d'union (-) et le soudage en un seul mot des deux éléments du mot complexe. C'est une simplification, mais qui peut avoir ses inconvénients. D'ailleurs, il faut tenir compte de la nature de cha-; çune des parties du nom composé.

Noms composés d'un verbe suivi d'un substantif. — On relève ces anomalies dans le Dictionnaire de l'Académie : portefaix et porte-clefs, passerose et passe-velours, tirelaine et tire-liard. Déjà en 1867, Firmin Didot proposait l'union en un seul de tous ces mots ; rien de plus raisonnable, et il ne faudrait même pas reculer devant portenseigne, portépée, — que l'on trouve d'ailleurs ainsi écrits dès ifiBg. En beaucoup de ces mots, d'ailleurs, le sens de l'un des éléments et parfois de tous les deux a disparu devant un sens nouveau. Que signifie maintenant (i) croque dans croque-mort ? A quoi bon décomposer fessematthieu ?

( i ) Le verbe croquer a eu le sens de fp-ire disparaître ,

LA LANGUn FRANÇAISE ET LES GPiAMMAlUIENS

Mots composés d'un substantif suivi d'un adjectif. — Il y en a très peu. Le type est cojfre-fort, que Firinin Didot proposait, comme la circulaire, d'écrire coffrefort. On dira de même bouilîonblanc, culhlanc.

Mots composés d'un adjectif suivi d'un substantif. — Ils sont plus nombreux. On peut les souder, sans oublier grandmère et tous ces mots où une apostrophe absurde figurait Fig-norance des anciens grammairiens. On dira hlancseing, rougegorge, — mais dira-t-on aussi bien petitoief Cela serait peut-être hardi. Il est vrai qu'en un ou deux mots ce mot n'est plus qu'une curiosité. La circulaire réclame, au pluriel, une exception pour gentilshommes. Gela est sage ; mais on peut faire remarquer que la tendance populaire va vers le pluriel régulier; les enfants disent des bonhonimes.

Noms composés de deux adjectifs. — La circulaire ne conseille que la suppression du trait d'union. On pouvait aller plus loin. Pourquoi pas des sourdmiiets, une sourdmuette ? Cette formation est d'ailleurs rare. A joindre au mol cité, je ne vois guère que douce-amère et verle longue (nom d'une poire), si peu usités, si peu connus même qu'il est inutile de s'en occxiper. Quant à faux-fuyant, ce n'est pas un mot composé, mais un mot décomposé. La forme normale s^rsii/orf ayant, d'après l'ancien français forfuiance, et le verbe logiquement supposé forfuir. Quand on voit, et ils sont par centaines en français et dans toutes les langues, des mots aussi absurbes que faux-fuyant, on considère l'orthographe avec un certain scepticisme. Cependant, continuons à être de notre temps, c'est-à-dire à regarder les choses avec un sérieux démocratique.

LA LANGUE FnANÇAISB ET LES QRAMMAIRIKNS

vni

Noms composés de deux substantifs. — La circulaire ajoute : «construits en apposition. » Tous les mots composés de deux substantifs sont à cette heure construits en apposition. Il y a deux ou trois exceptions apparentes j dans hôtel-Dieu, sang dragon, le mot Dieu est en réalité une sorte de génitif et il faut comprendre : hôtel de Dieu, sang de dragon. C'est une des rares traces de l'ancien français restées dans le français moderne. On retrouve la même abréviation dans les Quatre fils Aymon, lesquels étaient les fils d' Aymon. Laissons donc intacte cette curiosité. Pour tous les autres mots composés de cet ordre, il y a apposition et les deux éléments gagneront à être réunis : timbreposte, chejlieu, choufleur.

Bain-marie et terre-plein sontcités parmi les mots composés d'un substantif et d'un adjectif « dont l'un est, en réalité, le complément de l'autre ». Le rédacteur est bien affirmatif. Terre-plein n'est rien de plus qu'un mot italien francisé, terrapieno, substantif verbal de terrapienare, remplir de

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terre; il faut sans hésiter Técrire terreplein. Quant à bain-marie, sur lequel le Dictionnaire général garde un silence prudent, je ne sais qu'en penser. Tel ouvrage d'alchimie, comme le Ciel des Philosophes, donne « la manière de faire le feu au baing marin » ; on lit, dans tel autre, la Chrysopée, de Jean Aurelle :

Et ce les baings de Marie on appelle.

Si Jean Aurelle a raison, bain-Marie serait une formation analogue à hôtel-Dieu.

Le même dictionnaire, qui est pourtant une merveille de science, est également muet sur gommegutte. Ce mot singulier est la transcription du latin gummi gutta; de gutte, pris pour le nom d'une gomme particulière, on a fait guttier, nom d'arbre; et cela est très logique, quoique le point de départ soit une erreur, gutla n'ayant jamais eu d'autre sens, même en îatiû d'officine, que goutté ou larme. Gomme-gatte fera très bien en un seul mot.

La circulaire termine ce paragraphe par une remarque qui en dit long sur la sottise des manuels : « Il est inutile de s'occuper, dans l'enseignement élémentaire et dans les exercices du pluriel, du mot trou-madame, désignant un jeu inusité aujourd'hui. » Ainsi il y a des instituteurs (et des instilu-

trices) « pour pousser des colles » aux enfants sur cîe telles questions ! Ce n'est plus de l'extravagance, mais de l'hystérie. ïl y a dans l'Université une hystérie de l'orthographe.

Noms composés d'un adjectif numéral plural et d'un substantif ou d'un adjectif. — La circulaire donne comme exemple trois-mâts et trois-quarts , courte liste qu'il lui aurait été difficile d'allonger beaucoup. Avec trais-ponts, quatre-iemps , elle aurait été complète. Trois-quarts n'a pas attendu pour s'unir en un seul corps l'autorisation officielle ; l'union a même été si intime qu'il est résulté le mot trocart. Mais, dans trois-quarts, quarts était une corruption pour carres, cet instrument de chirurgie étant à trois pans ou carres, c'est-à-dire muni d'une lame triangulaire. Trois-quarts, avec ou sans traitd'union, ne désigne plus, tout en le désignant mal, qu'un coupé un peu plus grand que les ordinaires carrosses coupés.

Il y a deux mots qui ne rentrent dans aucune des catégories de la circulaire et qu'on peut citer ici puisqu'ils commencent par un nom de nombre : Septen-ffueule, nom pittoresque d'une petite poire, et quatre- en-chiffre, piège à oiseaux. Ecrira-t-on septengueule et quatrenchiff'ref

Noms composés de deux substantifs unis par une particule, etc. — Ici la réforme est fort timide. On se borne à écrire pot au feu, tête à tête, pied d'alouette, chef d' œuvre, etc., en supprimant le trait d'union. Nous aurions aime cependant à voir potaufeu — et potaufeux, — pasdelion, gueuledeloup, têtatête, etc., etc., car il y a beaucoup de noms ainsi formés. Le parti que prend la circulaire est le plus mauvais, s'il n'est pas le plus ridicule. Le seul moyen que me donne l'écriture, pour différencier le pied d'un veau et la plante appelée pied-de-veau est précisément le trait d'union. La parole s'accompagne du geste, souvent de la chose elle-même ; on peut s'interrompre pour expliquer,

pour rectifier. L'écriture doit remédier, par des signes évidents, à sa froideur et à sa rigidité. Quant au mot chef-d'œuvre, il n'a de sens que comme locution. Qu'est-ce que des chefs d'œuvre? Le peuple primaire prononcera comme il prononce des chefs de bataillon, et on doutera s'il s'agit des œuvres importantes du génie humain ou de chefs de chantier.

Noms composés d'éléments variés, empruntés à des substantifs, à des verbes, à des adjectifs, à des adverbes, à des mots étrangers. — Ce paragraphe englobe toutes sortes de formes que le rédacteur a été impuissant à différencier. Sa connaissance superficielle de la langue se trouble d'abord devant fier-à-bras. Le malheureux prend cela pour un nom composé. Fierabras était un géant sarrasin que ses exploits, contés par nos vieux poèmes, ont rendu célèbre. Le Dictionnaire général croit que ce nom n'est que la transcription,

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d'ailleurs fautive, du latin fera bracchia, littëra^ lement fière brasse. En tout cas, écrit en trois mots, fier-à-bras est un des monstres produits par l'étymologie populaire. Ils sont plus curieux que respectables. On peut écrire fièrabras et même, au besoin, se souvenir qu'il s'agit d'un personnage et non d'qn mot composé.

La circulaire, à côté àe fîer-à-bras, range piquenique. Si c'est là un mot composé, de quoi est-il composé? On n'en sait rien, surtout pour le second terme, nique. Ménage, en son Dictionnaire, écrit piquenique. Les Anglais, en nous empruntant ce mot singulier, en ont fait picnic. Le trait d'union est assurément inutile.

J'en admets la suppression, encore très volontiers, daxîs : soi-disant, en-tête, plus-value, viceroi, ex-voto; mais on l'acceptera difficilement en des mots à composition variable comme qallo-romain, franco-allemand, russo-serbe, etc. Ces produits instables d'une vue historique, d'un événement politique, doivent demeurer tels que leurs éléments soient immédiatement perceptibles.

Quant à l'idée décrire un tédéum, des tédéums, elles est un peu hardie. Il faudrait au moins, à l'appui d'une telle innovation, pouvoir invoquer l'exemple de quelques bons auteurs. Sans doute,

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ainsi arrangé, Te Deum serait un peu francisé, mais très peu et très mal. Il est d'ailleurs difficile d'oublier que ces deux mots sont latins, et qu'à leur suite vient un cantique d'action de grâces qui a une fonction liturgique.

Chassé-croisé devrait figurer en un autre paragraphe, car il est en réalité composé d'un substantif et d'un adjectif. Mais est-ce vraiment un mot composé? Peut-on, sans barbarie, écrire des chassécpoisés ? La circulaire manque vraiment de critique. Les nuances lui échappent. J'ai peur de lire un de ces jours petipain, feuildepapier ou covhedjîacre.

Gomme il faut bien s'égayer un peu, le rédacteur^ à la fin de ce chapitre obscur, signale aux rires des institutrices le mot sot-l' y -laisse, « si étrangement formé » . Presque tous les mots de la langue française paraîtraient étrangement formés, si on les jugeait d'après la logique moyenne. Quoi de plus étrange que j'aimerai, qui représente je aimer ai, J'ai à aimer ? Sot l' y laisse est identique à l'ancien français follilaisse (fol l'y laisse), et les deux expressions désignent également la partie d'un animal qui, quoique dédaignée pour son aspect ou sa position, est assez savoureuse. On lit dans la Chasse de Gaston Phebus : « Puis lèvera le collier

que aucune appellent follilaisse ; c'est une char qui est demeurée entre la hampe et les épaules, et vient tout entour par dessus l'os du long de la hampe sus le jargel.» Il s'agit du cerf. Ce mol s'est corrompu en folilet et même qu follet, formes que l'oii trouve dans les anciens traités de vénerie. L'ancien français avait plusieurs autres mots de cette sorte : falsifie (fol s'y iie),folsibee ou folibee (fol y hée),folsiprend (ïol s'y prend). Philippe de Reims, pour faire l'éloge de son héroïne, Blonde d'Oxford, nous dit qu'elle n'est pas pareille à ces femmes légères et mobiles comme le vent, dont le vrai nom est Faussifie :

Blonde tele estre ne volt mie.

he folibee, c'est le sot déçu dans ses projets. Dans Baudoin de Sebourg, ime jeune fille dit à un galant qu'elle nargue :

Sire, dist la puccUe, nom avez foxibee, Venus estez trop tost, li heure et ja passée.

Une des suivantes d'Anfélise, dans Fougue de Candie, a nom Folsiprend, mais c'est elle qui est prise et laissée par le chevalier Guichard. Il lui avait demandé son amour et elle le lui avait donné ;

Voit Folsiprend, a sa main l'acena,

LA LANGUE FRANÇAISE ET LES GRAMMAIRIENS aSg

Ele li vint et l'enfant l'embrassa; S'amor li quist, et elle li dona.

La composition de ces mots n'a rien d'extraordinaire. Ce sont des morceaux de proverbes, des locutions érigées en noms plaisants ou satiriques. On trouve fol s'y fie sous la forme Folx-est-quis'i-fie dans un manuscrit des Fables d' Ysopes (i).

Le chapitre concernant l'article ne fait guère que sanctionner plusieurs usages nouveaux, peut-être fautifs, mais qu'il serait téméraire de vouloir contrarier. Il y a de bons écrivains auxquels on n'a jamais pu apprendre qu'il ne faut pas dire le Dante, comme on dit le Corrège ; mettra-t-on cette nuance dans la tête des candidats aux plus humbles diplômes? Tout le monde, d'ailleurs, dit le Guide, et Guide tout court ne serait pas compris. Après

(i) La question est complètement traitée dans les Modem langnages Notes de M.G.-D. Keidel; Baltimore, 1896.

lô

tout, le Dante cela ne montre qu'un certain degré d'ignorance.

Autre emploi de l'article. N'y aura-t-il pas toujours une nuance entre de bonne viande et de la bonne viande ? Il me semble que l'article particu- Igirise; c'est d'ailleurs son devoir.

Doit-on dire les arbres le plus ou les plus exposés à la tempête'^ La tendance à la simplification pousse la langue à adopter les plus, comme si le mot déterminé était un adjectif : les plus exposés, comme les plus beaux.

C'est sans doute après avoir lu : « Dans la locution se faire fort de, on tolérera l'accord de l'adjectif : se faire fort, forts, forte, fortes, » que M"'^ Hubertine Auclert adressa aux journaux un billet ainsi conçu :

« La féminisation des mots de notre langue importe plus au féminisme que la réforme de l'orthographe.

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« Actuëllement, pour exprimer les qualités que quelques droits conquis donnent à la femme, il n'y a pas de mots. On ne sait si l'on doit dire : une témoin, une éledeure ou une électrice consulaire, une avocat ou une avocate.

« L'absence du féminin dans le dictionnaire a pour résultat l'absence, dans le Gode, des droits féminins.

« Voudriez-vous, monsieur et cher confrère, m' aider â déterminer une élite d'hommes et de femmes à constituer une assemblée qui féminiserait

la langue française ? »

Rien de plus intéressant que l'expression spontanée d'un sentiment fougueux, mais la question que soulève cette dame relève plutôt de la critique que du sentiment. Il y a des circonstances où il vaut mieux consulter le dictionnaire que son cœur. Oui ne sait, en dehors des femmes féministes, q^i électrice figure dans la langue depuis des siècles et sous la caution même de Saint-Simon? Qui n'a entendu parler de f électrice de Brandebourg? Avocate est d'un français encore plus authentique, c'est-à-dire plus ancien, et il y a bien longtemps que l'on appela pour la première fois la sainte Vierge « l'avocate des pécheurs » . Quant à une témoin, non, c'est impossible. Mais le sexe du mot a-t-il cette rigueur?

Les sentinelles ne sont-elles pas des hommes? Je veux bien que des femmes soient médecins; voudraient-elles, par hasard, être médecines ? Les mots qui n'ont pas de féminin, c'est que leur féminisation était inutile. Quand il en sera besoin, les féminins se formeront tout seuls, sans qu'il soit besoin de réunir « une élite d'hommes et de femmes ». Et d'ailleurs les élites, cela ne forme trop souvent, au total, qu'un cerveau assez insignifiant. L'instinct a sur la langue plus de droits que l'intelligence.

Cependant la circulaire, enferrée dans la plus déplorable logique, affirme sans rire qu'il est sage de permettre de dire : une demie heure, et aussi, sans doute, une demie sœur, une demie mondaine, une demie vierge. Gela sera singulier, sans être bien utile.

Feu et nu ont, comme demi, la prétention d'être invariables en certains cas. On ne sait pourquoi. C'est leur habitude. Feu, feue est un adjectif pareil à tous les autres; son sens étymologique est donné par la forme latine faiutum, « qui a accompli sa destinée, fatum ». La connaissance de l'étymologie donne une vie nouvelle à certains mots français, obscurs, effacés, comme les figures des vieilles monnaies. Tout le fatalisme païen revit dans ce mot feu, maintenant presque hors de l'usage,

mais qui pourrait revivre, si l'on savait tout ce qu'il contient. Balzac écrit encore : « Feue ma bonne amie, madame des Loges... » La règle de l'invariabilité est donc récente, car Balzac se flattait de ne le céder à personne comme puriste, et pas même à Chapelain.

Nu-tête, nu-jambes, nu-pieds, sont de véritables locutions, car on ne sauraitdirc nu-cou, nu-épaules, nu-gorge. Elles se construisent d'ailleurs avec le verbe être et non avec le verbe avoir; il faudrait donc, pour ne pas être tout à fait barbare, écrire : « Elle était nue-jambes. » La formule : « EUe était nues jambes 0 ne se peut ni comprendre, ni analyser. Qu'il est donc difficile de toucher à une langue aussi délicate que le français, aussi sensible, aussi fière!

Que nouveau-née, courtvêtue s'écrivent avec ou sans trait d'union, en un seul mot ou en deux, cela n'a aucune importance ; mais est-il possible de lire san^ chagrin : « A pprouvée l'écriture ci-dessus ? » Ici, approuvé est l'abrégé de « j'ai approuvé », comme « ci-jointles pièces annoncées «représente : « j'ai ici joint les pièces... » Mais on écrit avec raison, par exemple : « Je vous envoie, ci-jointes, les pièces,.. » La circulaire néglige toutes ces puapce? ; il s'ag'it de gagner du temps, el de se

l.a paOBLiMB DO STYLÉ

souvenir que le temps est de l'argent. Il serait si simple de n'enseigner la grammaire qu'à ceux qui sont destinés à la pouvoir comprendre ou à la devoir pratiquer ! Pour suivre la tendance démocratique, pour enseigner tout à tous, il faudra nécessairement réduire la science, toutes les sciences, à quelques formules faciles et puériles.

On ne sait pourquoi la circulaire informe les professeurs qu'ils doivent laisser les enfants écrire : « Une lettre franche de port. » L'expression est bien archaïque. Nous avons les timbres-poste et l'on dit qu'une lettre est « affranchie», il me semble. Mais les grammairiens se copient tous les uns les autres, et le rédacteur a transcrit sans réflexion un exemple qui était bon, il y a quelque soixante ans.

Si l'on accepte, et il est bon, ce principe qu'une règle gramniaticale ne doit être que la sanction de

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l'usage, du bel « usage », on admettra que la tolérance des infractions doive être très grande lorsque la règle est quotidiennement violée par l'usage même. Je ne vois donc pas qu'il y ait à protester contre ceci :

« Auoir l'air. — On permettra d'écrire indifféremment : elle a l'air doux ou douce, spirituel ou spirituelle. »

J'avoue que j'ai personnellement un penchant pour la féminisation des adjectifs, chaque fois que la tradition ou l'usage le permettent. nElle a l'air doux, » cela me semble une faute prétentieuse; « elle a l'air joli, « une absurdité pédantesque. Avoir l'air doit s'identiiier pour la construction avec paraître ou sembler. « Cette proposition, dit Voltaire, n'a pas l'air sérieuse. » Cependant, comment mettre au féminin le mot (jai&ànB cette phrase de Jean-Jacques Rousseau, citée également par le Dictionnaire général : « La tuile a l'air plus propre et plus gai que le chaume? » Les deux manières de dire ont peut-être leurs applications particulières. Toujours la nuance !

Le paragraphe sur lo pluriel de virifft et de cent n'aurait pas grand intérêt si la tolérance d'écrire quatre-vingts-un hommes ne devait pas entraîner un changement dans la prononciation. On diiiquatre-vingts-z-hommes ; qui sait si on ne dira pas quatre-vingt-z-un hommes ? Tout se tient dans une langue qui est presque a^lssi lue qu'elle est parlée. Il faudra que les maîtres, au lieu d'enseigner deux orthographes aux mots vingt et cent, enseignent deux prononciations. Le gain est fort médiocre ; il est même dangereux, car la prononciation a une autre importance générale que l'orthographe. Qu'un monsieur écrive à son ami : « J'irai vous voir en mil neufe cent cinq », cela m'est fort indifférent et à la société; mais s'il profère tout haut son barbarisme, il me gêne, il me froisse, il me contamine,il peut devenir la source d'un vice universel d'élocution. Les méridionaux, pour qui on est à Paris trop indulgent, nous ont fait déjà bien du mal avec leur manie de prononcer les consonnes finales que

LA LANGUE IBANÇAISE ET LES GRAMMAIRIENS nk"]

le vrai français tient pour muettes. Il est temps de réagir contre ce sans-gêne ; mais pour avoir le droit d'être sévère, il ne faut pas introduire dans la grammaire des prétextes à une prononciation arbitraire.

Quoi qu'en pense la circulaire, mil et mille sont deux mots différents; du moins le second est-il le pluriel du premier. L'un représente le latin mille, et l'autre millia. On doit donc dire : l'an mil et l'an deux mille. Dans cent ans, si la langue française n'a pas été réduite à un parler négroïde, mille entrera légitimement dans l'écritvire des dates courantes. Ayons un peu de patience. C'est encore là un des vénérables vestiges de l'ancien français et qu'il faut garder, ainsi qu'on garde les vieilles pierres. Pourquoi ne pas expliquer ces nuances, pourquoi ne pas joindre aux grammaires modernes quelques vieux textes? N'y a-t-il pas du plaisir à se plier logiquement à une règle que l'on comprend bien? On donnerait, par exemple, pour mil, ces vers de la Chanson de Roland (c'est Roland qui parle) :

Quand jo serai en la bataille granf.

Et jo ferrai e mil cops (coups) et set cenz,

De Durendal verrez l'acier sanglent.

Un peu plus loin, on trouverait mille, sous sa plus ancienne forme, rnilie :

Itéls vint (vingt) milie en mist a une part.

Comme deux mots de même sens et presque de même prononciation ne peuvent coexister dans une langue, mjY a cédé la place à mille pour l'usage commun. Faut-il le déloger du petit doin où il se garde intact ?

Voici quelque chose d'un peu plus fort que tout ce que nous avons vu :

« On tolérera la réunion des particules ci et là avec le pronom qui les précède, sans exiger qu'on distingue qu'est ceci, qu'est cela, de qu'est-ce ci, qu'est-ce là. On tolérera la suppression du trait d'union dans ces constructions. »

Par quelle aberration peut-on s'imaginer que qu'est ceci est identique à qu'est-ce ci? Dans la seconde formule, ci n'est pas, comme le croit le rédacteur, mis pour ceci; c'est un abrégé de ici. Donc :

Qu'est ceci = qu'est-ce que c'est que ceci, que cet objet?

Qu'est-ce ci—- qu'y a-t-il, que se passe-t-il ici ?

Ces locutions sont d'ailleurs difficiles à bien prononcer et peu usitées. Mais ce n'est pas une raison pour les massacrer. Il s'agit moins de savoir s'en servir à propos que de les comprendre, rencontrées dans une lecture.

Quant à cette remarque : « Après un substantif ou un pronom au pluriel, on tolérera l'accord de même au pluriel : les dieux mêmes, » il m'est impossible d'en comprendre l'opportunité. Cette prétendue licence représente l'usage constant des auteurs classiques. Le Dictionnaire général en donne, sans commentaire, plusieurs exemples : Ces murs mêmes (Racine), Ces chaires mêmes (Massillon), etc. Mais peut-être que les derniers fabricants de grammaires ont érigé en règle telle licence de Racine ;

Vous ia fille d'un juif ! Hé quoi ! tout ce que j'aime ! Cette Esther, l'innocence et la sagesse même !

sans songer que Racine avait dit dans Mithridate :

Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes

Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.

S'il y a une faute, ici ou là, peu importe. On

la pardonnerait plus volontiers à Racine que l'éternelle rime aime-même dont il abuse, par pauvreté verbale, tout le long de ses tragédies. On la trouve plus de dix fois dans Bérénice. Cette facilité encbanta Voltaire qui répète cette misère jusqu'à vingt fois dans Adélaïde et ses variantes. Il est vrai que Victor Hugo n'est guère plus riche, même dans Hernani, où les je t'aime-toi-même reviennent en fastidieux échos. C'est sans doute une nécessité de sa méthode de versification, mais il est amusant de voir les romantiques abuser des faiblesses qu'ils reprochaient à leurs aînés. ^) \f.''Av

Je ne sais pourquoi les féministes ont mal accueilli la circulaire sur l'orthographe, car il semble, au contraire, qu'elle se soit faite forte de leur plaire. Les femmes pourraient dire, si l'opinion acquiesçait à ces réformes : Nous en sommes toutes heureuses, pour Nous en sommes tout heureuses ; et Je suis toute à vous, pour tout à vous, etc. Mais l'opinion, et même celle des femmes, sera rebelle, très probablement.

Car il ne s'agit pas de nuances ici, mais de couleurs crues. La circulaire, comme un mécanicien atteint de daltonisme, confond le vert et le rouge. La catastrophe est le ridicule. S'imaginer que tout heureuses, c'est-à-dire « très heureuses », est identique à toutes heureuses, c'est-à-dire « nous toutes, sommes heureuses », cela va loin. Mais quelle femme, hors du rôle d'amante, écrira à un homme, si elle a quelque délicatesse et quelque sens de la langue : (I Je suis toute à vous ? » Autant dire : « Prenezmoi, » ou « Je vous appartiens » . On n'a pas relevé dans les journaux le toutes heureuses et le toute à vous. Il y avait pourlanL de quoi rire.

Ce n'est pas qu'on ne trouve dans les bons auteurs des exemples de l'accord. Racine a écrit : toute interdite et même :

Tes yeux ne sont-ils pas toas pleins de sa grandeur ?

Il est vrai aussi qu'on marque l'accord quand l'adjectif commence par une consonne ou une h aspirée : toutes seules, toutecontente, et que cet usage a force de loi. Mais l'usage contraire de ne pas marquer l'accord devant l'A muette ou la voyelle initiale n'est pas moins rigoureux; nos yeux y sont habitués, et nos oreilles. Ces distinctions s'apprennent en vivant, en parlant, en lisant.

LB PllOBLillE DD STVLB

Il y a un tout qui est un adverbe. C'est celui que Molière emploie dans ce tour elliptique : « Nos pères, tout grossiers... » Ce n'est pas une circulaire ministérielle qui le supprimera. Môme dans l'exemple tiré plus haut de Racine, même dans le « des choses toutes opposées », de la Bruyère, tous et toutes sont encore des adverbes, quoiqu'on les ait plies à l'accord, par syilepse. Mais, car les mots changent très facilement de fonction, je n'insisterai pas sur l'importance de la métamorphose de tout en adverbe ; il est possible que, adjectif devant une consonne, il devienne soudain adverbe devant une voyelle, et réciproquement. Les mots se rangent comme ils peuvent dans les catégories des grammairiens; parfois ils sont rebelles. La seule autorité donc à invoquer ici, c'est l'usage et nos habitudes sensorielles. Usage dit usure; les nuances s'effacent de la vieille tapisserie verbale tissée par les générations ; nous n'avons pas à hâter l'heure où l'étoffe toute trouée ne laissera plus voir qu'un dessin brisé sous des couleurs confusément pâlies.

Sur le verbe, plusieurs remarques d'accord, qui toutes se résument dans le mot fameux : « L'un et l'autre se dit ou se disent. » La circulaire confirme des tendances dont quelques-unes sont invincibles.

Les grammairiens accepteront malaisément :

« 11 faudrait que nous parlions ; » leur goût est de dire : a II faudrait que nous parlassions. » Cette forme, pour régulière, devient inusitée et n'est déjà plus, en presque tous les cas, qu'une affirmation de pédantisme. On ne peut le nier : l'imparfait du subjonctif est en train de mourir. Des formes comme aimassiez ont peut-être été rendues ridicules par la floraison assez nouvelle des verbes péjoratifs en asser : rimasser, traînasser, — et par la confusion avec l'imparfait du présent des verbes comme ramasser, embrasser , autrefois d'un usage restreint. Le discrédit s'est jeté par assimilation logique sur les formes correspondantes des autres conjugaisons : vinssiez, dormissions ; sur les formes irrégulières et fort embarrassantes, bouillions, fuis-

LE problAmb du style

sions (fuir), pourvoyions , cousissions (coudre), moulussions (moudre) et l'extraordinaire nuisissions! Quant à « Il faudrait que nous sussions (savoir), reçussions (recevoir), » n'hésitons pas à les proférer lorsque nous voulons exciter ou le rire ou la stupeur. On embaumera ces flexions , on les roulera dans les suaires de la grammaire historique, et cela sera très bien.

Voici la question de l'accord des participes. Elle est facile, elle est populaire. C'est la seule qui ait intéressé les journalistes. On a dit à ce propos que les grammairiens vantaient l'accord et les philologues le désaccord. Au scepticisme de M. Gaston Paris, qui sait qu'en ling-uistique le fait domine la logique, on opposait la loi grammaticale de M. Gréard ; mais depuis cela, M. Bréal s'est rangé à l'avis des conservateurs ; là où l'on voyait deux camps, il n'y a plus que des goûts personnels et des opinions esthétiques.

J'ai bien des motifs pour me réclamer du principe esthétique, mais j'y veux joindre un second principe, déjà invoqué au cours de ces remarques, celui qui veut qu'en matière de grammaire on interroge, pour obéir à sa voix, la tendance générale, l'usage, soit établi, soit en formation. Or, nous avons vu que la tendance actuelle est favorable aux accords. Elle conseille : « Les arbres les plus exposés, » au lieu de « le plus » ; elle conseille : « Elle a l'air bonne; » elle conseille : « Je vous envoie, ci-jointes, les pièces demandées. » Elle conseille même, à l'imitation de l'italien : « Des dessins et des vignettes originales . » Il y a là une sensibilité d'oreille qu'on ne doit pas méconnaître ; elle n'est pas logique, elle est esthétique. On nous fera donc difficilement croire que nous devons dire : « La peine que j'ai pris ; — la femme que j'ai aimé. » Sans doute l'histoire de la langue française et l'analyse des formes permettent de prouver que cet accord n'a pas toujours régné. Dans « j'ai pris la peine » et dans « la peine que j'ai pris — prise » J'ai pris est une forme verbale composée, mais qui peut être traitée comme une forme simple. Le latin, superposé à la phrase française, serait : Pœna quam ego habeo prensum (pour prehensum) ; mais en ce cas, et même en des siècles où la grammaire

était négligée, la tentation derait être forte de dire prensam. La Vie de Saint Alexis, yev& le onzième siècle, nous donne des exemples de l'accord, même dans les cas où il n'est plus d'usage :

Ma grant honor aveie relenude...

(Ma fortune j'avais conservée.)

Sire, dist èle, com longe demorède Ai atendade en la maison ton pédre.

(Seigneur, que longue demourée J'ai attendue en la maison de ton père.)

Et encore {Roman de Thèbes) :

Troylus a sa règne prise...

(Troïlus a sa rêne prise...)

Ghrélien de Troye aussi accorde bonnement ses participes :

Por le venin et por l'ordure Del serpant essuie s'espée.

Si l'a el fuerre rebotée...

(Il l'a au fourreau reboaiée.)

Et :

Il panra

La veneison qu'il a santie...

[Le Chevalier au lion.)

Je laisse aux ennemis de l'accord, aux simplificateurs obstinés, le soin de chercher dans les vieux textes des exemples contradictoires. Ils en trouve-

LA {,ANGUB FRANÇAISE ET LES GIIAMMAIRIENS 267

raient. Aussi bien s'agit-il du présent, de l'usage d'aujourd'hui. Cet usage est en contradiction avec la tolérance ministérielle.

Le dernier mot de la circulaire est pour autoriser certaines confusions qui, dit-elle, « ne prouvent rien contre l'intelligence et le véritable savoir des candidats, mais qui prouvent seulement l'ignorance de quelque finesse ou de quelque subtilité grammaticale » . C'est bien de l'indulgence ou bien de l'insensibilité. Il s'agit des mots qui changent de sens, plus ou moins, en changeant de genre, tels que couple, merci, relâche, et de ceux qui, fémii)ins au sens abstrait, deviennent masculins quand, au sens concret, ils s'appliquent à des hommes : manœuvre, aide, garde, etc.

Je crois qu'il faut distinguer. La tendance populaire donne dans tous les cas le féminin à relâche et à couple; mais la confusion est impossible entre (( il est à ma merci » et « il m'a fait un grand merci ».

D'un mot originellement unique, mercedem (au sens de salaire), la langue française en a fait deux, qui ont chacun leur emploi. Il en est de morne T^onv manœuvre, aide, garde. Nul n'a jamais proféré : « Les grands manœuvres, une aide commissaire, une garde de Paris . » En ces mots comme en cornette, trompette, le genreest attachénon au mot lui-même, mais à l'idée que îc mot évoque. Nous avons cependant une sentinelle, dans tous les sens, mais cela semble dû à l'effort des grammairiens qui savaient que l'original de ce mot est l'italien sentinella. Divers auteurs, et même Voltaire, l'ont fait du masculin, par la même tendance qui forçait à dire : « Le cornette et le trompette du régiment. »

Dans le même ordre d'idées, on n'accueillera pas très volontiers des cieux-de-lit ou des yeuxde-bœuf; ces locutions sont trop anciennes et trop connues. De même, pourquoi conseiller la confusion entre travail, substantif verbal de travailler, et travail (latin tripalium), qui désigne une machine à maintenir, pour les ferrer, les chevaux récalcitrants? « Ce maréchal-ferrant a des travails ou a des travaux, » cela est assez différent, &emble-t-il. Sans doute les deux mots auraient pu acquérir le même pluriel; mais ils ne l'ont pas fait. Il est un peu tard pour les y contraindre.

LA LANGUE FRANÇAISE ET LÉS GRAMMAIRIENS sSq

En voilà assez pour montrer avec quelle légèreté, quelle insouciance la Circulaire grammaticale du 3i juillet 1900 a été rédigée . A côté de tolérances que l'on ne peut blâmer, puisqu'elles ne font que suivre l'usage ou confirmer une tendance générale, elle est pleine de conseils arbitraires, d'insinuations malfaisantes.

Mais, il faut toujôurs en revenir là, pourquoi enseigner l'orthographe, ainsi qu'une science séparée? Il semble que voici des enfants aveugles auxquels on apprendrait à dessiner grossièrement des lignes, des hachures, voire des yeux, des bouches, des oreilles et des nez I L'accord des participes à qui est destiné à n'écrire jamais que de rares lettres de famille, d'une main gauchie par la charrue ou la pioche ! Oui, et ils sauront l'orthographe de bœuf, ces pauvres êtres, forcés dans les serres scolaires, et qui, un rapport officiel le confesse, n'avaient jamais vu un bœuf vivant!

Qu'ils écrivent beuf, qu'ils écrivent des beus

LR pnOBLÊME DU SIYLË

mais qu'ils vivent, qu'ils sentent, qu'ils voient! Le même instituteur, de qui on tient l'aveu, désormais célèbre, du « Bœuf vivant » , narrait que ses élèves étudiaient, outre les matières courantes, orthographe, géométrie, morale civique, l'histoire des civilisations gauloise, gallo-romaine et franque. Ils savaient que les rois f;slnéants se faisaient vGloi!ti<;rs traîner par des bœufs, mais il y en avait six ou huit pour qui un boèuf était un animal aussi chimérique que le mastodonte ou l'ichthyosaure.

Certes l'apprentissage d'un métier, des exercices corporels, des jeux, des promenades à travers les choses, voilà qui serait plus utile que l'étude des difficultés orthographiques d'une langue complexe, toute en nuances et en exceptions. Mais il ne faudrait pas que le pouvoir de l'état intervînt et se mît à enseigner, non plus la vraie langue française, mais un jargon simplifié, arrangé à l'usage du peuple. Pourquoi, d'ailleurs, enseigner à des Français la langue française? Ces règles, que les enfants arrivent si difficilement à comprendre quand on les leur présente abstraites et isolées de leurs causes réelles, ils les appliquent instinctivement, par la seule raison qu'ils sont de France, et non de Flandre ou de Bavière. Les règles de la grammaire ne sont autre chose que des usages rédigés en code par

les grammairiens ; ces usages sont l'œuvre séculaire du peuple; il y a un droit linguistique, dont l'existence ne tient pas à ce qu'il ait été couché par écrit.

11 n'y a donc rien de plus absurde que de vouloir réformer une langue sans le concours du peuple, c'est-à-dire sans le concours de l'usage, le mot peuple, en linguistique, signifiant tous ceux qui parlent une langue spontanément et par tradition. Un journaliste, comme j'acliève ces notes, propose tout bonnement ceci : « Une commission souveraine s'assemblera et lancera cet ukase aussi bref que bienfaisant, qui tiendrait en ces quelques mots : les exceptions sont abolies. »

Et le journaliste continue en nous affirmant que les exceptions sont l'œuvre des grammairiens ; c'est leur tyrannie qui fait que bal et cheval ont des pluriels différents 1

Une partie du désarroi où nous vivons en France vient assurément de l'autorité que s'est arrogée l'ignorance de certains journalistes. Il n'est pas une question que leur fatuité ne se flatte de trancher. Mais comment, à défaut de savoir personnel, peuton s'imaginer qu'au point où en est la connaissance scientifique de la langue française le problème des pluriels en als et en aux n'ait pas encore été élu-

cidé? Et comment, quand on vit et quand on respire en français, croire que l'autorité d'un grammairien peut nous faire dire, tout d'un coup, cet hiver : « Les ôaMajdel'Opcranesontpîus très brillants?... » Car si de bal et de cheval, l'un de ces mots était dans son tort, pourquoi ne serait-ce pas 6a/? Ils ont tous deux de bonnes raisons d'avoir chacun leur pluriel; et, que le journaliste se rassure : au moment où al s'est changé en au, vers le douzième siècle, il n'y avait pas de grammairiens français, — ni même de grammaire française.

Avec quelle vigueur ce publiciste s'emporte contre les verbes irréguliers, qui le déroutent avec leurs « à-coups fantasques » ! Aussi on n'essaiera pas de lui faire comprendre que si moudre a pour participe passé moulu, c'est à cause de la disposition de nos lèvres, de notre langue et de nos cordes vocales, et aussi parce que les formes latines l'ont ainsi ordonné. Peut-être ignore-t-il que le verbe aller a emprunté une partie de ses formes à deux autres verbes, l'un qui était en latin vadere, l'autre ire; le troisième, qu'on n'a pu retrouver, doit être tel qu'on en puisse dériver également le vieux français aler, le provençal anar, l'espagnol et le portugais andar, l'italien andare.

Mais le désir du publiciste, précisément parce

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qu'il est totalement ignorant en ces matières, a son importance. Elle est même bien plus grande qu'il ne le croit, car ce besoin obscur d'uniformité n'est que l'expression brutale d'une tendance universelle. Il n'y a plus en français que deux conjugaisons yivantes, er et ir; l'instinct linguistique est absolument incapable de former un verbe sur le modèle de maudire, de croître, de vouloir, de prendre. Mais la forme en ir elle-même disparaît. On peut affirmer que tous les verbes que formera dorénavant notre langue suivront le modèle aimer, et aussi qu'elle fera tous ses efforts pour ramener à ce modèle unique toutes les autres formes encore en usage. Elle a également, et c'est où le publiciste triomphe, une tendance à régulariser les mêmes formes d'un verbe. On ne dit pas encore i'alle et j'allerai, mais les enfants s'y laisseraient prendre. J'ai entendu, pour moudre, « mouler le café ». Je viens, dans une chronique de Willy, de lire yeuter (de yeux), pour voir, regarder. Quel enchantement d'entendre mal parler, de prendre sur le fait la victoire de la physiologie sur la raison! Mais il faut laisser faire, sans conseils, sans ordres surtout, de crainte dégauchir un geste naturel. Le mouler spontané est admirable; le mouler par ordre serait grotesque, et j'en rirais.

L'article de journal qui me provoque à ces remarques signale avec plus de raison certaines incohérences de prononciation. J'ai examine dans F Esthétique de la langue française la question du ch. Le son légitime de ce groupe est celui qu'il a dans château. Le son dur qu'il prend mal à propos dans chiromancie s'exprimerait logiquement par qu, comme dans toque, éloquence. Ces contradictions sont d'origine savante ; la faute en est au grec, ce destructeur de notre vieille langue. Si le mot chirurgie a échappé à cette réaction, c'est qu'il est de formation très ancienne ; Chrétieiî de Troyes dit au douzième siècle, dans le Chevalier du lion :

Un cirurgien qui savoit De cirartjfie plus que nous.

Les grécisants du quinzième siècle rétablirent le ch; mais tout ce qu'ils obtinrent fut la prononciation normale de ce ch, bien inutile. Ils se sont rattrapés depuis avec sept ou huit mots où figure initialement le même grec, Xstp. Chiromancie luimême a subi leur férule barbare, bien que l'ancienne langue, car le mot est vieux, l'écrivit cyro — et ciromancie, ou ciromance, forme esthétique.

Ce n'est pas seulement de notre temps, en effet.

que les érudits ont imposé au français des mots grecs ou latins. La plupart de ceux que prononcent le plus souvent les poliliciens d'aujourd'hui datent du quatorzième siècle. Vers l'an (35o, Pierre Berceurcj moine Bénédictin, mit en français ce que l'on connaissait alors de Tite-Live, c'est-à-dire la première et la troisième décades et les neuf premiers livres de la quatrième. Dans le chapitre qui précède la table, Berceure établit un catalogue de tous les mots latins que, n'ayant pu traduire, il a francisés. On y trouve : Augure, Inauguration, Auspice, Chose publique, Colonie, Cohorte, Cirque, Enseignes, Expier, Faction, Fastes, Magistrats, Prodiges, Station, Sénat, Sénateur, Transfuge, Triomphe, Tribun du Peuple. A la même époque exactement, Nicolas Oresme, chapelain de Charles V et évêque de Lisieux, donna une liste analogue des mots qu'il avait francisés du grec ou du latin, à la suite de sa traduction de la Politique et des Économiques d'Aristote. On y trouve : Actif, Aristocratie, Barbare, Contemplation, Démagogue, Démocratie, Despote, Héros, Economie, Illégal, Incontinent, Législation, Mélodie, Armonie. Mercenaire, Monarchie, Oligarchie, Période, Philanthropes, Poèmes, Poétiser, Politique, Potentat, Préteur, Prétoire, Sacerdotal, Sédition, Spec-

tateur, Spéculation, Tyrannie, Tyrannique, Tyranniser. C'est donc à un moine que nous devons cirque et un évêque qui nous donna poèmes et poétiser; poétique est de vingt ou trente ans plus jeune ; poète, beaucoup plus vieux, apparaît dès le douzième siècle.

Ces mots sont loin d'être tous mauvais et inutiles ; mais il y a des anomalies fâcheuses et vraiment trop savantes.

Pourquoi prononce-t-on amnistie et impéritie (cie)? Parce que le premier de ces mots est grec, et le second latin. Voilà la sottise. La science mal dirigée, sans contrôle et sans frein, la science inintelligente a tellement gâté notre langue que c'en est pitié. Qui nous délivrera des barbares assermentés et diplômés? Quand donc parlerons-nous et écrirons-nous avec l'ingénuité des petits enfants qui lisent sur les lèvres de leur mère et obéissent à sa main ignorante ? Je ne sais qui a dit que l'ignorance est un état, et un état de fait aussi important et aussi intéressant que l'état de science. Sans doute; mais il y a un état de science qui vaut et dépasse l'état d'ignorance : c'est quand on sait, sur telle question, tout ce qu'il est possible de savoir ; c'est quand, à défaut d'une connaissance parfaite et définitive, on se résigne à n'écrire rien, sur cette

LA LANGUE FRANÇ/lISfi ET LES GRAMMAIRIENS

question, qu'après l'avoir vérifié et contrôlé avec une persévérance même pénible. Alors seulement on se retrouve l'égal de l'ignorant. Il n'y a pas de milieu. Le demi-savant est le produit le plus dangereux des civilisations démocratiques, etpeut-être le plus méprisable. Le « soyez plutôt maçon » est très juste. Un bon maçon qui maçonne avec courage est une créature estimable et digne.

Savoir l'orthographe; puisqu'il faut en revenir là et conclure, quand sait-on l'orthographe? Quand on sait jouir d'une faute d'orthographe, comme un naturaliste jouit d'une monstruosité, qui n'est le plus souvent que le témoin d'une phase ancienne ; quand on sait qu'au-dessus et au delà des règles transitoires de la raison d'un moment, d'un groupe ou d'une mode, il y a les raisons obscures et profondes de la physiologie d'une race.

Août 1900.

Li DISPUTE DE L'ORTHOGRAPHE

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