LA DISPUTE DE L OIITHOGRAPIIE
servira plus à marquer le pluriel; on écrira des chous comme on écrit des fous. Au dix-septième siècle encore, on écrivait volontiers àftsfoux. La perte de cet x n'a pas beaucoup, je pense, endommagé la langue française; la perte de celui de choux ne lui fera pas un tort plus considérable. Ce qu'il y a de curieux dans ce pluriel en x, c'est qu'il provient d'une mauvaise lecture des manuscrits. Le X était au moyen âge un signe graphique, une ligature qui représentait le groupe us à la fin des mots. On écrivait diex pour dieus, chevax pour chevaus. Vers la fin du quatorzième siècle, cette abréviation fut prise pour une lettre et ainsi commença cette bizarrerie qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. A vrai dire, elle ne nous gêne pas beaucoup, mais il faut bien reconnaître qu'elle n'est guère défendable.
Une autre innovation, et qui me séduit beaucoup, je l'avoue, consiste à substituer des lettres simples aux ih, ph, rh, qui encombrent les mots que nous avons tirés du grec. J'ai été le premier, ou un des premiers,à réclamer cet cmondagc dans F Esthétique de la langue française. Les Italiens et les Espagnols nous en ont depuis longtemps donné l'exemple. Pourquoi écrire philosophie, quand on écrit fantôme et fantaisie? Ayons au moins une règle
uniforme. Si nous voulons conserver à philosophie son appareil grec, rétablissons-le dans les autres mots de même origine. Rabelais ne manque pas d'écrire phantasie et phantasme. Voltaire, qui savait du grec et qui n'était pas un novateur inconsidéré, écrivait bonnement Jilosojie. Serons-nous moins hardis? Les pharmaciens, par hasard, se trouveront-ils déconsidérés si on les prive de leur ph ? Réfléchissons un peu combien il est absurde d'aller prendre un p et un A pour représenter l'articulation que rend franchement et sans aucune ambiguïté la lettre /. C'est compliquer à plaisir et sans aucune utilité, même étymologique, mie orthographe déjà par d'autres côtés extrêmement défectueuse. La lettre grecque, que nous avons transcrite par ph, ne représentait pas, en effet, l'articulation /; c'était un p aspiré : on prononçait d'abord le p et ensuite l'h, avec un effort de gosier dont nous sommes parfaitement incapables.
Quand parut, il y a deux ans, le travail de M. Paul Meyer sur la réforme de l'orthographe, je fus un peu sévère pour les novateurs. Je ne le regrette pas absolument, d'autant plus que M. Meyer, quoique d'esprit plus modéré, avait l'air beaucoup plus révolutionnaire que M. Brunot. H y a deux choses à considérer dans l'orthographe : la théorie et la
LA DISPUTE DK l'oRTHOGHAPHE
pratique. Il faut, en pratique, beaucoup de réserve, je dirai même beaucoup de timidité. Je crois qu'une modification graduelle, très lente, de notre orthographe, ne peut qu'êlre utile au développement et même à la beauté de notre langue; un bouleversement soudain jetterait le désarroi dans toutes nos habitudes, en même temps qu'il balafrerait très vilainement ce que l'on peut appeler la figure de la langue française. Un pays qui a neuf ou dix siècles de culture littéraire doit compter avec la tradition et en accepter, au moins jusqu'à un certain point, les conséquences. Il y a aussi un autre point de vue. Quand l'Espagne, au dix-huitième siècle, adopta une orthographe qui peut passer pour rationnelle et qui est, tout au moins, simple et logique, il n'y avait peut-être pas dix Espagnols sur cent qui eussent l'habitude de quelque lecture. Une réforme ne troublait que le petit nombre, et au petit nombre, surtout s'il se pique de belles-lettres, on peut toujours faire entendre raison. Il eût déjà été bien tard en France, à la même époque, pour entreprendre une réforme radicale. Le moment où la France eût supporté sans dommage et sans révolte une refonte méthodique de l'orthographe était déjàpassé. Tout était possible au seizième siècle. Plus tard, il fut trop tard, et les tentatives du dix-septième siè-
cle, encore que très heureuses, n'aboutirent point totalement. A mesure que les années se sont écoulées, à mesure que l'instruction se répandait, et avec elle le goût de la lecture, l'orthographe est devenue une question nationale et populaire. On ne peut toucher à la physionomie du mot chrysanthème sans que cela intéresse le cocher qui lit le journal sur le siège de sa voiture, et cela parce qu'il a appris à connaître ce mot et par l'œil et par l'oreille. Si nous le lui présentons simplifié eu crisantème, il hésitera un instant avant de comprendre, et il y a beaucoup de chances pour cfu'il se fâche si le journal a modifié ainsi, plus ou moins, l'aspect de tous les mots. Je laisse de côté, à dessein, le mécontentement des lettrés ou des personnes de moyenne culture. On en aurait, je crois, assez facilement liaison, en roeltant à leur portée des exposés très clairs et très logiques de la question. On ne peut, en effet, supposer aux gens instruits de la France contemporaine moins de bon sens qu'aux lettrés espagnols du dix-huitième siècle. L'entreprise, cependant, n'est point, à mon avis, de celles qu'il soit absolument nécessaire de tenter. Notre orthographe est très mauvaise, mais elle n'est pas pire que l'orthographe anglaise, et cela n'a pas empêché notre littérature de faire son chemin dans le monde.
La dispute de l'orthographe
On n'apprend pas une lang ue parce qu'elle est facile ; on apprend une langue parce qu'elle est utile. La difficulté a son charme, d'ailleurs, et ce que l'on a appris difficilement s'oublie moins vite que les notions dont l'acquisition n'a demandé presque aucun travail.
Cela admis, si l'on veut bien, j'insisterais volontiers sur les défectuosités de cette orthographe, dont je ne demande pourtant pas la destruction. Mais quand on possède une maison, et même si on est bien décidé à la laisser en l'état, il est bon de connaître cet état, afin de n'être point pris au dépourvu et de ne pas se faire de dangereuses illusions. Quelques exemples suffiraient pour faire réfléchir. Le son an s'écrit à la fois par an et par en, de sorte que fente se prononce comme tante. Autre illogisme, et celui-là tout à fait déconcertant : le son en (forme nasale de l'e ouvert) s'écrit de six façons différentes, et comme son orthographe véritable, qui est en, a été usurpée par le son an, nous en sommes réduits, même scientifiquement, à le figurer par in. Cola est absurde au point d'être difficilement explicable. Il nous paraît très naturel, dressés comme nous sommes à ce casse-tête, de prononcer oua les deux lettres oi, comme dans soir. Quand on y songe cela paraît tout à fait
insensé. Si la condition d'une bonne orthographe est d'avoir un seul signe pour un seul son, nous en sommes très loin. Il n'y a plus guère aucun accord entre les sons de notre langue et les signes qui représentent ces sons. On se demande même comment un enfant peut apprendre à lire. Il apprend, voilà qui est certain, et [voilà aussi qui rassure. II se débrouille à merveille dans ce chaos et, l'esprit humain est si bizarre, il trouve peutêtre, dans cet océan d'illogisme, des leçons de logique.